LE SENTIER
La voie de communication la plus utilisée est le Mékong.
Mais, de la chaloupe perdue au milieu de l'immensité de ce fleuve, dont on n'aperçoit les rives qu'à travers une buée grise, il est impossible, même si on admire au passage quelques villages lacustres, de goûter au pittoresque laotien.
On est, à bord, trop lié encore à la civilisation, à ses préjugés et à ses parti-pris ; on y échappe, trop facilement, aux influences directes et aux impressions spontanées ; on y voit mal et on y « éprouve à côté », cependant que la route et le sentier restent les dispensateurs d'émotions inédites et fortes.
Le Laos, en effet, mérite d'être savouré.
Il n'est pas de ces pays coloniaux qu'on parcourt, en caravane, dans un grand envol d'écharpes et de rires.
Quelle que soit la raison de le visiter : but de colonisation possible ou attrait de la grande chasse particulière-
ment captivante, il faudra, dans l'intérieur du pays, toujours emprunter le sentier.
Il n'est d'ailleurs fréquentable qu'en saison sèche, c'està-dire de novembre à février ; mais, il permet, à cette époque, les excursions et les randonnées les plus audacieuses.
Peu importent les noms des villages qu'il traverse, zigzaguant, capricieux, ramené sur lui-même par des crochets inattendus, partant dans une direction opposée à celle qu'il suivait et qu'il retrouve on ne sait comme, en dépit de toute vraisemblance topographique: il est le sentier laotien.
A droite, à gauche, des bambous enchevêtrent, très haut, leurs feuillages cannelés et laissent transparaître des coins de ciel incandescent.
Parfois les chevaux, — car les voyages à l'intérieur ne peuvent se faire qu'à cheval, en pirogue ou à dos d'éléphant — glissent, au risque de rouler dans des ravins sans fond ; mais un coup de reins les remet sur la piste et hirsutes gamins, ils repartent de leur petit trot sec et rude.
C'est la pleine forêt.
Plus que jamais, en face de son extravagante végétation, on éprouve l'impression d'être « l'étranger » dont les sens et l'esprit ne sont pas habitués à cette puissance qui les trouble.
Tout dépasse tellement en sublimité ce que les yeux ont coutume de voir et d'admirer, qu'on croit rêver tout éveillé.
Un phénomène particulier se produit.
Il y a tant de force, tant de vie autour de soi, que tout se transforme, s'anime, vibre, « prend figure » au point que les arbres aux troncs monstrueux, les lianes aux molles draperies de feuilles, les fleurs, ces fleurs du Laos pareilles à des lèvres entr'ouvertes, paraissent bienveillants ou hostiles.
On subit, irrésistiblement, la suggestion du silence et l'oppression de la majesté.
L'esprit et la sensibilité vont jusqu'à prêter « une âme » à tout ce qui vit au-dessus des hommes et des brousses. On trouve presque naturels ce polythéisme étrange, cette adoration des Esprits et cette curieuse idée qui accorde une « âme » à toutes les parties du corps, aux aliments, à la
Province Tran Nuch. Kieng Khonang. Les Laotiennes rendent encore un culte au Bouddha de l'ancienne pagode royale détruite par les Chinois avant l'arrivée
des Français.
terre, au ciel, aux arbres, au feu et qui, plus que la religion bouddhique, attirent et retiennent les Laotiens.
On la « sent » d'ailleurs, cette âme de la sylve cabrée contre les hommes qui essayent de deviner son mystère.
Elle est partout où une résistance se produit : ici au
milieu des pistes hérissées de roches, là derrière les trombes d'eau roulant en avalanche, après une tornade, dans les chemins transformés en lits de torrent ; plus loin, avec les sangsues félif ormes qui tombent des arbres ; enfin, dans la fièvre des bois qui s'exhale des humus.
La réalité de cette présence est telle que, sans effort, on comprend et on admet le mysticisme spécial des indigènes, qui, le soir venu, à l'heure où on s'arrête dans les Salas (1), allument de grands feux, tandis que, pour apaiser les Esprits, ils racontent une légende.
Il en est ainsi jusqu'à l'aube, et tour à tour défilent les histoires, toujours les mêmes, qui se rapportent à l'époque fabuleuse du roi Kantapanit ou qui évoquent les vertus du Vat-Keo, asile des esprits errants, quand elles ne rappellent pas la superstition du Chien Rouge.
Cette dernière est la plus commune. On la retrouve en Chine, au Yunnan, au Cambodge, dans le populaire qui la répète avec des variantes, mais avec le même esprit. Elle tend à démontrer que, pour défendre la virginité de la Forêt et la sainteté du Temple, un animal veille.
C'est, ici, un serpent ; là, un tigre ; ailleurs, et plus généralement, un chien, presque toujours rouge, avec une crinière jaune.
Il apparaît au cours d'une promenade, d'un voyage ou d'un rêve et c'est la mort certaine pour celui qui l'a vu ainsi.
Légende enfantine, vieille de vingt siècles et à laquelle la croyance rattache tous les drames des anciens massacres de missionnaires et des disparitions d'Européens dans la brousse violentée par les tracés.
(1) Il y a dans tout le Laos de grandes eascs sur pilotis destinées au voyageur. Personne ne les garde. Ellea sont élevées dans des endroits repérés pour être des gîtes d'étapes. Dès que le voyageur arrive, les indigènes de la région apportent du gibier, des fruits, des œufs, des poulets, ce qui rend le ravitaillement facile et surtout sûr.
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Le Génie Prakachai.
Le seigneur-tigre.
Les indigènes voient là une preuve de la vigilance de l'animal qui vit partout et nulle part ; qui peut apparaître à la fois et à la même seconde en pleine forêt de Vientiane et devant le Bayon d'Angkor.
Le Sentier laotien, lui, continue son chemin, zigzaguant sous la lumière verte qui tombe des feuillages, et il arrive sans fatigue à la sala sur pilotis qu'une palissade protège contre les attaques du tigre, attiré par la proie des coolies ou des chevaux (1).
(1 ) Pas toujours. Il nous est arrivé en pleine forêt, dans une sala dont la palissade avait environ deux mètres de haut, de constater sans avoir entendu autre chose que quelques ruades de nos montures, la disparition d'un chevaL Le tigre avait bondi de l'extérieur. Il avait ensuite étranglé le cheval et l'avait enlevé dans un bond prodigieux qui franchissait les deux mètres de la palissade, mais avec cette fois le poids de la proie. Le cheval laotien est petit, nerveux, de la taille d'un zèbre, mais plus musclé; son poids es! sérieux et l'exploit du tigre le soulevant et l'emportant dans son bond, donne une idée de la puissance formidable du seigneur redouté. Nous retrouvâmes le cheval mort à une cinquantaine de met n s de la sala.
Des hommes jamais vus ailleurs se présentent à la file indienne, porteurs de poulets, de noix de coco, de gibier et de fruits, selon la coutume.
Ce sont des indigènes des peuplades mois.
Ils vendent sans discuter, et vont s'asseoir non loin de la sala, tout nus, les genoux écartés et le buste droit.
Ils regardent, en fixant sur les Européens de grands yeux d'émail blanc au fond desquels on ne devine rien.
Vainement, on essaye de surprendre une impression sur leur visage au type mongol ; il est fermé.
Ils écoutent, muets, un chanteur qui improvise en Thon neur « de ceux qui passent », tandis qu'un musicien l'accompagne en jouant du khène.
Ils semblent rêver, le regard vague, la physionomie hermétique, quand, soudain, leurs traits s'illuminent.
Le khène imite le bruit du vent dans les arbres ; alors les Mois se lèvent et agitent un petit gong qui pendait à leur hanche.
Ils forment une ronde, et les voici qui, les jarrets ployés, avec des mouvements souples de félins, dansent le pas sacré en frappant en cadence sur les gongs aux sonorités pénétrantes et voilées.
Lentement, le soir or et violet descend sur eux, et, tandis qu'ils dansent, la forêt brusquement s'anime.
C'est une explosion inattendue d'appels, de chants qui jaillissent des taillis et des fourrés ; l'éclat de rire des gibbons accompagne le roucoulement des palombes ou le cri des paons.
Des vols de coqs de bruyère s'abattent en caquetant sur les arbres que le couchant incendie ; des poursuites furieuses, des galopades folles piétinent le sol, font craquer les branches ; puis, d'un coup, brutalement, le silence s'abat <lu ciel sur les êtres et les choses.
L<s Mois s'anvtcnt net et laissent retomber leur gong;
les oiseaux se taisent; seuls, les chevaux renâclent derrière les palissades ; les coolies, peureusement, se réfugient sous les pilotis.
Les hommes et la forêt viennent d'entendre les trois « coq... coq... coq... » du seigneur tigre.
Le sentier lui, continue tranquillement son voyage à travers la jungle peureuse et alertée, dans la direction des fameuses peuplades khas, dont l'histoire ignore si elles sont autochtones ou bien d'origine malaise, à moins qu'elles ne soient descendues, à une époque dont l'humanité n'a même plus le souvenir, du Thibet mystérieux, toit du Monde et paradis de Sorciers.
Province Bauao. l'Mksé. Idylles Klias (sauvages du Laos).
LES KHAS
Le mot Kha signifie sauvage, ainsi d'ailleurs que le mot Moï.
L'un et l'autre désignent les peuplades montagnardes dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et qui, aujourd'hui, réfractaires à toute pénétration et à tout rapport suivi avec les populations avancées, clairsemées par la maladie, débilitées par les mariages consanguins, affaiblies par la sous-alimentation, achèvent de disparaître dans une agonie farouche, mais non sans grandeur.
Leur région est la terre des « Phis », la contrée mystérieuse où se sont réfugiées les coutumes et les superstitions les plus étranges de ce Laos qui n'a pas encore livré tous ses secrets.
Sans doute, bien des transformations se produisent le long des trois routes qui le pénètrent et sur les rives du Mékong.
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Courses d'éléphants.
Dans beaucoup de villages, les femmes, qui en sont la plus séduisante et la plus jolie parure, car elles sont belles dans presque toutes ces régions en particulier chez les laotiens proprement dits et chez les Phu-thaï leurs frères, les femmes ont abandonné l'écharpe qui voilait leur poitrine, pour la blouse courte ; les hommes, splendides spécimens de la race thaï, élancés et de visage agréable, ont quitté le sampot (1) pour la culotte ou pour le pantalon, mais la Forêt ne tarde pas à arrêter net les progrès de ce modernisme de façade.
Elle en protège farouchement ses peuplades et celles-ci
(1) Pièce d'étoffe de couleur voyante serrée à la ceinture et ramenée d'arrière en uvant entre les jambes pour être nouée à hauteur du ventre.
se réfugient dans la forteresse de leur montagne à peu près inconnue, où les sentiers ne sont que des pistes à peine tracées, et dont les villages continuent à défendre leur unique porte d'entrée par les terribles et inévitables pièges à flèche (1).
Rares sont les Européens qui leur rendent visite, sauf ceux du Service géographique, autres types de coloniaux qui, tranquillement, accomplissent, du Maroc au Soudan, du Tchad en Indochine, dans des conditions souvent incroyables, une œuvre dont la France peut être aussi fière que de celle des plus retentissantes et plus glorieuses missions.
Ils vont, ceux-là, tout seuls ou bien par deux, accompagnés de quelques aides et de coolies.
Sans forfanterie, sans gestes inutiles, convaincus que jamais un barde ne chantera leur pauvre épopée de gueux de brousse, comme il chante celle des assauts, des missions ou des colonnes, ils œuvrent, dominés et soutenus par l'idée du grand Devoir dont ils portent, en eux, le culte profond et grave.
(1). Les peuplades montagnardes emploient pour défendre leurs villages les flèches plantées dans le sol, dissimulées dans l'herbe, les trous de loup et les pièges à flèches. Toutes ces armes sont empoisonnées, leur blessure est fatale. Un grand singe en meurt après une quinzaine de minutes de souffrances, un homme après un ou deux jours. Le poison est fabriqué avec le lait d'une liane, du venin de serpent et de scorpion, du bétel et de la pourriture.
Le piège à flèche est dissimulé à l'entrée des villages, généralement il bat l'unique sentier d'accès.
Par un procédé très simple, mais qui ne rate jamais, l'arc se détend au passage de l'homme ou de l'animal qui, à une certaine distance de la porte, pèse sur le système qui provoque la détente de l'arc.
La flèche part à un mètre environ au-dessus du sol et va frapper jusqu'à trente mètres avec une précision remarquable.
Ces pièges ne sont tendus que la nuit.
Les indigènes du village seuls connaissent l'endroit exact où se trouve l'appareil ou le dispositif de déclic.
Quand ils sont poursuivis, les Khas jettent derrière eux un système de trois fléchettes qui laisse toujours une pointe en l'air.
Ces fléchettes blessent aux pieds ou aux jambes.
La blessure en est presque toujours mortelle en raison de la violence du poison dont leur pointe est imprégnée.
La malaria bue dans les mares ou la fièvre des bois contractée dans la jungle, souvent les tordent sur leurs grabats ; mais le ressort d'acier bien trempé de leur volonté les remet d'aplomb, et, ils repartent, la poitrine offerte et le front levé.
On les rencontre en plein Laos, au diable des solitudes ou en haute montagne, aimés et respectés des plus sauvages peuplades, dont ils étudient patiemment, sans se laisser rebuter par la saleté, les difficultés ou les dangers, les coutumes si peu connues.
Les voici d'ailleurs, ces peuplades, auxquelles une chevelure « coupée à la chien » donne une extraordinaire physionomie de dureté.
Leurs hommes vont tout nus, l'arbalète à l'épaule et la lance au poing.
S'ils rencontrent un Européen, ils se prosternent, défiants et craintifs ; puis, relevés d'un coup de reins, sans se retourner, pressant le pas, ils s'enfoncent dans la forêt, d'où ils épient, connue des fauves à l'affût.
Leurs cases, réunies par groupes de quatre ou cinq éléments, se tassent sur la charpente compliquée des pilotis. Autour d'elles, les raïs étendent leurs espaces où, dans les cendres des arbres incendiés (1), poussent du maïs et des pavots à opium.
Les familles vivent là sous la protection des poteaux fétiches ornés de plumes de coq, et sous la surveillance autoritaire et jalouse des sorciers, auxquels un fard rouge et blanc fait un visage monstrueux.
Qu'il s'agisse de Khas ou bien de Moïs, les mœurs de
(1) Les Khas et les Moïs abattent d'immenses carrés de forêt qu'ils
brûlent Ils font ainsi ce qu'ils appellent un raï. Lorsque la terre, dont
idre constitue l'engrais, commence à s'épuiser, ils transportent leur
village .'iillcurs et recommencent leur opération. saccageant et mutilant
la fil laotienne, s] riche en essences particulièrement précieuses.
A l'occasion d'une cérémonie, les Khas boivent l'alcool dans les jarres en aspirant par de longs tubes de bambou.
ces peuplades qui, malgré leur paresse invétérée, n'en gardent pas moins une certaine fierté, sont les mêmes.
Leur crédulité est extrême et les sorciers l'exploitent avec un cynisme déconcertant.
Ne voit-on pas d'ailleurs des aventuriers de brousse, filous sans scrupules, se faire nourrir par ces peuplades, parce qu'ils « ont un puissant génie dans le ventre et qu'ils peuvent, le soir venu, se changer en tigre, pour dévorer qui refuse de les entretenir ? »
Jusqu'à notre arrivée, les attaques de village à village étaient fréquentes ; elles ne sont plus aujourd'hui qu'accidentelles.
C'est grâce à ces combats continuels, à ces vendettas sans quartier, que régnait un état d'anarchie dont savaient profiter les audacieux.
Ils en arrivaient à faire figure de chefs, comme le bandit Messao, le fameux « Roi des Mois » dont l'histoire tragique et sanglante éclaire d'un jour très vif la mentalité de ces sauvages et primitives peuplades.
Rien n'y manque : la sorcellerie, le chantage, la rapine et le meurtre.
Indigène quelconque, mais courageux et énergique, Y-Yène est amené en esclavage. Racheté, il aide le chef d'un village dans ses expéditions de pillage. Il ne tarde pas à abandonner son nom de Y-Yène pour celui de « Messao » qu'il rend bientôt tristement célèbre.
D'une activité débordante, il s'installe dans le Darlac,
Une belle pièce au tableau.
Coin de marché.
sur le territoire laotien, où il organise un véritable repaire de bandits.
Il vole, et vend le produit de ses expéditions aux Annamites. Rien n'est épargné ; pas plus les voyageurs que les villages ne trouvent grâce devant lui. Il exerce sur tous un pouvoir tyrannique et sanglant. Un individu lui déplaîtil ? il le fait assassiner ; le même sort attend, d'ailleurs, ceux qu'il croit responsables de la maladie de l'un des siens.
Tortionnaire cruel, il inflige à ses victimes des supplices odieux dont le plus courant est celui de la résine bouillante.
Le malheureux, accusé ou prisonnier, doit plonger sa main dans la jarre qui contient cette résine.
Femme Kha portant sa hotte maintenue sur le dos par une bande d'étoffe qui prend appui autour du front.
S'il la retire brûlée, il est frappé d'un coup de lance au cœur et décapité.
Si, par miracle, il la retire intacte, il est considéré comme « Sorcier de feu » et exécuté.
Ainsi Messao règne en semant partout l'épouvante et en vendant comme esclaves les femmes et les hommes enlevés au cours de ses razzias.
Ivrogne et opiomane, il donne des fêtes où l'alcool est versé à pleines jarres, et il passe pour être le « Roi des Moïs ».
Malheureusement pour lui, l'administration française commença à s'établir en pays Moï et Messao dut rendre des comptes.
Il s'inclina d'abord, mais bientôt il prêcha la révolte contre nous.
C'est ce qui le perdit.
Las de ses cruautés, ses trois cents esclaves l'abandonnèrent en masse, et ce qui restait autour de lui le livra en janvier 1905. Deux mois plus tard il mourait en prison (1).
Mais, si leurs attaques sont devenues de plus en plus rares, les Khas sont toujours semblables à eux-mêmes.
Vêtus de la façon la plus sommaire, avec une simple ceinture pour tout accoutrement, ils n'en gardent pas moins un goût prononcé pour la parure.
C'est ainsi que tous ont, aux poignets et aux chevilles, des bracelets enroulés en spirale jusqu'au coude, ou bien, très haut, autour du cou.
Les bracelets simples servent, eux, d'aide-mémoire. Les uns rappellent la promesse d'une offrande à un génie, les autres un engagement pris vis-à-vis d'un voisin.
Mais la suprême élégance consiste à se parfumer à la
(1) L'histoire du bandit Messao est remarquablement contée par Henri Maître, des services civils de l'Indochine, dans son livre sur le Sud Indochinois.
Province Luang-Prabang. Couturières laotiennes.
racine de vétivier et à porter des dents laquées de noir et des ongles teints de rouge vif.
Pas un geste des hommes, pas un acte des femmes n'est exécuté sans l'assentiment des Phis à tous moments consultés par les oracles, et des coutumes extravagantes en découlent comme, par exemple, celles de la mort du buffle, du départ pour la guerre, de la naissance d'un enfant ou de la construction d'une case.
Le village est en fête.
On va tuer un buffle dont chacun se partagera la dépouille.
L'animal est amené devant le poteau fétiche aux plumes de coq, et un sorcier l'abat.
S'il tombe à gauche, c'est un signe néfaste et les incantations commencent pour, à la fois, apaiser la colère des Phis et profiter tout de même de l'aubaine de la viande fraîche.
S'il tombe à droite, les Esprits sont favorables.
Alors, en signe d'allégresse, les femmes boivent un écœurant mélange d'intestins et de sang tandis que les gongs résonnent et que, la lance au poing, les hommes dansent en l'honneur de Yan-Cachaï, le génie populaire et terrible qui protège le village, le raï et la forêt.
Fête primitive, bruyante, qui toujours s'achève par une ripaille arrosée d'alcool de riz servi dans une jarre, et bu, à la mode laotienne, en tirant sur un chalumeau de rotin flexible.
D'autres fois, la guerre éclate de village à village.
Les sorciers réunissent tous les hommes valides qui, après avoir sacrifié deux buffles blancs, les dévorent au cours d'un repas pantagruélique.
Pendant ce temps les femmes se lamentent comme si elles assistaient aux funérailles de leurs parents ou de
Coifleur Moï.
Les forgerons Mois.
leurs époux, qui boivent dans un grand tumulte de cris, de chants et de coups de gong.
La fête finie, parés de plumes, le visage peint, coiffés de chapeaux coniques en feuilles de latanier, ils se précipitent en hurlant sur le sentier de la guerre sans merci.
Aucun ne porte une arme à feu dont la détonation effrayerait les Phis, ce qui provoquerait la défaite ou la mort.
Ils sont pourtant accueillants et hospitaliers, ces sauvages ; mais leurs mœurs sont tellement extraordinaires qu'elles déroutent jusqu'à l'imagination la plus féconde surtout quand il s'agit d'une naissance.
La peur des Phis en domine la cérémonie.
La future mère, amenée du côté où les aréquiers sont les plus nombreux, est étendue sur une claie, sous laquelle pétille bientôt un feu de brousse sèche.
Des matrones dansent alors une ronde aux bras levés en chantant les invocations aux Phis, cependant que la plus vieille d'entre elles pèse de toutes ses forces sur le ventre de la patiente qui pousse des cris déchirants autant pour éloigner les mauvais génies que pour exhaler sa douleur effroyable.
Les hommes, eux, jettent aux quatre vents des poignées de paddy pour éloigner la mort, tellement redoutée que, dans les cas d'épidémie à décès nombreux, ils abandonnent leurs cases et vont s'installer ailleurs.
Là, ils construisent de nouvelles paillottes orientées selon la position des Phis déterminée par les sorciers, de peur que, par exemple, une charpente de toiture ne se mette en travers de leur route.
On tue deux buffles. La case est parée de fleurs, l'alcool de riz coule à flots ; mais, si dans le mois qui suit l'installation, un nouveau décès se produit, on déménage et on recommence plus loin, jusqu'à ce que les Esprits soient calmés par la sincérité des prières et par la qualité des sacrifices.
Tous les gestes, tous les actes sont donc tournés vers le culte des Phis qui éloigne ces peuplades de toute religion connue.
Il semble qu'elles soient confinées dans les pratiques d'une basse sorcellerie ; pourtant elles croient à l'au-delà, avec séjour dans un lieu de tourments où sont précipités les lâches, les traîtres et les meurtriers.
La théorie de la réincarnation, récompense ou punition de la vie pendant le dernier passage sur la terre, est