VIII. Moulage d’ustensiles divers. — Les petits
ustensiles se fabriquent absolument de la même façon. Seulement le creuset contenant le métal en fusion est relié au moule et empâté dans une couverte commune, mélangée de bouse de buffle, de paille hachée et de bâle de paddy. Entre le moule et le creuset, on a eu soin de ménager deux petites ouvertures latérales par lesquelles s’échappent les vapeurs et qui permettent de se rendre compte du degré de fusion du métal.
Le moule et le creuset, ainsi préparés, ne forment qu’un seul bloc, le second étant placé en dessous, sur le fourneau, parmi les charbons de bois dont la combustion est activée par une soufflerie alternative. On peut concevoir ce qui se produit. La cire fond sous 1 influence de la première chaleur et tombe dans le creuset, laissant entre les deux parois du moule un vide que le métal remplira. Dès que celui-ci est à point, ce qu’on reconnaît à la couleur des flammes qui se dégagent par les ouvertures latérales, le fondeur saisit le bloc avec des pinces et le renverse brusquement afin de déverser le contenu du creuset dans la cavité du moule. Après refroidissement, on brise l’enveloppe d’argile et l’objet apparaît avec la forme et les ornementations en relief ou en creux du modèle en cire.
Les fondeurs emploient divers alliages suivant que les objets qu’ils fabriquent sont des statues, des ustensiles usuels ou des clochettes. Les uns sont formés de laiton, de zinc et d’étain, les autres de cuivre rouge, d’argent et de bronze provenant de vieux gongs, etc., etc. Quelquefois, lorsqu’il s’agit de statues religieuses, des fidèles, entraînés par leur foi, jettent au creuset des bijoux d or, d’argent, ou des pièces de monnaie.
Les principaux outils du fondeur sont la soufflerie, des creusets, des pinces, une série d’ébauchoirs, un tour alternatif à archet, des burins, grattoirs, marteaux, etc.
IX. Vannerie. — Tous les habitants du Laos, lesKhas surtout, sont des vanniers émérites, et les objets qui sortent de leurs mains ont un fini, une délicatesse, un cachet d’élégance et une pureté de formes qui surprennent à première vue.
Le rotin, certaines écorces, des pellicules et des lamelles de bambou sont les éléments employés en vannerie.
Nattes pour les planchers et les lits, paniers calibrés pour mesurer les grains, seaux pour puiser l’eau, corbeilles à riz, couvercles, plateaux à pieds, boîtes pour nécessaires à bétel, hottes, cages d’oiseaux, chapeaux, etc., etc., tels sont les principaux objets produits par cette industrie.
La plupart des articles de vannerie sont livrés bruts. Certains sont fumés, ou bien laqués, noir ou rouge. Sauf pour quelques-uns qui s’écoulent hors de la région de fabrication, mais toujours dans les limites du Laos, on peut dire que l’industrie de la vannerie est toute locale.
X. Papier. — La fabrication du papier à écorce de Kok-Sa est limitée à une seule région du Laos septentrional où se trouve cet arbre ; elle est de peu d’importance puisqu’elle ne suffit même pas à la consommation locale.
Les procédés de préparation sont ceux que tout le monde connaît pour être usités en Chine, au Japon, en Annam et en Birmanie.
XI. Sculpture sur bois et sur ivoire. — Nous sommes ici en présence non plus d’une industrie, mais d’un art. Les gens qui l’exercent sont rares, se font payer très cher, travaillent lentement et sont généralement d’invétérés fumeurs d’opium.
Comme les argentiers et les bijoutiers, les sculpteurs sur bois et sur ivoire du Laos reproduisent, à l’infini, des modèles immuables qu’ils tiennent de leurs devanciers. Ils sont cependant capables d’exécuter des motifs d’après un dessin ou un modèle donné. Toutefois, bâtons-nous de dire qu’ils sont inférieurs à leurs confrères birmans, annamites, malais, chinois et surtout japonais, relativement au mouvement, à l’harmonie, à la pureté des formes et au fini du travail.
XII. Peinture A. fresque. — Les pagodes restées sans entretien depuis de longues années, contiennent de curieuses peintures à fresques rechampies d’or, mais que le manque de soins et les intempéries ont en partie détruites. Cet art a très peu d’adeptes au Laos ; il faut ajouter que la plupart des fresques existantes sont surtout l’œuvre de Birmans, de Cambodgiens ou de Chinois dont les artistes indigènes ne sont que les élèves.
XIII. Charpentiers en pirogues. — Presque tous les habitants riverains du fleuve et de ses affluents sont aptes à façonner une pirogue. Cependant, certains villages ont le monopole de cette industrie.
Quand il ne s’agit que de creuser une embarcation destinée seulement à la traversée du fleuve d’une rive à l’autre, à la pêche ou au service de l’agriculture, chacun s’en acquitte à peu près. Mais, pour les grandes pirogues destinées aux régates, aux voyages et aux transports commerciaux, il faut avoir recours à des spécialistes. Seuls, ils savent donner à leurs œuvres la pureté de lignes et l’élégance jointes à la solidité qui font la juste renommée des Laotiens.
Certaines d’entre elles ayant plus de 20 mètres de long,
et pouvant contenir de quarante à cinquante pagayeurs, on imagine les efforts nécessaires pour amener au chantier les arbres dans le cœur desquels elles doivent être taillées.
Après avoir été cherché en forêt, l’arbre destiné à la fabrication d’une pirogue est abattu, transporté au cours d’eau le plus proche où on le fait flotter jusqu’au chantier. Là, dépouillé de son écorce et de son aubier, le cœur du bois est mis à nu ; on choisit, suivant sa nature et sa forme, quelle face sera affectée à la partie inférieure de la pirogue.
Les charpentiers armés de hachettes se mettent à dégrossir la pièce en veillant à ne pas détériorer le bois au milieu de sa longueur, où doit être le maître-beau de l’embarcation. Ils taillent l’avant et l’arrière en leur donnant les formes élégantes et relevées qu’ils auront définitivement. La pièce est ensuite retournée ; les extrémités amincies sont taillées avec une légère coui’bure, plus accentuée à l’arrière, et présentant chacune, en plan, la figure d’une queue de poisson tronquée.
Les extrémités sont reliées par des lignes courbes à la partie la plus renflée qui forme le milieu ; une forte entaille (1) de la largeur de la main est pratiquée verticalement à la partie supérieure du bloc encore brut et suivant la médiane entre les naissances des deux extrémités, c’est-à-dire entre les points où elles se raccordent au corps de la pirogue. Cette mortaise est creusée assez profondément pour laisser au fond l’épaisseur voulue au milieu de la longueur. Elle diminue ensuite progressivement pour mourir aux points de raccordement des extrémités et du corps. Alors, afin d’arriver à ouvrir progres-
(1) Cette entaille est identique à celle qui existe dans les navettes de tisserands.
sivement les deux lèvres de l’entaille, on s’aide de leviers, tandis qu’on y introduit aussi le feu et qu’on mouille le dessous de la pièce. A mesure que l’ouverture s’agrandit, des entretoises et des coins de bois sont placés entre les bords de l’auge qui se forme peu à peu, telle la cosse d’un pois vert que l’on ouvrirait par le milieu. Entre chaque application du feu et à mesure que la cavité s’agrandit, on la creuse aussi à la hache de façon à diminuer l’épaisseur des parois et à leur donner plus d’élasticité.
Quand la pirogue a la largeur requise, ou seulement celle à laquelle peut se prêter le bois employé sans danger de se fendiller ou d’éclater, de fortes entretoises rectangulaires sont placées à différentes distances et encastrées dans les bordages à quelques centimètres audessous du plat-bord. En cet état, la pirogue est virtuellement terminée ; elle a sa forme définitive, celle de la moitié d’un poisson allongé qui aurait été refendu dans le sens de sa longueur.
Il ne reste plus qu’à achever le travail en donnant au fond et aux bordages l’épaisseur qu’ils doivent avoir, en polissant le bois, en adoucissant les courbes, etc.
Enfin vient le moment du lancement. On doit dire, à l’honneur du coup d’œil et de l’habileté des constructeurs, qu’il réussit toujours, et qu’une fois mise à l’eau, la pirogue se comporte bien dans son élément, avec un balancement léger et gracieux.
Le prix des pirogues varie suivant leurs dimensions et suivant les régions. On ne peut donc le fixer d’une façon absolue. Une embarcation neuve vaut en effet de 50 à 300 francs. Au Cambodge, celles provenant du Laos atteignent le double de ce qu’elles ont coûté dans leur pays d’origine. On conçoit donc qu’il s’en fasse du Bas- Laos une exportation assez considérable.
XIV. Charronnage. — La construction des chars, charrettes, bâts de bœufs et palanquins d’éléphants n’existe à l’état d’industrie spéciale que sur la rive droite et au Siam. Dans le Laos français, les charrettes étant peu usitées à cause de la nature du terrain, il n’existe pas de charron. Les bâts de bœufs et les palanquins d’éléphants sont fabriqués un peu par tout le monde, et en particulier par les bouviers et les cornacs.
XV. Chaux. — On fabrique au Laos de la chaux qui est surtout destinée à entrer dans la composition du masticatoire au bétel.
Les fours sont creusés dans l’argile des berges d’un cours d’eau, à proximité du massif calcaire d’où l’on tire la pierre à chaux.
XVI. Alcool. — La distillation des grains, riz, maïs et chènevis, n’est pas une industrie à proprement parler ; chaque village, et même chaque famille fait à l’occasion de l’alcool.
Les procédés de distillation sont bons, mais les appareils employés sont défectueux et ne permettent pas d’obtenir de l’alcool rectifié d’un degré élevé. En reprenant l’eaude-vie indigène à 25° ou 28®, et en lui faisant subir une seconde distillation dans un appareil européen, on peut obtenir un alcool d’assez bon goût titrant de 68 à 72®.
XVII. Fabrication de la poudre. — Les habitants du Laos préparent eux-mêmes la poudre qu’ils emploient pour la chasse ou pour les feux d’artifice. Ils savent doser et triturer les matières premières, charbon, salpêtre (1) et
(1) Le salpêtre recueilli dans les grottes qui renferment des massifs calcaires est constitué par des amas de fiente d’oiseaux, de chauves-souris surtout. — Chauve-souris se dit : kiéa, et salpêtre : khi-kiéa (mot à mot : fiente de chauve-souris).
soufre, pour obtenir de la poudre explosive ou fusante.
Les bonzes sont, par excellence, les artificiers qui font les pièces nombreuses et variées, sans lesquelles il n’y a point de véritable fête. Bombes, pétards, chandelles romaines, serpenteaux, soleils, etc., en un mot presque tous les éléments ordinaires des feux d’artifice sont préparés, au Laos, à l’aide de moyens rudimentaires et de produits du pays.
Les fusées (en laotien : Bang-faï) méritent une mention spéciale. Elles sont constituées par un corps, contenant la poudre fusante, auquel est attachée une mèche longue de plusieurs mètres, en coton filé et même quelquefois en papier. On enduit cette mèche de pulvérin mélangé à de la gomme et on fixe le tout à une baguette directrice. Si c’est une fusée éolienne, sa partie antérieure est munie d’une sorte de flûte de Pan en tubes de bambou, qui rend un son harmonieux lorsqu’elle décrit sa trajectoire dans l’air.
Les dimensions des fusées sont très variables : le poids de la poudre n’est que de quelques décagrammes pour certaines d’entre elles, et la longueur de la baguette directrice, de deux à trois mètres. D’autres, les plus grandes, portent un « Mune » de poudre (12 kilogs environ), quelquefois plus, et la baguette directrice est une tige de bambou entière, de 15 mètres de long et de 12 à 15 centimètres de diamètre à la base.
Les fusées sont généralement décorées à l’aide de papier doré ou coloré. Grâce à l’application de motifs en pâte de riz, quelques-unes représentent assez bien un dragon, à la gueule menaçante, aux yeux terribles ; son corps enveloppe la baguette, et sa tête, l’appareil éolien ainsi que le cylindre à poudre. Les affûts qui servent au lancement des fusées sont naturellement proportionnés à
la taille de celles-ci. Pour les grandes, ils sont constitués par une sorte de large échelle triangulaire, dont le sommet s’appuie à la cime des arbres.
XVIII. Montgolfières. — Dans le Laos septentrional, les indigènes confectionnent des montgolfières en papier du pays ou d’importation chinoise. Elles ont une forme cylindro-sphérique et supportent, à l’aide d’un filet de coton, une petite nacelle en rotin canné. On y place un godet rempli de graisse de porc et garni de deux ou trois mèches de coton qu’on allume afin d’entretenir et de renouveler, pendant un certain temps, l’air chaud que les montgolfières contiennent.
Gomme elles sont généralement lancées le soir, lors de la grande fête du douzième mois (octobre-novembre), l’absence de vent permet de les suivre dans leur course aérienne tant que brille la lumière des mèches.