‹ Le LaosChapitre 6 sur 14 · LA RIVIÈRE · texte numérisé non relu

LA RIVIÈRE

Peu importe son nom.

Comme la forêt, la rivière du Laos est une. C'est elle qui partage avec le sentier le privilège de donner une émotion et une impression inoubliables.

Quand on l'a descendue une fois, il suffit après des années et des années encore de fermer les yeux pour revoir le prodigieux spectacle des jeux de lumière et d'ombre sur son eau d'émeraude.

Il suffît de se recueillir pour « revivre un peu de sa vie » dans le cadre pittoresque, échevelé, de la forêt qu'elle traverse et qu'elle enchante.

Il faut, pour la connaître, l'avoir vue de l'aurore au soir, d'un départ à l'aube, à une arrivée de nuit, au gîte d'étape, ou les Khas, porteurs de provisions, apparaissent à la lueur des torches.

Vers Luang-Prabang. — Les rapides.

Le soleil se lève.

En quelques instants, le ciel se transforme, et l'aurore déroule les splendeurs de sa quotidienne apothéose.

Bientôt, tout n'est que lumière, vie ; vie dont l'éveil surprend, après le morne silence qui, depuis l'aube, pèse sur la pirogue.

La forêt secoue sa torpeur.

Ce n'est plus cette fois la forêt montagnarde avec ses coins sombres où, dans un affût éternel, veillent les génies gardiens de sa malsaine virginité ; c'est la grande forêt tropicale, hospitalière, vibrante, sonore, tout entière tendue par l'effort de s'élever plus haut, toujours plus haut, vers le grand ciel de lumière et de vie.

Les singes mènent la sarabande dans les arbres, d'où jaillissent de triomphants cocoricos.

Sur les rives, devant des villages laotiens cette fois, des femmes sculpturales vont, une amphore à l'épaule.

L'air sent le magnolia et le frangipanier.

Les piroguiers chantent.

Les cheveux taillés en brosse et piqués de fleurs odorantes, ils présentent des torses nus, sur lesquels, selon la coutume et les rites du pays, courent des tatouages aux dessins sacrés où grimacent et ricanent des monstres de légende.

Bronzés de peau, le muscle ferme, sveltes et beaux, on les croirait évadés de quelque bas-relief de temple, où des tatouages identiques, vieux de deux mille ans, paraissent à fleur de pierre sur le corps des guerriers Kmers.

Vers Luang-Prabang. — Les rapides.

Une avenue sur le bord du Mékong.

Ils chantent. Tout flamboie ; sur des rives plates, des that (1) de bonzerie étincellent. Le soleil éclate au zénith.

Les piroguiers s'assoupissent et laissent glisser le sampan au fil de l'eau tranquille.

Mais un bruit léger les alerte et, rapidement relevés, ils saisissent des rames, des perches et des gaffes.

L'eau perd sa limpidité de cristal ; son cours est plus heurté ; des points de roches émergent, frangés d'écume ; et soudain, le bruit léger devient grondement de tempête. La pirogue est saisie comme par des mains invisibles ; ses bords craquent ; elle grince, geint ; puis elle fonce, entraînée par le torrent furieux.

C'est un rapide laotien.

(1) Cloches.

La Rivière se précipite contre des récifs énormes, se cabre devant des troncs gigantesques que les typhons déracinèrent, puis elle roule impétueuse, dans d'étroits couloirs entre lesquels elle file, vertigineusement.

A l'avant de la pirogue, vêtu d'oripeaux, une tige de roseau à la main, un sorcier se démène, hurle, et du geste écarte les mauvais génies qui pourraient entraîner l'embarcation contre les roches ou contre les troncs.

Les émotions se succèdent, uniques, invraisemblables, bousculées par la peur de s'écraser contre un roc ou de naufrager dans un remous ; mais, d'un coup de gaffe, le roc est évité et la pirogue passe, cahotée sur des galets, griffée par des racines.

Sans transition, la tempête s'apaise, et on repart, tandis que les piroguiers reprennent leur chant sur la rivière calme et lisse, que l'embarcation hérisse de molles et longues plissures.

Le crépuscule sur la Rivière : un enchantement.

C'est, comme tous les soirs au Laos, une féerie sous un ciel d'ocre, de pourpre et de safran.

Une lumière dorée descend de la montagne sur la forêt, et gagne la rivière hérissée de réverbérations fauves.

Le paysage est celui de la vallée du Mékong que la rivière va rejoindre, puisque toutes convergent vers lui, et le Laos des chansons et des contes apparaît avec ses frangipaniers, ses palmiers nains, ses orchidées et ses arbres aux baies jaunes pareilles aux graines d'or du collier des femmes aux seins nus.

Ce n'est plus la terre tourmentée des Moïs ou bien des Klias du Laos sauvage, mais le sol parfumé du Laos des jolies filles et des adroits troubadours joueurs de khêne.

Tout n'y est que fraîcheur et joie de vivre. Sur les rives de ses cours d'eau, spectacle quotidiennement renouvelé et

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