LA BARRIÈRE
« Le Laos est toujours un pays peu connu.
« Resserré entre le Mékong et la chaîne annamitique dans sa partie méridionale, d'accès difficile dans sa partie septentrionale, faute de moyens de communication, il n'a pu jusqu'ici être aisément pénétré, quoique ces dernières années des routes aient été construites.
« Ses populations, à part les Laotiens proprement dits, qui sont d'origine Thaï, vivant par groupes, n'ayant souvent entre elles aucun lien, sont restées arriérées et ont conservé leurs croyances et leurs superstitions primitives. »
Ainsi s'expriment les manuels, tandis que certaines cartes de l'Indochine portent encore en lettres majuscules des deux côtés du Mékong, dont le formidable fossé coupe en deux la péninsule de Luang-Prabang à Pnom-Penh : Peuplades sauvages ; Forêts vierges ; Montagnes inexplorées ; Rapides dangereux.
Laos. — Types de Mois.
Le Laos a visiblement accumulé les obstacles pour protéger ou pour défendre ses montagnes, ses bonzes et ses Phis. (1)
Il est facile de le situer géographiquement par les données de sa latitude et de sa longitude, et par les limites de ses frontières, bornées au nord par la Chine, à l'ouest par la Birmanie et le Siam, au sud par le Cambodge, à l'est par la chaîne annamitique.
Ce sont là précisions aussi peu évocatrices que celles des traités qui fixèrent ces limites, en 1835 avec la Chine ; en 1896 avec la Birmanie ; en 1907 avec le Siam.
Plus délicate est la « connaissance » d'un peuple.
Elle se fait toujours par son histoire.
(1) Esprits.
Tran Nuch. — Type de Mafou Meo.
Mais l'histoire du Laos est tellement bousculée, elle traîne derrière elle tant de sang et de ruines, qu'on hésite à la parcourir, de peur de troubler la pureté des heures qu'on passe là-bas dans la béatitude des journées sans souci et des pensées sans rides.
Son épopée est pourtant traduite partout, de la Légende qui s'en est emparée, à la pierre qui l'immortalise.
C'est elle qui inspira les temples, et qui cisela les hautsreliefs dont on retrouve encore aujourd'hui les colossales idoles et les gigantesques guerriers sculptés, couchés comme des morts sous le linceul épais des brousses.
Mutilée, elle se traîne devant les pagodes saccagées, dans les monastères ruinés ; enlisée, elle tend vers le ciel des moignons de That (1) pillés ; ou bien, réfugiée dans les asiles sacrés, elle laisse tomber sur ceux qu'elle éblouit de son faste et qu'elle épouvante de ses cruautés, le regard dédaigneux de ses dieux hiératiques et figés.
Mais elle ne veut pas mourir.
Si elle ne livre pas l'âme du Laos, du moins dévoile-t-elle sa vie de grand royaume, qu'elle domine de toute la taille des conquérants Thaïs, dont, il y a des siècles et des siècles, l'invasion roula du Thibet vers le Mékong.
Depuis, ce ne sont que meurtres et batailles, assauts et sièges.
Le sang coule, les femmes s'enfuient, les hommes sont martyrisés ; les incendies ravagent les temples sacrés aux fabuleuses richesses. Les violences succèdent aux trahisons, Us pillages aux rapts.
Le Laos est pourtant tranquille et vit en paix, lorsque les grands mouvements de migration refoulent du Thibet vers le Sud ces Thaïs, dont on retrouve la trace au Yunnan vingt siècles avant Jésus-Christ.
(1) Ole lui', .ni travail délieal el précieux.
La»». — Province Vientiane. Jeunes filles déposant des fleurs sur la table des offrande»
Types de femmes Moïs.
La guerre les suit dans leurs chariots et sur leurs éléphants chargés de baldaquins à étage.
Vision formidable, dont la pierre et les annales permettent de se faire une idée.
Les sentiers de montagne et les chemins de plaine résonnent, sous les pas de leur armée, dont les masques de guerre moustachus et chevelus grimacent épouvantablement; les costumes, cuirasses et étoffes mordorées, brillent sous le soleil qui flambe.
Les sorciers, ces mages qui tiennent des Thibétains leur redoutable science des forces naturelles, la précèdent.
Cahin-caha, hérissée <le cris et de réverbérations, dans le fracas des chariots, dominée par le barrissement des
Laos. Dans un rillage Moï : la toilette des enfants.
éléphants dont le frontal étincelle comme une rosace, traînant avec elle, en même temps que ses idoles d'or, ses courtisanes parées comme des châsses, commandée par des princes qui divinisent les superstitions, titanesque, fabuleuse, elle absorbe tout sur son passage.
C'est ainsi que les Thaïs envahissent et sont vainqueurs.
Mais la guerre les assaille à leur tour.
Ils sont à peine installés, que les hordes mongoles attirées par les trésors de Luang-Prabang et de Vientiane se ruent à l'assaut du Mékong.
Les Thaïs les repoussent et parviennent même à s'emparer du Tonkin dont les Chinois les délogent d'ailleurs en 863.
Retenez cette première date : 863. Et la prodigieuse épopée continua de se dérouler, toute frissonnante des appels rauques des trompes et toute éclaboussée de sang, de gloire et de soleil.
Au sud de Luang-Prabang s'étend le royaume des Kmers venus de l'Inde et qui, débarqués en Indochine aux premiers siècles de l'ère chrétienne, bâtirent pour leurs dieux le fantastique temple d'Angkor-la-Mystérieuse.
On est en 1253.
Les Thaïs se relèvent à peine de la formidable défaite que les Mongols viennent de leur infliger, et ils repartent en guerre contre ces Kmers dont la bienfaisante civilisation a, pendant dix siècles, pacifié l'immense étendue située entre la Cochinchine, la côte, le Cambodge et Luang-Prabang.
Rien ne résiste à l'assaut Thaï, qui emporte, sans coup férir, les îlots de résistance des peuplades Klias ou Moïs, dont les descendants habitent les mêmes montagnes en restant aussi sauvages, et le royaume Kmer s'effondre.
C'est à ce momenl que le Siam lance ses guerriers vers le Mékong, au nord duquel les principautés laotiennes
Luang-Prabang. — Porteur du pare lumière royal.
s'unissent pour faire front à ce nouvel ennemi, et sauvent le pays.
C'est la période de 1651, dont les annales célèbrent la gloire.
Un ambassadeur hollandais revient de Vientiane enthousiaste, ébloui par la splendeur des trésors, la majesté des monuments dont il ne reste aujourd'hui que le souvenir ou bien les ruines.
C'est l'enchantement d'une prospérité de légende, où fleurissent les arts, et dont les poètes chantent les fastes en s'accompagnant du Khène (1) mélancolique et doux.
Mais voici que la guerre reparaît avec son sinistre cortège de maladies, de massacres, de pillages et c'est peu à peu la déchéance, la défaite, l'effondrement.
En 1826, se produit le plus grand viol de temples sacrés, le plus grand massacre de populations dont l'histoire extrême-orientale ait enregistré la violence ou l'horreur.
L'invasion siamoise, comme celle d'Attila, désole et tue. Vientiane, la puissante Vientiane, dont l'ambassadeur hollandais était revenu ébloui, est à peu près rasée.
Le drame est tel que la France ne tarda pas à s'en inquiéter, surtout que, les années aidant et profitant de nos difficultés au Tonkin, le Siam s'installe, sans autre forme, sur la rive gauche du Mékong, soumise à notre influence.
Un Français, comme il s'en trouve toujours aux colonies, heureusement veille. Il est notre consul à Luang-Prabang, il appartient à l'équipe héroïque des Errants qui, sans bruit, sans fanfares éclatantes édifient au loin la plus grande France. Son nom appartient à l'histoire, non seulement en raison du rôle qu'il a joué pendant cette période difficile au milieu des Laotiens excédés par les
(1) Instrument à ven! composé de roseaux de longueur différente rassemblés entre eux et dont les Laotiens tirent des sons particulièrement mélodieux.
Luang Prabang.
S M. Sisavang Vong sur le trône royaJ.
exactions siamoises, mais parce qu'il s'attache à une mission célèbre parmi les plus célèbres.
Il s'appelle M. Pavie.
Sans hésiter, il met la France au courant de l'invasion clandestine dont les Laotiens supportent la rigueur.
Paris s'émeut.
Le Laos résiste, fait front, et en 1887, après le sac de Luang-Prabang, les Siamois sont chassés, tandis que M. Pavie réussit à faire monter sur le trône le fils du roi dépossédé par la cour de Bang Kok.
Mais tout n'est que trahisons, coups de théâtre, au cours de cette histoire formidable dont les poètes laotiens chantent, sans trop la comprendre d'ailleurs, la gloire qui les éblouit et les déconcerte.
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^Ts,
Province Tran Ntlch. Kleng Khounnj?. Un coin du marché.
Dans un village Moi : batteur de tam-tam.
M. Pavie, en mission à travers le pays tout palpitant encore de l'effort accompli, recueille les doléances des populations pillées par les Siamois qui, comme si de rien n'était, continuent leur politique d'invasion silencieuse mais singulièrement active.
La France, de nouveau alertée, occupe militairement le Laos, et après une vive résistance des Siamois, met la cour de Bang Kok en présense d'un ultimatum catégorique.
Le Siam s'incline, accepte les conditions que nous lui imposons le 5 octobre 1893, et, par un dernier traité, la
France protectrice met, le 14 février 1925, le point final à toutes les invasions.
Telle est l'histoire qui obsède et hante le Laos d'aujourd'hui, parce qu'il en retrouve les vestiges et les traces le long des sentiers où, mutilés par les incendies, se dressent des temples ruinés et des idoles éventrées, dont les yeux fixes semblent encore garder au fond de leurs prunelles l'épouvante des pillages sacrilèges.
Tant de hordes, tant d'armées se sont précipitées chez lui en suivant ces sentiers, qu'il s'est réfugié tout entier derrière la barrière de sa forêt et de sa montagne.
Il semble que, jusqu'au protectorat français, ramassé sur lui-même, inquiet, à bout de souffle, il « ait redouté la voie d'accès ».
Il ne pouvait, en effet, la considérer que comme une brèche toujours ouverte ; et, quand il évoquait, non seulement le souvenir des massacres, mais celui des pillages qui ne respectèrent pas plus la Tripi-Aka (1), que le Pra- Kéo (2), palladium du royaume, enlevés de haute lutte et volés, il se tournait, pour être défendu, non vers l'union de ses peuplades, mais, à travers la religion, vers les Phis (3) redoutables, et vers la forêt où le Végétal apparaît ainsi qu'un souverain triomphant.
C'est ainsi que chaque peuplade, chaque clan a occupé une partie de l'immense territoire et l'a entourée d'une muraille de superstitions séparant, plus que l'espace et plus que le temps, des populations dont les types les plus divers se succèdent, des tribus Boloven, Lolo, Miao et Khas toujours sauvages, en passant par les Laotiens descendants des Thaïs et accessibles à la civilisation.
(1) La doctrine bouddhique.
(2) Le Bouddha d'émcraude aujourd'hui à Bang Kok.
Ces reliques sont d'une valeur morale et d'une valeur matérielle Inestimables.
(3) Esprits.
Dans un village Moi : type de femme et son bébé.
Il est indispensable, après avoir ainsi, d'un élan, traversé des siècles d'histoire, de connaître la physionomie de ce pays où les rivières roulent de l'or, où les montagnes renferment tant de gisements miniers.
Il faut alors se pencher sur sa carte, descendre, par la pensée, le cours du Mékong dégringolant de bief en bief dans le fracas de son flot bondissant, et constater, avec la satisfaction de l'homme pratique ou la joie du chasseur passionné, que, si des forêts vierges s'étalent sur des immensités, d'autres espaces énormes, portant des noms particulièrement évocateurs, sont livrés à l'activité du colon ou à la curiosité du touriste.
On les suit à partir de la frontière chinoise le long du Mékong, où se succèdent, sur les cartes, les indications suivantes : « Coton, tabac, maïs, pavots et saphirs entre la Chine, le Fleuve et Luang-Prabang ; coton, cuivre, pavots, indigo, éléphants, tigres, panthères, rhinocéros à l'est de Luang-Prabang ; fer, cuivre, or, taureaux, volailles, cire, miel, étain, buffles sauvages dans la région de Xien-Quang et de Vientiane ; tigres, cuivre, fer, étain, porcs, aréquiers, bétel, tabac au nord et à l'est de Pakinboum; chèvres, sel, chaux, or, alun, houille, buffles, tigres entre Pakinboum, Savaunaket et la Crête annamitique. »
Il suffit d'ouvrir un atlas pour retrouver ces villes aux noms étranges autour desquelles se dresse la terrible barrière de la Forêt.
Sans doute, les Français sont arrivés pour la vaincre, cette forêt hostile et sournoise, violente et exaspérée ; mais elle reste toujours la redoutable et la mystérieuse.
Peu importe ; comme partout où leur génie colonisateur fit surgir des villes des brousses inhospitalières et des vases traîtresses, ceux de France se sont attachés à la rude mission de lutter contre le Végétal-Roi.
Leurs tracés se sont étirés ;'i travers des étendues à peine
explorées, et des tombes de coloniaux sur lesquelles jamais personne ne vient prier ou se souvenir les ont j alonnés.
Leurs équipes se sont heurtées à la fièvre des bois qui halluciné, au Klia dont la flèche tue, aux Esprits dont les sorciers traduisent la colère en préparant des guet-apens, consommés, sans éclat, dans le grand silence de la brousse mangeuse d'hommes ; mais les tracés ont « marché leur chemin ».
La sylve réputée infranchissable a été, ainsi, percée par trois routes qui ont eu raison de ses défenses, et qui, carrossables pendant la saison sèche, vont : la première de Touranne à Savannaket, la deuxième de Vinh à Takkeh, c'est-à-dire de la côte d'Annam au Mékong, la troisième de Vinh à Xien-Quang, dans le Tranninh, ce pays à peu près inconnu, où des tombeaux et des jarres de l'époque néolithique semblent monter une garde éternelle et sacrée.
Mais la Forêt-Barrière, ne s'avoue pas vaincue.
Abattue, incendiée, elle renaît de ses cendres et sa brousse plus vigoureuse, plus drue, on dirait « plus insolente » se précipite à l'assaut de ces routes pour les ensevelir ou les effacer.
Le colonial revient sur ses pas, lutte pied à pied, regagne peu à peu du terrain, est, en définitive, victorieux, de l'attaque qu'il maîtrise, mais c'est pour se trouver en face d'un nouveau « coup de mains » déclenché cette fois sur la partie où il avait fignolé un travail jugé définitif.
Nulle autre part aux Colonies, la Forêt Vierge « n'atteint un tel paroxysme dans la violence et dans la lutte ».
Elle est la Forêt Laotienne, la forêt monstrueuse, avec ses palmiers empanachés comme des Peaux-Rouges, ses jfilaos bruissants comme des saules et ses arbres pareils à des mastodontes.
Sous sa voûte règne une lumière de cathédrale.
Buffle blanc du Laos
Elle seule est maîtresse du sol qu'elle torture, de l'horizon qu'elle limite, de l'atmosphère qu'elle empeste ou bien qu'elle parfume.
C'est partout, chez elle, une orgie de feuilles, de fleurs, de troncs, de branches, d'où se dégage le jet bleu des bambous et où s'étale, comme celui de quelque gigantesque flabellum, l'éventail vert des aréquiers.
Sous des palmes gonflées à éclater, canéficiers, rhododendrons, catalpas, euphorbes, azalées et serpentines rivalisent, inouïs, cependant que des orchidées irréelles, accrochées aux troncs semblables à des colonnes, complètent la fabuleuse décoration de cette sylve de la préhistoire.
C'est la Forêt Laotienne, que nul ne peut traverser sans éprouver une impression étrange, faite, à la fois, de crainte et de volupté ; c'est la forêt où, le soir venu, après le chant
triomphal des coqs sauvages saluant le crépuscule, l'ombre s'emplit de « présences » tandis que la nuit brusquement tombe des feuillages épais, sous lesquels les mouches de feu dansent leur valse zigzaguante.
Peu importe! Ceux de France la harcèlent, mais elle ne leur cède que peu à peu.
Elle croit que, ne situant pas sa naissance, elle ne verra jamais sa fin.
Les voûtes ogivales se prolongent au-dessus du sol vierge de son immensité, mais voici que, sous notre impulsion, les cultures avancent, que le sabre d'abatis débroussaille, que les chantiers s'enfoncent comme des clous dans sa masse inviolée.
Elle se cabre, mais ici et là, son effort de résistance cède.
Alors, elle ouvre à celui qui arrive les sentiers qui conduisent aux trésors de son Laos de prédilection, autour duquel, malgré et contre tout, elle continue à dresser la hautaine barrière de ses arbres, de ses superstitions et de ses dieux.
Ptovinco Lunng-Prnbang.