‹ Le LaosChapitre 10 sur 14 · Scène de sorcellerie. Incantation pour la guérison d'un malade · texte numérisé non relu

Scène de sorcellerie. Incantation pour la guérison d'un malade

Les hommes les portent en cocarde contre l'oreille ; les femmes, en couronne autour de leur chignon déversé.

Elles s'avancent, ondulant des hanches, la poitrine nue, s'accroupissent les unes à côté des autres en face de vases en porcelaine ou en argent remplis de chiques de bétel et elles attendent, hiératiques.

Les poubaos (1) se présentent à leur tour, avantageux et le buste bombé.

Chacun prend place devant la poussao (2) à laquelle il fait la cour, ou qu'il désire épouser.

C'est ainsi que, tandis que les khènes frissonnent, il s'efforce de la séduire en improvivant des chants plus ou

(1) Jeunes gens.

(2) La jeune 011e .

moins poétiques, des compliments plus ou moins adroits qu'elle écoute souriante ou impassible.

Lorsque la chanson du soupirant est terminée, la jeune fille psalmodie d'une voix dolente une réponse, elle aussi improvisée, mais qui se rapporte au thème développé par le galant.

S'il est éconduit, il est immédiatement remplacé par un de ses camarades et il va recommencer devant une autre belle, dont le visage sera de nouveau comparé à celui de l'astre des nuits, et les yeux « à celui du ciel qui sont les étoiles jolies ».

S'il est agréé, il relève sa promise du moment et tous deux s'éloignent par les sentiers remplis de lune, lui souf fiant dans son khène, elle chantant sa joie de vivre et son bonheur d'aimer.

Telle est la très ancienne coutume laotienne du Boum, la plus exquise peut-être de cette région du Haut, où, sous un ciel de mirage et dans un cadre de féerie, se dressent toujours, fiers de leur passé et orgueilleux de leurs ruines, les grands Temples sacrés de Vientiane-la-Sainte.

Vientiane. — Les Bouddhas dans la pagode de SisaketL

VIENTIANE-LA-SAINTE

Le mystère qui entoure l'origine de Vientiane n'a jamais été pénétré.

D'aucuns, des Kmers ayant occupé sa région plusieurs siècles avant les Thaïs, l'affirment Kmève ; d'autres, des Mongols étant arrivés sur le Mékong avant les Thaïs, la certifient Mongole ; mais nul n'apporte à la discussion un document définitif.

Ancienne capitale d'un puissant royaume dont la prodigieuse influence s'est longtemps exercée sur le Laos tout entier, elle est, à l'heure actuelle, la capitale de notre possession et le siège de la Résidence Supérieure.

La géographie dit : « Située à cinq kilomètres de Nong- Khaï, sur la rive gauche du Mékong, à 440 kilomètres de Luang-Prabang par le fleuve, à 200 par la terre, son nom est quelquefois Vien-Chan. »

La ville européenne vient à peine de se former.

Elle promet d'être la plus élégante du Laos, tout encadrée de verdure et remplie de souvenirs historiques. Son commerce est peu animé.

Elle ne sera qu'une capitale administrative. C'est parce qu'elle a été de longues années le siège des souverains du royaume le plus important du Laos, qu'on y a établi la Résidence Générale.

Rien, à moins de chercher dans les rapports des officiers en mission, ou dans les notes de route de quelques rares Français pénétrés de son histoire, ne donne une idée, même approximative, de la grandeur et du charme de cette cité dans les palmes.

Pourtant la gloire de Vientiane éclate comme un soleil au zénith, dans le cadre prestigieux de ses verdures et de ses temples.

Il faut connaître pour la « comprendre », pour la « sentir », un peu de son histoire pittoresque, anecdotique, ne serait-ce que dans ses grandes lignes, à l'époque où les rois de Vientiane soutenaient seuls l'assaut forcené des royaumes voisins du Cambodge, de l'Annam, de la Chine et du Siam.

Elle se dressait alors, telle que les annales, vieilles de plusieurs siècles la décrivent, haute comme une apparition, derrière ses murailles rouges. Les gigantesques portes de son enceinte permettaient le passage des éléphants dont les baldaquins à étage ne heurtaient jamais la pierre de leurs voûtes ornées du lotus rituel. Lamées d'airain, cloutées de cuivre, en bois précieux, elles complétaient la défense de la Ville Sainte dont les innombrables That dorés se profilaient au-dessus des palmes.

Capitale religieuse, lieu de pèlerinage, centre de doctrine.

Vientiane. — Six dragons de pierre devant la pagode dans l'enceinte du That Luong.

eile gardait jalousement des trésors sacrés au fond de temples de légende, habités par des Bouddhas scintillants de diamants, de saphirs ou de rubis.

Elle était tellement dorée, tellement enrichie de mosaïques, qu'elle apparaissait sous le soleil ainsi qu'un astre embrasé.

Telle est la ville que vit, en 1651, l'ambassadeur hollandais dont le témoignage enthousiaste est arrivé jusqu'à nous ; telle est la ville, dont la richesse fabuleuse attirait, depuis des siècles, les bandes, les hordes et les armées.

Toutes ont passé, arrachant l'airain aux portes des enceintes, l'or à celles des temples, et, surtout, enlevant aux pagodes les trésors sacres, dons des pèlerins venus de

Province Vientlane Thats de la pagode In Peng.

toutes les parties du Laos, de l'Annam, de la Chine, du Thibet, de l'Inde : diamants colossaux, émeraudes et saphirs monstrueux ; gemmes ; ivoires sculptés ; soies de Chine ; tentures du Thibet ; coffres d'argent ; mokots (1) d'or ciselé par les artistes Kmers ; colliers de corail ; étoffes tissées de perles ; bois rares, colorés, parfumés.

Puis, entraînées par la fureur de leurs pillages sacrilèges, elles ont crevé les idoles et les Bouddhas pour leur arracher ainsi que des entrailles, les chapelets de pierres précieuses et les lingots d'or enfermés dans leur ventre, selon les rites.

Fallait-il que ces richesses aient été innombrables pour

(1) Mokot, coiffure d'origine Kmer, très haute, figurée par la coiffure des danseurs cambodgiens.

Vlcntiane. — Le cloître de la pagode.Slsakett.

qu'il en reste encore dans les pagodes qui achèvent de mourir, derrière l'enceinte, toujours debout, de cette Vientiane de légende ?

Les Temples ruinés attestent l'authenticité de leur existence.

Ils ne sont pas comparables à ceux d'Angkor-la- Mystérieuse.

L'émotion qu'ils provoquent est moins violente que celle éprouvée par l'apparition d'Angkor-Vat ou du Bayou, mais, elle n'en reste pas moins inoubliable.

Sans doute, le marché de Vientiane est une des curiosités du Laos avec ses femmes richement vêtues du sin mordoré, et qui, pour la circonstance, se promènent avec leurs bijoux tintinnabulants. Sans doute, il est intéressant de rechercher les raisons de la réputation et celles du charme de la ville; mais c'est vers ses Temples que l'on revient irrésistiblement.

Ils ne ressemblent en rien à « la pagode sur le Mékong », à cet Upanom-That si maladroitement entretenu ou restauré, et qui laisse dans le souvenir autant d'admiration que de tristesse.

Ils sont les Temples du Laos, défigurés, mutilés, pillés par les Invasions.

Sisaket, That-Luong, Pya-Vat, Pra-Kéo, se dressent toujours debout, comme les derniers, mais terribles témoins de leurs horreurs.

Il semble même qu'un seul cri d'épouvante, qu'une seule malédiction sortent de la bouche de leurs dieux aux yeux crevés, et montent, désespérés, vers le ciel et vers les hommes pour en appeler à leur justice.

Mais ces temples n'en vivent pas moins encore ardemment, cramponnés au sol de toute la force de leurs ruines, et ils continuent, inlassablement, à tendre vers le soleil bienfaisant leur pauvre face douloureuse et décharnée.

Ils sont l'âme de Vientiane, comme ils sont l'âme de la Légende qui, plus que l'histoire, au Laos, se souvient.

Voici le That-Luong, colossal avec son enceinte quadrangulaire de créneaux « musulmans ».

Son profil rappelle, en effet, celui des tatas de l'Afrique ; mais il se pare au Laos de la délicatesse et de la poésie de tous les minuscules that qui le couronnent.

La légende veut que dans son mausolée central soit toujours conservée la relique d'un cheveu de Bouddha.

Il était de ceux dont le soleil couchant faisait étinceler les that, au point que les reflets en balafraient le ciel ; mais, les Siamois le pillèrent en 1874.

Tout est saccagé.

Les dorures écaillées tombent sur des frises, merveilles de sculpture ; les niches des créneaux sont presque toutes vides ; et partout des Bouddhas gisent décapités par les conquérants siamois qui s'emparèrent des bijoux cachés dans leur mokot ou dans leur ventre.

Ils étaient déjà passés comme des Huns, ces Siamois qui, venus en 1827 pour chasser des bandes Hos descendues de Chine, profanèrent et pillèrent le Pya-Vat, dont la légende fait le refuge favori des esprits et des dieux laotiens.

Les malheureux rôdent, paraît-il depuis, à travers la brousse exubérante qui entoure ce temple, dont les tours, violant toutes les lois de l'équilibre, penchent et fléchissent, sous le poids de leurs chapiteaux monstrueux.

Il est dévasté, ruiné, tout béant de blessures.

Seul est intact un énorme Bouddha plaqué d'or qui, dans l'ombre verte tombée des feuillages entrés par le toit effondré, sourit, la face épanouie, les paupières retroussées sur ses grands yeux de nacre.

C'est enfin le fameux Pra-Kéo dont le hasard — les Laotiens disent : les Esprits — a sauvegardé les richesses.

Dans les ruines de ce temple gigantesque, les dieux aux chevelures dorées ont en effet encore conservé leurs mokots enrichis de pierreries.

A la suite de quelles miraculeuses circonstances doiventils d'exister encore, ces génies sculptés aux yeux de rubis ou bien de diamant qui semblent veiller sur le repos des merveilles qui les entourent : frises fouillées comme des dentelles ; portes sculptées ; petits Bouddhas précieux ; statuettes délicates comme des tanagras ; sanctuaires devant lesquels se prosternaient les princes et les bonzes ?

On ne sait ; mais, ils sont là, toujours debout, toujours « vivants » affirment les fidèles qui les vénèrent.

Ce sont eux qui hantent l'imagination des indigènes comme ils obsèdent celle des Européens parce qu'ils rappellent, en les incarnant, la gloire et le passé de Vientianela-Sainte qui, pour loger ses dieux, leur offrait des Temples somptueux comme des palais et grands comme des cités.

Dans la pagode Vat That. Bouddha de bols sculpté.

LE ROI DE LUANG-PRABANG

Après les rudes journées passées dans la forêt, après les longues heures écoulées en pirogue, Luang-Prabang (1) produit l'effet d'une apparition.

Jadis ville puissante — ses rois furent un jour les suzerains des rois de Vientiane — haute en couleurs, riche en trésors, opulente en gloire, cité de guerriers et de marchands, prospère par son commerce, souvent ruinée, mais jamais abattue, Luang-Prabang est bâtie au confluent du Mékong et de la Nham-Khan.

Toute en maisons sur pilotis, ainsi qu'une fleur sauvage, elle s'épanouit à l'ombre bleue de ses aréquiers.

(1) Luang-Prabang, véritable marché-carrefour, est en commerce constant avec la Chine, la Birmanie et l'Annam. Elle traite aussi d'importants échanges avec les Khas des montagnes auxquels elle donne des objets de pacotille, glaces, savonnettes, pipes, ou bien du sel et des étoffes contre du caoutchouc, du benjoin, des peaux, etc..

Luang-Prabang. — That de la pagode Vat Kan Ton.

Le modernisme ne Fa pas encore abîmée. On lui connaît deux automobiles et quelques bicyclettes.

Elle va son petit train-train, sans heurts, sans disputes, dans le cadre émouvant de ses pagodes et de son palais, car elle possède un roi.

Non pas un roi d'opérette ou bien un de ces roitelets indigènes tout en manies ridicules, prétentieuses et parfois cruelles ; mais un bon roi, robuste, allant, jovial, beau garçon, « ancien élève de notre école coloniale » dont il

suivit les cours, et, ce qui ne gâte rien, « un fervent » de notre langue qu'il comprend et parle parfaitement.

Il n'en reste pas moins respectueux des vieilles coutumes, dont de plus en plus, aux colonies, les « gens d'affaires » et surtout les « soi-disant évolués » combattent ou ridiculisent la tradition.

Et pourtant...

Luang-Prabang est en fête.

Les Laotiens ont installé sur les arbres, dans les fourrés, sur les rives du Mékong, leurs formidables batteries de feux

Luang Prabang. — S. M. la reine Thao-Kam-Fan accompagnée de S. A. R. Thao Sammakhi.

d'artifices dont les fusées géantes (1) les enchanteront pendant la nuit, tandis que les troubadours improviseront, et que l'alcool coulera à pleines jarres.

Ils promènent, à travers la ville, des cortèges somptueux, précédés d'éléphants aux housses enrichies de broderies, et qu'on dirait échappés de quelque conte des Mille et une Nuits.

Les dignitaires et la populace s'engouffrent dans la cour d'Honneur du Palais, dont les portes s'ouvrent pour la cérémonie du Bassie royal.

Rangés en haie, drapés dans leurs toges jaunes ou ceints de sampots dorés, des bonzes rasés et des femmes couronnées de fleurs se pressent devant le perron monumental.

Merveilleuse vision, au fond de laquelle apparaît un prestigieux décor de pagodes érigeant ainsi que des tiges monstrueuses leurs colonnades, où le lotus sacré s'épanouit en chapiteau.

Idole vivante, sous son costume ruisselant de broderies, d'insignes et de décorations, le roi de Luang-Prabang s'assied en face du trône devant lequel sont déposées les offrandes rituelles : vases d'argent, bouquets odorants, joosticks qui sentent l'encens et l'ambre, boîtes sculptées, friandises, coffrets précieux, étoffes lamées d'argent, voiles brodés avec un art infini.

Des femmes lui tendent des fruits, des cierges et des fleurs qui sentent le lilas ou le frangipanier.

Corsetés, cousus dans leur costume scintillant, précédés des c Ancêtres Laotiens » à tête de monstres barbus et chevelus, eux-mêmes cachés sous le masque grimaçant du génie Prakachaï, les danseurs prennent place à leur tour

(1) Ces fusées atteignent jusqu'à six mètres de long. Elles sont si puissantes que leur trajectoire traverse le Mékong. Elles vont ainsi d'une rive à l'autre, parcourant une distance considérable. La préparation des fusées est déjà une fête avant la fête.

Un mariage laotien. Le sorcier attache le lien de coton aux poignets des jeunei époux (symbole de l'union conjugale).

dans la salle où les Bouddhas bénissent de leurs mains de bronze la foule prosternée.

Les rhanecks vibrent, les khènes frissonnent ; le roi se lève, ses porte-glaives l'imitent.

Les cierges brûlent.

Leurs flammes qui tremblent au courant d'air des pankas lentement agités versent sur les gens et les choses une lumière adoucie qui atténue la violence des couleurs et la rudesse des profils.

Le parfum des lilas et des frangipaniers se mêle ardemment à l'odeur de l'encens dont les spirales montent le long des colonnes de pierre et vers les Bouddhas au sourire d'extase.

Deux vieux bonzes arrivent et se prosternent.

La cérémonie du Bassie commence (1).

Le roi se rassied tandis que, les mains levées, les bonzes récitent, à ses pieds, les litanies de l'invocation.

Leur prière terminée, ils allument de grands cierges dont la flamme s'allonge ainsi qu'une langue gourmande.

(1) Cette cérémonie, une des plus délicates du Laos, est renouvelée chaque fois qu'un voyageur est reçu dans un village, à tous les mariages et aux fêtes. Elle a pour but de porter bonheur à celui dont on entoure le poignet du cordonnet consacré.

Le roi tend un de ses poignets autour duquel les bonzes nouent, en bracelet, un mince cordonnet de coton.

Ils répètent la même cérémonie pour chaque Européen présent et pour chaque dignitaire, tandis que les fidèles s'inclinent ou plongent en des laïs répétés.

Le Bassie est terminé.

Chacun devra, jusqu'à ce qu'il tombe de lui-même, garder autour de son poignet le cordon porte-bonheur, qui l'unit aux génies bienfaisants du paradis laotien.

Le roi se retire pendant que les rhanecks et les khènes jouent ces airs extrême-orientaux, au rythme à la fois monotone et saccadé, mélancolique et violent, qui semblent exprimer toute la passion de cette heure de paradis.

Partout ailleurs, dans la ville, dans la campagne, c'est le Bassie autour des pagodes. C'est la fête dont, pendant

Luang-Prabang. — Eléphant sacré engboisfeculpté. ] ] ] ~

la nuit, les feux d'artifice pétaradants illuminent la liesse; c'est le décor des robes jaunes; des voiles safran; des sin violets, des sampots rouges et des poitrines nues ; c'est le sourire coquet des poussaos parfumées; c'est le tohubohu des cortèges ; la bacchanale des défilés ; ce sont les danses des monstres; la promenade des « Aïeux » ; les scènes de théâtre en plein air renouvelées du Ramayana ou des légendes Vedas ; c'est enfin la musique qui sourd de tous les côtés comme le chant des sources.

Mais, contraste très laotien, un coin de la ville reste impénétrable et mystérieux: c'est celui où, dans les ruines des pagodes, les grands Bouddhas sacrés surveillent attentifs « la Forêt » par où se ruèrent les invasions dont ils s'épouvantent encore au fond de leurs temples saccagés.

Au payi de '.l'or. Deux jollei pépltei^d'or.

Page 1