CHAPITRE V
Mœurs et Coutumes.
I. Race thaïe. Laotiens. — II. Les Thaïs ou Phou-Thaïs. — III. Les Phou-Eunes. — IV. Les Lus. — V. Les Youns. — VI. Les Races Khas. — VIL Khas du Laos septentrional. — VIII. Khas du Laos méridional. — IX. Métis khas. — X. Races d’origine mongole IHôs-Méos-Yaos).
Les races du Laos ont nécessairement des caractères, des costumes, des habitations, des mœurs et des coutumes qui diffèrent plus ou moins de l’une à l’autre (1), en raison de leurs provenances diverses, des relations qu’elles ont nouées avec les peuples voisins, aussi bien que par les croisements qu’elles ont subis.
I. Race Thaïe. Laotiens. — Le Laotien est de tous les Thaïs celui qui s'est conservé le plus pur, avec toutefois une proportion de sang aryen beaucoup plus considérable que dans les autres variétés, exception faite pour les Lus. De taille assez élevée, les cheveux coupés courts, élégant dans ses mouvements, plus raffiné que tous les autres habitants du pays, c’est le type aristocratique
(1) Sur cette question des mœurs et coutumes, nous aurons quelquefois recours à une notice intitulée Le Laos français, de M. le lieutenantcolonel Tournier, ancien résident supérieur du Laos.
Si nous avons tenu à reproduire ici des extraits de ce travail, c’est qu’ils résument admirablement ce qui a été observé.
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du Laos. Son instruction, son éducation, sa religion et ses vices mêmes ont un cachet de distinction qui tranche sur ceux de ses voisins. Excellent batelier, plutôt commercant qu’agriculteur, c’est bien lui qui semble être le maître du pays, tant par ses aptitudes commerciales que par la facilité avec laquelle il le parcourt; monté sur sa longue et étroite pirogue taillée, faite d’une seule pièce avec un tronc d'arbre ouvert au feu, il va, à de longues distances, visiter les gens des races les plus variées, et sert de trait d’union entre toutes les variétés humaines qui peuplent le Laos. Il se trouve partout chez lui et à son aise, tranchant ainsi, nettement, sur tous ses congénères.
Le Laotien s'installe de préférence le long des cours d’eau navigables et à proximité de plaines de rizières. Il fait volontiers ti’availler ses terres par des mercenaii’es ou par ses clients de l’ace inférieure, quelquefois par des esclaves (avant notre arrivée tout au moins). Lui-même, ayant une connaissance assez étendue des besoins et des ressources des autres habitants du pays, se plaît surtout à trafiquer de toute espèce de marchandises. Ce métier de colporteur, qu’il aime et qui le fait vivre assez largement, ne l’occupe que quelques mois de l’année, mais le met en contact avec tous les peuples voisins, et aussi avec les Européens et les Chinois des comptoirs siamois, annamites ou cochincbinois. De là chez lui ce vernis de civilisation qui frappe au premier abord.
Costume. — Le Laotien a pour costume le langouti ou sampot siamois. C’est une longue bande d’étoffe sans couture, de I mètre à 1 m. 20 de large sur 2 m. 50 à 3 mètres de long. Cette étoffe est placée autour de la ceinture, formant jupe, la fente par devant Le buste reste nu. Une écharpe s’enroule autour de la ceinture. Tel est le costume ordinaire, celui que tous les gens du peuple portent. L’écharpe est souvent portée sur l’épaule ou autour du buste, maison doit l’enlever et l’enrouler autour des reins lorsqu’onparle à quelqu’un qui a droit au respect. Les élégants portent des souliers, des bas ou chaussettes, assez fréquemment un tricot à manches courtes ou sans manches, un veston de toile blanche ou de flanelle, suivant la saison, et un chapeau de forme quelconque, voire même un casque. Mais ce sont là des modes d’importation européenne qui ne sont pas généralisées. Le parapluie est très en faveur. {Le Laos français.)
Ce costume est d’importation relativement récente : il y a deux cents ans environ, les Laotiens riverains du fleuve, comme encore de nos jours ceux de l’intérieur, portaient
une veste un peu longue, en étoffe de coton, tissée dans le pays. Cet habita seiu’é à la taille par une écharpe, retombait sur un large pantalon de même tissu. Tout le vêtement était de couleur bleu foncé, presque noir. Ils avaient une sorte de turban en soie ou en coton de même couleur.
L’abandon de ce costume purement thaï est dû à l’influence des Siamois et des Cambodgiens, lors de leurs incursions au Laos; c’est à cette époque également que les Laotiens ont pris l’habitude de couper leurs cheveux qu’ils roulaient auparavant en chignon à l’arrière de la tête.
Les femmes laotiennes portent une jupe qui descend des hanches à la cheville, en tissu mélangé de soie et de fils d’or. Ces jupes sont de couleur plutôt sombre; le dessin est constitué par des rayures verticales très rapprochées et peu apparentes. A Luang-Prabang ce vêtement est orné à la partie inférieure d’une passementerie plate, formée de deux ou trois galons d’or faiblement espacés. Au haut de la jupe, une ceinture de tissu rouge, plus ou moins brodé, en rehausse le ton un peu foncé. Cette jupe est un véritable cylindre ayant le même diamètre dans toute sa hauteur. La femme, élevant la jupe ramassée en couronne au-dessus de sa tête, la laisse glisser le long du corps et la fixe, sans crochets ni agrafes, à sa ceinture par un pli en dedans, fait sur le ventre, qui reste en grande partie à découvert. Une écharpe de couleur vive, en coton ou en soie, jetée sur une épaule et recouvrant quelquefois les seins, complète le costume.
Pendant la saison froide, là où l’hiver se fait sentir, quelques femmes couvrent leur torse d’une veste courte, qui est surtout en faveur hors des centres importants.
Un certain nombre de femmes portent les cheveux coupés à la Pressant, suivant la mode importée par les Siamois. Le plus grand nombre portent les cheveux longs roulés en chignon sur le sommet de la tête ou sur le côté. La coiffure des femmes varie d’ailleurs suivant les régions et suivant qu’elles sont mai’iées ou jeunes filles.
Pour les grandes fêtes, les femmes riches portent des jupes en tissu lamé d’or ou d’argent et des écharpes du même genre.
A Luang-Prabang, elles y ajoutent une veste en soie ou velours,
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garnie de broderies au col, sur le devant et aux poignets. Dans cette ville, on trouve des négociants qui louent des costumes de ce genre ainsi que des bijoux d’or pour les grandes cérémonies aux femmes qui en sont dépourvues. (Le Laos français.)
Bijoux et Orfèvrerie. — Les bijoux, en faveur parmi les Laotiens, complètent et enrichissent leur costume ; ils forment non seulement des ornements, mais constituent aussi la manière la plus répandue de réaliser et de conserver la partie liquide de leur fortune. En effet, les habitants transforment en joyaux la plus grosse part de leurs économies, de leurs gains, et, comme ils lesportent sur eux, cela les dispense de l’emploi de coffres-forts.
Ce sont surtout les femmes et les jeunes gens qui se parent de ces ornements. Ils font partie du trousseau de l’épouse ; les parents en donnent à leurs enfants, à mesure qu’ils grandissent, et leur constituent ainsi une sorte de dot pour l’époque du mariage.
L’or et l’argent servent à la confection des bijoux ; on y ajoute quelquefois des pierres précieuses, telles que rubis, saphirs, gemmes diverses, vraies ou fausses.
L’or n’est pas employé dans toutes les parties du Laos; il est plutôt limité aux grands centres, situés à proximité des gisements aurifères exploités. En raison sans doute de l’application de lois somptuaires anciennes, l’argent seul est en usage chez certaines races, même chez les Khas qui exploitent les mines d’or, et dont l’état de fortune permettrait l’emploi d’un métal plus précieux.
Les bijoux comme les pièces d’orfèvrerie sont de formes et de modèles qui varient beaucoup, suivant les régions et les races.
Alimentation. — Le Laotien, dédaigneux des plaisirs de la table, est généralement sobre. Le riz gluant, cuit à la vapeur d’eau, forme la base de sa nourriture ; il y
ajoute du sel, des piments, divers autres condiments, du poisson frais ou conservé, etc. En outre, mais moins couramment, la volaille, les œufs, la viande de buffle, de bœuf ou de porc, ainsi que la venaison, forment un appoint à son alimentation journalière. Toutefois, c’est surtout à l’occasion des fêtes publiques et particulières, assez nombreuses d’ailleurs au cours de l’année, que le Laotien améliore ainsi son ordinaire plutôt frugal.
La boisson habituelle est l’eau, prise directement aux rivières, ou ayant subi une décantation sommaire dans des jarres ou des gargoulettes en terre poreuse. En général, les Laotiens préfèrent à l’eau filtrée celle qu’ils puisent directement. Enfin, on consomme au Laos de l’eau-de-vie de riz, obtenue par distillation, et une sorte de bière provenant de la fermentation, à froid, du riz mélangé à de la bâle de paddy.
L’usage de ces boissons, sauf à de rares exceptions, est réservé pour les jours de fêtes.
Aspect physique J, caractère, occupations. — Le caractère du Laotien est en général doux, aimable et gai. Sa physionomie est ouverte et souriante. Peu querelleur par nature, il hésite même à en venir aux mains dans les cas extrêmes. Il aime mieux terminer une dispute par un éclat de rire que par des coups.
Habitant un pays à végétation luxuriante, abondamment pouz’vu de produits de cueillette, cet heureux peuple parvient facilement à ses besoins et se trouve satisfait.
Paresseux, il l’est certainement, mais bien plutôt par indifférence que de parti pris. Il ne comprend pas l’intérêt ni l’utilité d’un effort régulier et prolongé, au delà de ce qui est strictement nécessaire pour lui assurer la subsistance et quelques distractions dont, en réalité, sa gaîté fait presque tous les frais.
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Aux hommes sont réservés les travaux principaux, ayant un caractère plus viril et plus noble que ceux qui forment le lot des femmes. Le labourage des rizières, la chasse, la pêche, la conduite des radeaux et pirogues emploient environ six mois de l’année ; le reste du temps, ils se reposent et s’amusent. La condition des femmes, au Laos, sans être aussi pénible que chez d’autres de races asiatiques, est cependant moins douce que celle de leurs maris. Tous les menus travaux de l’agriculture leur incombent ; elles pourvoient à tous les soins du ménage, de la basse-cour, des bestiaux, etc. Elles font la cuisine, décortiquent le paddy, vont chercher Teau et le bois, filent, tissent et teignent le coton et la soie, soignent les enfants, etc. Moins heureuse que son mari, la femme laotienne n’a pas de loisirs, sauf pendant les fêtes ; et encore devra-t-elle veiller aux préparatifs, sans que ses occupations journalières en soutt'rent.
La femme laotienne, de taille ordinaire, généralement bien faite et même élégante de tournure, a le visage aimable et n’est, avant le mariage, dépourvue ni de grâce ni de coquetterie. En vieillissant, la fatigue des maternités aidant, la Laotienne perd beaucoup de sa grâce primitive ; mais ce qu’elle conserve malgré tout, c’est sa gaîté, son entrain et son amour des fêtes où l’on chante et où l’on fait bombance.
Les mères laotiennes adorent leurs enfants ; elles en ont le plus grand soin et poussent la faiblesse envers eux jusqu’à prolonger l’allaitement souvent au delà de la quatrième année.
Hahita-tion. — Gomme tous les représentants de la famille thaïe, les Laotiens habitent des maisons de forme rectangulaire et toujours élevées sur pilotis, de 1 à 2 mètres du sol. Le bois et le bambou, sous forme de
poutres, charpentes, chevrons, chambranles, cloisons, portes, fenêtres, planchers et tuiles de couverture, sont employés pour la construction des maisons, sans l’aide d’aucun clou, tous les joints et assemblages étant faits avec du rotin.
Les dimensions des maisons sont très variables et dépendent du nombre de ménages qu’elles sont destinées à abriter. Des vérandahs, dont la toiture très inclinée descend assez bas, sont placées surtout au sud et à l’ouest, pour tempérer l’ardeur du soleil et servir de vestibule, de salle de réception ou d’atelier. C’est là que se tient la famille pendant la journée, comme sur une sorte de terrain neutre où peuvent être reçus les allants et venants, sans contrevenir aux coutumes qui veulent que, hors les membres de la famille ou les amis intimes, personne n’ait accès dans les compartiments intérieurs, qui forment le « home » particulier des habitants de la maison.
Une sorte d’escalier sans rampe ou une échelle donne accès à la vérandah par l’un des petits côtés du rectangle. Souvent une seconde échelle permet de monter à une petite plate-forme non couverte, située à l’autre bout de la maison ; c’est, en quelque sorte, l’escalier de service, car cette plate-forme sert de cuisine, de débarras et à divers usages particuliers.
A l’intérieur, la maison est divisée en deux parties par une cloison longitudinale, percée d’ouvertures servant d’entrées à des compartiments formant les chambres à coucher. Le couloir restant libre entre cette cloison et la paroi opposée, constitue la salle commune garnie d’un ou de plusieurs foyers quadrangulaires. Le plancher des vérandahs, des chambres à coucher comme celui de cette salle est recouvei’t de nattes.
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L’ameublement, généralement des plus sommaires, se compose de matelas, oreillers, coussins, plateaux à pied, tabourets bas, couvertures, coffres, etc.
Le dessous de la maison sert d’écurie pour les chevaux et les bestiaux, de poulailler et de porcherie, où les animaux sont enfermés chaque nuit.
Quand ils ne sont pas sous les vérandahs, les métiers à tisser sont placés au-dessous de la maison.
A petite distance, se trouve le grenier à paddy, monté également sur pilotis et bâti en forme rectangulaire ou circulaire. Soit auprès du grenier, sous un appentis, soit sous la maison, se voient les mortiers à mains ou à pied qui servent à décortiquer le paddy.
Les dimensions des maisons se comptent par Hon ou travées d’une brasse de longueur (de 1 m. 80 à 2 mètres). 11 en existe depuis 2 jusqu’à 8 ou 9 bons (de 5 à 20 mètres). Leur largeur varie entre 2 et 3 brasses en mo} enne (4 à 6 mètres), vérandahs non comprises.
Les pilotis sont, à proprement parler, des colonnes montant du sol à la toise, et qui supportent, à 1 ou 2 mètres de la terre, les poutres sur lesquelles est établi le plancher.
Ainsi construites, ces habitations résistent aux grands vents ; elles garantissent du soleil, des intempéries et sont suffisamment confortables, même pour des Européens. Ceux-ci, souvent, doivent s’en contenter et n’auraient guère à leur reprocher que l’instabilité de leur plancher, jointe à l’étroitesse de leurs fenêtres, qui en rend l’intérieur un peu sombre.
Les maisons sont généralement situées au milieu d’un enclos qui sert de jardin, et où sont plantés cocotiers, aréquiers et autres arbres fruitiers.
Usage du tabac et du bétel. — Les Laotiens font
usage du tabac qu’ils cultivent et préparent d’ailleurs habilement, sous forme de cigarettes coniques, roulées dans des feuilles de bananier desséchées et qu’ils mêlent aussi au masticatoire du bétel. Tout le monde fume, hommes, femmes et enfants. Il n’est point rare de voir des bambins de quatre ans, entièrement nus, tirer des nuages de fumée d’une cigarette énorme, si on la compare à leurs petits doigts.
Ainsi que beaucoup d’autres peuples de l’Asie, le Laotien aime la chique, le « bétel », qui se compose d’une feuille de « piper bétel » enduite de chaux éteinte, sur laquelle on place du tabac, une tranche de noix d’arec, de l’écorce de « Sisièt » (ou de l’extrait de cette écorce nommée cachou) ; on la roule ensuite pour l’introduire dans la bouche, entre la joue et les gencives.
L’usage du bétel provoque une salivation abondante de couleur rouge sang, qui impressionne de prime abord, mais à laquelle on s’habitue.
On prétend que cette mastication ne serait pas une simple manie, mais aurait, au contraire, plusieurs effets utiles sur l’organisme ; elle garantirait de la soif, serait astringente et tonique, un peu comme la kola ou la coca.
Laquage des dents. — Afin de préserver l’émail des dents de l’action corrosive de la chaux jointe à celle d’autres principes acides contenus dans la noix d’arec, les Laotiens ont coutume de se laquer les dents en noir. Pour obtenir cela, ils les frottent avec le suc de certains arbres d’essences dures, résultant de la combustion partielle du bois et de la condensation de la fumée sur une spatule de fer. On produit ainsi une sorte d’enduit, poisseux et noir, qui sèche rapidement et que l’on fixe sur les dents au moyen de l’alun.
Opium. — L’opium est assez répandu au Laos, et ses
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effets ne contribuent pas, malheureusement, à diminuer l’apathie naturelle de la race.
Tatouages. — Il est d’usage, pour les hommes, de se faire tatouer depuis le dessous du genou jusqu’au haut de la cuisse. Les Laotiens de la rive gauche du Mékong sont, pour cette raison, dénommés « ventres-blancs », par opposition aux Youns de l’autre rive, dont les tatouages couvrent le ventre et l’estomac, et que l’on nomme « ventres-noirs ». Ces ornements sont obtenus au moyen d’un outil portant plusieurs pointes fines qu’on trempe dans l’encre de Chine ou dans du cinabre délayé ; ils sont, suivant le cas, de couleur bleu foncé ou rouge brique. Le goût et la fantaisie des artistes tatoueurs se donnent libre carrière pour faire les dessins les plus variés, représentant, par exemple, des enlacements de serpents, des dragons, des lions, des tigres, des animaux fantastiques. Souvent il n’y a qu’une teinte uniforme qui fait ressembler le tatoué à un homme portant un caleçon bleu très collant.
L’usage du tatouage est très ancien. C’est à la fois une coquetterie et une preuve de courage, à cause des souffrances que cause l’opération et des dangers qu’elle comporte dans un pays où l’antisepsie est inconnue des indigènes et où les instruments sont aussi malpropres que les opérateurs.
Dans certains endroits, un homme qui n’est point tatoué est considéré comme dépourvu de virilité, et en signe d’infériorité ne peut se baigner en amont des femmes.
La Laotienne n’est pas tatouée. Cet usage n’est pratiqué que chez les femmes younes et khas, où le tatouage se borne, le plus souvent, à figurer des rayures, des étoiles ou des reptiles, sur les mains, des imitations de bagues aux doigts, etc.
Parure. — Gomme parure, les hommes et les femmes portent, en toute saison, des fleurs placées sur les oreilles ou en chapelet autour du chignon. Cette coutume gracieuse, qui flatte la vue et l’odorat, doit être d’origine très ancienne ; on la retrouve sur divers points du globe sans relations avec le Laos, et notamment en Polynésie.
Pagodes. — Les pagodes laotiennes sont aussi nombreuses que variées, comme architecture, dimensions et ornementation. Dans les villages peu populeux et dans les muongs pauvres, les pagodes sont construites comme les maisons, soit en bois, soit en paillettes ou lattis de bambous, avec plus de soin toutefois, et quelques menues décorations en plus. Ailleurs, dans les grands centres, les pagodes sont construites en briques, couvertes en tuiles, rehaussées d’ornements en bois sculpté, polycbromés et dorés, et agrémentées de motifs de pseudo-sculpture en staff. A l’intérieur, les murs sont revêtus de fresques aux couleurs vives, qui retracent souvent, sur un fond d’or, des scènes religieuses ou guerrières, tirées du Ramayâna, et d’autres, plus réalistes, frisant souvent l’obscénité.
Les pagodes sont toujours érigées sur des terrains parfaitement nivelés, vastes et entourés d’une palissade en bois, ou d’un mur en brique, élevé à hauteur d’appui.
Dans l’enceinte des pagodes, se trouvent les bonzeries et leurs dépendances qui servent de logement aux bonzes, d’écoles à leurs élèves, et d’hôtelleries aux voyageurs de passage.
La construction et l’entretien des pagodes sont dus entièrement aux libéralités bénévoles des fidèles ; aussi, ces édifices peuvent-ils servir de critérium pour connaître, en même temps, l’état de prospérité d’un pays et la foi religieuse de ses habitants.
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Gomme jadis chez nous les églises, les pagodes laotiennes et même leurs enceintes sont, d’après les coutumes du pays, des asiles procurant l’immunité contre les poursuites judiciaires pour certains actes délictueux ou criminels.
C’est encore dans l’enceinte et quelquefois sous les cloîtres et les vérandahs des pagodes que se réunissent les habitants aux fêtes légales, de même qu’aux fêtes particulières, nommées «Ngans ».
Mariages. — Le mariage, au Laos, est préparé de longue main, grâce à la liberté dont jouissent les jeunes gens des deux sexes. Ceux-ci, se retrouvant à chaque fête, peuvent se communiquer leurs sentiments réciproques et décider, en toute liberté, le principe de leur union future.
Les inclinations naturelles sont rarement contrariées par les parents ; aussi, est-ce plutôt pour la forme et par un sentiment de respect que le jeune homme, après entente avec sa fiancée, fait faire par un homme âgé sa demande aux parents de sa future.
D’autre part, les coutumes laotiennes établissant le chiffre de la dot que les jeunes gens doivent, suivant leur condition sociale, remettre à leurs beaux-parents, les jeunes filles à marier n’encouragent que ceux qui sont en état de fournir cette dot (1).
Quand on est tombé d’accord, les parents de la fiancée donnent un festin auquel sont conviés famille, amis, voisins et bonzes; ces derniers fixent alors le jour et l’heure de la célébration du mariage, en ayant soin de choisir un jour faste.
(1) Ce chiffre varie, pour les gens du peuple et de la classe moyenne, entre 10 et 250 francs; mais, dans les familles des notables, il peut atteindre, avec les bijoux et cadeaux, jusqu’à 1.200 et 1.500 francs.
A l’heure dite, le fiancé se rend, accompagné de ses amis et de musiciens, chez les parents de sa future épouse auxquels il remet la somme convenue pour sa dot ainsi que les vêtements, bijoux et cadeaux divers qu’il lui a plu d’ajouter. En signe d’hommage, il offre également à ses beaux-parents des bougies de cire et des fleurs, qui souvent sont accompagnées de victuailles diverses, d’alcool, de tabac, etc.
Le contrat de mariage est aussitôt dressé en présence d’un mandarin et de notables du pays. Cet acte mentionne les noms des conjoints, ainsi que ceux de leurs parents, des témoins et des magistrats qui l’établissent. On y énumère soigneusement le montant de la dot, les bijoux et autres objets remis par le fiancé aux parents de sa future et à elle-même ; puis, après signature par les conjoints, les autorités y apposent leur cachet et la pièce est donnée aux parents de la jeune fille (1).
Ensuite, le festin a lieu. Devant une sorte d’autel dressé au milieu de la maison sont placés, sur un plateau de cuivre, un cochon de lait, une poule, un coq, deux bols de riz cuit, deux œufs durs, deux petites jarres contenant de l’alcool, une poignée de fils de coton et des bougies de cire allumées. Dans certaines pax’ties du Laos, des gâteaux et des fleurs remplacent ces offrandes, sauf le riz, les œufs, les bougies et les fils de coton qui sont obligatoires, d’après les coutumes laotiennes.
Les fiancés s’agenouillent devant cet autel et la cérémonie du mariage commence. Un vieillard, un sorcier, ou celui qui a été l’entremetteur du mariage, récite des
(1) Lorsque l’un des époux ne sait pas écrire, la signature est remplacée par l’apposition du pouce enduit de noir ou de rouge ou par l’indication, à l’aide d’un trait, des jointures des phalanges de l’index (de la main gauche, généralement).
MŒURS ET COUTUMES prières et accomplit certaines pratiques rituelles. Puis, il attache aux poignets des époux des fils de coton, formant bracelets, qui sont considérés comme devant etre des « fétiches de bonheur». Enfin, les nouveaux mariés font une libation d’eau-de-vie dans une même coupe où tous les assistants boivent après eux en se la passant.
Dans les familles de notables, les beaux-parents, après avoir reçu de leur gendre le montant de la dot, lui en remettent une partie, comme marque d’estime et de grande confiance.
Si le gendre va habiter chez ses beaux-parents, il y a diminution du chiffre de la dot, établi par les coutumes, en compensation du travail qu’il fournira à la communauté (1).
Cependant, il est des cas où, le nouveau marié ayant une maison installée, emmène sa femme chez lui, après la cérémonie du mariage. Les nouveaux époux sont accompagnés alors de leurs amis. Les jeunes gens prennent des instruments bruyants avec lesquels ils font grand tapage; les jeunes filles transportent à son nouveau domicile les vêtements et ustensiles de couchage de la jeune épouse.
Dès l’arrivée au logis, une fête a lieu où l’alcool n’est pas ménagé, et pendant laquelle la jeune femme court s’enfermer chez elle pour échapper aux propos très grivois tenus par les assistants, quelque peu ivres à la suite de nombreuses libations.
Polygamie. — Quoique la polygamie ne soit pas de
(1) Les coutumes, assez généralement observées, veulent que le nouveau marié demeure chez ses beaux-parents et les aide dans leurs travaux comme un fils, jusqu’au jour où, ayant un enfant, il est libre d’aller fonder ailleurs un nouveau foyer familial. Cette coutume, d’origine très ancienne, contribue beaucoup à resserrer les liens de parenté entre gendre et beaux-parents.
règle au Laos, elle y est admise par les usages. Les seules limites qui existent, quant au nombre de femmes que peut posséder un même homme, sont l’étendue de ses ressources et son goût personnel.
Les unions infécondes étant considérées comme une punition du ciel, et les tares physiologiques échappant à la compréhension des Laotiens, le mari qui n’a pas d’enfants a le choix entre deux moyens :
1° Répudier l’épouse inféconde à laquelle il doit abandonner les acquêts et restituer la moitié de la propriété commune ;
2° Garder cette épouse et en prendre une seconde.
La plupart du temps, c’est à cette dernière solution qu’on a recours, de préférence. En agissant ainsi, le mari évite des restitutions souvent gênantes et, d’autre part, la première femme le décide souvent à en prendre une autre qui, placée sous ses ordres, devient presque son esclave.
C’est ce qui se passe d’ailleurs, si le mari possède suffisamment d’argent pour avoir plusieurs femmes. Elles sont toutes sous la domination de la première, ne s’asseyent jamais au même rang et ne peuvent porter des bijoux et des habits aussi somptueux et aussi riches. Elles sont, en quelque sorte, des concubines légales.
Ces épouses secondaires prennent rang suivant leur date d’entrée dans le ménage polygame et sont désignées sous les noms de première, deuxième, troisième, quatrième femme, etc. Elles sont dans la maison, en dehors des instants où le mari ou maître les garde auprès de lui, employées comme des servantes pour tous les soins du ménage, la culture, la filature du coton, le tissage des étoffes, etc.
A la mort de la première femme et Suivant la volonté
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du mari, la seconde prend sa place et les autres avancent d’un rang.
Il existe également un autre mode très curieux de polygamie, favorisé d’ailleurs par les habitudes nomades du Laotien, voyageur ou commerçant, et qui, utile dulci, lui procure profits, sécurité et plaisir. Certains indigènes sont, en effet, mariés sur plusieurs points différents, souvent très éloignés les uns des autres et situés généralement aux lieux où se tiennent des marchés périodiques.
Les avantages de cette polygamie, — au point de vue laotien s’entend, — sont que, dans chaque centre, le mari possède une associée qui le représente, traite des affaires en son absence, réunit à loisir la provision de marchandises d’échange nécessaire pour la prochaine campagne et lui constitue, en outre, un foyer où il est sùr de trouver visage souriant et bon accueil au cours de ses pérégrinations.
Dans la classe des nobles, et dans les familles dites princières, la polygamie est de règle et presque obligatoire pour le prestige, qui exige, suivant le rang, un nombre de concubines plus ou moins considérable. Il se peut que, pour des raisons diverses, il y ait quelquefois deux femmes dont la progéniture jouisse du rang supérieur et puisse hériter des titres et charges du père. Il arrive aussi, dans ce milieu social, que la première femme ou les suivantes, voyant leur mari devenir vieux, usé, morose, cherchent à le distraire pendant ses dernières années en lui faisant épouser de toutes jeunes filles dont il est bien plutôt le père que le mari, mais qui lui donnent l’illusion d’un renouveau et apportent dans la maison, avec un éclair de jeunesse, joie et gaieté (1).
(1) Grâce à la douceur du caractère des femmes laotiennes en général, et aussi à l’empreinte atavique des coutumes qui leur fait considérer la
Baiser. Rachat des offenses amoureuses. — Les Laotiens, comme la plupart des peuples de l’Extrême-Orient, ne pratiquent pas le baiser, du moins à la façon européenne. Ils frottent leur nez contre l’épiderme de leurs enfants ou de leurs femmes en reniflant d’une façon plus ou moins bruyante.
Bien que les mœurs des Laotiens nous semblent excessivement libres et que leurs propos, leurs chants ou leurs gestes se rapprochent souvent de ce que nous appelons l’obscénité, il ne faudrait pas en conclure que les Laotiens soient impudiques ou cyniques de parti pris. Ils ont soin d’être toujours décemment couverts, surtout en public. Il ne résulte rien de choquant, pour la pudeur, si leurs vêtements sont par hasard en désordre, ou même s’ils les enlèvent complètement, comme au bain. On peut dire que les Laotiens des deux sexes éprouvent la plus grande répugnance à se dévêtir quand ils se sentent observés.
Le sentiment de la pudeur est si réel au Laos, malgré les apparences contraires, que les lois édictent des peines relativement sévères contre ceux qui y contreviennent.
La prison, les châtiments corporels et les amendes sont les peines appliquées aux délinquants ; elles varient d’importance, suivant le rang de la fille ou de l’épouse, dont la vertu a été offensée, c’est-à-dire suivant qu’elle est de
polygamie comme une condition naturelle, la concorde et l’harmonie sont rarement troublées au sein de ces ménages. La hiérarchie s’établit d’elle-même entre les diverses épouses et concubines; chacune d’elles reste à la place que lui a assignée la date de son entrée dans la maison et jouit, sans susciter de jalousies, des faveurs spéciales dont elle peut être l’objet de la part de l’époux commun.
Les querelles entre femmes sont tellement rares que, si par hasard il s’en produit une, on n’hésite pas à appliquer les châtiments corporels édictés par les coutumes anciennes; cela contribue à maintenir les femmes laotiennes dans un esprit de conciliation et d’amabilité qui ne constitue pas le moindre de leurs charmes.
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sang roturier, noble ou royal. La condamnation est prononcée parles tribunaux sur la seule affirmation de la plaignante ou sur la déclaration d’une tierce personne, témoin oculaire, parent, ami, ou simple passant.
Les amendes, versées par les galants trop entreprenants et indiscrets, sont destinées à faire soit aux « Phis » protecteurs des victimes, ou aux Génies de leurs pays et de leur maison des offrandes accompagnées du sacrifice de propitiation. 11 est d’usage, enfin, d’offrir un repas aux parents, voisins et amis que l’on peut supposer avoir été froissés par les actes répréhensibles des coupables.
Par contre, les divorces sont nombreux.
Si un mari reste plus de trois ans absent sans donner de ses nouvelles, le divorce est acquis de droit en faveur de la femme. Le même délai et les mêmes conditions sont requises pour la rupture des* fiançailles qui ont été publiquement annoncées par les parents.
Lorsque deux époux ont assez de l’existence commune, ils se quittent en se partageant les acquêts de la communauté, en dehors de leurs apports que chacun reprend. La femme qui veut divorcer dépose sur le lit commun un bouquet et deux bougies en cire.
Le plus souvent, le mari laisse sa femme libre de le quitter et ne s’adresse à la justice que pour obtenir la restitution de la partie des biens communs que sa femme aurait indûment emportée.
La femme adultère est à la discrétion de son mari qui peut demander l’application de la « Peine royale », c’est-à-dire soit la mort, soit l’emprisonnement perpétuel. Il peut aussi se contenter d’une amende. C’est d'ailleurs toujours l’amende que réclame le mari outragé. L’amende frappe les deux coupables, la femme adultère et son amant. Cette amende varie, suivant les régions, de 170 à 300 francs.
Si un mari porte plainte trois fois contre sa femme, pour adultère avec trois personnes différentes, c’est lui qui est puni à la troisième fois, car il est considéré comme un mari complaisant.
Les rapports établis entre personnes non mariées sont considérés comme adultérins.
Est considéré également comme adultère, et puni de même, le
fait, pour un homme quelconque et une femme mariée, d’être surpris seuls dans un endroit écarté ou causant ensemble dans la maison du mari en dehors de tous témoins.
L’adultère du mari est prévu par la loi locale dans la formule générale qui assimile à l'adultère les rapports pouvant exister entre deux personnes non mariées. {Le Laos français.)
Prostitution. — Les facilités qu’offrent les coutumes du Laos, en matière de mariage et de divorce, sont telles que la prostitution n’y existe pour ainsi dire point. Dans les grands centres et surtout depuis notre installation, on rencontre, il est vrai, quelques filles publiques, ou notoirement connues comme se livrant à la prostitution clandestine ; mais c’est une exception due à la seule présence des troupes indigènes ou de « boys » asiatiques, domestiques d’Européens. Ces femmes sont d’ailleurs l’objet du plus grand mépris de la part de toute la population, et leur habitation est reléguée hors de la ville.
Dans la campagne, il n’existe rien de semblable, et si quelques jeunes filles accordent à leurs amants de très grandes privautés, c’est dans l’espoir, presque toujours réalisé, que cela finira par un mariage.
Décès, inhumations, incinérations. — En principe, les Laotiens doivent brûler leurs morts ; ils obéissent en cela aux anciennes traditions qui ordonnaient cette cérémonie ; mais, l’incinération étant une pratique coûteuse, les gens pauvres sont simplement inhumés.
Dans certains cas, tels que décès provenant d’épidémie, de dysenterie, de suites de couches, de suicide, etc., les cadavres sont jetés dans le fleuve ou dans ses affluents.
Les Laotiens ne connaissent pas les cimetières enclos de barrières ou de murs. Un coin de forêt, situé à proximité du village, est réservé pour cet usage et sert de dernier asile à ceux des habitants qui ne peuvent être incinérés ou qui ne doivent point être jetés à l’eau. Là, au
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pied des arbres et sous leur ombre, reposent ceux des adultes ou des adolescents dont la famille ne possédait même pas les moyens d’acquérir le fagot rituel des incinérations, et aussi les enfants qui n’ont pas encore subi l’opération de « la coupe du toupet (1) ».
Pour un enterrement, le corps du défunt est mis dans une sorte de cercueil fait de planches taillées à la hache, le plus souvent mal assemblées et recouvertes de papier de couleur, chargé d’ornementations. Parfois, on emploie plus simplement une natte ou bien des lattes formées de bambous fendus et écrasés, identiques à celles formant le parquet des maisons. Le tout est ligaturé avec des rotins ou avec des liens en écorce de bambou.
C’est le lot des plus déshérités du sort. Après quelques cérémonies familiales et un repas donné dans la maison du défunt, dont l’importance varie suivant la qualité du mort et les ressources de sa famille, les bonzes, accompagnés de quelques élèves, viennent réciter les oraisons mortuaires.
Pendant les prières, les prêtres ne doivent point regarder le cadavre, et ils tiennent, pour cacher leur visage, un écran appelé « Talapiat». Des cadeaux faits par la famille servent de paiement aux bonzes; on y ajoute, les oraisons une fois terminées, des fleurs et des bougies de cire. Le corps est alors enlevé sur les épaules de quatre porteurs de bonne volonté et conduit au cimetière où l’on procède à quelques ablutions et où les bonzes récitent les dernières prières avant l’inhumation.
Les assistants jettent dans la fosse, chacun à son tour, quand tout est fini, des branchages, de la terre et des pierres, dans la croyance que ces matériaux préserveront
(1) Cette opération se pratique à treize ans et marque le passage de l'enfance à l’adolescence ; elle est l’indice de la nubilité.
le défunt du contact de la terre humide et de la dent des animaux. Cette fosse, relativement peu profonde, est creusée à deux sok (0 m. 90) pour les adultes et à un soit et demi (Om.65) pour les enfants et les adolescents. Lorsque la terre a rempli la cavité ainsi creusée et qu’elle a été bien damée avec les pieds, les assistants se retirent, et c’en est fini pour toujours.
Aucun culte ne sera rendu à cette tombe qui bientôt disparaîtra sous une épaisse couche de végétation. Quelquefois cependant, les parents reviennent, lorsque, après les pluies, il s’est produit, à cet endroit même, un léger affaissement du sol ; alors ils remblayent la tombe et édifient une sorte de tumulus à l’aide de pierres plates ou de gros cailloux roulés.
La coutume de jeter dans l’eau courante les cadavres des personnes décédées à la suite de certaines maladies, généralement à caractère épidémique, était pratiquée au Laos avant notre arrivée. Les habitants n’avaient nul souci des conséquences funestes qui pouvaient résulter pour la santé publique d’une telle façon de procéder. Depuis notre installation, défense absolue a été faite de jeter aucun cadavre dans les cours d’eau. Aujourd’hui, on se contente d’en faire le simulacre et de pratiquer l’enterrement après la pseudo-immersion.
Quand la famille du défunt est riche, ou même seulement aisée, on procède à l’incinération. Cette cérémonie ne se fait pas aussitôt que le décès est constaté. On la retarde souvent de plus d’un mois, soit pour permettre aux parents éloignés de venir, soit pour attendre l’issue d’un procès pendant, ou bien l’arrivée du feu envoyé par le souverain, si le défunt est un prince, un fonctionnaire, ou un homme d’un certain rang. Les familles riches reculent par ostentation la date de la crémation, car 1 inter-
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valle entre le décès et cette cérémonie doit être rempli par des repas, des fêtes, des divertissements de toute nature, offerts presque constamment aux bonzes, parents, amis, voisins et passants, ce qui entraîne de grands frais.
La façon de procéder, pour brûler les corps, est la même dans tout le Laos, à quelques détails près spéciaux à certaines tribus ou localités.
Après le décès, le cadavre est soumis à diverses opérations préliminaires : ablutions, placement dans la bouche de l’obole funéraire destinée aux génies de l’au delà, dessèchement du corps et mise en bière. L’offrande funéraire des Laotiens rappelle les anciennes coutumes égyptiennes, qui ont survécu chez les Grecs et chez les Romains sous le nom d’obole à Caron. Au Laos, c’est une pièce de monnaie, tical ou roupie, ou une lamelle d’argent ou d’or roulée en cylindre, et sur laquelle les bonzes ont gravé au poinçon certaines formules sacrées et le mot Arahang, deux fois répété, qui, en langage mystique, signifie digne d’honneur, saint, exempt de tout désir charnel, etc.
Si l’incinération doit être retardée longtemps, on procède au dessèchement du cadavre au moyen de mercure qui, introduit par la bouche, nettoie complètement les viscères, vide l’intestin et empêche la putréfaction. On complète cette opération en pratiquant des fumigations de plantes et d’écorces aromatiques avant de procéder à la mise en bière. Cette dernière cérémonie terminée, les joints du cercueil sont soigneusement lutés avec un mastic spécial ; puis, en attendant la crémation, on le place sur un catafalque assez élevé, recouvert d’une toiture et situé soit dans une pagode, soit dans la maison du défunt ou dans celle d’un de ses proches.
Voici la description d’une cérémonie funèbre dont toutes
les phases ont été notées sur place. Elle permettra de se faire une idée assez exacte de ce qu’est une incinération au Laos,
Aussitôt le décès connu, les bonzes des deux pagodes i du muong (1) sont venus à la maison mortuaire pour réciter les litanies prescrites par les rites, et faire abattre une des parois de la maison, du côté du soleil couchant. Un escalier en bambou a été construit sur toute la largeur de la baie pour donner accès à la pièce où sera exposé le cadavre.
Les membres de la famille et les fonctionnaires locaux ont procédé aux ablutions et à la dernière toilette du défunt. Ils l’ont enseveli dans un linceul de cotonnade blanche ; puis, le corps a été déposé provisoirement sur i un matelas entouré de feuillages, de fleurs et d’un nombre considérable de bougies de cire jaune constamment allumées, et qui sont remplacées au fur et à mesure.
Un abri a été construit dans le jardin de la maison afin de servir de cuisine ; car il va falloir préparer sans relâche, jour et nuit, des mets divers, riz, gâteaux, etc., qui seront offerts à tous, parents, amis, voisins, passants même, jusqu’au jour de l’incinération.
Les visiteurs affluent bientôt, et aucun n’arrive les mains vides. Tous apportent une offrande proportionnée à leurs moyens ; les uns, un bouquet de fleurs ou quelques fruits; les autres, des pièces de cotonnade, de la cire, du bois à brûler, du riz, de la viande de porc ou de buffle, de l’alcool, du poisson, etc.
La douleur n’absorbe que peu d’instants les parents et les amis du défunt; ils ont hâte de s’occuper de leurs
(1) Il s’agit ici du muong de Pak-Lay, chef-lieu de la province de Outhaï-Thaui (royaume de Luang-Prabang) ; le défunt était le Tiao-Muong ou chef de cette province, mort à plus de quatre-vingts ans.
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hôtes, de les bien traiter, et ils se multiplient pour que rien ne leur manque. Aucune tristesse, d’ailleurs, ne se manifeste parmi les visiteurs et assistants qui arrivent en foule pour profiter de l’aubaine et prendre part aux agapes funéraires qui se préparent.
Dans leur philosophie pythagoricienne, les Laotiens considèrent la mort comme l’une quelconque des fonctions vitales qui fait normalement partie des transformations de la matière, au même titre que la conception et que la naissance. A côté de cela, fervents disciples d’Epicure, sans le savoir, ils aiment la vie sous toutes ses formes, pour les jouissances que, malgré son peu de durée, elle réserve à l’individu sachant borner ses besoins et modérer ses désirs. Si, au cours des années de jeunesse et de virilité, ils redoutent la mort, ce n’est pas parce qu’ils en ont peur, c’est surtout parce qu’ils y voient la fin des nombreux plaisirs delà vie. Ils savent d’ailleurs les multiplier, et s’ingénient à faire naître toutes les occasions propices pour organiser des réjouissances.
Les cérémonies funèbres sont des fêtes aussi bien que les mariages, les prises d’habit, les naissances, la coupe des cheveux des enfants et les autres fêtes publiques qui arrivent régulièrement, chaque année, à des époques déterminées. Tout, au Laos, se termine par des libations, des chants, des agapes, avec un grand déploiement de gaîté et un étalage de fleurs et d’étoffes aux couleurs vives, harmonieusement nuancées. C’est souvent pendant ces jours de liesse que s’ébauchent, entre jeunes gens, les premières intrigues d’amour qui se terminent, d’une façon générale, par un mariage.
Les préparatifs de la fête funéraire ont continué, et le crépuscule n’est pas encore venu que, déjà, la musique et les chants se font entendre pendant que des plats
circulent à la ronde, ainsi que des jarres pleines d’alcool de riz.
Aussitôt après le décès, des hommes sont allés en forêt pour choisir l’arbre mort, mais non pourri, dont le tronc servira à confectionner le cercueil ; d’autres préparent le piédestal sur lequel il sera posé et le faîtage qui le surmontera.
Le cercueil est enfin terminé. De forme trapézoïdale, la hase en haut, il repose sur un socle en bois, orné de moulures. Le toit qui est placé au-dessus est copié sur celui des pagodes ; l’armature est faite d’un lattis de bambou recouvert de calicot gommé, et le tout est orné de découpures en papier doré, de banderoles et de floches de coton multicolores.
Le corps a été enfermé dans son cercueil, où il repose sur un lit de branchages et de feuilles aromatiques ; il est habillé et entouré de ses objets de couchage. Un couvercle à coulisse, en forme de queue d’aronde, a été mis en place, et les joints ont été bouchés avec un mastic indestructible, fait de chaux, d’argile, d’albumine et de bâle de paddy.
Le catafalque s’élève au milieu de la pièce dont une des parois a été enlevée, comme nous l’avons vu; il est entouré de fleurs, de rameaux verts, de bougies allumées et de bâtonnets parfumés à la poudre de benjoin.
Quatre jours ont passé : les bonzes et les fonctionnaires de la province sont maintenant arrivés, et tous ont récité autour du catafalque les prières rituelles, en langue Pâli, sans rien y comprendre d’ailleurs, mais en observant scrupuleusement le rythme et l’intonation consacrés.
Pendant ce temps, sur la grève du Mékong, laissée à découvert par la baisse des eaux, un bûcher a été dressé au moyen de trois stères environ de bois sec, imprégné de résine, d’huile de bois et de pétrole.
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Solidement maintenue sur les côtés par six gros piquets de bois vert, la pile du bûcher est surmontée d’un haut baldaquin ou pavillon quadrangulaire dont la toiture étagée est tapissée de cotonnades à fleurs et ornée de guirlandes en papier doré, de découpures et de banderoles multicolores.
Ce pavillon, supporté par quatre montants décorés dans le même goût, servira tout à l’heure à abriter le cercueil.
Depuis le décès, des chanteurs et des improvisateurs des deux sexes accompagnés de musiciens volontaires ont raconté longuement et avec emphase, devant un auditoire nombreux, attentif et jamais lassé, les mérites, les qualités et les exploits du défunt. Ils ont vanté ses bienfaits, énuméré ses habitudes et ses goûts particuliers, et compté ses nombreux enfants et petits-enfants.
Complaisamment, ils se sont étendus sur les privautés qu’il s’était permises avec le beau sexe jusqu’à un âge assez avancé et ils montrent, à l’appui de leurs paroles, des dessins vivement enluminés, qui se déroulent sur de longues bandes de calicot glacé. Ces tableaux, tant par la variété des attitudes que par leur réalisme à outrance, font la joie des assistants qui rient à gorge déployée, enfants comme grandes personnes, en écoutant les commentaires fortement épicés des improvisateurs.
Cette exhibition, chose curieuse, ne donne lieu, parmi les assistants, à aucun geste obscène ou même risqué.
Les bonzes, seuls maîtres ès arts en ce pays, sont les enlumineurs de ces tableaux qui, publiés chez nous, attireraient sur leur auteur toute la rigueur des lois.
Le jour de l’incinération étant enfin arrivé, on va procéder à la levée du corps.
Au préalable, un des fils du défunt a rendu la liberté
à deux couples de perdrix et de tourterelles, oiseaux i| familiers qu’il possédait. Les pauvres petites bêtes, déshabituées du vol, refusent de sortir de la cage; puisl gauchement, en battant des ailes, elles s’échappent et vont] se percher à quelques mètres sur un des arbres du jar-^ din. Une traînée de cendre a été répandue tout autour de^, lapalissade qui entoure l’habitation du défunt, dans le but, d’empêcher, suivant la croyance populaire, son esprit de’ï s’évader aux alentours et de tourmenter les vivants.
Un solide brancard en bambou que douze hommes^ vigoureux porteront sur l’épaule est déposé à terre, atten- ■ dant le catafalque. L’affluence est grande : des gens de' tout âge sont venus de loin; ils ont revêtu leurs habits de . fête aux couleurs vives, claires et chatoyantes ; ils portent des fleurs aux oreilles, dans les cheveux, et tiennent à la , main des banderoles multicolores, des bougies de cire et des bâtonnets d’encens.
Les membres delà famille, les fonctionnaires du Muong et les bonzes sont également au grand complet.
Le catafalque, descendu à bras de la maison, est posé sur le brancard que les porteurs enlèvent sur leurs épaules. A sa base, près des pieds du défunt, est fixée une bande de calicot de 40 mètres de long, pliée dans le sens de la largeur à la dimension de la main (le pouce et le petit doigt écartés). Cette bande se déroule en avant et est tenue par le plus jeune des fils du défunt qui conduit le deuil- Puis, les bonzes, les parents, les fonctionnaires et les meilleurs amis du mort se rangent de chaque côté et la tiennent d’une main, comme chez nous les cordons du poêle. Le cortège ainsi formé se met en marche, précédant le cercueil, le tirant pour ainsi dire.
Les tam-tams, les gongs, les cymbales, la clarinette et l’orgue laotien se font entendre pendant la marche, en
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même temps que les chants et les improvisatious. Arrivé près du bûcher, le cortège en fait trois fois le tour et le cercueil y est déposé.
Les assistants se groupent alors sous des abris de feuillage, dans les coins d’ombre, ou même en plein soleil, suivant leur rang. Tout est prêt pour mettre le feu qui doit être donné par le gouverneur de la province, délégué du roi de Luang-Prabang, « maître de la vie (1) », car le défunt était un haut fonctionnaire.
Un rite important reste encore à accomplir . les deinières ablutions d’eau et d’alcool sur la ligure, la poitrine et les mains du cadavre.
Alors des hommes montent sur le bûcher et enlèvent le faîtage du catafalque dont l’enveloppe déchirée laisse voir l’armature de bambou. A grands coups de hache ils brisent le couvercle du cercueil qui vole en éclats et mettent à découvert le corps qui répand des émanations si fortes qu’elles font reculer au loin les assistants placés sous le vent.
La toilette finale a lieu à ce moment. Les hommes qui y procèdent ont absorbé de telles rasades d’alcool, pour chasser les miasmes et se donner du courage, que leurs gestes et leur gaieté, en un tel lieu et à un tel moment, nous sembleraient déplacés. Mais ici, la façon de voir n’est pas la même, et les gesticulations de tous ces gens munis de haches et de récipients divers, leurs attitudes grotesques autour du cercueil éventré excitent, au contraire, la joie des assistants. Les chants et la musique n’ont pas cessé ; des luttes et des combats d animaux vont avoir lieu. Les lutteurs se mesurent et s’étreignent à main plate ; les boxeurs se gourment à coups de poing. Ils se
(1) Le roi de Luang-Pi'abang a le titre de Tiao-Tsi-Vit, maître de la
vie.
sont enduit la main de noir de fumée mélangé à de la graisse pour laisser une empreinte là où ils ont frappé. Les jouteurs sont acharnés et bruyants, mais ils ne se font pas grand mal; car ils s’appliquent surtout à attirer l’attention par des gestes et des attitudes plastiques qui mettent en valeur, auprès des jeunes filles et des femmes, leurs corps souples, nerveux et musclés, luisants comme du bronze sous le soleil, par suite de la sueur qu’a provoquée l’effort de la lutte. *
Des combats de buffles succèdent à ces divertissements ; puis, des coqs sont mis en présence, et toute l’assistance se bouscule autour de ces animaux. Les passions s’échauffent dans toute cette foule largement abreuvée d’alcool ; des clameurs ironiques accablent les hommes qui se sont laissé battre et qui reviennent la figure maculée de noir. Des hourras enthousiastes saluent les vainqueurs. Malgré toutes ces excitations, malgré le soleil, la chaleur et l’alcool, toute cette populace se maintient dans un juste milieu, et ces réjouissances gardent toujours une allure gaie et gracieuse. Cet enthousiasme à l’égard des lutteurs, ces cris et ces bravos ne durent qu’un instant et tous, heureux et malheureux, sont épongés, désaltérés et choyés avec une égale sollicitude qui leur fait oublier bientôt leur rivalité d’une minute.
Des enfants, garçonnets et fillettes, s’approchent alors du bûcher. Ils ont tous assujetti solidement leurs sampots et leurs jupes en vue de ce qui va se produire. On apporte des sacs pleins de pièces de cuivre auxquelles ont été ajoutées quelques pièces d’argent. Des membres de la famille du défunt montent sur le bûcher et lancent à la volée cette menue monnaie au milieu de la foule des enfants. C’est alors une mêlée indescriptible, accompagnée de cris aigus ; on se dispute, on se bat, et l’on voit plusieurs
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petites mains s’arracher à la fois une seule pièce de cuivre. Toutes voudraient saisir les rares pièces blanches.
Les parents et les gens âgés contemplent cette chasse au billon qui leur rappelle l’époque où ils étaient encore enfants, en même temps que le nom d’un mort dont la famille fut généreuse jadis envers eux, dans une circonstance analogue.
Maintenant, toutes les cérémonies rituelles étant accomplies, il ne reste plus qu’à procéder à la dernière : la mise du feu au bûcher.
Aux quatre angles du catafalque sont attachés des rotins rigides, fixés en terre par des piquets et sur lesquels glissent des fusées qui, tout à l’heure, monteront pour aller, soi-disant, enflammer le bûcher. En réalité, ceci n’est qu’un symbole, dernier vestige d’un usage ancien, car ces fusées n’enflammeront que quelques poignées de paille. Les épouses du défunt et ses enfants, tous en grand deuil, c’est-à-dire entièrement vêtus de cotonnade blanche, viennent se prosterner devant le gouverneur de la province, en lui présentant sur un plateau des fleurs et des bougies de cire et en lui demandant si le roi, « maître de la vie », a permis que l’incinération ait lieu et si, à cet effet, il a envoyé « le feu » de Luang- Prabang.
Le gouverneur remet le feu aux parents du mort, puis, en donnant la permission d’incinérer, il prononce une allocution qui se traduit ainsi :
Le Tiao-Muong de Pak-Lay a été, pendant sa vie, un homme juste et bon; il n’a jamais commis de parjure. Nous pouvons espérer, avec sa famille nombreuse, que son Phî (âme) sera conduit par les Thévada (anges) dans les Espaces où ils lui feront rencontrer les saints Bouddhas, Phra-Pouti-Tiao, Phra-Tama-Tiao et Phra-Sang-Kha-Tiao, qui l’emmèneront avec eux dans le Paradis pour y faire un stage. Puis, à l’époque de la renaissance, son Phi s’incarnera de nouveau
dans le corps d’un homme juste, bon, heureux, ayant tous les biens désirables et une nombreuse progéniture.
Pendant ce discours, les chants et la musique ont cessé, mais ils reprennent de plus belle lorsque le gouverneur de la province s’approche du bûcher et met le feu aux quatre coins. Il est immédiatement suivi et imité par la famille, les bonzes, les fonctionnaires et les assistants. Tous, sans exception, tiennent à apporter le feu, soit avec des bougies de cire, des torches de résine, des bambous secs, soit avec des tisons, des boîtes d’allumettes entières ou même de simples poignées d’herbe sèche arrachées au sol.
Une épaisse et suffocante fumée noire, puant le pétrole et la résine, se dégage et enveloppe le catafalque; puis, jaillissent quelques langues de flammes. Le vent du soir qui commence à se faire sentir éclaircit la fumée ; les flammes montent plus ardentes et finissent par entourer le catafalque. Une poussée en arrière se produit; la chaleur par trop intense force les assistants à s’écarter du bûcher. Seuls, quelques hommes armés de bambous verts restent auprès, grillés par le feu, mais attentifs et anxieux, car il s’agit de voir si le cercueil s’inclinera, oui ou non, du bon côté, c’est-à-dire dans la direction de Luang-Prabang, demeure du Roi, et d’oû vient « le feu ». Un crépitement ; le brasier s’affaise et, dans une grande gerbe d’étincelles, au milieu d’une longue flamme bleue, le cercueil bascule et s’incline heureusement du bon côté. L’esprit du mort est satisfait.
C’est aussi un excellent présage pour la prospérité du muong.
Maintenant, bûcher, catafalque, cercueil, cadavre, tout ne forme plus qu’un immense brasier, une masse incandescente qui projette des lueurs bizarres sur cette foule
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bariolée et lui donne dans le crépuscule du soir, au bord de l’immense fleuve, un aspect fantasmagorique.
Par instants, on aperçoit dans le centre du foyer un des montants du baldaquin qui se dresse vers le ciel, telle une torche gigantesque. Le cercueil culbute et, dans l’espace d’une seconde, il semble que l’on voit apparaître le cadavre grimaçant et se tordant, comme une salamandre, au milieu des flammes.
Tout s’affaisse; les crépitements diminuent; deux ou trois langues de flamme surgissent, çà et là, pour s’éteindre tout à coup; des braises achèvent de se consumer et il ne reste plus bientôt du bûcher et de tout cet édifice, si bizarrement décoré, qu’un tas de cendres grises au milieu desquelles apparaissent encore quelques ossements blanchâtres, imparfaitement calcinés. Avec la nuit, les dernières lueurs du bûcher disparaissent, les derniers tisons s’éteignent, et la seule lumière qui reste est celle des étoiles qui scintillent.
Le lendemain, à la première heure, les bonzes se rendent sur les lieux oû s’élevait le bûcher. Ils recueillent les cendres refroidies parla rosée de la nuit; puis, après en avoir jeté quelques poignées aux quatre vents, ils dessinent sur le sol avec elles une grossière figure humaine. Les quelques os blanchâtres qui subsistent encore et qui s’effritent sous la pression des doigts sont ramassés et placés dans une marmite de terre commune qui sera enterrée dans l’enceinte d’une pagode, au pied d’un « ficus » sacré.
Plus tard, comme le défunt avait de l’aisance et que sa famille est riche, celle-ci, aidée par la population de la province, édifiera dans l’enceinte de la pagode une pyramide de briques, nommée « That ».
Un peu de cendre dans une marmite, et chez quelques-
uns le souvenir d’une grande fête et de quelques bons repas... c’est tout ce qui reste de celui qui, longtemps, fut un grand chef dans sa province.
Musique. — La musique instrumentale est en honneur au Laos.
Les instruments, peu nombreux, sont d’origine malaise et chinoise.
Le plus connu de ces instruments, le kène ou orgue laotien, est une sorte de flûte de Pan de forme particulière, espèce d’orgue à soufflerie buccale. Une série de tuyaux de bambou de très faible diamètre (10 à 12 millimètres) placés deux par deux et juxtaposés jusqu’au nombre de dix ou douze, sont reliés entre eux, à 25 ou 30 centimètres de la partie inférieure de l’instrument, par un collier de bois muni d’une embouchure. Chaque couple de tuyaux, dont la base est sur un même plan, est d’une longueur supérieure à celle de celui qui le précède. Ces tuyaux sont percés de bout en bout et communiquent avec l’armature, qui fait fonction de soufflerie, par un trou non apparent. Un peu au-dessus de l’armature, chaque tube est percé d’un trou sur sa face extérieure (en outre les deux plus courts sont également percés un peu au-dessus de l’embouchure de l’armature, sur le petit côté de l'instrument).
Pour jouer de cet instrument, le musicien porte l’embouchure à ses lèvres; les deux mains posées à plat, les doigts placés sur les trous, maintiennent l’instrument dans une position à peu près verticale. Le musicien souffle et, faisant fonctionner ses doigts comme sur les trous d’une flûte, obtient des sons qui rappellent ceux de l’harmonium.
Les plus petits de ces instruments mesurent de 40 à 50 centimètres de hauteur. lien est qui atteignent 3 mètres.
Le flageolet, la petite flûte sans clé, le violon chinois à long manche monté sur une calebasse comme boîte d’harmonie, les cymbales sans clé, la grosse caisse, le tambourin, le gong, le xylophone (harmonica à lames de bois), enfin le piano-gong (kong-vong) sont les principaux instruments. Ce dernier demande une description. Sur une carcasse circulaire, afîectant la forme d’un fer à cheval, formée par deux galeries concentriques de 25 centimètres de hauteur, d’un diamètre extérieur de 1 mètre à 1 m. 20 et intéi’ieur de 80 centimètres à 1 mètre, sont montés en couronne et à plat, comme les pierres d’un collier, seize petits gongs renflés en leur milieu, ayant chacun un son différent, qui constituent une gamme irrégulière, du moins dans notre conception musicale. Pour jouer de cet instrument, le musicien se place au centre, laissant derrière lui l’ouver-
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ture par laquelle il est entré dans le cercle. Il tient dans chaque main un frappeur, ayant la forme d’un gros champignon plat dont le manche est en bois et la tête formée par une rondelle de peau d’éléphant de 10 à 12 centimètres de diamètre. En frappant les gongs avec ces deux marteaux ou en les faisant glisser sur eux, le musicien arrive à exécuter certains airs locaux, qui, pour être d’une sonorité un peu vive, n’en sont pas moins harmonieux à distance.
Par leur réunion, ces divers instruments constituent fréquemment des orchestres qui jouent avec un ensemble relatif.
Il n’existe aucun mode de notation, aucune écriture musicale. Le souvenir et la routine seuls guident les exécutants, dont la mémoire est assez développée et la maîtrise de leurs instruments suffisante pour leur permettre de servir à leurs auditeurs un répertoire assez varié. (Le Laos français.)
Chants et chanteurs. — Les chants et improvisations, en grand honneur au Laos, sont l’accompagnement obligé de toute fête et de toute cérémonie. Ils servent aussi à entretenir l’ardeur des bateliers et à rompre la monotonie du voyage.
Les deux sexes se partagent généralement les talents de chanteur ou d’improvisateur. La même personne réunit souvent ces deux qualités qui sont, en quelque sorte, l’apanage de certaines familles.
Les chants sont constitués par des p oèmes qui forment une sorte d’anthologie ou de « Folk-Lore » du pays. Tout le monde connaît tant soit peu ces récits, que Ton entend redire sans lassitude, et qui sont transmis, intacts ou agrémentés de parties nouvelles, par les parents à leurs enfants et par les grands aux petits.
Les improvisations sont des récitatifs en langue vulgaire ou siamoise, composés suivant les circonstances. Certains chants sont dits en une langue inconnue des Laotiens, mais qu’ils répètent comme les litanies du bouddhisme, avec une cadence et une intonation pour ainsi dire rituelles.
Les chanteurs et improvisateurs se nomment, quel que soit leur sexe : Mô-La,m ou Mô-Kab-Lam ; les poèmes qu’ils récitent, Ka.m-Kong. Ces artistes, parfaitement entraînés, sont capables de chanter à haute voix pendant douze heures consécutives, sans montrer trace de fatigue ou de lassitude, alors que les plus forts joueurs de kène ne peuvent souffler au delà d’une heure environ.
Histoires d’amour, invocations, inspirations, souvenirs, faits divers, légendes, prophéties, voyages, catastrophes, etc., tout est matière à improvisation. Tous ces chants sont arrangés, amplifiés, dénaturés, suivant l’esprit, la fantaisie, le brio, la gaieté de l’auteur, ou selon les circonstances et le moment.
Avec sa verve un peu caustique mais sans méchanceté, l’improvisateur excelle à mêler le moderne à l’ancien. C’est pour lui une satisfaction d’amour-propre, un jeu agréable que de mettre des paroles à des refrains dont le sens est inconnu et d’exciter chez ses auditeurs le rire, les idées agréables et plaisantes, en vantant les joies de l’amour, les perfections plastiques du corps humain, en rappelant des souvenirs utiles ou agréables, ou en honorant la justice et la bonté. Les mœurs de ce peuple, indolent parce qu’il se contente de peu, heureux et bien portant, auquel toutes nos subtilités sont inconnues, autorisent dans les chants, dans les improvisations, la plus grande licence, et dans l’expression des pensées le réalisme et la crudité les plus complets.
Mais il n’y a ni chez le poète ni chez les auditeurs aucune intention malsaine. Gomme nous l’avons vu plus haut au sujet des enterrements, les enfants des deux sexes assistent à toutes ces réjouissances, accompagnés de leurs parents. Les mêmes refrains, les mêmes mots les amusent tous, non pas qu’ils soient vicieux, mais parce
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que ce sont de purs païens pour qui la jouissance et le plaisir sont comme des dieux. Les chants, animés de gestes gracieux, forment avec la musique un ensemble poétique pour leur esthétique spéciale qui est simplement une manifestation d’art, sans être la preuve d’une morale relâchée.
Théâtre. — Les Laotiens ont aussi un théâtre comprenant des pièces de longue haleine : épopées, histoires religieuses ou guerrières, romans d’amour, légendes anciennes, etc. Ces poèmes, qui se jouent à plusieurs personnages, avec orchestre et figuration, nécessitent de nombreux costumes très riches dont les formes n’ont pas varié depuis les temps les plus reculés ; mais le plus souvent on se sert de costumes en clinquant.
Gomme le théâtre cambodgien et siamois dont il procède, le théâtre laotien interprète des œuvres séculaires, tirées des Védas, du Ramayana, ou du Mahahharata. À ce répertoire se joignent les pièces purement khmères et des adaptations diverses, d’origine birmane, qui se jouent dans les costumes classiques, et où une forte dose de comique, de modernisme et une pointe de satire se mêlent aux anciennes traditions.
De ce théâtre les femmes sont exclues ; les rôles féminins sont tenus par des jeunes gens. Comme pour le chant et les improvisations, les connaissances dramatiques, le répertoire et l’art de l’interpréter se transmettent de père en fils. Les acteurs se nomment Lakhône et les pièces de théâtre Kam-Kong-Lakhône ou Kam-Kong Fône-Lakhône, si elles comportent des danses ou des ballets. Enfin une dernière catégorie, d’origine birmane, se nomme I-Ké ou Lakhône~I-Ké.
Il existe également, au Laos, des théâtres d’ombres animées, semblables aux ombres chinoises ou javanaises.
Les figurines qui les forment sont d’assez grande taille, complètement articulées et d’un réalisme saisissant dans toutes leurs attitudes, ainsi que dans leurs gestes qui s’accordent parfaitement avec les paroles de ceux qui les manœuvrent. Certaines d’entre elles sont tellement bien articulées qu’elles reproduisent scrupuleusement les mouvements de la bouche, du nez, des yeux, etc. Enfin, pour n’avoir rien à envier à personne, les Laotiens ont aussi un Guignol analogue à notre Guignol lyonnais, dont les fantoches, représentant des types et des costumes locaux, fustigent de leurs sarcasmes certaines classes sociales et ridiculisent tels personnages prêtant à la critique. Les artistes qui font marcher ces bonshommes de bois ont autant de verve, de malice que leurs confrères d’Europe, esprit un peu grossier le plus souvent, mais parfaitement adapté au milieu. Ce genre est très goûté du public; aussi les séances, qui se prolongent fort avant dans la nuit, sont-elles des plus suivies par un auditoire toujours nombreux et attentif. On y voit des vieillards, des adultes et des enfants qui restent de longues heures, haletants, le menton levé vers l’ouverture d’où sortent la tête et le buste des fantoches. Les bons mots, les plaisanteries de toutes sortes, les gestes même de ce guignol secouent souvent tout ce peuple d’un accès de fou rire.
Danses. — La danse (Forte en laotien) est peu en honneur chez les Laotiens. Il n’y a guère que les hommes qui pratiquent une sorte de Pyrrhique, à la fête des fusées, et une Phallique, lors des régates de pirogues. Dans les fêtes, chanteurs et chanteuses mêlent souvent des danses à leurs chants : ce sont quelques gestes rythmés des mains et du haut du corps, sans mouvements de pieds.
Il n’existe pas au Laos, comme au Siam ou au Gam-
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bodge, de danseuses professionnelles. Nous n’y connaissons qu’un seul corps de ballet, celui de Luang-Prabang, qui est exclusivement composé d’enfants et de très jeunes gens. Ce groupe, gentiment costumé, évolue sous la conduite d’un maître, aidé de quelques surveillants ; il exécute des figures et quelques pas toujours fort gracieux, tout en portant des lanternes multicolores, en forme de ballons ou de fleurs. Ces danses sont accompagnées de chants formant un ensemble très harmonieux et très doux.
Jeux. — Les jeux sont répandus au Laos.
La boxe y a de fervents disciples, ainsi que la lutte à main plate; quelques-uns des champions sont d’une adresse, d’une agilité et d’une habileté professionnelles remarquables et restant toujours élégantes.
Les Laotiens jouent à la balle ou au volant, sans se servir ni de leurs mains ni de raquettes. Par exemple toutes les autres parties de leurs corps, depuis le pied jusqu’à la tête, peuvent être employées pour renvoyer la balle ou le volant. Presque tous les jeunes gens se livrent à ce jeu des plus gracieux qui exige une grande souplesse, un coup d’œil juste et une aisance parfaite dans les mouvements, lesquels ne doivent être ni saccadés, ni violents.
Le Laotien, comme tous les Asiatiques, est passionné pour tous les jeux de hasard, sous quelque forme qu’ils se présentent; c’est là le seul véritable vice de la race, sur lequel l’administration française est obligée d’exercer une active surveillance.
Le jeu d’échecs, plus compliqué que celui que l’on joue en Europe, est très pratiqué, et quelques joueurs sont réputés pour leur parfaite connaissance de ce jeu. {Le Laos français.)
Fêtes et réjouissances. — En dehors des fêtes publiques légales, le tempérament des Laotiens les porte à en célébrer un grand nombre d’autres, sous les prétextes les plus divers et les plus futiles. En principe, le Laotien ne fait pas de dépense pour améliorer son modeste ordinaire ; les plaisirs de la table, en tant que recherche des mets, lui sont indifférents ; ce qui ne l’empêche pas d’organiser
entre parents, amis et voisins des réjouissances auxquelles tout le monde peut assister, sans y être spécialement convié. Cette coutume de donner des fêtes publiques, des « Ngans » pour les appeler de leur nom, où Ton fait bombance, où l’on s’amuse, où l’on plaisante, où l’on parle d’amour, montre bien le côté aimable du caractère laotien ! et l’extrême sociabilité de ce peuple. Ceux dont les res- | sources personnelles sont trop faibles pour subvenir aux | dépenses d’un « Ngan » se réunissent à plusieurs, ou s’en vont quêter par la ville pour obtenir l’argent, les vivres, l’alcool et la cire nécessaires à la réalisation de leur projet.
La main-d’œuvre salariée n’existant pour ainsi dire pas au Laos, sauf cependant pour quelques travaux, ainsi que pour les transports par pirogues ou radeaux, les habitants d’un même centre se prêtent un concours réciproque, qu’il s’agisse de cultures, de récoltes, de construction de maisons, ou de pirogues, etc. A tour de rôle, celui qui s’est fait aider par ses voisins leur offrira une fête, à la fin du travail, et il sera lui-même invité par un autre ; en reconnaissance du concours qu’il aura pu lui prêter ultérieurement.
Les fêtes laotiennes, dans lesquelles les bonzes ne sont jamais oubliés, sont données, la plupart du temps, sous I les vérandahs ou dans les dépendances des pagodes, à i moins qu’elles n’aient lieu dans la maison même de l’amphitryon ou sous des abris voisins, construits spécialement à cet effet. C’est toujours le cas lorsqu’il s’agit d’un j « Ngan » donné à ceux qui ont contribué à l’édification | d’une maison. Il en est de même pour une naissance ou ‘ un mariage. j
Les fêtes commencent généralement à la fin de l’après- j midi, quand la chaleur diminue; elles durent toute la j
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nuit et reprennent quelquefois le lendemain, dans la journée, quand les assistants se sont délassés pendant quelques heures. De la sorte certains « Ngans » durent ainsi près d’une semaine et ne sont interrompus que par l’arrivée du dimanche laotien, jour de repos absolu, où seule la préparation des aliments est tolérée, à l’exclusion de tout travail et de tout plaisir. A la lumière de lampes à pétrole, empruntées un peu partout, ou de torches de résine, les jeunes ülles, parées de leurs plus beaux atours, sont rangées en ligne, accroupies contre un mur ou une cloison ; devant elles se trouvent des vases en cuivre, en argent ou en porcelaine. Elles affectent toutes de s’occuper de menus travaux, imitant, par exemple, la préparation des aliments ; mais, en réalité, c’est une façon de se donner une contenance.
A chaque extrémité de leur rang se massent les adultes et les enfants des deux sexes ; puis les jeunes gens, la tête enveloppée d’une écharpe, viennent s’accroupir face aux jeunes filles avec lesquelles, toujours couverts, ils engagent une conversation animée qui devient bientôt un flirt en règle. A proximité, s’installe l’orchestre, s’il y a lieu, et au centre, entre les jeunes gens, les chanteurs, improvisateurs et joueurs de kène. On fait circuler des gâteaux, des fruits, des chiques de bétel, des cigarettes, de l’alcool de riz et des condiments divers.
Les assistants qui n’ont pas été spécialement conviés, les passants, qui viennent prendre une chique, une cigarette, une tasse d alcool, un bol de riz, ou écouter un instant la musique, s installent derrière les jeunes gens.
De temps en temps, une jeune fille se lève et quitte la fête ; elle est bientôt suivie par un jeune homme, et tous deux disparaissent dans l’ombre, escortés, pour la forme, par un gamin ou une fillette. C’est une liaison qui
s’ébauche ; elle se terminera sans doute par un mariage, à moins que le galant trop pressé, maladroit ou volage, ' ne se mette dans le cas de payer une des amendes spéciales, s’il compromet la jeune fille et refuse de réparer la faute.
Offrandes aux pagodes. — Il est d’autres « Ngans » qui ont un but semi-profane, semi-religieux, c’est-à-dire qu’ils sont institués, soit pour remercier le ciel d’un heureux événement, soit pour solliciter sa clémence. Ils ont lieu, par exemple, pour fêter le retour à la santé, après une longue maladie, l’heureuse issue d’une campagne commerciale, d’une chasse ou d’une pêche, ou pour appeler les bénédictions d’en-haut sur un voyage en cours d’exécution ou en projet, etc. Ces sortes de « Ngans » comportent alors des offrandes prenant le nom de « Tone- Pheung » (mot à mot : cire coupée en morceaux), présentées aux bonzes et aux pagodes. Elles sont ainsi appelées à cause des imitations de fleurs en cire décorant des pyramides ou de petits sanctuaires servant à les supporter, nommées « Pha-Sate » (en français : fidèle à Dieu).
Ces petits édicules sont construits et ornés par les amis ou invités avec une prestesse, un goût, une élégance que | l’on serait étonné de rencontrer, si l’on ne savait à quel point est inné, chez le Laotien, le sens artistique ainsi que la prodigieuse habileté dont il est doué.
Construits avec une armature de bambou recouverte de morceaux de tronc de bananier, découpés en festons, taillés en moulures, disposés en toitures étagées, en cio- | chetons, en colonnes, ces « Pha-Sate », qui ont toujours j de 1 à 2 mètres de haut, semblent faits en ivoire et j affectent une extraordinaire variété de formes, plus gracieuses les unes que les autres, et qui semblent inspirées
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par l’architecture des pagodes de l’Inde, du Cambodge ou de la Birmanie.
Il n’est pas inutile de faire remarquer que le seul but de ces édifices éphémères, qui ne conserveront que peu de temps leur aspect de fraîcheur, est, tout simplement, de présenter l’offrande de la cire d’une façon moins banale qu’elle ne l’aurait été sous la forme de gros pains, lourds et massifs.
Les « Pha-Sate » sont montés sur des brancards portés par des hommes. En dehors des fleurs en cire, ils sont décorés de fleurs naturelles, de pompons et de banderoles de coton multicolores. Sur les montants, sont collées de grosses bougies de cire dans lesquelles on a enfoncé des pièces de monnaie, des pépites d’or, de l’or en feuilles ou des pierres précieuses.
La cire est destinée au service du culte et les autres offrandes à l’entretien des pagodes ou à l’ornementation des statues sacrées. Les bonzes ne sont pas oubliés ; car sur la plate-forme du « Pha-Sate », entre les montants, ou dans les paniers ad hoc, se trouvent des objets d’habillement, de couchage, des marmites, des talaps, des nécessaires à bétel, etc.
La journée qui précède la remise du « Tone-Pheung » à la pagode est employée en préparatifs de tous genres : cuisson des aliments, confection de chiques de bétel, de cigarettes, de gâteaux, nécessaires à la fête du lendemain. Dans la soirée, a lieu une sorte de répétition du (c Ngan » où chanteurs et musiciens s’exercent jusqu’à une heure très avancée, pendant que les mères et les femmes mariées travaillent encore, en présence des jeunes gens et des jeunes filles qui causent gaîment.
Le matin du jour où le « Tone-Pheung » doit être présenté à la pagode, les bonzes sont invités à un repas
copieux qui se prolonge, une fois leur départ effectué, entre parents, amis et voisins. Les bonzes reviennent l’aprèsmidi pour bénir le « Tone-Pheung » et dire certaines prières ; puis, vers cinq heures du soir, le cortège se forme et quatre ou six porteurs, selon le poids, prennent l’offrande sur un brancard et la soulèvent sur leurs épaules. Les hommes en premier, puis les femmes suivent le cortège, ces dernières ayant à la main des bougies de cire allumées. Des musiciens viennent ensuite, et cette foule se rend à la pagode par le plus long chemin. Là, on fait faire au « Plia-Sate » ou au « Tone-Pheung » trois fois le tour de l’enceinte ; enfin, il est déposé à la porte de la pagode. Les assistants fixent leurs bougies dans un brûloir spécial, placé au pied de la grande statue de Bouddha, puis ils se retirent, pendant que les bonzes récitent des prières en présence de celui qui fait le présent et de ses parents.
On retourne ensuite chez l’amphitryon où la fête continue pendant tout^ la nuit, se prolongeant parfois jusqu’au lendemain.
Les bonzes enlèvent la cire du « Pha-Sate » et en font des bougies destinées au culte. Les fleurs sont déposées aux pieds de Bouddha, les monnaies et les pierres précieuses sont mises de côté.
Ceux qui désirent des grâces spéciales donnent des fêtes analogues qui durent plusieurs jours et nuits; les offrandes sont plus belles et plus variées. C’est généralement à l’occasion de fêtes de ce genre qu’ont lieu les prises d’habit des bonzes et de leurs élèves.
La présence à ces cérémonies confère aux assistants cei’taines indulgences ; aussi sont-elles suivies ponctuellement et tous ceux qui y participent cherchent à contribuer à leur célébration par des dons de toute nature.
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Sur le lieu de la fête, on a construit au préalable une sorte de chaire à prêcher où se succèdent les bonzes qui viennent, à tour de rôle, lire des passages choisis pour la circonstance dans les livres sacrés ; ils ne se laissent pas troubler par les bruits environnants, restant comme figés au milieu des chants et des cris qui se font entendre.
On comprend que ce soit là une agréable manière de faire son salut ; mais, comme elle est très coûteuse, elle n’est pas à la portée de tout le monde. Heureusement, il existe avecle ciel des accommodements, qui permettent aux plus pauvres de s’associer à ces grandes fêtes suivant leurs moyens, par des offrandes même très modestes et d’en bénéficier au double point de vue spirituel et matériel.
Incontestablement, la croyance aux bienfaits des indulgences plénières ou partielles entre bien en ligne de compte ; mais il est également permis de supposer que l’attrait des plaisirs profanes dont on jouit, au cours de ces réunions, n’est pas une des moindres causes qui les font rechercher avec tant d’ardeur par la population laotienne.
Courses de pirogues. — Des courses de pirogues ont lieu, comme on l’a vu, lors de certaines fêtes légales; voici à ce sujet quelques mots d’explication.
Cet usage a dû être introduit par les Malais et transmis ensuite des Khmers aux Laotiens, suivant une marche ascendante, du sud au nord.
Les embarcations qui servent pour les régates « Souang- Hua » (1) sont d’une construction spéciale et exclusivement réservées à cet usage. Leur longueur atteint quelquefois 25 mètres. Elles sont creusées dans un bois choisi et ont une coupe fine et allongée des plus élégantes.
(1) Mot à mot, pirogues qui courent.
Les extrémités sont armées de cornes effilées et dorées ; elles sont laquées en noir à l’extérieur avec des ornements d or et à l’intérieur en rouffe.
Ces pirogues comprennent quarante ou cinquante pagayeurs mi-accroupis, mi-assis, deux par deux, sur des bambous formant banc de nage, réunis à un cadre. Les pagayeurs nagent face à l’avant, tenant leur pagaie des deux mains, sans lui donner appui sur le bordage. Un chef de pirogue, le plus souvent un mandarin, se place à 1 avant ; à 1 arrière est le pilote, qui se démène et excite toute 1 équipe, par ses cris et ses gestes. Quelquefois des musiciens sont installés au centre, avec kène sfong' et tam-tam, et deux ou trois hommes exercés, la ceinture garnie d’énormes « lingams » articulés, dansent la « Phallique » debout, les pieds sur les bordages de la pirogue, en déclamant des odes de circonstance, des improvisations dont les termes sont des plus crus (1). Par leurs chants ils invitent les êtres, plantes et éléments à s’unir, se combiner, se féconder mutuellement afin d’entretenir la vie sous toutes ses formes, à la surface de la terre.
Les équipes de chacune des pirogues de course sont vêtues de couleurs différentes, telles les casaques de nos jockeys, et elles luttent entre elles avec ardeur, faisant voler 1 eau pour se dépasser. Celle qui arrive en tête manifeste son enthousiasme en se mettant debout dans la pii’ogue, en poussant des cris de triomphe et en agitant ses pagaies. Souvent, ces mouvements désordonnés ont pour résultat de précipiter tout le monde à l’eau ; mais, au milieu des éclats de rire, la pirogue est bientôt retournée, vidée, et l’équipe se remet à son poste, prête à une nouvelle joute.
(1) Dans le Laos méridional, les hommes qui se livrent à ces danses tiennent à la main, devant leurs visages, des masques grotesques.
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Les pirogues de course ne sont mises à flot qu’au moment où elles doivent servir ; en temps ordinaire, elles sont placées sur des tréteaux et sous des abris dans le terrain de certaines pagodes ; les bonzes sont chargés de leur entretien, comme de la garde des pagaies, des accessoires et des vêtements des rameurs.
Certaines pirogues appartiennent eu commun aux habitants d’un village ; d’autres sont la propriété de particuliers riches, chefs de muong ou hauts mandarins qui les ont fait construire à leurs frais et les entretiennent, de même que leurs équipes de pagayeurs. On est, au Laos, propriétaire d’une pirogue de course, comme on l’est, en France, d’une écurie. Le cheval de course, c’est la longue pirogue, et les jockeys, ce sont les pagayeurs. Il n’est pas inutile non plus de faire remarquer que, comme dans nos courses, de forts paris sont souvent engagés entre les propriétaires et les amateurs de ce genre de sport.
IL Thaïs ou Phou-Thaïs. — Les Thaïs ou Phou- Thaïs se divisent en quatre groupes distincts. Ce sont ;
i® Les Thaïs-Khao (blancs) ;
2° Les Thaïs-Dam (noirs) ;
3® Les Thaïs-Deng (rouges) ;
4“ Les Thaïs-Neua (du Nord).
Les Thaïs-Khao sont issus de l’alliance de Chinois et de femmes Thaïs-Dam, ou inversement, quoique cependant le premier de ces cas soit le plus fréquent. Ils ne vivent pas en grosses agglomérations, mais seulement en groupes familiaux, isolés au milieu de la population qui les entoure. On ne les trouve que dans la partie septentrionale des Sib-Song-Chau-Thaïs, territoire dépendant du Laos au point de vue ethnographique, mais rattaché administrativement au Tonkin.
LE Î-AOS
Voici ce qu’on sait de leur origine :
Vers l’an 1600, un chef chinois rebelle réunit quelques pai'tisans, s’embarqua à Canton et vint atterrir à Haïphong; delà, il se dirigea vers Bac-Ninh, grossissant toujours le nombre de ses hommes. C’est à Bac-ÎS'inh que le chef rebelle reçut un envoyé du roi d’Annam, lequel le priait de vouloir bien l’aider à soumettre les Thaïs et les Muongs de la Rivière Noire. Le chef chinois accepta; après avoir quitté Bac-Ninh, il se dirigea sur Lao-Kay, d’où il entra bientôt dans la province des Sib-Song-Chau-Thais; après avoir battu les Thaïs et les Muongs, il reçut cette province en reconnaissance de son concours ; ses troupes, fatiguées par la campagne, s’établirent dans le pays et ne tardèrent pas à épouser des femmes thaïs ; c’est de cette union que naquirent les Thaïs blancs (1).
Les Thaïs-Dam et les Thaïs-Deng, d’origine commune appartiennent à une même famille (2). Les dénominations différentes qui les caractérisent proviennent, comme pour les Thaïs-Khao, de particularités de costume. En effet, tandis que les Thïas-Dam, hommes et femmes, portent exclusivement des étoffes de couleur bleu foncé, presque noire, sans aucun ornement de couleur, les Thaïs-Deng, tout en ayant les mêmes vêtements, y aj’outent toujours quelques ornements, tels que broderies, galons ou turbans de couleur rouge.
Aspect physique. Costume. — Les Thaïs ont les traits fortement accentués, le visage sévère. Le teint, assez clair, est plutôt bistré ; de taille élevée, ils sont plus vigoureux et surtout plus travailleurs que les Laotiens.
Les hommes laissent, comme les Annamites, pousser leurs cheveux. Ils les relèvent en chignon sur le sommet de la tête et les recouvrent d’un vaste turban dont les bouts tombent sur les épaules, de chaque côté de la
(1) E. Picanon, op. cit.
(2) On trouve des Thaïs à peu près dans tout le Laos, où ils sont disséminés au milieu de la population laotienne. Us sont particulièrement nombreux dans les Hua-Pahn, où ils sont en majorité dams certains muongs.
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figure. Le costume des hommes se compose d’un large pantalon à fond très bas et d’une tunique droite boutonnée sur le côté et descendant jusqu’aux genoux ; une sorte d’écharpe de même tissu serre la taille par-dessus la tunique, comme ferait une ceinture. Les étoffes qui servent à l’habillement des Thaïs sont en coton, généralement récolté sur place, et que les femmes filent, tissent et teio'uent elles-mêmes. Ces vêtements, faits avec des fils très gros et irréguliers, ont un aspect rugueux, mais sont très solides.
Les femmes sont un peu trapues, sans empâtement ; leur visage, plutôt arrondi qu’allongé, est agréable et leurs yeux sont beaux. Mais la maternité et les travaux des champs ont vite fait de leur enlever leur grâce ; après vingt-cinq ans, la taille s’épaissit, les attaches grossissent et le visage commence à durcir, à se rider.
Les femmes thaïes portent une jupe analogue à la jupe laotienne, mais en tissu plus grossier et d’une teinte pareille à celle des vêtements masculins. Par-dessus, elles ont une veste très courte, de même étoffe, boutonnée sur le devant et agrémentée quelquefois d’applications en argent repoussé. La grande élégance consiste à tailler la veste de façon à laisser voir, dans certains mouvements, un peu de peau au-dessus de la ceinture de la jupe. Hors de la maison et pour les cérémonies, elles mettent, en outre, une sorte de tunique qui recouvre les autres vêtements et descend à la cheville. Les manches en sont très étroites et le vêtement boutonné sur le devant, tout droit» jusqu’au-dessous delà ceinture. Une bande de tissu violet foncé pour les Thaïs-Dam et de couleur rouge pour les Thaïs-Deng est appliquée sur les bords. Une broderie en soie de couleur ne dépassant pas la taille orne le liséré extérieur opposé aux boutonnières.
Cet habit plié en deux, suivant sa longueur, s’enroule autour du corps, manches pendantes.
Les cheveux des femmes sont aussi séparés en bandeaux sur le front et tordus derrière, laissant échapper une longue mèche, renfermée dans les plis d’un petit turban ramené au-dessus du front et dont l’extrémité va s’engager au-dessous du premier tour, sur la nuque. Cette coiffure est d’ailleurs tout à fait semblable à celle des femmes annamites du Tonkin.
Pour distinguer les jeunes filles des fiancées et des femmes mariées, les premières portent, dans certaines régions du Laos, un chignon qui tombe dans le cou, alors que pour les autres il est relevé sur le sommet de la tête. Les bijoux des Thaïs sont en argent massif, du même genre que ceux des Laotiens ; les hommes portent des bracelets aux poignets.
Alimentation. — Les Thaïs se nourrissent comme les Laotiens ; mais ils mangent de préférence du riz blanc non gluant et se servent de petites baguettes, comme les Chinois et les Annamites.
L’usage du bétel est très répandu chez les Thaïs ; mais, à l’inverse des Laotiens, ils conservent les dents blanches. Ils fument le tabac huileux et opiacé du Tonkin et de la Chine dans des pipes à eau, en bambou, dont le fourneau minuscule ne contient qu’une petite pincée de tabac. Ils fument également celui qu’ils récoltent, soit en cigarettes, soit dans des pipes constituées par un fourneau en terre, très ouvragé, dans lequel s’emmanche un long tuyau, terminé par un bouquin en verre ou en jade.
Caractère. Moeurs. — Sérieux et réfléchis, les Thaïs ont en même temps un caractère enjoué et aimable. Ils sont un peu froids d’aspect, mais de relations sûres et d’une grande affabilité quand on les connaît.
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Plus doux et plus craintifs que les Laotiens, ils n’ont aucun goût pour le métier des armes et il est difficile de les conserver dans la milice indigène.
Ils sont très intéressés et beaucoup plus avares que les Laotiens. Il faut dire, d’ailleurs, que produisant tout par eux-mêmes, étant agriculteurs et éleveurs, ils n’ont pas, par le fait de leurs occupations toujours sédentaires, les occasions qui se présentent pour ces derniers de profiter de gains assez élevés, résultant d opérations commerciales, ni les habitudes spéciales que donne le contact avec des races différentes.
Les Thaïs aiment les plaisirs et les fêtes ; assurés par leur travail de la subsistance journalière, ils ne se préoccupent guère du lendemain. Observateurs scrupuleux des traditions léguées par leurs ancêtres, ils vivent dans l’insouciance la plus complète et ont un effroi instinctif pour tout ce qui leur est étranger ou inconnu.
Occupations. — Les hommes s’occupent des travaux de culture, de la pêche et de la chasse. Très laborieux et habiles agriculteurs, ils savent admirablement tirer parti des ressources du sol. Par d’ingénieux canaux établis à flanc de coteau, ils amènent les eaux nécessaires à l’irrigation de leurs raïs ou rizières de montagne ; ils savent également capter les sources souvent fort éloignées pour les employer au même usage. Pour décortiquer le paddy, ils se servent de moulins actionnés par des chutes d’eau artificielles. Les femmes veillent aux détails du ménage, soignent les enfants, entretiennent et confectionnent les vêtements, récoltent et filent le coton, élèvent les vers à soie, dévident les cocons et moulinent leur produit. Le soin d’approvisionner la maison d’eau et de bois qu’elles vont chercher en forêt leur incombe également, ainsi que celui de semer, de repiquer, de sarcler, de moissonner,
de rentrer le riz et de le décortiquer. Ces nombreux travaux laissent peu de loisirs aux femmes et aux filles thaïes ; il paraît donc tout naturel qu’au milieu de ces occupations multiples, elles profitent d’un instant de plaisir, quand il se présente ; elles s’y adonnent avec empressement et se montrent aussi ardentes, malgré leur aspect plus réservé, que leurs sœurs laotiennes.
Habitations. — 11 n’existe pas de différence entre les villages laotiens et les villages thaïs, sauf que ces derniers sont mieux tenus et plus propres.
Leurs maisons sont généralement plus longues et plus hautes que celles des Laotiens, en raison de la coutume qui veut que toute une famille, parents, enfants et petitsenfants, habitent sous le même toit. Certaines maisons ont jusqu’à trente mètres de long et huit à dix de large. Exceptionnellement, on en rencontre de beaucoup plus vastes qui ont de soixante-dix à soixante-quinze mètres de longueur sur vingt-cinq de largeur.
Très souvent dépourvues de vérandahs sur les grands côtés, les maisons des Thaïs en ont toujours deux, une à chaque extrémité, qui sont couvertes par des toitures arrondies, et servent de terrasses de réception ou d'’antichambre.
Les maisons des mandarins et des notables se distinguent des autres en ce que les chevrons de la toiture et les fermes de chaque pignon sont prolongés au-dessus du faîtage où ils se croisent. Ces pièces sont ornées de découpures en bois ou de dentelures terminées par des disques qui, suivant leur nombre et leurs dispositions, indiquent le rang du propriétaire de la maison.
Les moyens de construction, la distribution intérieure des maisons thaïes et le mobilier qui les garnit ne diffèrent guère de ceux existant chez les Laotiens.
MOEURS ET COUTUMES
Mariages. — C’est généralement au moment de la saison froide, après les travaux agricoles, en décembrejanvier, que les fiançailles ont lieu. Des abris sont construits dans les villages ; on y fait du feu et les jeunes filles à marier s’installent avec leur rouet, dévidoir ou égrenoir à coton, pour s’occuper et se donner une contenance. Les jeunes gens viennent les rejoindre et échangent avec elles des déclarations, des compliments, des chiques de bétel et des cigarettes. C’est là que se font les promesses de mariage, qui sont suivies d’une demande aux parents de la jeune fille, quand celle-ci a autorisé son amoureux à le faire.
Quelques jours après, au cours d’un repas qui a lieu dans la maison de la jeune fille, les fiançailles sont déclarées et les jeunes gens ont la liberté de se voir, d’aller, de venir ensemble, en tout lieu, à toute heure.
Le mariage n’est célébré que plusieurs mois après les accordailles, à moins que des traces de grossesse ne se manifestent chez la fiancée, auquel cas le mariage a lieu aussitôt.
La cérémonie est beaucoup plus simple que chez les Laotiens, mais elle est suivie d’une série de repas qui se répètent pendant plusieurs jours et au cours desquels se consomment de grandes quantités de bière, de riz et d’alcool.
Le nouveau marié vient, le jour même, s’installer dans la chambre de sa femme ; il est tenu de rester huit ans (trois ans seulement dans certaines régions) dans la maison de ses beaux-parents, en prenant part à leurs travaux.
Adultère. Divorce. — Les cas d’adultère sont très rares. Lorsque cet accident se produit, l’amant est condamné à une amende de sept
barres d’argent (260 francs environ) et la femme Èi une amende de six barres du même métal (225 francs environ). La moitié de ces sommes est acquise aux juges et l’autre moitié est remise au mari qui peut alors ou reprendre ou répudier l’épouse infidèle.
Dans ce dernier cas, celle-ci se marie généralement avec son complice.
Le divorce est plus rare, mais tout aussi facile chez les Thaïs que chez les Laotiens. (Le Laos français.)
Décès. Funérailles. — Tout se passe chez les Thaïs comme chez les Laotiens. Les pauvres sont enterrés ; les gens aisés sont brûlés en grande pompe. Des fêtes ont lieu pendant lesquelles on sacrifie des animaux ; on y fait bonne chère, et l’on y boit force alcool et bière de riz. Mais ici apparaît le culte des ancêtres ; ainsi, l’autel des « Phis » de la maison et le cadavre lui-même reçoivent des offrandes tant que durent les agapes funéraires.
Après l’incinération, qui se pratique, comme dans l’Inde, sur un bûcher élevé au fond d’une cavité creusée dans le sol, les cendres et les os calcinés sont enfermés dans une jarre, avec quelques pièces d’argent, destinées à payer la nourriture du mort, au cours de ses pérégrinations à travers les « espaces. »
Cette jarre est enterrée à l’emplacement du bûcher. Puis, on dépose au-dessus les matelas, le traversin, l’oreiller du mort, ainsi que des aliments et un vase à boire, plein d’eau. Tous ses vêtements sont fixés à des perches plantées en éventail sur l’un des côtés de la tombe. Quelquefois, une clôture limite l’emplacement de la sépulture.
Dans certaines régions, la jarre contenant les restes et les cendres du mort est enterrée dans un endroit caché de la montagne, connu seulement des plus proches parents.
MŒURS ET COUTUMES
Cette manière de procéder, qui n’est pas rituelle, a sans doute pour but de mettre les restes mortels à l’abri des profanateurs de sépultures qui pourraient être attirés par l’appât des quelques pièces de monnaie mêlées aux cendres.
Enfin, souvent on élève sur la tombe une maisonnette qui est censée représenter l’habitation du défunt.
Jeux. Réjouissances. Fêtes. — Les Thaïs, comme leurs congénères laotiens, sont grands amateurs de réjouissances. La fête principale, celle que l’on célèbre annuellement en mai-juin, et au cours de laquelle tout travail cesse, pendant quatre jours, est celle des morts ou « Boun-Phi-Taï. »
Des sacrifices d’animaux sont faits aux différents génies, en les accompagnant de prières en l’honneur des défunts. Chaque esprit « Phi » est rendu favorable en immolant un animal spécial : ainsi un chien pour le « Phi » des tigres ; des poulets et des porcs pour les « Phis » des montagnes ; une chèvre pour ceux qui veillent aux chemins conduisant aux cours d’eau ; des buffles et des bœufs, enfin, pour les « Phis » du village et pour ceux des ancêtres. Des prières pour les morts sont dites. Lorsqu’elles sont terminées, on place sur un radeau, fait de troncs de bananiers, la tête et les pieds d’une chèvre^ des statuettes d’argile représentant, grossièrement, deux hommes, deux buffles et deux bœufs, puis de nombreuses bougies de cire. Le radeau est lancé au milieu du courant de la rivière, pendant que les hommes, réunis sur les berges, tirent des salves de coups de fusil et des pièces d’artifice.
Les instruments de musique des Thaïs sont : le kène et une sorte de clarinette à deux tubes, renforcés par les gongs et les tams-tams.
Les chants sont peu bruyants et ressemblent plutôt à des mélopées monotones.
Il existe chez les Thaïs un jeu bien caractéristique : c’est celui de la « jarre inépuisable ». On place sur le plancher de la maison une jarre de bière de riz où plongent cinq tubes de bambou, faisant office de chalumeaux. Cinq hommes s’asseyent autour et saisissent chacun un tube qu’ils portent à leur bouche. Une autre jarre semblable est placée à côté de la première, mais ce sont cinq femmes qui embouchent les chalumeaux. Dans chacune des jarres et au-dessus d’une sorte de bouchon poreux, fait de bâle de paddy pressée, on verse de l’eau au moyen d’une corne de bœuf, percée à l’extrémité. A un signal donné, hommes et femmes se mettent à aspirer consciencieusement pendant que, trois fois de suite, on déverse dans chaque jarre le contenu de la corne de bœuf.
Les premiers qui ont vidé leur récipient ont gagné, et les perdants doivent boire le contenu de dix cornes d’eau versé sur le restant de bière de leur pot.
Cette bière thaïe n’a pas un goût désagréable et son degré alcoolique équivaut à celui du cidre fort dont elle a presque la saveur.
Bien que les additions d’eau fassent diminuer le degré d’alcoolisation de ce breuvage, il n’en produit pas moins une légère ébriété, due surtout à la rapidité de la succion au moyen du chalumeau. Elle ne dégénère jamais en dispute et ne provoque que des rires, des chants et une franche gaieté.
Qui croirait que la coutume de lancer des confetti existe chez les Thaïs ? Rien n’est plus vrai cependant, car, dans les fêtes pour la fin des récoltes, qui ont lieu en décembre-janvier, les assistants se jettent des graines de
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coton, mêlées à du paddy, à de la bâle, et aussi quelquefois à de la cendre.
Thsiïs-Neua. — Les Thaïs-Neua diffèrent peu, à tous les points de vue, de leurs congénères. Ils habitent généralement sur des terrains plus élevés que les autres Thaïs ; mais ils changent assez souvent leurs villages de place.
Les femmes nouent leur jupe sous les aisselles, pardessus les seins, et portent toujours une veste très courte, en coton, en soie ou en velours, selon la saison.
Elles se livrent à la sériciculture et, avec la soie, filent et tissent des étoffes brochées, aux teintes harmonieuses.
Les Thaïs-Neua pratiquent, en même temps que le culte des ancêtres, un bouddhisme atténué. Les pagodes sont rares et les bonzes, peu nombreux, desservent plusieurs centres à tour de rôle.
Leur caractère est doux. Dépourvus de goût pour le commerce, ils se bornent à être d’excellents agriculteurs et éleveurs. Malheureusement, ils sont enclins à fumer l’opium ; cela tient, sans doute, au voisinage des Méos et des Yaos qui en sont les producteurs.
III. Phou-Eunes. — Cette branche de la famille thaïe se rapproche beaucoup des Laotiens, quant aux mœurs et aux coutumes.
Il existe seulement quelques modifications dans le costume et dans la langue, modifications dues au voisinage séculaire des Annamites et aux relations suivies qui existent entre les deux peuples. Elles s’expliquent par le fait que les territoires habités depuis longtemps par les Phou-Eunes, à Test et au sud-est du Tran-Ninh, sont situés sur le versant du golfe du Tonkin, et que leurs
produits s’écoulent naturellement vers les ports de la côte annamite (1).
Les Phou-Eunes habitent de préférence les hautes vallées et les plateaux élevés où le climat est assez rigoureux pendant la saison d’hiver. Ils sont d’un caractère plus réservé que les Laotiens, plus travailleurs qu’eux et moins enclins aux fêtes et aux réjouissances de toutes sortes.
Leur religion est le bouddhisme; mais les bonzes sont en moins grand nombre qu’ailleurs. Il est probable que le peu de goût qu’ont les Phou-Eunes pour l’état religieux est dû à l’influence du voisinage de l’Annam où les bonzes sont loin d’être vénérés comme au Laos.
Les vêtements des hommes et des femmes varient peu, comme forme, de ceux des Thaïs. Cependant les femmes portent, sous leur veste, un cache-seins attaché au cou et à la taille par des cordons, comme les femmes annamites et tonkinoises.
IV. Lus. — Il y a environ deux siècles, les Lus, qui appartiennent eux aussi à la race thaïe, habitaient les « pays shans » entre la Salouen et le Nam-Hou, où ils se trouvaient au milieu d’une population flottante, composée de Birmans, de Kûnes, de Ngieous, etc.
A la suite d’émigrations, ils sont venus former au Laos deux agglomérations distinctes.
Des familles lues se sont installées, au cours de ce siècle, sur le territoire de Luang-Prahang. Elles y forment aujourd’hui des villages composés exclusivement de gens de leur race, et vivent en bonne intelligence avec les Laotiens dont ils ont adopté le langage et les mœurs.
(1) Il existe, toutefois, plusieurs groupements de Phou-Eunes, dans le bassin du Mékong, au Tran-Ninh, au nord-est du Vien-Tiane et dans le Gamkeut-Cammon.
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Dans l’ancien royaume lu de Muong-Sing, ce peuple a conservé, au contraire, ses habitudes, c’est-à-dire que son caractère, son tempérament se rapproche de celui des Birmans. Là, il est vantard, plein de morgue, hâbleur, insolent; mais un peu de fermeté suffit pour mater son orgueil.
Les Lus ont le teint clair, les traits fins, les yeux vifs, l’allure dégagée. Les hommes sont généralement tatoués depuis le mollet jusqu’au-dessus du nombril ainsi que sur la poitrine, le cou, les épaules et les bras, où s’étalent des dessins de couleur ordinairement rouge, en forme de cai'rés à angles arrondis. Ils ont les cheveux longs, roulés au sommet et un peu sur le côté de la tète en un chignon entouré d'un très vaste turban qu’ils portent incliné sur l’oreille. Un grand nombre ont de la moustache; ils la portent relevée, ce qui leur donne un air conquérant; ils la cirent pour la faire tenir ainsi retroussée.
Le costume des hommes consiste en un large pantalon et une veste courte, boutonnant sur le côté ; elle est de coton bleu foncé, presque noir. Le bas de la culotte, les bords de la veste, et des manches, les emmanchures sont ornés de trois galons (bleu, blanc, rouge) assez étroits. Les jours de fête, le tissu des vêtements est souvent en soie, de teintes variées.
Les femmes relèvent leurs cheveux en un lourd chignon sur la tête; elles placent, sur le côté de ce chignon, une large plaque circulaire, en argent repoussé. Elles portent des jupes, comme les Laotiennes, mais les rayures sont très larges, transversales et de couleurs vives. Le buste est couvert d’une petite veste courte, très ajustée, de nuance brillante, ouverte en cœur sur la poitrine, et ornée, comme celle des hommes, de galons et de passementeries. Sur la tête, pour les fêtes et cérémonies, les femmes lues
portent un lourd turban, en forme de mitre, généralement en soie noire, lamée d’or.
Les hommes et les femmes ont le lobe de l’oreille percé d’une large fente dans laquelle ils introduisent des cylindres creux d’argent ou d’or, atteignant parfois un diamètre de trois centimètres.
Grands amateurs de bijoux, les Lus comptent parmi eux d’habiles Joailliers et orfèvres qui fabriquent des plaques de chignon, des cylindres d’oreilles, des ceintures métalliques, tressées à plat avec de larges boucles repoussées et guillochées, des bracelets, des bagues, des poignées et des fourreaux de poignards, de sabres, etc.
Les Lus sont presque toujours porteurs de poignards et de sabres ; chacun d’eux, pour ainsi dire, possède un fusil, généralement à pierre, qui, par la forme de la crosse, la longueur du canon et les nombreuses capucines qui l’ornent, ressemble beaucoup au long Moukhala, cher à nos Arabes d’Algérie. Les villages lus sont propres ; les maisons y sont disposées en damier.
Les Lus sont réputés comme éleveurs de bœufs et de chevaux.
Ce peuple bruyant, grand amateur de fêtes et de parades, fait parler la poudre à tout propos; il n’est si petite réjouissance privée ou publique qui ne soit accompagnée de salves et de feux d’artifice.
Les hommes ont gardé, de leur contact avec les Birmans, le goût de la danse et des assauts de sabre, entremêlés de pas dans lesquels ils déploient une grâce et une élégance réelles.
Entre autres divertissements, les hommes exécutent, avec une souplesse et une habileté vraiment remarquables, des assauts de sabre d’une parfaite élégance. Nus jusqu’à la ceinture, le pantalon relevé et replié en trousse, dans chaque main un sabre de bois dont
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le tranchant est passé en couleur pour que les coups puissent marquer, les deux champions sont mis en présence. Les moulinets, les parades et les ripostes se suivent sans efforts apparents, les mouvements se succèdent onduleux, rapides, mais sans secousses. Ces hommes semblent se caresser et non se battre. Pourtant les estafilades laissent leur trace colorée sur la peau du vaincu. Les coups de pointe sont interdits, mais le corps entier, des pieds jusqu’à la tête, peut servir de cible à l’adversaire. Aussi, pendant toute la passe, les adversaires, au lieu de conserver les jambes rigides et de rester sur une même ligne, tournent-ils constamment autour d un point central en levant alternativement les jambes, le genou plié. Cet exercice, dans lequel les quatre membres travaillent à la fois et qui exige un coup d’œil sûr et une exécution rapide, est, certes, un des plus gracieux qui existent, lorsqu’il est exécuté avec la facile aisance et la suprême élégance qu'y apportent les Lus.
La danse des Lus a ce caractère de morbidesse tout spécial qu’on retrouve chez la plupart des peuples mahométans et aussi en Espagne. Ces hommes (car ce senties hommes qui dansent) n’impriment à leurs pieds que les mouvements indispensables pour faire pivoter le corps et faciliter les mouvements lents et onduleux des hanches, du buste et des bras. Ils s’accompagnent en dansant de tam-tams et de timbales; les danseurs soupirent des mélopées traînantes et voluptueuses qui s’harmonisent bien avec leurs mouvements. Ce sont de véritables danses de barem ou de bayadères. (ie Laos français.)
On a vu déjà quelle est la religion des Lus; nous ajouterons seulement que leurs bonzes sont respectés, et que les pagodes sont très fréquentées des enfants et des jeunes gens; aussi le nombre des lettrés est-il plus élevé chez les Lus que chez les Laotiens. Beaucoup de femmes même savent lire et écrire.
Les Lus ne brûlent point leurs morts; ils les enterrent, peu profondément même, après avoir enveloppé le cadavre dans une natte ou un morceau d’étoffe. Les bonzes récitent quelques prières sur la fosse, dès qu’elle est comblée, et reçoivent, ordinairement, pour ce service un objet de quelque valeur ayant appartenu au défunt.
Les tombes ne sont pas entretenues.
V. Youns. — Les indigènes que l’on appelle Youns sont des Laotiens établis sur la rive droite du Mékong, dans le bassin de la Haute-Ménam et sur les territoires de Xieng-Haï, Xieng-Khong et Xieng-Sén. Cependant des Youns habitent le Laos français, où ils sont mélangés aux autres Laotiens.
Ils se distinguent de leurs congénères laotiens par le développement du tatouage. En effet, alors que le Laotien n’est tatoué que du jarret à la ceinture, le Youn l’est du mollet jusqu’à la poitrine ; ce qui fait donner aux habitants de la rive droite le surnom de « Ventres noirs » (Lao-Phoung-Dam), tandis que ceux de la rive gauche sont dénommés Lao-Phoung-Khao, c’est-à-dire « Ventres blancs ».
Le costume des hommes est semblable à celui des Laotiens. Cependant, quelques-uns adoptent celui des Birmans, turban compris, auquel cas ils laissent croître leurs cheveux et les roulent en chignon, au lieu de les couper en brosse.
Les femmes portent une jupe très longue, à rayures larges et transversales qui s’attache au-dessus des seins. Le buste est recouvert d’une veste ou corsage fermé, de forme droite, en coton ou en soie, de couleurs variées. Leurs cheveux sont roulés en chignon sur la nuque, ou flottent librement dans le dos, maintenus autour de la tête par une bande d’étoffe étroite. Les deux sexes portent aux oreilles des cylindres en métal, comme les Lus, et des bijoux d’argent.
Plus robustes que leurs congénères, les Youns sont aussi plus travailleurs. Les femmes, peut-être moins jolies que les Laotiennes, sont aussi aimables, aussi gaies.
Hommes et femmes chiquent le bétel, et le « Mièng » (thé vert, fermenté et salé). Ils fument d’énormes ciga-
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rettes de tabac roulé dans des feuilles de bananier desséchées.
Les Youns sont surtout agriculteurs et éleveurs. Ils excellent dans le dressage des bœufs pour le bât et le trait.
On a vu que les Youns, quoique parlant la même langue que les Laotiens, ont une écriture spéciale, généralement employée pour les textes religieux.
La plupart de leurs bonzes, très savants, sont renommés pour leur parfaite connaissance des rites de la religion bouddhique.
Mariage, divorce, polygamie, naissance, funérailles, fêtes et réjouissances, tout se passe, chez les Youns, comme chez les Laotiens, sauf quelques petites modifications de détail, qu’il est inutile de signaler ici.
VI. Khas. — Avant d’examiner les mœurs et coutumes des principales familles khas, nous aurons encore recours au savant travail du lieutenant-colonel Tournier, pour donner un aperçu général de cette race qui représente au moins un tiers de la population.
On en trouve sur tout le territoire; ils sont divisés en plus de soixante familles. Autant ceux qui habitent le Laos septentrional sont doux, maniables et respectueux, autant ceux qui habitent la partie méridionale du Laos sont fiers, indépendants et belliqueux et, plus particulièrement, les tribus qui occupent les montagnes qui nous séparent de l’Annam.
On rencontre, chez les Khas, les types les plus variés : les uns ressemblent absolument aux « Peaux-Rouges » d’Amérique ; d’autres ont un aspect plus lourd et plus bestial, d’autres enfin sont petits et malingres. Certains d’entre eux sont de véritables sauvages, ignorants du vêtement, vivant sous des abris informes, grimpant aux arbres ou fuyant dans la forêt à la moindre alerte, ayant des habitudes simiesques et des instincts de bêtes sauvages.
D’autres, au contraire, portent un costume assez semblable à celui des Lus, construisent des maisons convenables et ont une civilisa-
tion relative; mais tous portent une musette en étoffe de couleur bleu foncé, qui ne les quitte pas.
L’étape est longue, entre les primitifs que sont quelques-uns et les demi-civilisés que sont les plus policés d’entre eux. Aussi, la plupart de ces pauvres gens ont-ils été longtemps asservis, surtout dans le nord et le centre, et étaient-ils devenus les serviteurs très humbles des gens de races plus affinées, qui les exploitaient.
Dans le sud, toutefois, des tribus d'origine particulière ont su résister à toute autorité extérieure et sont encore aujourd’hui indépendantes et libres.
VII. Khas du Laos septentrional. — Tous les Khas du Laos septentrional sont soumis, émancipés même, et vivent groupés en villages ou en hameaux, répartis sur les pentes des montagnes, généralement près de quelque cours d’eau.
Hahitations. — Les maisons khas, bâties sur pilotis et dans le même genre que celles des Laotiens, mais d’une façon moins soignée, sont plantées sans aucune préoccupation de symétrie ni d’alignement. Elles sont généralement beaucoup plus petites et faites pour un seul ménage ; elles sont aussi fort sales.
Les Khas ont peu de gros bétail ; aussi le dessous des habitations ne donne-t-il asile qu’à des porcs et à des volailles.
Quelques tribus khas, telles que les Khouènes (blancs et noirs), Khmous et Lemets, qui sont les plus civilisés, possèdent d’assez beaux villages avec des maisons bien construites et alignées. On y trouve parfois une pagode.
Costume. — Les Khas des deux sexes portent les cheveux longs, tordus en chignon sur la nuque ou sur le sommet de la tête. Les Lemets rabattent une partie de leur chevelure sur le front et la coupent droit à hauteur des sourcils.
Le costume des hommes se compose d’une veste et d’un pantalon de même forme que chez les Lus, en coton-
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nade grossière du pays; la coiffure est un turban pris dans un morceau d’andrinople.
Pour le travail, le costume se réduit généralement à une bande d’étoffe peu large, formant ceinture, dont un des bouts, passé entre les jambes, vient s’y rattacher au milieu du dos.
Pendant la saison froide, une veste s’ajoute à ce pagne.
Les femmes sont vêtues d’une jupe de forme laotienne, fixée sous les aisselles, de façon à ne pas dépasser le mollet. Une veste courte complète le costume. Comme coiffure, elles portent un turban, généralement de couleur sombre.
Bijoux. — Les deux sexes ont des bijoux d’argent ou de cuivre; ce sont de larges colliers rigides, des bracelets, des bagues, des boutons, des agrafes, etc. Les Khas ont les lobes des oreilles fendus, comme les Lus et les Youns; souvent même les trous sont de dimension telle qu’ils peuvent y mettre un rouleau de feuilles, ou un bouquet de fleurs.
Nourriture. — L’alimentation est, à peu de chose près, semblable à celle des Laotiens et des Thaïs. Quand le riz vient à manquer, on le remplace, jusqu’à la prochaine récolte, par les ignames, les taros, les pousses de bambou, les fleurs de bananiers, etc.
Occupations. — Les femmes et les enfants sont employés aux travaux les plus durs et il est rare d’en rencontrer qui n’aient point la hotte sur le dos. L’homme ne porte que son sac, son sabre, son fusil et sa pipe.
Mariage. Divorce. Adultère. — La polygamie est très en faveur chez les Khas. Le signe de la richesse est le nombre plus ou moins grand d’épouses qu’un homme possède; car, considérées un peu comme des bêtes de somme
et travaillant constamment, ces femmes produisent d’au“ tant plus qu’elles sont plus nombreuses.
Les règles pour les préliminaires du mariage sont semblables, à peu de chose près, à ce qui existe chez les Laotiens, et la cérémonie, quoique beaucoup moins fastueuse, comprend les mêmes rites. Toutefois, le rôle des bonzes est rempli par des « Pho-Tao », c’est-à-dire des anciens ou des sorciers.
Le divorce peut être demandé par la femme, ou l’une des femmes, pour des raisons personnelles; il est possible aussi de l’obtenir par consentement mutuel. Enfin, il est de droit en cas d’adultère, puisque la coupable doit épouser son complice.
Contrairement à ce qui se passe ailleurs, l’adultère du mari est puni d’une double amende, l’une envers la famille de sa femme, l’autre envers celle de sa complice. Par contre, en cas de flagrant délit, il a le droit de tuer les coupables.
Les femmes khas mariées sont réputées pour leur austérité, leur conduite étant le plus souvent exemplaire. D’ailleurs, déformées très tôt par des maternités précoces et répétées, ainsi que par les pénibles travaux auxquels elles se livrent, ces pauvres femmes ne peuvent plus tenter personne après deux ou trois ans de mariage.
Décès. — L’incinération n’est pas en usage chez les Khas. Ils enterrent leurs morts aussi sommairement que les Lus; pendant quelques jours, ils apportent des aliments sur la tombe fraîchement comblée ; puis celle-ci est abandonnée.
Lorsqu’il s’agit d’inhumer un chef ou un homme riche, le cadavre est placé dans un cercueil creusé dans un tronc d’arbre.
Caractère. — Les Khas, comme tous les peuples oppri-
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mes, sont réservés et craintifs ; ils redoutent les innovations et les figures nouvelles. Mais entre eux, dans l’intimité, ils sont aussi gais et amateurs de musique, de danses, de réjouissances, de fêtes, que les autres peuples du Laos.
Musique et danse. — Ils connaissent certaines danses imitées des Lus, des pantomimes (1) semblables aux I-Kè des Birmans, et des légendes psalmodiées, où les R et les K roulent terriblement. Ils ont aussi des chants qu’ils accompagnent sur des flûtes, des clarinettes, des violons à une corde. Certaines tribus possèdent des xylophones ; ce sont des instruments composés de bambous de grosseurs et de longueurs différentes; chacun produit un son qui varie suivant la taille. On conçoit qu’en frappant au moyen d’un morceau de bois sur ces tubes, on puisse arriver à combiner des sons plus ou moins harmonieux. Mais l’idéal du Kha est de posséder une batterie de gongs, de grandeurs et de timbres différents, sur lesquels il parvient à obtenir des accords assez parfaits.
Industrie. — Retirés sur les montaa^nes où ils vivent en petits groupes isolés, les Khas occupent leurs loisirs à confectionner de nombreux objets de vannerie ou de boissellerie élégants et fins. D’autres tribus fabriquent du papier de bois, tissent des nattes en rotin et en écorce de bambou, etc. Tous ces objets leur servent pour faire des échanges.
(1) Ils ont aussi l’habitude de représenter des scènes mimées, sortes de ballets très primitifs. Nous décrirons l’une de ces scènes.
Un groupe de jeunes filles, gardées par deux hommes respectables, se livrent au plaisir de la danse. Survient un miséreux qui cherche à enlever une des jeunes filles. Après quelques tentatives infructueuses, il finit par tromper la vigilance des gardiens, s’élance pour saisir la jeune fille sur laquelle il a jeté son dévolu, l’entoure de ses bras; mais son bonheur l’accable et il tombe évanoui aux pieds de celle qu’il voulait enlever. (Le Laos français.)
Enfin, certains Khas exploitent des gîtes de fer dont ils transforment le produit en instruments aratoires ; d’autres lavent des sables aurifères.
En général, les Khas, quoique industrieux, ne travaillent que pour se procurer ce qui leur est strictement indispensable. Ils ne peuvent se résoudre à rester quelque temps hors de chez eux et redoutent le séjour dans le bas pays qui, disent-ils, est malsain pour eux. Cependant, comme ils ont pour l’état de bûcheron des aptitudes particulières, on a pu les employer avec succès à l’exploitation des bois de teck dans les forêts de la rive droite du Mékong situées en territoire siamois. Mais il faut dire que, là, ils sont, comme chez eux, en pays montagneux et au milieu de forêts.
VIII. Khas du Laos méridional. — On trouve dans le Laos méridional des Khas qui diffèrent très peu de ceux du Haut-Laos. Nous ne nous en occuperons pas, mais nous parlerons brièvement de ceux, beaucoup plus nombreux d’ailleurs, qui ont des mœurs et des coutumes spéciales.
Les Djaraïs, les Radès, les Bahnars, les Gédangs, les Peunongs, les Rognaos, etc., sont les principaux types de ces tribus khas, pour la plupart encore indépendantes.
Ces gens sont fiers, grands, bien musclés, souples, rompus à tous les exercices du corps, hardis, belliqueux et braves.
Ces qualités, d’ailleurs, ont été développées par leur vie toute spéciale. Habitués à la chasse aux esclaves dont ils tiraient grand profit en les vendant sur les bords du Mékong, ces Khas ont dû avoir recours, pour se procurer ce gibier humain, à des expéditions continuelles. 1
Pendant de longues années, en effet, ils ne pouvaient
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acquérir les gongs, les buffles, les métaux, les tissus, etc., qui leur étaient nécessaires que par la vente de captifs, annamites généralement, qu’ils allaient enlever, de l’autre côté même de la chaîne de partage des eaux, pour les livrer ensuite, comme esclaves, aux marchands birmans, siamois, cambodgiens ou laotiens du bas pays. La barbarie de ces mœurs a été fortement atténuée depuis notre arrivée au Laos; mais il en existe encore des traces se manifestant par des rivalités et des attaques entre tribus. La police, que nous avons organisée dans le pays sous forme de milice indigène, l’influence des missionnaires établis chez les Khas turbulents, ainsi que l’aide et l’exemple de ceux qui se sont soumis à notre autorité tutélaire, auront bientôt fait disparaître cet état de choses anormal. Enfin, d’autre part, notre occupation toujours plus effective, complétée par l’organisation de la province du Darlac, en Annam, et le protectorat étroit que nous exerçons au Cambodge, principal acheteur d’esclaves, ont mis fin à ce honteux trafic de chair humaine.
Il est à remarquer que, seuls parmi les Khas, les Djaraïs et les Rades parlent le tiam, c’est-à-dire une langue malaise très corrompue, qui s’est conservée chez eux depuis des siècles.
Le costume des hommes se réduit à un pagne ; celui des femmes est uniquement composé d’une jupe courte, nouée autour de la taille ou sous les aisselles, le torse restant nu.
Les deux sexes ont les cheveux longs, tordus en chignon, et portent, les hommes surtout, des bijoux grossiers, en étain ou en laiton, tels que bracelets, colliers, pendants ou rouleaux d’oreilles, épingles de chignon. Ils recherchent beaucoup aussi des colliers de verroterie.
Ces Khas fument le tabac sec ou vert, ainsi que de
la raclure de bambou, imprégnée de nicotine. Ils fabriquent des pipes en terre cuite dont le fourneau est très ouvragé et font usage de pipes d’importation, en laiton. Ils ne se noircissent pas les dents.
Au point de vue de l’alimentation et de l’habitation, c’est à peu de chose près ce que l’on a vu plus haut, sauf que les maisons sont construites avec plus de soin et disposées en forme de camp circulaire.
Au milieu du village, il existe chez les Cédangs et les Rognaos une grande maison de 20 à 30 mètres de long sur 12 à 15 mètres de large, dont le toit pointu est très élevé. C’est le domicile commun où habitent tous les garçons de l’endroit depuis l’âge de neuf ou dix ans jusqu’au jour de leur mariage.
On retrouve dans les tribus khas du Laos méridional, en ce qui concerne les mariages, décès, etc., à peu près les mêmes coutumes que chez leurs congénères du Laos septentrional.
Il est bon de noter que les Radès s’adonnent à l’élevage d’une race de petits chevaux, très prisée en Annam, au Laos et au Siam.
Ces Khas aiment la musique et la danse. Leurs instruments favoris sont les gongs et les timbres.
Un jeu de gongs se compose de sept, neuf ou douze éléments. Fabriqués en cuivre et souvent fort beaux, ces gongs affectent la forme d’un cylindre de 40 à 80 centimètres de diamètre, dont une des extrémités seulement est fermée par une plaque vibrante. La toque de nos juges ou de nos universitaires donne, en réduction, une idée assez nette de la forme de ces instruments. Quelques-unes de ces pièces, fondues avec art, sont ornementées avec beaucoup d’élégance. Au tiers environ de la longueur, un anneau rigide, qui fait corps avec le reste du gong, permet de le suspendre à hauteur d’homme, au moyen d’un lien en rotin attaché à la charpente, sur l’un des côtés de la maison.
Les exécutants se placent debout en face de la batterie sur laquelle ils s’escriment à coups de poing, en ayant soin de frapper en son
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centre la plaque vibrante, qui rend le son qui lui est propre. Cela produit des accords parfaits, qu’accompagnent les sourdes résonances des tam-tams et les sonorités aiguës des timbres formés d’un alliage de cuivre et d’étain. Ces gongs sont d’un prix élevé, et une série complète représente, quand elle est belle, une valeur de 1.200 à 1.500 francs.
Dans certains villages, les exécutants s’emparent chacun d’un instrument qu’ils tiennent par un lien suspendu à Tépaule, puis se forment en colonne par un. Cette file indienne se met en marche du centre de la maison vers l’une des extrémités, en tapant de moins en moins fort au fur et à mesure quelle s’éloigne de son point de départ; puis elle revient vers le centre, en exécutant un crescendo compensateur. L’opération recommence sur l’autre côté de la maison, et cette promenade musicale continue jusqu’à épuisement des musiciens.
Lorsque les Khas se mettent à jouer et à exécuter le Kimlang (danse de guerre très entraînante) et que les guerriers se sont échauffés en dansant et en buvant du vin de l’iz, il est prudent de les faire cesser dès qu’ils commencent à prendre leurs armes, car, ivres d’alcool, enflammés d’ardeur, ils ne sont plus guère maîtres d’eux-mêmes.
La tenue de guerre comporte des plumes dans les cheveux et une sorte de croix de Saint-André formée par des étoffes roulées se croisant sur la poitrine. Les armes, cai-quois, flèches, arbalètes, bour cliers, lances et sabres complètent l’équipement.
On remarquera que ces gens n’ont pas de fusils. Leurs arbalètes, i. assez grandes, lancent à de longues portées des flèches pointues et ; barbelées qui sont empoisonnées en temps de guerre.
Les lances, de longueur moyenne, ont une hampe en très beau , bambou ; les fers sont de foi’mes variées.
Les sabres sont à longs manches, ornés d’étain ; la lame en est 1 légèrement recourbée.
Les boucliers sont, chez les Djaraïs, en bois garni d’étain; chez les j Kasèngs, en peau de buffle; chez les Cédangs, en peau de bouc sur I. laquelle on laisse la toison.
Chez les Cédangs, ces boucliers ont la forme d’un écu, chez les i autres les formes sont variables. (Le Laos français.)
IX. Métis de Khas. — Au paragraphe des races, on a pu voir quels sont ces métis produits par le croisement des Klias avec des membres de la grande famille thaïe. Voici quelle est leur répartition.
1“ On trouve disséminés un peu partout dans le Laos septentrional les Phou-Phays, et les Phou-Thèngs ;
2“ Dans le Luang-Prabang, le Tran-Ninh et le Gammon se rencontrent des Sos et des Séks ;
3® Les Soués habitent les hautes vallées delà Sé-Bang- Hien et de la Sédone et les pentes nord du plateau des Bolovens.
L’évolution de toutes ces variétés de métis n’est pas encore complète, et beaucoup ont conservé, en partie, leurs dialectes primitifs. Cependant, certaines tribus ont franchement adopté les moeurs et la langue des races dominantes, auxquelles elles doivent leur existence ; elles ont des pagodes, des bonzes, etc.
X, Rages d’origine mongole. — Nous savons que des individus d’origine mongole habitent le Laos septentrional et sont groupés en trois variétés principales que l’on nomme : Hôs, Méos et Yaos.
Hôs. — Les Hôs sont des habitants du Yunnan, venus au Laos soit avec les bandes pillardes (1875-1888), soit avec les caravanes. Ils se sont fixés au Laos, abandonnant le fusil ou le ballot pour se faire agriculteurs, éleveurs de porcs, planteurs de thé, etc.
Presque tous gens de basse extraction, grossiers et illettrés, ils se sont mariés à des femmes thaïes ou khas, faisant ainsi souche de métis. Cette race est appelée à se fondre dans la masse de la population laotienne ou thaïe et à perdre, par des croisements successifs, tout caractère distinctif.
Méos — Les Méos sont également des Yunnanais ayant gardé une certaine indépendance et qui n’ont point, comme les Hôs, reçu l’empreinte chinoise, ni adopté le costume large et le port exclusif des cheveux en tresse.
MŒURS ET COUTUMES
Ils sont répartis en groupes de quelques familles, vivant sur les sommets des montagnes du Laos septentrional et et des Sib-Song-Ghau-Thaïs. Ils se divisent en trois familles; noirs, blancs et rouges, qui doivent leurs surnoms à la couleur de certaines parties du costume des femmes. Ainsi, chez les Méos noirs et rouges, la jupe ou la veste sont de couleur bleu clair, mais celle-ci porte un large col orné de broderies noires ou rouges. Enfin un petit turban à carreaux noirs et blancs, ou en étoffe rouge, suivant le cas, complète ce costume. Chez les Méos blancs, les femmes mettent une jupe et une veste en toile écrue, avec un col brodé de blanc et de bleu.
Le costume des hommes est, pour tous, de couleur bleu clair. Il se compose d’un large pantalon descendant un peu au-dessous du mollet et serré dans des jambières, et d’une veste courte, à manches étroites, boutonnant sur le côté. Un turban ceint la tête et recouvre les cheveux, longs et roulés ou tressés.
Les cheveux des femmes sont séparés en deux bandeaux et réunis sur le haut de la nuque en chignon.
Les Méos pratiquent surtout le culte des ancêtres, comme beaucoup de peuples d’Asie. Ils n’ont ni pagodes ni bonzes ;ce sont des vieillards qui font l’office de prêtres et rendent aussi Injustice.
Les Méos enterrent leurs morts et font, à l’occasion des naissances, des mariages et des décès, des sacrifices d’animaux, pour se rendre propices les « Phis » ou génies multiples et variés, à l’existence et à l’influence desquels ils croient.
Le mariage est aussi simple que chez les autres peuples du Laos.
Le divorce peut avoir lieu par consentement mutuel ou en cas d’adultère.
La polygamie existe ; les femmes méos ne sont pas plus considérées que les femmes khas.
Yaos. — Les Yaos sont de même origine que les Méos, avec qui ils ont, à beaucoup de points de vue, des ressemblances frappantes ; leurs mœurs, leurs croyances, leurs habitudes sont identiques.
Les Yaos, ainsi qu’on l’a vu plus haut, se subdivisent en trois variétés qui sont : les Lantènes, les Khao et les Ao-Tchaine.
Les Lantènes (noirs) ont pour costume un pantalon large, une longue blouse boutonnant sur le côté et un turban; le tout en cotonnade noire. Ils portent les cheveux longs, roulés sous un turban ou tressés à la chinoise.
Leurs maisons ressemblent à celles des Méos : elles abritent plusieurs familles dont chacune a son foyer particulier et sont, généralement, propres et bien tenues.
Les mœurs des Yaos-Lantènes sont patriarcales ; ils sont monogames. Leurs femmes, très réservées, se montrent peu aux étrangers ; elles jouissent d’une certaine considération et sont traitées avec égard par leurs maris.
Grands éleveurs, les Lantènes cultivent, en dehors du riz et du maïs, le pavot à opium. Ce sont d’habiles chasseurs de fauves ; chaque homme possède un fusil dont il se sépare rarement.
Outre un dialecte qui leur est particulier, ils parlent le quoanhoa (idiome cantonnais) et beaucoup d’entre eux savent écrire les caractères chinois.
Les Yaos-Khao sont moins ouverts que leurs congénères et n’accueillent pas l’étranger avec autant de bienveillance.
Le costume des hommes est semblable à celui des Lantènes, mais les femmes sont vêtues d’une façon diffé-
MŒURS ET COUTUMES
rente et portent une coiffure spéciale qui a fait donner à leur tribu le surnom de « Khao » (cornes).
Sur un pantalon noir, orné de broderies de couleur et maintenu par des jambières, les femmes yaos-khao portent une tunique descendant jusqu’aux genoux, mais dont les pans sont rattachés à la ceinture. Cette tunique est également brodée en couleurs, sur la poitrine, dans le dos, au col et aux poignets ; elle est fermée au moyen de larges agrafes en argent.
Leur coiffure se compose d’un chignon maintenu rigide par un enduit de cire et de laque, et dans lequel est encastrée une douille en bois. Dans cette douille, on introduit une armure légère en bambou, sur laquelle est tendue une étoffe rouge ou noire, brodée de rouge. Les femmes ont ainsi l’air d’avoir deux cornes sur la tête.
Les bijoux d’argent, colliers, bracelets et pendants d’oreilles sont en usage chez les Yaos-Khao.
Enfin, les Yaos-Ao-Tchaine doivent leur surnom (portant sapèques) à cette particularité que la veste des hommes, plus courte que celle des autres Yaos, est ornée, sur le devant, de plusieurs rangées de boutons plats, en cuivre ou en argent, ressemblant à des sapèques (monnaie annamite et chinoise).
Les femmes fixent sur leur chignon, au moyen de baguettes en ivoire, en os ou simplement en bois, une galette de cheveux comprimés et gommés.
Les Yaos habitent, comme les Méos, les sommets des montagnes du Laos septentrional où ils cultivent le pavot. Ce sont de grands fumeurs d’opium.