BONZES, HOMMES ET DIEUX
Sans doute, nous avons ramené l'union dans cette immense région désolée et épuisée par les guerres, mais nous n'y avons pas encore réveillé l'esprit national dont faisaient preuve les glorieux ancêtres descendus du Thibet, patrie du Bouddha vivant.
Les petites principautés qui autrefois divisaient le Laos en autant de territoires, sans lien entre eux, sont ainsi devenues des provinces commandées par un chef appelé Tian-Muong.
Ce ne sont plus ici les grands seigneurs de l'Annam scientifique et lettré ; inconnus y sont les mandarins examinateurs des licenciés de Nam-Dinh et les grands philosophes érudits en Caractères : il s'agit plus simplement de nobles de mœurs simples, peu riches et surtout peu instruits.
Luang-Prabang. — Ordination d'un bonze. Présents consistant en ustensiles de ménage et qui sont remis au postulant.
Elus par les chefs de village, ils sont reconnus par le Résident français.
Leur mission consiste à gérer les biens de la province, à en assurer la police et à rendre la justice en premier ressort; les affaires criminelles sont déférées à un tribunal spécial composé du Résident Supérieur et de deux assesseurs, dont un fonctionnaire laotien.
Ce sont les Ronzes qui assument la responsabilité de l'Instruction Publique.
En raison de l'apathie de cette race laotienne jadis si belliqueuse et si passionnée d'art, ou à cause de l'ignorance des bonzes, cette instruction est restée plus que rudimentaire.
Quant à la religion, elle est officiellement bouddhique.
Son histoire est intimement liée à celle des grandes invasions qui descendirent du Thibet sur le Mékong, entraînant avec elles, ce culte des esprits, cette croyance aux sorciers et aux dieux restés vivants partout ou leur influence s'est exercée.
C'est dans ce fait qu'il faut chercher l'origine des superstitions si tenaces et si robustes qu'elles ont, non seulement résisté à l'usure des siècles, mais à l'assaut des religions les plus intransigeantes.
L'influence du Thibet, pays des miracles, paradis du Mystère, où vit le gardien des forces inconnues du ciel, de la terre et de l'au-delà, le Bouddha vivant, na jamais
Ordination d'un bonze
Le postulant est prosterné devant le pape qui lui passe autour du cou une écharpe jaune.
A l'occasion du nouvel an, les bonzes rentrent dans l'abri pour être arrosés par les femmes. L'eau est versée dans une gouttière de bois et va s'écouler sur les bonzes
renfermés dans l'abri.
cessé d'agir sur les croyances des races nées à l'ombre de ses temples.
Leurs descendantes, où qu'elles se trouvent, gardent au fond d'elles-mêmes, un obscur mais irrésistible atavisme qui les pousse à la vénération des prophètes, des sorciers et des mages.
Incontestablement, le sang des peuplades pourtant si diverses du Laos, est teinté du sang mongol ou thibétain qui influe toujours sur leur sensibilité vouée au fantastique et à l'inexplicable.
Mais la science des « Grands Secrets » gardée par les Lamas dans les monastères où ils travaillent ardemment,
Type de femmes laotiennes.
La chaise à porteurs des bonzes.
penchés sur la brumeuse histoire de l'Asie, de la Mongolie, du Pamir, de la Chine, de l'Inde et sur celle, non moins ténébreuse, des « Grands Mystères » n'est pas le fait des bonzes qui ne l'ont pas plus pénétrée qu'ils n'ont réfléchi sur les origines de leur religion propre.
Elle débute pourtant à l'époque historiquement peu éloignée, ou les Thaid, issus du Thibet, commencent à être imprégnés par la civilisation hindoue qui, depuis les premiers siècles de notre ère, régnait en souveraine chez les Kmers, où le bouddhisme de Cakya-Moumi les pénètre.
Mais les siècles et les invasions aidant, ce bouddhisme ne tarda pas à fléchir, à perdre même l'équilibre, sous la poussée des superstitions dont les races laotiennes, plus ou moins riches du sang Thaï, gardaient au fond de leur
A l'occasion du nouvel an, le roi, les ministres, les bonzes, les ancêtres laotiens et la population vont arroser le Bouddha Prabang: l'ancêtre laotien Pou Gueu verse l'eau.
caractère la passion atavique. Dieux du jour et de la nuit, dieux des forêts et de la montagne, esprits du feu et du ciel, génies des morts, âmes des animaux, se dressèrent en face de Bouddha dont les bonzes devaient prêcher la religion que les sorciers battaient en brèche.
Et les bonzes et les sorciers n'ont pas fait mauvais ménage.
Il est vrai que l'influence du bonze décroît de plus en plus.
Elevé dans les monastères, qui forment aussi des bonzesses chargées plus tard de l'entretien des pagodes, de la distribution des parfums ou des cierges, le bonze ajoute au pittoresque du paysage extrême-oriental.
Vêtu du sarong (1) et de la toge à l'antique, le tout d'une couleur jaune rituelle, il ne doit porter sur lui que des pièces dépareillées, rassemblées ensuite et non un sarong et une toge à l'étoffe d'une seule venue.
Sa mission est d'enseigner la religion bouddhique et de la représenter dignement.
Il remplit bien le rôle d'instituteur de village, mais, sans enthousiasme, et irrégulièrement.
Il se contente d'instruire comme il peut les « nen » ou élèves bonzes, et de quêter pour lui-même et pour son monastère.
Le Laotien le nourrit et l'entretient; mais il réserve son argent pour les Phis, parce que ceux-ci agissent sur l'heure, tandis que la sévérité de Bouddha s'exerce seulement dans l'autre monde, ce qui donne le temps du repentir.
Le bonze fait vœu de chasteté ; mais il est, au Laos, moins tenu de le respecter qu'au Cambodge.
Les mœurs y sont, en effet, plus libres, moins exigeantes
(1) Espèce de robe.
et la faute qui, au Cambodge, entraîne parfois la mort du coupable, est là punie par une exhibition plus drôle que tragique.
Le péché est généralement découvert à la suite d'une dénonciation ou après la confession qui, à chaque changement de lune, oblige les bonzes à dénoncer leurs fautes en public.
C'est ce qu'ils font d'ailleurs en toute conscience.
Celui qui a violé son vœu est hissé sur un âne qu'il chevauche, le visage tourné vers son arrière-train.
Promené de village en village, il subit les insultes des gamins et les railleries de la foule qui lui jette des ordures au passage.
Il est ensuite dégradé, frappé d'une amende et libéré.
Il peut alors se marier ; la confrérie ne le reconnaît plus pour un des siens.
En dehors de cet accident, d'ailleurs assez rare, le bonze mène une vie contemplative dans sa bonzerie, qui reste toujours un lieu d'inviolable asile.
Le Laotien ne le fait guère appeler que pour le mariage, les fêtes ou la mort ; après quoi, il s'adresse aux sorciers plus actifs, plus remuants, et surtout plus redoutés.
Les costumes, le tempérament, l'essence même de son caractère indolent et rêveur, tout pousse l'indigène vers le culte de la basse sorcellerie.
Il appartient pourtant à une race dont la fierté et l'intelligence sont aussi réputées que la joliesse et la coquetterie de ses filles.
Mais, quand elle ne pense pas à l'amour, cette race si ardente à la joie des cérémonies, au plaisir des fêtes, à la recherche du costume, pense aux Esprits.
Que ce soit la fête de la Fin des Pluies où dans le fracas des feux d'artifice l'alcool de riz coule à pleines jarres,
Jeune fille laotienne.
que ce soit la cérémonie du mariage dont, selon la coutume, le fiancé fournit la ripaille après avoir donné la dot que ce soit la crémation après la promenade du cadavre dans un cercueil à ciel ouvert, le bonze parti, le sorcier se présente.
Il fait les incantations qui influeront sur la récolte ; il serre au poignet des nouveaux époux le bracelet en fil de coton blanc « fétiche de bonheur » ; il jette dans la jarre où sont recueillis les os du mort qu'on vient de brûler la pièce d'argent qui lui permettra d'acheter dans l'au-delà la bienveillance des plus mauvais Phis.
Il préside même à la construction de la case de famille dont la charpente doit être assemblée sans clous pour ne pas blesser les Esprits.
C'est lui qui conseille ; lui, qui guérit ; lui, qui surtout fléchit la colère des génies, manifestée soit par les apparitions, soit par les fameux Phi-phop.
Les apparitions jouent un rôle considérable au Laos.
Elles sont généralement nocturnes et prennent la forme d'un chat, d'un chien, d'un cheval, parfois d'un éléphant ou bien d'un tigre.
Malheur à celui qui s'enfuit en courant ; il meurt généralement peu de temps après.
Il doit, au contraire, faire front et marcher sans se hâter vers l'animal. A quelques pas de lui, il s'arrête, le regarde se retourne et s'en revient lentement, en lui montrant le bas du dos, au-dessus duquel il troussé le sin ou le sampot, de façon à bien prouver au revenant le mépris dans lequel il est tenu.
Le Phi-phop, lui, est soumis comme la sirène Nguoc, à l'influence du « Grand Secret >.
Seuls, les bateliers et les piroguiers rencontrent cette sirène dont le corps est celui d'un serpent à la tête couronnée d'une gigantesque crête de coq.
Elle leur parle d'une voix mélodieuse.
S'ils ont la faiblesse de l'écouter, leur pirogue, entraînée contre les rocs, s'y brise et disparaît dans les tourbillons.
Le Phi-phop est moins irréel. C'est un jeteur de sorts pos sédé.
Il tient du « dieu sans nom » dont le culte obscur et cruel va jusqu'au sacrifice humain, l'étrange pouvoir de réduire, par exemple, le volume d'un buffle à celui d'un grain de riz.
L'expérience terminée, son grain de riz dans les doigts, il réussit à le mélanger aux aliments de sa victime qui l'absorbe.
Et voici que, peu à peu, et durant des jours, des souffrances de plus en plus épouvantables font hurler l'envoûté.
C'est le buffle qui, dans le ventre du malheureux, reprend son volume normal.
Vite, on appelle le « Gourou », autre sorcier qui délivre du Phi-phop, et l'envoûté est jeté à l'eau.
Ou il flotte, et le Gourou, après quelques passes magnétiques, le délivre du Mauvais Esprit vite emprisonné dans un jarre ensuite livrée à la rivière ; ou il sombre à pic, et ne reparaît plus.
Une Jeunr laotienne vient déposer des fleurs sur l'autel du Bouddha.
LE BOUM LAOTIEN
Le Mékong quitté pour parcourir l'étonnante et si peu connue région de Vientiane, il faut reprendre le sentier dans la forêt.
Ce n'est d'ailleurs plus ici la grande forêt laotienne, vierge farouche et majestueuse.
C'est la forêt courtisane, la forêt coquette avec ses draperies de lianes et ses grappes d'orchidées qui sont comme la vivante expression de cette terre des fleurs et de la volupté.
Le matin la surprend toujours, bercée par le chant des cigales, et parfumée par l'odeur des calices ouverts du crépuscule à l'aube au fond de ses fourrés.
Il faudrait pour réussir « l'Invitation au voyage » telle qu'elle devrait être, inventer des « mots lumière, des mots couleur, des mots sorciers », qui, placés les uns à côté des autres, « parleraient » autant à l'âme qu'à l'esprit.
Ceux qui, séduits par leur accent, quitteraient ensuite la triste Europe au ciel gris pour cette forêt odorante et fleurie, constateraient que la réalité est encore plus belle, peut-être parce que plus ignorée et surtout moins accessible.
Rien n'est plus féerique, plus irréel que le miracle de l'aurore au-dessus d'elle.
Très haut, dans le ciel, alternent des bandes mauves et orangées.
A les voir se mêler, se fondre pour devenir cette fameuse teinte qui pare les aubes du ciel de Vientiane, on ne sait, tant le spectacle est fantastique, si ce qu'on éprouve est de l'enthousiasme ou de l'angoisse.
Soudain, une flamme incendie les herbes, les lianes et les troncs.
Tout étincelle.
Des clartés orangées, des clartés violettes tremblent au milieu d'une indescriptible apothéose et le soleil paraît, énorme globe sans rayons à travers l'aérienne dentelle que les branches brodent sur le ciel fauve et lilas.
Dans l'air, évadé des corolles, monte un étrange et chaud parfum de magnolia, de rose, de santal, tandis qu'une immense clameur s'élève des mille et mille voix des animaux ou des mille et mille chants des insectes.
On reste à la fois bouleversé par cet hymne sauvage et confondu par cette prodigieuse manifestation des premiers âges de la nature.
Toute la journée on voyage dans cette forêt, au pas ou au trot des vifs petits chevaux laotiens, pour s'arrêter au crépuscule, non, cette fois, dans quelque case Kha perdue dans la farouche solitude de son raï, mais, dans un véritable village laotien où, selon la coutume, les enfants souhaitent, avec des fleurs, la bienvenue à celui ou à ceux qui arrivent.
Une maman Kha.
Si ce sont des Européens annoncés — c'est d'ailleurs toujours le cas lorsqu'il s'agit de voyageurs européens — le chef de village, ou le Tian-Muong lui-même, préside à la réception.
La description de l'une d'elles donne très exactement une idée de ce qu'elles sont toutes parce que l'hospitalité laotienne est faite d'habitudes et de traditions.
Le Tian-Muong — en l'espèce celui de Borikane, coin délicieux, gîte d'étape inoubliable situé au nord-ouest de Vientiane — s'est porté au devant de nous, entouré de ses femmes et de ses filles.
Au moment où nous avons sauté de nos montures, un orchestre de khènes et de rhanecks (1) nous a salués d'abord et précédés ensuite, en suivant une immense allée de manguiers d'où retombent des lianes rouge et or.
Dans la « Sala du Voyageur », le Tian-Muong nous a présenté ses filles, et l'une d'entre elles, l'aînée, une délicieuse Lakmé voilée de gazes, lamées d'argent, s'est, selon la coutume laotienne, agenouillée pour le traditionnel Bassie (2).
Pendant qu'elle s'incline, après avoir allumé un cierge odorant, un très vieux bonze improvise un chant de bienvenue dont la traduction est à peu près celle-ci :
« Bonjour, vous qui arrivez et bienvenue ! Soyez mille fois heureux, et que ceux de votre famille voient longtemps se lever des lunes qu'aucun nuage ne voile.
« Soyez les bienvenus. Que les Esprits favorables soient vos gardiens pendant que vous dormirez dans cette Sala !
« Bonjour... bonjour... A tout ce qui vole, nous dirons de vous caresser de l'aile qui donne le zéphyr. A tout ce qui
(1) Instrument composé de morceaux de bois très sonores et de longueur différente sur lequel on frappe légèrement.
(2) Je donne plus loin l'explication de cette coutume laotienne qui, avec colle du Doum, compte parmi les plus anciennes du pays. L'influence des Esprits est toutefois liée à celle du Bassie.
Les jeunes garçons chantent aux jeunes filles des chansons d'amour.
Luang Prabang. — Honzo buttant le tambour.
Coin de village vers Boukanek.
sent bon nous recommanderons de vous entourer des parfums qui provoquent les beaux rêves et les bons sommeils... Bienvenue !.. Bienvenue !.. »
Il semble qu'on soit en pleine féerie. Cent êtres accroupis tiennent des cierges allumés et des bouquets de fleurs violemment odorantes.
L'air est tout frémissant de lumières et de parfums.
Et voici qu'après le repas, nous sommes priés d'assister à un Boum, parce que c'est la pleine lune, dont le disque étincelle, d'ailleurs, entre les branches hautes.
Le Boum laotien est une réunion pendant la période de pleine lune, de jeunes gens et de jeunes filles.
Les uns et les autres, arrivent parés de fleurs.