II. L'ŒUVRE ACCOMPLIE
Nous n'avons pas à rappeler ici quelle fut l'œuvre de découverte et de « conquête des cœurs » (le mot est de Pavie) accomplie, avant même l'établissement du protectorat français, par la mission Doudart de Lagrée et Francis Garnier (1867) et par la mission Auguste Pavie (1887-1895) . Ce n'est pas davantage le lieu de retracer l'histoire des quelques colonnes de pacification que nous avons dû envoyer, notamment pour mettre fin à la révolte des Bolovens (on trouvera des renseignements à ce sujet dans la brochure de M. Dauplay).
Nous n'avons à étudier que l'œuvre économique accomplie par la France dans ce pays longtemps sous-estimé, et qui, par un de ces caprices dont l'opinion est coutumière, est apparu vers 1926 comme un de ces klondykes, comme une de ces terres neuves où se portent parfois avec la soudaineté d'un rush les espérances et les efforts de beaucoup d'hommes en proie au désir de faire une rapide fortune.
Nos premiers efforts, aussitôt que nous eûmes assumé la charge de ce protectorat et pris une connaissance suffi-
santé de ses possibilités et de ses besoins, devaient tendre à le débloquer, à le rattacher étroitement à la vie de l'Union indochinoise. Retardés par la guerre, ces efforts pouvaient s'exercer de deux façons différentes:
1*. — Améliorer les transports existants, c'est-à-dire les moyens d'utiliser le fleuve;
2°. — Créer des voies nouvelles, routes, chemins de fer et aviation.
En ce qui concerne le Mékong, notre programme d'aménagement ne peut être que très limité en raison des obstacles insurmontables que nous oppose la nature.
Nous avons commencé par améliorer les chenaux que suit la navigation en multipliant les dérochements et les signaux (balises, etc.). Plus de 1.000 tourelles, bouées ou amers ont été construits, les dépenses faites à ce titre s'élevaient au 1er janvier 1925 à 580.000 piastres. De plus nous avons relié les biefs les uns aux autres partout où ils étaient séparés par des rapides, au moyen soit de routes (rapides de Sambor) soit d'un petit chemin de fer (chutes de Khône). Une piste « translaotienne » a été aménagée le long du Mékong par Paksé, Savannakhet, Thakhek, Pakhinboun. Elle sera poursuivie via Khamkeut et Paksane jusqu'à Vientiane (1).
Au début de 1925 une commission a arrêté un programme de travaux, dont le coût atteindra au total de 1.550.000 piastres environ, et dont l'exécution est en cours. Parmi les principales améliorations qui seront obtenues à l'achèvement de ce programme (vers 1935) on peut citer:
1°. — L'aménagement entre Pnom Penh et Khône d'un chenal large au minimum de 30 mètres, permettant à des
(1) Pour tous les renseignements relatifs aux travaux publics que nous donnons ici, nous avons très largement utilisé le rapport magistral de M. Pouyanne sur les Travaux Publics en Indochine publié en 1926 (Hanoï, imprimerie d'Extrême Orient).
bateaux de 32 à 35 mètres, dont le tirant d'eau ne dépasserait pas 1 m. 40 de relier ces deux points sans transbordement aux basses eaux.
2°. — La construction d'appontements en divers points: Kratié, Stung Treng, Khône. La mise en place sur ces appontement d'engins de levage mécanique.
3°. — Entre Khône et Vientiane, l'aménagement d'un chenal accessible pendant les hautes et moyennes eaux aux bateaux de 32 à 35 mètres, suppression par les dérochements voulus de 3 des transbordements sur 4 qui sont nécessaires aujourd'hui dans la traversée des rapides de Kemmarat, (seul le rapide de Keng Sa resterait infranchissable aux très basses eaux).
4°. — Quelques améliorations de détail dans le bief Vientiane-Luang-Prabang.
5°. — La construction de réservoirs à mazout à Khône Sud pour assurer l'alimentation en carburant des navires à moteur Semi-Diésel dont l'emploi sera développé.
L'histoire des routes du Laos a été présentée dans un article aussi précis que pittoresque par l'éminent professeur Jean Brunhcs (1), qui a su renouveler l'enseignement de la géographie humaine en commençant toujours, avant d'enseigner ex cathedra, par aller visiter lui-même les pays qu'il décrit dans ses cours du collège de France. Cet illustre maître se trouvait à Hanoï en mars 1923 au moment où venaient d'être inaugurées, à quelques jours d'intervalle, les trois routes qui ont commencé à « débloquer le Laos ». Voici comment il nous les présente du Sud au Nord:
La route méridionale part de la côte à Dongha, elle franchit la chaîne annamitique à 410 mètres d'altitude, peu
(1) Annales de géographie (n* 179 du 15 septembre 1923.) reproduit dans le T. II de la géographie humaine du même auteur, 3e édition, Alcan 1925, in-8. Il conviendrait aussi de citer les nombreux articles publiés à Hanoï dans YEveil Economique de l'Indochine par M. Cucherousset qui a consacré une si grande part de son activité à servir la cause du Laos.
avant Lao Bao et atteint Savannaket, au kilomètre 330.
La route centrale quitte le littoral à Vinh (ou plus exactement à Benthuy qui est le port de Vinh) et atteint le Mékong à Thakhek (280 km) après avoir franchi la fron« tière laotienne au col de Keo Neua à 760 mètres d'altitude. Une route de 133 kilomètres a été construite entre Thkhek et Savannaket, et ainsi par la route centrale, Savannaket se trouve à 413 kilomètres de Vinh.
La route septentrionale relie Vinh à la capitale du Tran- Ninh, Xieng-Khouang par un ruban de 402 kilomètres. La plus intéressante de ces routes, est la route centrale qui se raccordant à Vinh avec le chemin de fer, met Hanoï à 24 heures du Mékong, puisqu'un train de nuit conduit à Vinh au matin le voyageur qui en une seule journée d'auto parvient à atteindre Thakhek.
C'est la route qu'a suivie M. Jean Brunhes et qu'il décrit avec un talent où l'observation aiguë du savant, s'allie au sens artistique d'un véritable peintre. Cette voie traverse d'abord des rizières, parsemées de nombreux villages et où l'on voit s'affairer des Annamites portant leurs fardeaux sur l'épaule à l'aide de ce long bâton (le gâhn) qui rappelle un fléau de balance. A partir du kilomètre 28 la route commence à gravir de petites collines; entre les kilomètres 54 et 70 apparaissent les plantations de caféiers entreprises par quelques colons français. Le col de Keo Neua est atteint au kilomètre 97 et l'on rencontre bientôt Napé, le premier centre laotien. Aussitôt l'aspect de la forêt change: elle devient plus humaine, plus ouverte que sur le versant d'Annam. Les habitants sont à peu près nus, les femmes ne portent plus le « cache sein »; les fardeaux ne sont plus transportés sur l'épaule à l'aide du gâhn, mais sur le dos et dans des boites, ou, fait plus nouveau encore, dans des chars aux roues de bois plein, traînés par deux bœufs accouplés.
Bientôt, à travers de beaux peuplements de pins, on descend vers la vallée du Mékong, on ne traverse plus les rivières en bac, mais sur de gracieux ponts de pilotis qui résistent — avec souplesse — au passage de l'auto. En fin de journée le grand fleuve est atteint au milieu des lucioles qui volent en gerbes de feu devant la voiture; sur la rive siamoise, de grandes lueurs apparaissent: ce sont des battues organisées par les chasseurs de cigales, et sur les eaux qu'argenté la lune, de longues pirogues glissent portant des pêcheurs laotiens.
Grâce à la route le Laos et la région du haut Annam et du Tonkin vont devenir deux vases communicants : il est fatal que la forte densité humaine de cette région déborde vers celle où l'on ne trouve pas plus de 3 à 4 habitants au kilomètre carré. Déjà au long de la route septentrionale (celle du Tran-Ninh) les Annamites se sont établis en nombreux essaims sur plus de 50 kilomètres, dans la vallée du Song-Câ où ils réussissent deux récoltes de maïs par an. Mais les Muong, les habitants primitifs se sont retirés devant eux: il n'en reste plus. C'est ainsi, comme le dit très justement le maître Jean Brunhes en conclusion de son étude, que la route n'est pas seulement un fait économique, elle est aussi un fait politique. Nos administrateurs, si attentifs en général à toutes ces questions ethnographiques, et si justement soucieux de conserver la population de leur cercle, ne failliront pas au devoir de veiller soigneusement à ce que l'arrivée de travailleurs nouveaux ne provoque pas l'exode des premiers occupants du sol.
Le chemin de fer n'étant pas encore un fait accompli, nous en parlerons dans la troisième partie de cette étude: ce qui reste à faire. Mais pour en terminer avec l'œuvre des travaux publics français au Laos, nous signalerons que de 1900 à 1926, ce service a dépensé en travaux neufs une somme très voisine de 10 millions de piastres (soit au
taux actuel 100 millions de francs) dont 7.157.000 piastres pour la création de routes et 1.329.000 piastres pour l'aménagement du Mékong.
Dans un pays aussi difficile d'accès l'aviation avait un rôle à jouer, et elle n'y a pas failli. Dès 1926 la liaison Kratié Savannakhet a été organisée d'une façon régulière par la section d'avions stationnée à Kratié, avec escales à Stung Treng et à Paksé. Il existe un départ par semaine du 1er novembre au 30 juin. Le poids limité disponible est de 100 kilogs par hydravion 14 A.2, 250 kilogs si l'appareil est muni de T.S.F., 250 kilogs par avion 14 A.2. Le prix du passage est de 18 piastres 75 de Kratié à Stung Treng (125 kilomètres), de 48 piastres 75 jusqu'à Paksé (325 kilomètres), de 81 piastres jusqu'à Savannaket (540 kilomètres). Chaque voyageur a droit à emporter 15 kilogs en franchise; il doit payer une taxe de 1 piastre par kilog supplémentaire.
L'action des entreprises privées s'est presque entièrement exercée jusqu'ici au Laos dans le domaine minier, et l'histoire de cette action est un véritable roman, dont nous trouvons les éléments dans une série d'articles très fouillés que la Revue l'Indochine a consacrés au printemps de 1929 à la question de l'étain.
Nous rencontrons dans l'étude de cette question économique, le décor, les hommes et les événements qui constituent le scénario-type d'une affaire coloniale, et même le scénario d'un film très moderne.
D'abord le décor: dans le district de Thakhek, le Mékong reçoit sur sa rive gauche un affluent appelé d'un nom qui ferait merveille sur l'écran: la Nam Hin Boun. Si nous remontons cet affilient nous arrivons à une autre rivière qu'il recueille: la Nam Patène. Remontons également cette
rivière, nous arrivons alors, soixante-dix kilomètres environ après avoir quitté le Mékong, à un vaste cirque de 22 kilomètres de long sur 6 à 8 de large, qu'enserrent de toutes parts de hautes murailles calcaires, surfaces lisses hautes de quatre à cinq cents mètres. Impressionnant paysage géologique en vérité et fait pour retenir l'attention d'un prospecteur!
Les premiers personnages du film seront les indigènes (il faut bien commencer par les bons sauvages!). Nous les verrons à la saison sèche, lorsque la chaleur concentrée entre ces murailles sera moins humide et moins étouffante, creuser dans le sol de la vallée des puits de 0 m. 80 à 1 m. 50 de diamètre de 12 à 15 mètres de profondeur. Nous les verrons trier dans la terre re jetée de ces puits un minerai brillant, le broyer, le laver à la bâtée, le fondre dans des fourneaux de terre, et en faire des plombs pour leurs filets. Nous aurons aperçu tout cela dans le champ de notre jumelle (effet de cinéma toujours très réussi) puis nous nous approcherons en faisant des gestes d'amitié ressemblant à des gestes d'apprivoisement, nous demanderons à regarder de près ces fragments de minerai brillant. Le principal personnage, se penchant d'un air détaché auprès d'un de ses compagnons, lui dira à voix basse un mot qui viendra sur l'écran en capitales d'un mètre: oxyde d'étain ! Les bons indigènes, dont nous aurons gagné la confiance par quelques menus cadeaux, nous diront qu'ils ramassent ce métal parce qu'ils trouvent à Outhène des Oncles (des Chinois) qui veulent bien le leur acheter.
Tel est le début du film véridique de la Nam Patène. Doudart de Lagrée avait entendu parler des gisements en 1867; les premiers Européens qui les visitèrent furent en 1890 M. Counillon, chef du service géologique de l'Indochine et en 1893, un prospecteur, M. Ménager.
Une petite, toute petite affaire va naître: en 1896, un
syndicat minier du Laos obtient la concession de la Nam Patène et forme une première société au capital bien modeste de 130.000 francs (porté peu après à 210.000 francs) qui s'appelle fatalement du nom qui nous a charmés tout à l'heure « Société des Etains du Hin Boun ». Cette société commence à exploiter un gisement à Ban Ta Coua, elle expédie sur Saigon quelques saumons d'étain que l'on voit exposés dans un magasin de la ville. On parle de porter le capital à 3 millions, mais tout à coup, silence... Plus de projets, plus de saumons, plus de redevances pour garder la concession. Comme beaucoup de petites affaires coloniales à leur début pour des causes inconnues (manque de capitaux? insuffisance du personnel?) cette société disparaît, ses titres de prospection deviennent périmés.
Alors apparaît l'étranger nécessaire dans tout bon film. Cet étranger est né en Cornouailles, dans une de ces îles que les contemporains d'Homère appelaient Cassiterides à cause de leur richesse en étain. Il sait ce que c'est qu'une mine d'étain, mais il n'en a jamais vu de pareille à celle-ci: ce n'est pas un filon comme chez lui, c'est une terre mélangée, farcie de minerai: une limonite imprégnée de cassiterite. Pendant des années l'Anglais — son nom est M. Opie — se promène dans le cirque de la Nam Patène, mais quand il va, après de lentes études, essayer de tirer parti de ses observations, voici que la guerre mondiale éclate et pendant cinq ans il n'est plus question de monter des sociétés. Mais le calme revient et avec l'aide d'un député (comme ce film se déroule bien suivant toutes les règles!) est constituée une Société d'études et d'exploitations minières en Indochine dont le capital primitif de 100.000 francs est porté par augmentations successives à 12.600.000 francs.
Par la route de Dongha à Savannaket (la route méridionale dont il a été question ci-dessus) arrive le matériel
iourd. L'usine est mise en marche en 11)23, la production passe de 14 tonnes de métal en 1923, à 203 en 1925, à 331 en 1927. En 1928, il a été produit 800 tonnes de concentrés d'étain. La teneur de ce concentré a été portée de 60 à 64 %. L'exploitation du gisement se fait à ciel ouvert: une laverie perfectionnée emploie 6 moteurs de 30 HP. Une centrale électrique est construite. Les plans d'une centrale hydraulique sont étudiés pour utiliser la chute de Nam Kou Kit. Dès 1927 les bénéfices dépassent deux millions, actions et parts sont recherchées en Bourse et sur les cours traités alors, la capitalisation de l'affaire s'établit à 323 millions. Voilà un joli succès mérité par un effort réel: 15 Européens, sept cents à huit cents coolies travaillent à la mine et à l'usine. La société possède en 10 concessions 5.500 hectares, elle a fondé diverses filiales : la Société Commerciale du Laos, la Société Immobilière du Laos, la Société Textile du Laos.
Ici intervient un second personnage, Français celui-ci, et, comme il se doit, ancien élève de l'Ecole Polytechnique. M. Dubost est un homme attentif et qui sait compter: en moins de trois ans ces deux qualités précieuses vont lui rapporter plus de cent millions.
En homme avisé et attentif, M. Dubost s'aperçoit un jour que la Société d'Etudes et d'Exploitations minières n'a retenu et utilisé que neuf permis de recherches sur les trente que M. Opie lui avait apportés. Comme M. Dubost sait compter, il fait la soustraction: 30 — 9 = 21. Que sont devenus ces périmètres dédaignés ? Informations prises, on n'a plus acquitté pour les conserver les redevances exigées par l'administration. Ils sont périmés. Les redemander n'est qu'un jeu: dans le second semestre de 1925, M. Dubost obtient quatre de ces permis périmés, puis quatre nouveaux, quelques autres encore: il en a bientôt 31.
Au début de 1926, M. Dubost rencontre M. de Fommervault
qui le soutient contre certaines réclamations élevées par la Société d'études et d'exploitations minières et tous deux fondent en octobre la Société des Etains de l'Indochine au capital primitivement fixé à 18 millions. M. Dubost apporte à la société 2G périmètres en écbange desquels il reçoit 100.000 piastres, 1.300.000 francs, et une redevance par tonne de minerai expédié d'Indochine égale à 7 1/2 % du prix de ce minerai au port d'embarquement. La Société porte bientôt son capital à 22 millions. Elle n'est pas encore entrée dans la période d'exploitation, que déjà ses titres sont l'objet d'une demande soutenue et se capitalisent au total en mars 1929 à 406 millions. Il est vrai qu'elle possède 20.000 hectares dans la vallée de la Nam Patène ; un ingénieur des mines a reconnu dans ce domaine plus de 200.000 tonnes de minerai contenant de 9 à 20 kilos de métal à la tonne. On le voit par de tels chiffres de capitalisation, l'hectare de terrain dans le cirque de la Nam Patène commence à valoir plus que de l'étain : de l'or.
Il restait à M. Dubost un périmètre sur les 27 qu'il avait pris dans cette fameuse vallée : périmètre peu étendu (900 ha) mais de qualité, car il contenait la mine de Boneng déjà antérieurement exploitée. Ce périmètre appelé «Lux» fut apporté par M. Dubost en février 1927 à la Société des Etains du Cammon dont le capital primitif 13.500.000 francs a été porté par étapes à 36.750.000 francs. M. Dubost recevait en retour 225.000 piastres et une redevance de 25 % sur les bénéfices nets que réaliserait la Société. La capitalisation de cette dernière société aux cours de mars 1929 s'élevait à 315 millions.
Les rémunérations immédiates consenties à M. Dubost par ces diverses sociétés étaient déjà assez importantes par elles-mêmes mais elles étaient bien peu de chose à côté de celles qui étaient reconnues pour l'avenir (tantièmes sur les ventes ou les bénéfices). Et c'est là que M. Dubost eut une
idée à retenir : il constitua en octobre 1927 deux sociétés, chacune au capital de 1.500.000 francs divisé en 15.000 actions de 100 francs, dont 12.000 lui étaient attribuées en échange des redevances qu'il abandonnait à ces sociétés (l'une prenant les redevances dues à M. Dubost par les Etains de l'Indochine, l'autre les parts de bénéfices dues par les Etains du Cammon). Introduites en Bourse, ces actions connurent la vogue des titres précédents. En mars 1929 les 24.000 titres de M. Dubost valaient 102 millions et à ce moment la capitalisation des 5 sociétés que nous venons de citer s'élevait à 1.106 millions, ce qui légitime pleinement les noms de Klondyke indochinois et de Nouvelle Bolivie donnés à la vallée de la Nam Patène par M. Cucherousset et par M. Jean Brunhes.
Un tel succès devait éveiller bientôt en Indochine une véritable fièvre de prospection : le tableau suivant nous donnera la courbe de cette fièvre :
Permis Permis
de recherches en vigueur Années délivrés au Laos au Laos
A la Bourse de Paris la vogue des affaires minières Laotiennes se traduit par une floraison de sociétés nouvelles qui n'ont plus le moindre rapport ni avec l'étain ni avec la Nam Patène. Nous voyons se constituer successivement la Compagnie Minière du Haut Mékong, la Compagnie Générale des Mines de Thakkek, les Mines d'or de Tchépone, YUnion Minière Indochinoise, la Société des Mines d'or de Namkok. Toutes ces sociétés sont constituées en vue d'exploiter des périmètres concédés dans les régions les plus
diverses, et contenant les métaux les plus variés. Quelles seront, lorsqu'elles passeront à la période d'exploitation (la plupart d'entre elles sont de formation trop récente pour y être déjà parvenues) les facilités ou les difficultés qu'elles rencontreront aux points de vue du personnel dirigeant, de la main-d'œuvre, des transports, nous n'en savons rien encore. Mais le nombre chaque jour plus élevé de ces sociétés nous autorise — sans que nous puissions nous permettre de vanter ou de critiquer aucune d'entre elles — à penser que l'ère des difficultés viendra plus vite que celle des facilités, surtout tant que le chemin de fer prévu ne sera pas achevé.
Notre film ne serait pas complet si, après avoir montré les débuts de quelques grandes sociétés et la vogue entraînée par leur succès, il ne nous représentait pas un de ces « requins » que « les populaires » aiment siffler, surtout lorsqu'ils apparaissent sur l'écran avec un lorgnon et une barbe. Cet épisode ne nous fait pas défaut : le 13 décembre 1928 était constituée la Compagnie minière du Laos au capital de 12 millions dont 10 à souscrire en numéraire furent couverts par 14 personnes. On va comprendre pourquoi elles n'étaient pas plus nombreuses. Tous les records de vitesse furent battus pour l'introduction du titre : publication le 24 décembre 1928, introduction le 7 janvier 1929 au prix de kOO fr. des titres sur lesquels les souscripteurs n'avaient versé que le 1er quart, soit 25 francs. Bénéfice de l'opération : 37.500.000 fr. à partager entre 14 personnes. Conclusion plus pénible pour l'une d'elles : le 8 février 1929 le banquier Meurisse, administrateur de la Société, était arrêté et conduit à la Santé... C'est bien loin de Tchépone, où la Compagnie Minière déclarait dans des prospectus tapageurs posséder 314 périmètres groupant 282.000 hectares.