LA PAGODE SUR LE MÉKONG
C'est le Mékong qui forme, au nord-ouest, la frontière entre le Laos et les Etats birmans.
Depuis son entrée sur notre territoire, jusqu'à Luang- Prabang, son lit est encombré de roches et la navigation n'y est pas possible. De Luang-Prabang à Vientiane, elle est dangereuse ; mais, de Vientiane à Kemmerat, elle permet, malgré ses rapides et sur 400 kilomètres, le passage des chaloupes.
A partir des célèbres rapides de Khoue qui séparent le bief supérieur et le bief moyen navigables sur environ 180 kilomètres, il est plus facilement accessible.
Les routes, les sentiers et les rivières convergent vers son lit où il s'étale, immense, entre des rives « sang de bœuf ».
C'est par lui qu'il faut passer pour gagner Vientiane, et c'est lui, « le père Mékong », qui, le plus, influe sur l'économie et sur les progrès du Laos tout entier.
Inépuisable trésor pour ses villages lacustres qui vivent de la pêche, admirable collaborateur pour les riverains dont ses inondations fertilisent les champs, il reste, en même temps, la voie de communication la plus utilisée.
Le voyage manque d'imprévu et de pittoresque.
Des journées et des journées s'écoulent dans une écrasante monotonie avant d'être secouées par la forte émotion du passage d'un rapide ; puis, elles retombent lourdes de la chaleur qui accable la chaloupe poussive et ronronnante.
Mais, voici que le décor change.
Aux rives rouges et basses, succèdent des rives élevées dont l'ardente couleur d'or éclate à la lumière.
Des villages paraissent ; des pagodes immenses se succèdent avec des That étincelants ; et, véritable vision des mille et une nuits, le That-Upanom, cette Mecque du Siam où les fidèles, dédaignant les monastères de Wat-Chen et de Wat-Phu, viennent écouter la parole sacrée, se dresse dans l'orgueil de ses pagodons étages.
La chaloupe « fait escale » le long de la rive couronnée de bambous, à l'ombre desquels attendent des bonzes accroupis.
Voici le That-Upanom, tout entouré de légendes et tout auréolé de sainteté.
Des najas gigantesques dominent son escalier aux marches ruinées, qui conduit à une digue aux dalles disjointes, entre lesquelles poussent des herbes folles.
A droite et à gauche, des Chinois vendent des choses innommables dans des échoppes crasseuses et sordides.
En avant, s'élève le Temple le Temple fabuleux, étrange.
Les colossales pagodes aux toits relevés en forme de proue.
avec ses colossales pagodes aux longs toits relevés en forme de proue, et son légendaire flamboiement fait de celui de toutes les dorures, de toutes les verroteries, de toutes les mosaïques et de toutes les faïences qui étincellent au soleil sous lequel tout se tasse ou se recroqueville.
Il apparaît pourtant formidable, ce Temple qui, au crépuscule, devient hallucinant de majesté et de grandeur.
Pour conduire à son That, un pont chinois enjambe un lac où des lotus achèvent leur agonie splcndide et lente.
Partout bizarrement accouplées, sur des frontons ou sur des bas-reliefs, courent toutes les divinités des légendes ancestralcs et du Ramayana.
Les masques des gandharivas sculptés par des artistes prodigieux, grimacent ou ricanent entre les portes ; et on éprouve comme un brusque et impérieux besoin de ne plus les voir « remuer », selon les caprices de la lumière qui rendent leurs yeux et leur rictus trop «vivants ».
Dans une cour immense comme celle de quelque marché de cité extrême-orientale, gisent en désordre, amputées, décapitées, brisées, de colossales statues d'Apsaras et de Bouddhas.
Spectacle inouï, inoubliable en face duquel on reste la gorge serrée et le cœur battant.
Partout, on ne voit que des têtes, des têtes monstrueuses, des têtes aux visages allongés, au nez plat, aux lèvres sensuelles sur lesquelles glisse un sourire ironique et inquiétant. Il faut l'arrivée du bonze cicérone pour échapper à leur obsession pénible.
Le radeau détérioré au passage d'un rapide est réparé.
Comme ses confrères, ce bonze est soigneusement rasé au crâne, aux sourcils, des lèvres à la nuque, selon les rites.
Il a, sans doute, l'habitude de recevoir les étrangers parce qu'il explique, avec abondance, et dans un affreux sabir, l'histoire de ces statues, et la raison des trous qui, dans un plafond doré, laissent passer d'énormes grappes de fleurs sauvages.
Il parle, parle et chacun le fuit. A quoi bon l'écouter quand la règle du Temple laisse toute licence à la curiosité du visiteur ou du fidèle ?
Le Temple, d'ailleurs, invite à la promenade silencieuse et solitaire.
Il n'est pas le plus grandiose du Laos, il est le plus évocateur et le plus émouvant. Des chapiteaux fouillés avec un goût raffiné supportent ses colonnes torses ou cannelées. Sur ses murs, cachant des peintures d'une incomparable richesse, sont accrochés des tableaux d'exportation où, dans un cadre de nacre, des Bouddhas peints à Stuttgart ou Bingen, étalent des faces épanouies de cabaretiers allemands.
Par plaques, ses fresques se décollent et sous ses plafonds splendides avec leurs voussures hardies aux clefs desquelles éclate le lotus sacré, des poutrelles sculptées, des planchettes dorées et des lambeaux de pourpre, retombent misérablement.
Et soudain une constatation incroyable stupéfie et déconcerte.
Sur l'emplacement d'une ancienne pagode démolie, en plein That-Upanom, sans souci des siècles et des siècles qui la regardent et la toisent, « La Civilisation » a construit un temple art nouveau.
Et elle a obtenu ça : ce rectangle massif de moellons crépis à la chaux ; ces bas-reliefs le long desquels se dis-
loquent des êtres ahurissants dont les gestes et les attitudes font songer à ceux, vulgaires, de quelques ballerines de café-concert ; cette bâtisse, qui supporte un toit purement « annamite » où brillent ces faïences polychromes, aux couleurs « hurlantes » dont l'Europe inonde les marchés extrême-orientaux.
Là-dessous gisent des Bouddhas de bronze. Les Siamois, qui ont commis le crime de cette construction déroutante, n'ont pas encore remplacé le très vieil autel de ces dieux mutilés, qui offre encore aux admirateurs recueillis, ses sculptures dorées, par quelque table plus moderne et de style munichois.
Le sacrilège sera pour demain, puisque les Français, respectueux des traditions et des arts indigènes, n'ont, en vertu des traités, rien à voir dans cette pagode sur le Mékong. Et cependant le ronron du fleuve berce le sommeil des grands Bouddhas abandonnés, qui dorment, comme des gueux, à l'ombre de leur asile misérable.
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