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LE PAYS DE L'OR

Le nom de Pays inconnu lui conviendrait mieux.

Constitué par le bassin supérieur de la Nham-Khan, formé par l'ancien royaume de Xien-Kouang, il s'étend sur 29.000 kilomètres carrés et s'appelle le Tran-Ninh.

Durant des siècles, peuplé par la légende populaire d'esprits mauvais et surtout considéré comme la base d'opérations des hordes dont les invasions désolèrent le Laos, son nom n'était jamais prononcé qu'à voix basse.

Tous les sentiers qui de son plateau dégringolent ou dévalent vers le Mékong avaient en effet été empruntés par les peuplades évadées du Thibet et que la douceur de son climat avait attirées et retenues.

Elles ne s'en éloignaient que pour courir la grande aventure dont elles revenaient chargées de butin, heureuses de vivre jusqu'à la campagne prochaine, dans le cadre magni-

Luang-Prabang. — Petit marchand.

fîque d'un pays dont l'histoire, affirment les indigènes, « n'a jamais eu de commencement ».

On pourrait écrire, à son propos, non seulement : Pays inconnu, mais : Terres vierges.

On croit l'avoir découvert et on est seulement parvenu à le situer géographiquement.

Son origine reste, en effet, mystérieuse connue son histoire.

Les galets, mis à jour par des fouilles, et qui, percés de part en part, servaient vraisemblablement à lester des filets, permettent de supposer qu'à l'époque préhistorique ses plaines étaient d'immenses lacs; mais qui peut expliquer la présence de ces immenses récipients aux bouches

Types et scènes indigènes de la région. Femmes Méo Hoa (décembre 1927).

ouvertes vers le ciel, ainsi que des gueules d'obusiers qui jalonnent la fameuse Plaine des Jarres ?

La Plaine des Jarres !

36.000 hectares couverts de pâturages, entourés de bois de sapins, de montagnes, dont les sommets atteignent 3.000 mètres; et jalonnant leur ligne médiane, des jarres énormes, dont nul n'a jamais su ce qu'elles peuvent représenter :

Des silos ?

C'est invraisemblable.

Des réservoirs d'eau ?

C'est inadmissible, l'eau court partout dans la région.

Des tombeaux ?

Peut-être.

Des « instruments » destinés au culte de quelque divinité morte ou de quelque science oubliée ?

Qui sait ?

Pays de montagnes, on l'imagine un peu comme ces régions pyrénéennes limitées par des sierras, au pied desquelles s'étalent des prairies très vertes et des vergers en pleine production.

Mais ces monts n'ont rien de « l'allure » des chaînes pyrénéennes ; et les seuls toits qu'on y découvre, appartiennent à des salas perdues dans son immensité.

Pourtant, le Tran-Ninh est bien le plateau dont les hordes venues du Thibet froid et rude recherchaient le climat pour sanatorium ?

C'est bien la région du Laos où les rivières charrient de l'or ?

C'est bien le pays où poussent pêle-mêle les poiriers, les pêchers, la vigne, le houblon, les châtaigniers et des arbres inconnus d'Europe ? Le pays aux gisements d'étain,

Kieng Khouang. — La plaine des Jarres menaçant le ciel de leurs gueule» (Je» Jarres semblent d'énormes obusiers).

Noug Het. — Danses Méos.

d'argent, de cuivre, de soufre, de lignite, qui attendent des prospecteurs ?

Le pays des grands élevages dont jamais, jusqu'à ce jour, une épidémie n'a seulement effleuré les bœufs, les moutons ou les vaches ?

Sans doute la terrible invasion siamoise de 1898 lui enleva 10.000 habitants dont le misérable troupeau, épuisé par les privations, décimé par le choléra, jalonna de véritables charniers la route tragique de Bang-Kok où d'ailleurs il n'arriva jamais ; mais cela n'explique pas le « manque de vie » de ce riche pays au sol gras d'humus et truffé de minéraux précieux.

Il y a une autre raison, plus grave que le souvenir de

l'invasion, plus puissante que l'ignorance même, c'est celle du défaut de voies de communications.

On dit :

— Mais nous ne connaissons pas ce Tran-Ninh ; il est presque inaccessible. Il faut, pour aller à lui, remonter le Song-Ka, franchir les dangereux rapides du Keuta-Ka, affronter la Forêt Clairière, traverser le pays des sauvages Meos, et pour se trouver en face de quoi ? Peut-être d'illusions, de « bluff ». Si encore il y avait des routes !

Toute la question est là. Sans routes, il n'y a pas de colonisation possible pour ce pays, qui est ainsi « totalement perdu pour nous ».

Il n'y a pas de routes ; du moins, il n'y en a pas assez.

Je dois pourtant ici, ouvrir une parenthèse, pour rendre hommage au gouverneur général Albert Sarraut dont j'étais officier d'ordonnance en Indochine, et que j'accompagnai dans son grand voyage au Laos.

C'est à lui que revient le titre « d'animateur » de la route de Xien-Quang, qui fut décidée au cours de cette fameuse randonnée.

Cette décision fut prise, en effet, après une étape particulièrement pénible à travers la Forêt Clairière et la montagne que traversait un sentier casse-cou.

Nous avions depuis longtemps croisé une caravane de Mafous, types de contrebandiers chinois de sac et de corde, quand le gouverneur aperçut un indigène étalé sur le sol. Le malheureux perdait le sang par la bouche avec une telle abondance que nous pensâmes immédiatement à un crime des Mafous.

Il s'agissait plus simplement d'une violente hémorragie due à un excès de fatigue.

Le porteur, énergiquement et rapidement soigné, répondit, lorsqu'on l'interrogea :

— Personne ne m'a frappé. J'ai seulement peur de ne pouvoir porter cette caisse jusqu'à tel endroit. Je n'en peux plus... D'ailleurs, mes autres camarades qui « portent » sont à bout de souffle, comme moi.

Cet exemple pitoyable raffermit le gouverneur dans la décision qu'il avait déjà prise, en constatant combien le portage était exécré des Laotiens épuisés par ses fatigues.

Le soir même, ses ordres étaient donnés.

Un résident d'une activité légendaire, M. Barthélémy, étudia le tracé, ouvrit des écoles de charronnage, et quelques mois après, la route commençait à s'enfoncer dans la brousse tueuse d'hommes. (1)

Le Tranninh mérite les sacrifices qui seront consentis pour lui.

D'ailleurs aucune description ne peut donner une idée de son pittoresque.

Pas plus que de ses coutumes et des mœurs de ses peuplades Méos.

Les Méos ?

Des types étranges.

Je les revois, par un soir de fin d'étape, les hommes vêtus de bleu, quelques-uns en chapeau melon — sorti d'où, mon Dieu ? — les femmes auréolées d'un large turban, et véritablement cuirassées de colliers, de bijoux et de bracelets.

Nous avons, pour les divertir, installé un phonographe sur une table, et par le pavillon s'échappa l'air quelconque d'une scie à la mode.

Ce fut d'abord une stupeur figée.

Les bras ballants, ahuris, les indigènes écoutaient, quand

(1) La belle et passionnante œuvre commencée sous le gouverneur général Sarraut, est continuée aujourd'hui par son successeur, le gouverneur général Pasquier, aidé de M. Bosc, résident supérieur au Laos.

Les Laotiennes aiment l'eau. Matin et soir, après les Journées chaudes, elles cherchent un coin pour se baigner.

l'un d'eux s'enfuit à toutes jambes, provoquant ainsi une panique générale impossible à arrêter.

Le premier moment de surprise passé, à force de palabres, on parvint à ramener les notables.

Inquiets, ils se glissèrent à cropetons sous la table pour l'examiner; puis, incapables de comprendre ce qui arrivait parce que c'était « manière blanc » ils s'assirent, souriants et ravis.

Peu à peu, hommes et femmes revinrent et tous écoutèrent avec des visages d'extase, le « Phi » qui pour la circonstance chantait pour eux, je ne sais quel air tsigane ou quelle rengaine de café-concert.

Le moins satisfait était le sorcier, visiblement contrarié par ce qu'il considérait certainement comme une concurrence déloyale.

Le soir venu, toute crainte avait disparu. L'hospitalité Méo reprenait ses droits avec sa réception pantagruélique et ses danses à la lumière des cierges et dans le doux parfum des frangipaniers.

Il existe donc au Laos, très loin, après la Barrière de la Forêt, derrière l'obstacle de Rapide, au delà de la Montagne Kha ou Moï, loin de la terre natale des bonzes et des superstitions, une région merveilleuse au climat édénique, aux populations hospitalières, au pittoresque enchanteur.

C'est une manière de Belle au Bois Dormant qui attend son prince de Légende.

Il appartient aux jeunes Français de l'aller réveiller, s'ils veulent être les dignes successeurs des aînés. Et qu'ils entretiennent toujours en eux, comme les anciens, des « âmes d'apôtres ! »

Je dis « apôtres » et le mot n'est pas excessif quand il s'agit du Colonial.

Province Luang Prabang. Un des 27 enfants de S. M. Sisavang Vong.

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Kieng Khouang. — La plaine des jarres et la route de Kieng Khooang.

J'ai eu, pendant vingt ans, le bonheur de voir ce que les c Apôtres » ont réalisé.

J'ai étudié leur œuvre magistrale. J'en ai suivi les résultats à travers les villes, à travers les rizières, à travers la brousse.

Puis je suis allé saluer ceux qui sont tombés.

C'est en effet par le cimetière, beaucoup plus que par le monument, qu'on juge de l'effort accompli aux colonies.

Partout j'ai retrouvé la trace de leur volonté acharnée qui, du Dahomey au Tchad, du Congo au Tonkin, de l'Annam au Cambodge, de la Cochinchine au Laos, a tracé des routes à travers des forêts où sévissent les malarias, a construit des villes, des écoles et des hôpitaux.

Superbes soldats de l'épopée pacifique, dont l'œuvre doit

Luang-Prabang.* — IBouddhai dans la pagode Vat Moi.

Eléphant royal.

faire frissonner d'orgueil au fond de leur tombe les Anciens de l'Epopée de la Bataille.

Ils sont légion.

Ils s'appellent le colon, l'administrateur, le commerçant, l'officier du service géographique, le soldat.

Modestes, ils ne demandent rien, mais ils travaillent et produisent.

Ils ont l'enthousiasme discret, ce ne sont pas des orateurs.

Le seul titre qu'ils revendiquent est celui de bons Français de France, et voilà tout.

C'est à eux que je pense en terminant cette « Invitation au Voyage », que j'aurais voulue encore plus pittoresque, plus colorée, plus ardente, comme le pays qu'elle évoque. C'est à eux que va mon admiration sans bornes, mon admiration qui leur crie tout ce que j'ai de fervente confiance dans leur esprit qui comprend, dans leur travail qui féconde et dans leur énergie qui réalise...

Laos-France

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