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I. LES CONDITIONS DU TRAVAIL HUMAIN

Le Laos est à l'Indochine ce que le Soudan est à l'Afrique occidentale française: une colonie isolée de la mer, à faible densité de population, étirée en longueur le long d'un fleuve coupé de rapides qui ne constitue pas une voie d'accès et d'évacuation suffisante pour développer ou exporter les productions actuelles ou possibles du pays.

Toutefois on ne saurait pousser plus loin la comparaison: le Soudan utile (pour employer l'expression si juste que Lyautey mit à la mode au sujet du Maroc) se limite aux rives basses du Niger. Au Laos le Mékong n'est pas tout: sa vallée composée de bassins successifs offre à l'agriculture, au développement des rizières, des possibilités intéressantes. Mais en dehors de cette vallée, à l'Est du fleuve, nous trouvons de hauts plateaux dont l'altitude moyenne atteint 1.200 mètres, et dont les plus connus sont le Tran- Ninh au Nord, décrit par le commandant Dussault, et les Bolovens au Sud, auxquels M. Dauplay a consacré une intéressante notice. Comme superficie la vallée du Mékong n'est que peu de chose en regard de cette haute région montagneuse et boisée dont les seules voies d'accès furent longtemps les affluents de la rive gauche du grand fleuve.

Séparé de l'Annam par la grande chaîne que les géographes appellent, selon un barbarisme admis, la chaîne Annami tique, le Laos est exposé à l'Ouest; son climat est régi

par la mousson du Sud-Ouest, dont l'influence est de plus en plus sensible, de plus en plus durable à mesure que l'on descend vers le Sud. Deux saisons se partagent l'année: la saison sèche et la saison des pluies; la saison sèche dure 5 mois à Vientiane (de novembre à mars). Elle n'est plus que de 4 mois au Cambodge (de décembre à mars) et de 3 mois en Cochinchine (de janvier à mars).

On connaît les bienfaits que présente pour la santé des Européens cette alternance entre une saison sèche et une saison des pluies. En saison sèche, un intense rayonnement nocturne permet ces variations de température qui donnent à l'organisme des Occidentaux un coup de fouet profitable, ces frigories aussi nécessaires peut-être à notre sang que les calories. Ces avantages sont naturellement plus sensibles à mesure que l'on s'élève sur les hauts plateaux. Il a été question d'établir au Tran-Ninh et aux Bolovens de ces stations d'altitude qui ont rendu aux officiers et aux fonctionnaires anglais des Indes de si grands services. (Rappelez-vous les Contes des Collines de Kipling.) Nous avons déjà dans le Sud-Annam, à une nuit de Saigon, en chemin de fer, la station de Dalat au Lang Bian. Lorsque les liaisons se seront développées entre le Tonkin et le Haut Laos, le Tran-Ninh, fournira sans aucun doute aux habitants d'Hanoï de nombreux sites sains et agréables où ils pourront réparer leurs forces, retremper leurs énergies, au milieu d'une nature plaisante dont la végétation leur rappellera l'Europe.

Sur cette vaste étendue de 230.000 kilomètres carrés (40 % de la superficie de la France) vivent — autant que des recensements difficiles permettent de déterminer un chiffre — 800.000 indigènes de races diverses: Thaï Laos, venus de Chine il y a plus de dix siècles et dont l'élément domine dans les plaines et les vallées, Mois et Khas qui vivenl dans les montagnes et représentent les aborigènes,

enfin de petits groupements de Méos, de Yaos, de Nhouns venus de Chine et de Birmanie à différentes époques.

Nous nous trouvons donc au Laos en face d'une densité de population inférieure à 4 habitants au kilomètres carré et cette population n'a pas une capacité de travail très brillante: depuis longtemps ses meilleurs éléments ont été tués ou réduits en esclavage, ce qui explique l'aspect malingre des indigènes noté par nos premiers explorateurs. Ce sombre passé explique aussi la répartition un peu surprenante au premier abord de cette population: elle a fui souvent les meilleures terres, les plus accessibles, celles où la razzia était fatale, pour gagner les hautes vallées, la forêt, où elle se sentait plus à l'abri. Elle a régressé ainsi du stade de la culture au stade de la cueillette. Nous constatons ici une analogie nouvelle avec le Soudan où la vallée du Niger présentait de nombreux villages riches et peuplés avant les razzias d'Ahmadou Sheikou, de Mahmadou Lamine et de Samory. Décimés et épouvantés par tant de cruautés, les noirs ont fui les zones les plus fertiles, et ont, eux aussi, souvent préféré la cueillette à l'agriculture.

Douceur du Laotien des vallées, rudesse des montagnards, tels sont les caractères principaux de ces populations. Il faut noter aussi que les habitants des plaines sont de grands voyageurs, qui aiment pratiquer des échanges avec ceux des plateaux, leur vendre des produits manufacturés contre des produits de cueillette: autre similitude avec les « dioulas » du Niger qui courent les pistes en pratiquant le même commerce. En conclusion, il ne faut guère compter sur la main-d'œuvre indigène pour développer des entreprises européennes soit agricoles soit industrielles (mines, etc.). Il sera nécessaire d'importer pour de telles entreprises des coolies annamites ou tonkinois et ceci ne pourra se faire que le jour où les voies de communication rapides et aisées permettront aux travailleurs de ces dernières races

de surmonter les appréhensions superstitieuses que leur inspirent la montagne et la forêt. Même alors, les Européens devront apporter une grande attention aux rapports qui s'établiront entre les indigènes et les nouveaux venus, en raison de tous les souvenirs des vieilles querelles dont nous avons parlé ci-dessus.

Jusqu'ici la principale voie d'accès au Laos a été le Mékong. Sur un cours de 4.500 kilomètres environ, ce fleuve sert de limite entre le Laos et le Siam, ou traverse le Cambodge, pendant 2.600 kilomètres. Son débit varie de 15.000 mètres cubes en saison sèche à 40.000 mètres cubes aux hautes eaux. Sa crue annuelle est d'une rapidité égale à sa puissance. Elle commence en juillet sous la double influence des pluies de la mousson et de la fonte des neiges dans les montagnes thibétaines. L'étiage maximum est atteint en août dans le haut Laos, en septembre à Khone, et présente parfois une différence de 12 mètres avec le niveau des basses eaux. Tantôt traversant des cluses sauvages ne dépassant pas quelques centaines et même parfois quelques dizaines de mètres de large, tantôt s'étalant, surtout en amont des rapides, en vastes surfaces couvertes d'îles, ce fleuve forme des séries de bassins et de biefs qui délimitèrent au cours de l'histoire les frontières de diverses principautés rivales dont le royaume de Luang Prabang est resté un exemple, un témoin. Il est à noter que Vientiane est seulement à 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, et qu'en ce point le Mékong est encore à 1.600 kilomètres de son embouchure. On voit par ce fait que si le cours inférieur du fleuve n'était pas coupé par des chutes que le génie de l'homme est véritablement impuissant à supprimer, la navigation n'aurait pas à vaincre d'insurmontables obstacles. Mais les chutes de Khône, avec des cascades de 15 mètres de hauteur présentent un obstacle infranchissable qu'une voie ferrée de 7 kilomètres à dû con-

tourner; et plus haut on rencontre en aval de Savannakhet le barrage de Kengsa qui nécessite et nécessitera toujours un transbordement pendant la période des basses eaux (de février à mai).

Le débit commercial utile du Mékong ne dépasse pas 10.000 tonnes par an à Kliône; il ne peut être à l'heure actuelle assuré que par des bâtiments ne calant pas plus de 1 m. 20. Ce débit pourra être doublé, et peut-être, au maximum, triplé, par différents travaux prévus dont nous parlerons dans la seconde partie de la présente étude. Toutefois au point de vue du transport des passagers, d'importantes améliorations ont été réalisées depuis l'adoption de chaloupes à moteur, plus rapides que les embarcations à vapeur. Alors qu'il fallait de 16 à 20 jours de Saïgon à Vientiane et de 32 à 44 jours de Saïgon à Luang Prabang suivant que le voyage était effectué aux hautes ou aux basses eaux, alors qu'il fallait 30 jours en pirogue ordinaire pour remonter aux basses eaux de Vientiane à Luang Prabang, on a vu ce dernier parcours effectué l'été dernier en 36 heures de marche effective par une pirogue à moteur de 20 HP. De Luang Prabang à Banhoueisai la distance qui demandait aux piroguiers 14 jours d'efforts fut couverte par la même pirogue à moteur en 27 heures, et le retour de Banhoueisai à Luang Prabang s'effectua le 8 juin 1929 en 13 heures. L'adoption d'embarcations à moteur va changer véritablement les distances sur le fleuve, elle mettra fin aux réquisitions des piroguiers, mais, pour le fret, le Mékong, en raison de ses rapides et de ses chutes, ne paraît jamais pouvoir tendre au rôle de collecteur et de distributeur de richesses que joue depuis des siècles le Yang- Tsé-Kiang.

Le Mékong sert de frontière entre le Laos et le Siam. Jusqu'en 1926 les deux rives étaient françaises. Depuis la convention de Bangkok du 25 août 1926, ratifiée le 22 sep-

tembre 1927, la rive droite a été remise au Siam et la frontière ramenée au thalweg du fleuve. Vingt-cinq kilomètres de part et d'autre de ce thalweg doivent être démilitarisés. Toutes les questions accessoires consécutives à cet accord sont réglées par une commission franco-siamoise que président nos représentants. Les îles voisines de la rive droite ont été remises au gouvernement siamois le 1er j anvier 1929 et du 4 au 27 février 1929 le ministre siamois des Affaires étrangères, accompagné du résident supérieur au Laos a préparé avec nos délégués un arrangement sur les points de détail dont ce traité nécessitait la solution. Les avantages que nous avons consentis au royaume voisin sont, nous l'espérons, le gage d'une amitié précieuse, et nous voulons croire qu'ils ne donneront pas lieu à des difficultés sérieuses le jour où, soit au point de vue hydraulique, soit au point de vue électrique, la France prendrait l'initiative de travaux importants sur le Mékong.

Le Mékong étant devenu fleuve international, une importante question se pose aujourd'hui, celle de la répression de la contrebande qui peut s'opérer par ce fleuve. La chambre de commerce de Saïgon a protesté à plusieurs reprises contre l'invasion de marchandises étrangères introduites au Laos après avoir été amenées par les voies ferrées siamoises à proximité de la rive droite du Mékong. Comme le Laos fait partie de l'Union douanière indochinoise, le gouverneur général peut établir un cordon douanier sur le fleuve et percevoir des droits d'entrée à l'entrée des marchandises sur la rive gauche. Cette question de la contrebande méritera d'être prise en considération très sérieuse le jour où la route et le chemin de fer auront déterminé un changement décisif dans l'orientation économique du Laos, et auront rattaché ce protectorat par des liens nouveaux et forts à l'Annam et aux ports de la côte Est de la péninsule.

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