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CHAPITRE IV

Religions. — Calendrier. — Fêtes.

I. Religions. — II. Calendrier laotien. — III. Fêtes laotiennes.

I. Religions. — Le Laos, aux temps préhistoriques, devait se trouver dans la même situation que les autres parties du monde, au point de vue moral et religieux.

A l’âge de la pierre polie, comme à celui du bronze, il y avait probablement de grandes ressemblances entre l’Orient et l’Occident, en ce qui concerne l’outillage, les armes aussi bien que les idées spéculatives, religieuses ou philosophiques.

lien fut ainsi pendant de longs siècles, jusqu’aux temps où, avec les premières migrations paciliques, venues du nord et du nord-ouest, commencèrent à s’infiltrer les préceptes védiques et la connaissance des lois de Manou, lois morales, sociales et surtout physiologiques. Plus tard, de 900 à 700 avant notre ère, des envahisseurs plus militants apportèrent les dogmes déjà plusieurs fois séculaires du brahmanisme, avec le culte des ancêtres et de nombreuses superstitions.

Enfin, après une nouvelle période de quinze à treize

siècles, le bouddhisme fit son apparition en Indochine par deux voies différentes, le sud et le nord-ouest.

Ces diverses doctrines se transformèrent sous Faction du temps et subirent des additions, des réductions, des changements nombreux dans la forme et dans le fond. Les luttes, les invasions et les migrations, les guerres civiles modifièrent profondément les races et impressionnèrent les esprits en laissant toujours une trace ineffaçable après elles.

Ces transformations ont pris actuellement une forme qui semble presque définitive : une foule de dogmes et de pratiques qui varient du panthéisme au christianisme, en passant par le polythéisme, l’anthropomorphisme, le brahmanisme, le bouddhisme et la métempsycose.

Toutefois, la religion la plus répandue, celle qui compte le plus grand nombre d’adeptes, est le bouddhisme de Geylan, sous forme de la doctrine Hinayâna, c’est-à-dire celle qui s’en tient à la lettre des écritures, sans prétendre chercher ni trouver le sens ésotérique des paroles du maître Çakya Mouni.

C’est précisément parce qu’elle repousse toute casuistique, toute scolastique et tout examen que cette doctrine a laissé subsister, à côté d’elle, les superstitions du brahmanisme et d’autres encore, qui sont plus ou moins fortement enracinées, suivant les régions et suivant que Faction morale des Aryens a été plus ou moins efficace et bienfaisante pour le relèvement des populations.

Le bouddhisme des Laotiens, en général, et des tribus Khas qui le pratiquent étant, de par sa doctrine même, exempt de tout examen et de toute spéculation philosophique, est un culte de Latrie qui se manifeste par des récitatifs rituels qui sont, d’ailleurs, incompris des fidèles et même des bonzes. A ces prières viennent s’ajouter des

cérémonies et des marques extérieures de déférence pour les lieux sacrés. Iss temples, les idoles, les accessoires du culte et les officiants. A côté de ce bouddhisme relâché subsistent encore des traces, souvent très profondes, du brahmanisme et du culte des ancêtres, d’une sorte de polythéisme, adoration des esprits, génies bienfaisants ou démons redoutables, du pythagorisme, de la métempsycose, et une curieuse idée anthropo-spiritualiste, qui accorde une âme particulière à chacune des parties du corps de l’homme, à ses facultés morales, à ses aliments, à ses déjections même, aussi bien qu’aux quatre éléments, la terre, l’air, l’eau, le feu.

Cette dernière croyance touche de près à la métemp» sycose, puisqu’elle admet, comme elle, l’immortalité de toutes les âmes qui subsistent, à travers une série d’existences successives, sous forme d’incarnations diverses, dans des corps d’hommes ou d’animaux, dans des plantes ou dans des minéraux.

Cette doctrine, on ne peut le nier, est d’une très haute moralité; car chaque mutation ou incarnation étant une récompense ou un châtiment, il est certain que, jointe aux préceptes de sociabilité, de respect d’autrui et de douceur contenus dans le bouddhisme Hiaayâna, elle a eu la plus grande influence sur l’évolution morale, sur la conservation sociale des populations du Laos ainsi que sur leurs mœurs.

Le bouddhisme est pratiqué par les Laotiens, les Lus, les Youns, quelques tribus thaïes de même que par les Khas Khouènes et Khmous.

Les Thaïs blancs, noirs, rouges et Neua, et les Phou- Thaïs ont adopté, en général, le culte brahmanique des ancêtres.

LesLolos, Méos, Yaos Lantènes, etc., se sont adonnés

également à ce culte, modifié cependant par certaines superstitions.

Les Khas des diverses tribus professent une sorte de panthéisme mal défini, ainsi que le culte des génies, des esprits ou « Phis », que les autres races observent d’ailleurs également. Le christianisme, sous ses formes catholique ou protestante, a été adopté par des gens de provenances diverses, qui se sont réunis en chrétientés ou forment des groupes épars au milieu d’une population à croyances asiatiques.

Essayons maintenant de définir ces divers cultes et de montrer de quelle façon ils sont compris et par qui ils sont desservis.

Religion des Laotiens :

La religion des Laotiens est le bouddhisme; mais comme au Laos il n’y avait pas de Brahmanes intéressés à rendre au Panthéon brahmanique sa suprématie, Bouddha a conservé dans les pagodes sa place prépondérante, alors qu’à Ceylan et au Népaul, derniers centres bouddhistes des Indes, il l’a perdue et s’est trouvé noyé et confondu avec des dieux plus anciens d’origine brahmanique.

La plupart des bonzes laotiens ignorent tout du dogme de la religion qu’ils servent en sourds et en aveugles. On en rencontre cependant de fort instruits qui semblent avoir une notion assez nette delà doctrine.

La religion bouddhique, telle qu’elle est pratiquée au Laos, n’exige que quelques signes extérieurs de déférence pour les bonzes et les lieux sacrés.

A côté du bouddhisme, le Laotien a conservé ou transformé en culte des Esprits ou Génies, qu’il appelle Phis, les innombrables dieux du Panthéon brahmanique dont était accompagné le bouddhisme lors de son importation au Laos, dieux qu’il a réduits à des proportions moindres.

Toutes les forces de la nature, tout ce qui est susceptible d’apporter un trouble dans la vie, tout mouvement ou phénomène que le Laotien ne peut s’expliquer, tout est personnifié par un Génie ou Esprit particulier.

Le culte de ces Phis peut se résumer ainsi : c’est un échange intéressé de dons ou de sacrifices du côté des hommes contre la bien-

veillance, la neutralité ouïe secours des Phis. Souvent, lorsque le Phi n’est pas redouté, on fait un marché avec lui payable après livraison. Ces Phis sont l’objet d’un culte très suivi et ont leur prêtre laïque qui porte le titre de gardien des Génies.

En dehors de ce culte des Phis, qui n’est en somme que du polythéisme, les Laotiens sont sujets à des superstitions assez nombreuses.

Ainsi, une éclipse de lune vient-elle à se produire, le Laotien s imagine que c’est un tigre qui essaie de la dévorer, et aussitôt les gens se mettent à taper à tour de bras sur des tam-tams, à tiier des coups de fusil, à faire de toutes façons le plus de bruit possible pour effrayer le susdit tigre et 1 empêcher d’avaler 1 astre nocturne.

Les Laotiens croient aussi qu’il existe des gens possédés du démon ou ayant le mauvais œil; ils les appellent « Phi-pop ». Quand, dans un village, une personne ou une famille est considérée comme telle par les autres habitants, elle est obligée de se déplacer et d’aller habiter dans un des villages composés exclusivement de Phi-pop (I).

Les bateliers ou riverains des cours d’eau croient, en outre, à l’existence de certains êtres particuliers, comme, par exemple, à celle de la Sirène ou « Nguoc ». Cette sirène, que d’aucuns prétendent avoir vue (?), aurait la forme d’un serpent muni de pattes et possédant une tête énorme, surmontée d’une crête rouge à dents de scie. Elle aurait sept narines pour un seul nez et sa bouche serait garnie de plusieurs rangées de dents. Les écailles qui la recouvrent et les lobes de sa queue auraient la faculté de s’entre-choquer en produisant un grand bruit.

Dans les moments de calamité publique, le « Tho- Nguoc » prend une voix humaine et annonce les événements marquants ou les cataclysmes à venir.

Les « Phi-pop », dont il est parlé plus haut, ont, d’après la croyance populaire, le pouvoir de jeter des sorts, de causer la mort des bestiaux et même des personnes par leurs incantations, leurs pratiques ou leur regard. Ils peuvent, disent les indigènes, réduire une peau de buffie

(1) Le Laos français, op. c.

à la grosseur d’un grain de riz et la faire ainsi avaler à une personne. Une fois introduite dans l’estomac, la peau reprendrait son volume naturel et causerait le décès de celui qui l’a absorbée en faisant éclater cet organe après des souffrances intolérables. Il va sans dire que le « Phipop » cause du mal peut, moyennant certains dons, arrêter les douleurs et délivrer le patient, avant que mort ne survienne. Une sorte de folie gagne l’individu qui se figure être victime de ce phénomène, il commet toutes sortes d’extravagances, à tel point que les voisins cherchent à l’éloigner du village pour s’en débarrasser, car il est devenu « Phi-pop « à son tour. On prétend qu’il n’existe qu’un seul moyen pour reconnaître les possédés, c’est de les jeter à l’eau, pieds et poings liés. S’ils surnagent, ils ne sont pas possédés ; dans le cas contraire, et c’est d’ailleurs ce qui arrive toujours, on se trouve réellement en présence d’un « Phi-pop », dont la disparition est considérée comme un bienfait.

Une particularité digne de remarque, c’est que les cc Phi-pop » hommes, femmes et même adolescents, sont des gens fort intelligents, aux yeux vifs, pleins de volonté et d’activité. Ils connaissent une foule de recettes et de formules thérapeutiques qui leur sont léguées par leurs parents ; ce sont des sortes de rebouteurs, de médecins à côté qui agissent par suggestion sur les esprits faibles et les tempéraments nerveux. Les femmes et les filles « Phi-pop » sont le plus souvent très jolies.

Un des moyens le plus employés pour se rendre les « Phis » favorables consiste à faire une musique assourdissante.

Il n’est pas rare d’entendre pendant plusieurs jours et plusieursnuits, une musique endiablée et ininterrompue dans une maison laotienne. Dans cette maison, il y a une personne gravement

malade. Tout ce bruit est destiné à effrayer ou à attendrir l’Esprit qui est dans le corps du moribond et à l’engager ou à le forcer à abandonner le corps du malade. Le malade succombe généralement, sous les flots de cette harmonie curative, mais bruyante (1).

Religion des Thaïs. — Ils n’ont ni pagodes, ni bonzes, pratiquent le culte des ancêtres et professent une grande vénération pour les Esprits ou Génies auxquels ils font des offrandes en toute occasion.

Dans la première pièce de la maison un autel en bambou est dressé. Les « Esprits » ou « Phis » des parents décédés sont censés habiter cet autel qui est composé de deux étages différents ; le plus élevé pour les Phis masculins et l’autre pour les Phis féminins. Au pied se trouve une ouverture recouverte d’une garniture elliptique, en bois, ayant la forme d’une bouche. C’est là, sur cette « bouche des ancêtres », que le chef de la famille vient faire des offrandes et des prières, surtout lorsqu’un des membres est malade. En principe, on ne tue aucun animal sans qu’une parcelle de nourriture ou quelques gouttes de sang n’aient été présentées à la bouche des ancêtres.

Les Esprits, Génies ou Démons, sont partout : dans le ciel, dans la terre, dans les forêts, dans les eaux. Ils sont l’objet d’un culte très suivi auquel président des sortes de prêtres laïques. Ces prêtres laïques, ou plutôt ces servants des Esprits, correspondent aux gardiens des Génies de la religion bouddhique. Ils n’exercent leur ministère le plus souvent que pendant les maladies ou après le décès de leurs compatriotes.

Il se trouve aussi, chez les Thaïs, des sorciers et des sorcières qui sont consultés dans les circonstances de moindre importance.

Les Thaïs croient à la métempsycose sans avoir toutefois des idées très nettes à ce sujet (2).

Religion des Khas. — Chez les Khas, même chez ceux qui pratiquent le bouddhisme, la seule religion existante

(1) Le Laos français, op. c.

(2) Le Laos français, op. c.

est celle des « Phis », analogue à la croyance aux Esprits, Génies et Démons des Thaïs. Les manifestations extérieures de ce culte consistent en offrandes de riz, de fleurs, de fruits, mais ne comportent jamais de sacrifices d’animaux. De petits édicules, affectant la forme d’une maison ordinaire, sont construits à l’entrée des villages pour y recevoir les offrandes propitiatoires, destinées au « Phi ».

Chacun de nous a, dit-on, son bon et son mauvais génie, qui sont d’ailleurs en lutte perpétuelle et l’on est bon ou mauvais, suivant que l’un ou l’autre l’emporte. C’est en quelque sorte le symbolisme du bien et du mal, mais, ici, la conscience maîtresse et directrice est remplacée par les influences du moment, de l’occasion, des circonstances et du milieu.

Chaque maison possède, également, son propre « génie » qui rappelle les dieux lares des Romains et auquel on fait, à tout propos, des sacrifices et des dons.

Les mauvais « Phis », plus redoutés, reçoivent beaucoup plus d’offrandes que les bons « Phis » avec lesquels on n’a pas à se gêner.

Dans chaque village se trouve un sorcier qui explique les actes des « Phis » et enseigne la manière de se les rendre favorables. Bien que ces consultations ne soient pas gratuites, les sorciers nommés, suivant les provinces, Mo-Hou-Ha, Mo-Phi ou Phi-Pop sont aussi considérés que peuvent l’être les « Gardiens des Génies » de la religion bouddhique et sont, comme eux, exempts de servitudes et d’impôts.

En temps d’épidémie, les mauvais « Phis » sont rendus responsables et, afin de leur faire prendre la fuite, les hommes des villages frappent sur les toitures de leurs

cases avec de longs bambous, tant qu’ils ne sont pas censés avoir disparu.

Les Khas croient à la métempsycose mêlée de certaines superstitions, assez vagues d’ailleurs, touchant une vie future et une résurrection quelconque. Mais cette seconde existence n’est pas de droit ; elle ne se produirait qu’autant que la vie aurait été bonne.

Ils s’imaginent, en outre, qu’il y a un lieu de tourments où resteraient éternellement les parjures, les meurtriers, etc. Toutefois, il est admis d’une manière générale qu’une nouvelle vie doit recommencer et qu’elle sera la récompense ou la punition des agissements de l’individu dans sa dernière incarnation. Ainsi, un brave et honnête homme reviendra comme un chef heureux et considéré ; d’autres n’ont droit qu’à une existence animale dont l’importance dans l’échelle des êtres sera comme la personnification de ses défauts ou de ses mérites. Chose singulière, les femmes désirent toutes revenir sous les traits d’un homme.

Religion des Lvs. — La religion pratiquée par les Lus est un bouddhisme mitigé par certaines coutumes du pays auquel s’ajoute le panthéisme des « Phis ». Cependant, la doctrine générale comporte une croyance à un « élément créateur de toutes choses » et à une vie future, sanction des interdictions et des préceptes du dogme, dans un lieu de béatitude éternelle qu’il est possible d’habiter ici-bas et qui n’est, au fond, que l’anéantissement de l’être dans le « Nirvana » des bouddhistes.

Chez les Lus, plus encore qu’en Chine et aux Indes, la base de cette religion mystique et rêveuse, qui s’adapte si bien à leur tempérament, est une idée du néant des choses, de l’inutilité de l’effort, de l’action même ; en un

mot, c’est le pessimisme le plus complet et l’anéantissement de l’énergie et de la volonté.

Clergé laotien. ■ — Le clergé bouddhiste se compose de trois catégories de religieux appelés par nous bonzes au Laos et talapoins (1) au Siam. Ce sont :

1" Les jeunes gens de dix à quinze ans qui ne sont entrés à la bonzerie que pour apprendre à lire et à écrire la langue thaïe, et que l’on nomme Xieng ou Nèn ;

2° Les élèves bonzes nommés Hatit^ qui complètent leur instruction religieuse jusqu’à vingt-deux ou vingtcinq ans par l’étude des caractères youns, de la langue Pâli, ainsi que par la lecture des livres sacrés ;

3° Enfin, les bonzes ordonnés ou Phra (Phâ, suivant la prononciation courante) qui ont prononcé leurs vœux temporaires.

Il existe, chez ces prêtres, une hiérarchie bien définie qui, par équivalence, va de l’archevêque au simple vicaire et au jeune séminariste. Chaque grade porte les titres suivants :

Nèn (élève ou Xieng), Thi-Houa (diacre, élève destiné à l’ordination) ;

Tiao-Houa ou Pha (bonze ordonné ou vicaire) ;

Samdèt ou Tiao-Wat (curé, chef de pagode);

Sa, Satouk-Niaï (évêque) ;

Khoù (évêque) ;

Thane (archevêque).

Il existe également des bonzesses qui se consacrent au service des temples de Bouddha et sont surtout chargées d’y entretenir des fleurs, des bougies, des parfums, etc.

Ces bonzesses doivent être âgées d’au moins quarante-

(1) Du mot siamois Talapiat, éventail des bonzes, fait de feuilles de palmier.

cinq ans; elles portent des habits blancs, ont la tête complètement rasée et ne prennent que deux repas par jour, avant midi. Elles ne peuvent habiter avec leur mari et doivent coucher sur un terrain situé tout près de la pagode. Ce sont en quelque sorte des vestales, mais avec cette différence qu’elles ne sont ni jeunes ni vierges et qu’elles ne prononcent pas de vœux de chasteté.

Les bonzes ordonnés, de même que les novices et les élèves, se rasent soigneusement la tête, les sourcils et la barbe, et renouvellent cette opération tous les quinze jours. Le costume, qui est le même pour tous, et qui est d’une couleur jaune uniforme, obtenue à l’aide d’une teinture de bois de jacquier, se compose d’un sarong, sorte de jupe très ample, plissée, tombant de la ceinture jusqu’à terre, retenue à la taille par une écharpe étroite. Une demitunique passant sous un bras est attachée sur l’épaule opposée : elle est fendue sur un côté. Tout le costume, maintenu d’abord par une écharpe en sautoir, est recouvert d’une sorte de toge à l’antique, sévèrement drapée.

Les bonzes ordonnés portent, en outre, sur l’épaule gauche, une étoffe plissée sur laquelle sont imprimés des caractères sacrés et des formules diverses.

Les bonzes obéissent à un code qui leur a été apporté de l’Inde avec les livres sacrés.

Il exige que leurs vêtements ne soient pas faits d’une pièce de tissu entière et dans toute sa largeur. Ils ne peuvent être composés que de morceaux dépareillés, cousus les uns aux autres. Gomme le code ne fixe nullement la nature de l’étoffe, on voit des habits de bonzes aussi bien en coton et en flanelle qu’en soie et en velours, suivant la générosité des donateurs.

Le manquement au vœu de chasteté est puni très sévèrement. Le coupable est promené dans le village ou la ville,

assis àTenvers sur un cheval ou porté sur une claie, pendant qu’un petit fonctionnaire clame la faute commise, en [ frappant sur un gong. Les enfants et même les adultes ; poussent des huées et jettent des ordures au coupable et à sa complice, qui suit à quelques pas derrière. Rentré à la pagode, le bonze est dégradé, puis renvoyé, s’il y a lieu, aux autorités civiles (1). i

Quoique moins pures qu’au Cambodge, les mœurs des bonzes du Laos sont généralement assez bonnes. Ils sont d’ailleurs très aimés, très considérés et choyés à l’envi. Quand il y a un grand festin dans une famille, une part | des meilleurs plats est toujours réservée aux bonzes.

A chaque avant-dernier jour d’une phase lunaire, les bonzes doivent faire une confession publique de leurs ! fautes et être prêts, le cas échéant, à subir les punitions j édictées par le code. i

Les bonzeries sont à la fois des écoles et des ateliers i où s’apprennent les métiers. C’est là que sont concentrées i toutes les connaissances, comme chez nous, au moyen âge, elles l’étaient dans les monastères.

Elles sont encore, avec les pagodes, des lieux d’asile inviolables, suivant certains droits, et des sortes d’hôtel- ' leries où les voyageurs sont logés et nourris avec le produit de la quête des bonzes.

Ce sont les bonzes qui consacrent l’eau et préparent, grâce à leurs prières, le prononcé de la formule du ser- ji ment de fidélité que les fonctionnaires indigènes prêtent, deux fois par an, au souverain direct et au suzerain, s’il y a lieu, pour eux-mêmes et pour toute la population. Le ■ serment consiste à réciter la formule et à boire l’eau lus- 1

(1) Cette coutume est tombée en désuétude. On est, au Laos, bien i; plus indulgent qu’au Cambodge pour les fautes commises par les :: bonzes.

traie, dans laquelle les cierges ayant servi à la cérémonie ont été éteints et où les armes du souverain ont été plongées.

Voici la formule du serment qui se prononce au Laos, deux fois par an, au chef-lieu de chaque province, en présence du commissaire du gouvernement. Cette formule était en usage dans le pays, depuis des siècles; on l’a laissée telle quelle, en substituant seulement le titre de Président de la République à celui du roi de Siam, de Vien-Tiane ou de Luang-Prabang.

Formule du serment : Moi (suivent les noms, titres et qualités de chacun des mandarins présents, qui répètent individuellement la formule, lue à haute voix par l’un d’eux, le plus âgé généralement), je fais acte de fidélité et j’offre ma vie au Président de la République française. Je prête serment devant Dieu et devant les anges qui sont présents au ciel. Daignent Dieu et ses anges écouter mes vœux, parce que le Président de la République française gouverne notre pays avec sagesse et habileté, qu’il suit les anciennes coutumes, protège les bonzes, les autorités et les habitants.

Je me place sous ses pieds sacrés, ainsi que les soldats et les habitants qui vivent dans mon muong, et nous lui jurons tous fidélité.

Je demande à servir l’administration à l’ombre de ses pieds sacrés, de reconnaître sa bonté en lui promettant d'être fidèle, et de ne jamais me révolter par la pensée, par la parole ou par le corps.

Si je me montre ingrat ou si je me révolte contre le Président de la République française, par la pensée, par la parole ou par le corps; si je vois ou si j’apprends qu’un péril menace le Président de la République française, et que je me taise, au lieu de le prévenir immédiatement du péril que je vois ou que je connais ; si je me montre ingrat envers le Président de la République française dont le bonheur et la sagesse ne font que croître de jour en jour, que Dieu et ses anges qui sont présents dans l’air et dans le ciel me châtient, qu’ils me privent de toutes les choses nécessaires, qu’ils me fassent mourir par la foudre du ciel, qu’ils m’accablent de toutes sortes de maladies terribles, qu’ils me fassent mourir par l’épée ou par le fusil, que les animaux féroces me dévorent, que je sois entièrement ruiné, que le malheur m’accable partout où je

passerai ou résiderai. Que Dieu et ses anges couvrent mon corps d’ulcères, et que les maladies m’accablent, et que je meure abandonné de tous pour servir d’exemple au monde ; qu’après ma mort je sois voué pendant des siècles aux flammes de l’enfer, et que rien ne puisse me faire échapper à ces châtiments exemplaires.

Si, après (mille ans), je renais à une autre vie, dans n’importe quelle partie du monde, que je n’aie pas un moment de bonheur, que je sois privé de tout, et que je ne voie jamais Dieu et ses anges, qui ne pourront jamais me laver de la faute que j’aurai commise, en me montrant ingrat et infidèle envers le Président de la République française.

Si, au contraire, je suis reconnaissant et fidèle envers le Président de la République française, si je ne me révolte jamais, ni par la pensée, ni par la parole, ni par le corps, si je ne m’associe jamais avec l’étranger pour troubler sa sécurité et celle de son peuple, que Dieu et les anges qui sont présents dans l’air et dans le ciel me fassent vivre longtemps en ce monde, que j’évite tous les dangers qui me menacent, que je sois exempt de toutes les misères humaines ; je vais boire l’eau du serment, que la paix et la prospérité régnent chez moi.

Après ma mort, en récompense de ma fidélité, que mon bonheur continue au ciel, dans un lieu où abondent les jouissances et les plaisirs, que je me trouve avec Dieu, au milieu de ses anges. Si, plus tard (dans mille ans), je renais à une autre vie, que je sois comblé de richesses, de dignités, de jouissances et de plaisirs, que j’obtienne tout ce que je pourrai désirer, que je sois exempt de toutes les misères humaines, et qu’enfin je me retrouve en présence de Dieu et de ses anges, en récompense de ma fidélité et de ma reconnaissance, avec le Président de la République française.

Je bois l’eau du serment (I).

La formule employée dans le Laos méridional est plus concise et un peu différente.

Les indigènes du Laos, cjuelle que soit leur race, redoutent fort les conséquences d’un parjure.

Le serment est d’usage courant en justice, en cas de contestation entre individus. Un juge à bout d’arguments, ou en présence de l’obstination d’un plaideur, le renvoie à

(1) D’après M. le capitaine Gosselin, op. c.

la pagode, devant les statues sacrées, pour nier l’accusation ou affirmer ses dires.

Dans ce cas, la formule ci-dessus est modifiée selon les besoins de la cause et la qualité de l’autorité invoquée comme sanction, mais le fond reste toujours le meme.

Le serment, en tant que moyen de procédure, est considéré comme un argument d’une telle valeur et de conséquences si graves qu’on ne l’emploie qu’à la dernière extrémité. C’est, au Laos, Vultima, rd-tio judicium.

IL Calendrier l.votien (1). — L’année laotienne est lunaire et comprend douze mois divisés en vingt-quatre demi-lunaisons. Les mois ont alternativement trente et vingt-neuf jours, ce qui donne trois cent cinquante-quatre jours par an, soit onze jours de moins que l’année solaire.

En réalité, le calendrier laotien est luni-solaire car, pour ramener l’année ordinaire en harmonie approximative avec l’année solaire, on intercale tous les trois ans un mois supplémentaire qui prend rang après le huitième mois, en le doublant : on lui donne le nom de « deuxième huitième mois » (Dueune Pèt Song). Comme date chronologique, l’année laotienne commence vers le milieu du cinquième mois (avril).

Les Laotiens, comme les Siamois, ont adopté un système de coordination et de numération des années, basé sur un grand cycle de soixante ans et sur deux autres intermédiaires de dix et douze ans. Le premier de ces intermédiaires est décimal, et l’autre zodiacal (duodécimal).

Chaque année est désignée d’abord par le nom du grand cycle, puis par ceux de chacun des cycles intermédiaires et par un numéro chronologique.

(1) Ce sont les ionzes qui établissent les calendriers.

Les termes employés pour désigner les années de ces divers cycles sont empruntés à la langue pâli et à d’autres idiomes sacrés de l’Inde.

L’ère laotienne a commencé l’an 638 après Jésus-Christ. En 1900, elle est entrée dans la deuxième année de son 22® cycle de soixante ans et s’est énoncée 1262, Kaute-Pi- Tkiaï ou Pi-Xuèt-Tho-Sok.

III. Fêtes laotiennes. — Les fêtes laotiennes sont à la fois religieuses et civiles. Assez nombreuses, puisqu’on en compte dix par année, elles commencent toutes par des cérémonies aux pagodes, et les bonzes en sont presque partout les organisateurs, les metteurs en scène, les décorateurs ou les artificiers.

L’année chronologique commençant au cinquième mois (mars-avril), voici la nomenclature et la description des fêtes qui se succèdent presque de mois en mois et dont la première en date est celle de V aspersion ou du nouvel an qui dure sept jours.

La première journée de cette série de fêtes est plutôt un jour de purification. Dès le matin, les rues de Luang-Prabang sont remplies de gens en habits de fête qui se rendent au marché pour y acheter des animaux vivants, surtout des poissons et des oiseaux. L'aprèsmidi, vers quati’e heures, on se rend sur les îlots que la baisse des eaux a laissés à découvert au milieu du fleuve, et on rend à la liberté les animaux achetés le matin, en les replongeant dans leurs éléments respectifs, les poissons dans l’eau, les oiseaux dans l’air. Cette touchante coutume a pour but de se faire pardonner les péchés que l’on a commis durant l’année qui finit. Le soir, les bonzes sont invités à venir prier dans les maisons particulières. On leur fait cadeau de riz cuit, de fruits, de gâteaux, de fleurs et de bougies de cire.

Pendant les six jours qui suivent, tout le monde est en joie; on échange des visites et des souhaits ; on s’attache mutuellement aux poignets, en guise de porte-bonheur, des cordons de coton formant bracelets.

Les statues de Bouddha ne sont pas oubliées. On leur attache aussi des fils de coton, le plus souvent ornés de fleurs en chapelet.

Dans chaque pagode les statues de Bouddha sont descendues de Tautel et placées sur le parvis dans une niche, formant un kiosque peu élevé où tous les fidèles viennent les arroser avec de l'eau parfumée, dans l’espoir d’obtenir ainsi la guérison des maladies dont ils souffrent. Dans le courant de la journée, on arrose tantôt les bonzes, qui vont en palanquins se faire des visites réciproques, tantôt le roi, les grands, les fonctionnaires indigènes qui, deux jours durant, parcourent la ville, les uns à dos d’éléphant, les autres en chaise à porteurs.

Si l'eau dont on se sert pour arroser les bonzes et le roi est généralement propre et parfumée, il n'en est pas toujours de même de celle dont on se sert pour arroser les grands du royaume et les fonctionnaires. Tous les jours, jusqu’à quatre heures du soir, les jeunes filles s’efforcent d’arroser les jeunes gens qui passent et essaient de leur barbouiller la figure de noir. Les jeunes gens n’arrosent pas les jeunes filles, mais ils peuvent essayer de les barbouiller aussi de noir.

A partir de quatre heures du soir, on va chercher des fleurs qu’on apporte dans les pagodes et dont on les décore. Le soir, dans l’intérieur des pagodes vides de leurs bouddhas, jeunes filles et garçons se réunissent autour de l’autel et des Ngan (fêtes), s’y renouvellent journellement, tant que la statue de Bouddha n'a pas repris sa place dans le sanctuaire.

Le quatrième jour au matin, tous les fonctionnaires de l'administration laotienne qui ont pu se réunir à Luang-Prabang se rendent en grande tenue chez le roi pour lui présenter leurs vœux de nouvel an. Le grand maître des cérémonies, après une invocation, présente les souhaits de tous les assistants, chandelles allumées et au milieu de fleurs apportées par chacun. Au nom de tous encore, ce grand maître place respectueusement autour des poignets royaux les fils de coton traditionnels. Puis, tous viennent successivement offrir au roi, en se mettant à genoux devant lui, leur petit bouquet flanqué de bougies de cire, et toucher de leur front incliné la main tendue du monarque. C’est une sorte de baisemain et d'hommage très pittoresque (1).

Fête du huitième mois (juillet). — Entrée en retraite des bonzes (cette fête correspond à nos jours gras qui précèdent le carême).

Tous les ans, duhuitième au onzième mois, les bonzes ne peuvent

(1) La prestation du « petit serment » ou serment du cinquième mois a lieu au cours de cette fête.

coucher hors de la pagode à laquelle ils sont attachés. Ils doivent multiplier les prières et les exercices pieux. Au commencement de cette péi’iode, et le premier jour, jusqu’à onze heures du matin, les habitants viennent fêter les bonzes à qui ils offrent un repas accompagné de musique.

Fête du neuvième mois (fête des eaux et courses de pirogues).

Cette fête, qui tombe en pleine saison des pluies (août), a pour but d’obtenir du ciel des pluies abondantes. Le matin, il y a grand marché où on se rend en toilette. Dans l’après-midi « longchamp » de pirogues dites de courses sur le Mékong.

Fête du dixième mois (fête des gâteaux ou plutôt fête des morts, septembre) .

Dans la matinée de ce jour, les habitants portent à leurs pagodes respectives de menus paquets sur chacun desquels est fixée, avec une petite épingle en bambou, une étiquette portant le nom d’un parent décédé. Chaque paquet contient des gâteaux et est destiné à un ancêtre ou à un parent récemment décédé. Ces paquets sont remis aux bonzes qui récitent des prières pour les trépassés et ultérieurement mangent eux-mêmes les gâteaux en question.

Fête du onzième mois (octobre, sortie de retraite des bonzes. Cela rappelle notre fête de Pâques).

Les pagodes sont illuminées, des pièces d’artifices y sont tirées. Les maisons particulières illuminent.

Les habitants fabriquent des radeaux en bambous, sur lesquelsj au milieu d’un brillant éclairage, ils placent des victuailles variées. Ces radeaux lumineux sont poussés en grand nombre dans le courant du cours d’eau. Ces flottilles de feu qui s’en vont à la dérive rappellent les fêtes vénitiennes avec leurs gondoles illuminées.

Fête du douzième mois (novembre, fête de la moisson et fête des eaux).

La récolte est terminée, la saison sèche est établie. C’est la dernière en date des fêtes publiques de l’année. C’est aussi la plus brillante.

A cette époque, a lieu un « longchamp « de pirogues et une nouvelle cérémonie de la prestation du serment (dite « grand serment »), à laquelle doivent assister tous les fonctionnaires de tous grades de l’administration laotienne.

C’est à cette date qu’a lieu dans tous les centres ou milieux agricoles du Laos, la fête du Thiout-Bang-Faï, ou fête des fusées (1).

Outre ces grandes fêtes, il en existe encore un certain

(11 Le Laos Français, op. c.

nombre d’autres qui ont un caractère beaucoup plus religieux que laïque et qui s’intercalent entre celles dont il vient d’être question.

Dans le courant du sixième mois, par exemple (avrilmai), on célèbre une fête religieuse en mémoire des premiers chefs du bouddhisme.

A la fin du onzième mois, à une date fixée d’après les rites, et qui varie d’une année à l’autre, a lieu dans les pagodes une fête en l’honneur des premiers introducteurs du bouddhisme en Indochine.

Enfin, après le douzième mois (novembre ou décembre), vient la fête de la pénitence qui s’applique à tous les fidèles. Pendant une sorte de carême qui dure neuf jours, les vrais croyants doivent s’abstenir de certains aliments et de toutes relations sexuelles.

Depuis notre installation au Laos, on y célèbre, dans tous les chefs-lieux de province et dans tous les centres où résident des Européens, la Fête Nationale du 14 juillet que les indigènes nomment Boun-Phi-Falang-Sète (Fête du Génie français) ou, par onomatopée : Bonn Ka-Tor-Yu- Yèt.

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