CHAPITRE X
Commerce.
1. Éléments de commei’ce et produits d’échange. — II. Établissements commerciaux. Procédés de commerce. — III. Difficultés pour le Laos de trafiquer par les ports français de l’Indochine. — IV. Moyens de transport. — V. Prix de transport.
I. Eléments de commerce et produits d’écha.nge. — L’industrie étant peu importante au Laos, les produits locaux qui forment les éléments du commerce intérieur et extérieur proviennent surtout de l’agriculture, de l’élevage, de la cueillette, de la pêche et de la chasse. Cependant on peut mentionner certaines productions de l’industrie familiale qui concourent au trafic local et un peu à celui qui est fait avec les pays limitrophes.
Ce sont, d’abord, des tissus de soie pure, unis ou lamés d’or, ou bien mélangés de coton, des tissus entièrement en coton, puis des articles de bijouterie et d’orfèvrerie, enfin des métaux et minerais provenant de l’industrie minière, encore rudimentaire, et des objets de poterie, de taillanderie, de vannerie, etc.
Les importations sont faites, dans la partie septentrionale du pays par les Hos, les Birmans et les Ngiéous,
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sous forme de marchandises provenant du Yunnan, du Thibet, de la Chine, des Indes, de l’Europe même; ce sont : des fourrures, des marmites de fer et de cuivre, de l’étain, des vêtements de coton et de soie, de la mercerie, du thé, des articles pour fumeurs d’opium, des chevaux, des tissus de soie, de coton, des lainages légers, des boîtes laquées, des sabres, des coupe-coupe, des fusils, etc.
Dans la partie moyenne et dans le sud, des Chinois Cambodgiens, Siamois, Annamites et Européens importent du sel, des tissus, des fils, des chapeaux, des tricots, des couvertures, des parapluies, du pétrole, des allumettes (1), des objets de culte, des matières tinctoriales, des barres de fer, des bols en porcelaine, de la parfumerie, de l’horlogerie, de la verrerie, de la papeterie, de la quincaillerie, de la cuivrerie, de la clouterie, de la serrurerie, de la pharmacie, quelques denrées chinoises, etc.
Le Laos ne possédant aucun accès direct sur la mer n’a pas de débouchés maritimes. Il cède ses produits d’exportation à des intermédiaires établis au Siam, au Yunnan, en Annam, au Cambodge ou en Cochinchine. Ce sont eux qui réexportent les produits laotiens sur divers marchés d’outre-mer ou les revendent sur place pour la consommation locale.
IL Etablissements commerciaux. Procédés de commerce. — Le commerce est pratiqué au Laos un peu partout le monde, dans des proportions très variables, et suivant les ressources de chacun. Cependant il existe de véritables marchands ou trafiquants qui sont les intermédiaires entre les producteurs indigènes et les exportateurs des pays limitrophes. Les plus nombreux, les plus actiis
(1) De fabrication japonaise, importées par Bangkok et Moulmein, et de fabrication Annam-Tonkin, introduites par Saigon et Vinh.
aussi, sont d’abord les Chinois, puis les Hos et les Birmans ; ils agissent parfois pour leur propre compte, ou bien pour celui d’un petit syndicat local, d autres fois encore comme représentants de maisons chinoises ou européennes établies dans les ports.
Les Laotiens opèrent plutôt isolément ou par groupes familiaux, commandités par des nobles, des fonctionnaires de grade élevé, ou des gens enrichis qui font ainsi fructifier les capitaux que le commerce leur a jadis procurés.
Les Européens commencent à venir au Laos pour faire du négoce; ils s’établissent généralement sur les bords du Mékong.
Des maisons importantes du Cambodge et de la Cochinchine soutiennent de leur argent diverses entreprises ; elles assurent l’écoulement des produits naturels qu’elles concentrent, et fournissent à leurs agents des marchandises d’échange. Ces agents ont des rabatteurs qui parcourent l’intérieur du pays avec un assortiment d’articles d’importation qu’ils vendent ou échangent contre des produits locaux. A de certaines époques, généralement après la baisse des eaux, des marchés temporaires se forment sur des points déterminés, le plus souvent à la jonction du Mékong et de ses principaux affluents. Les intermédiaires y installent leurs marchandises; les producteurs y viennent de l’intérieur faire des échanges, des achats ou des ventes, et acquérir les objets dont ils ont besoin et que le pays ou l’industrie locale ne peut leur fournir. Souvent aussi les producteurs n’ont pas à se déplacer, les acheteurs venant les trouver dans leurs villages.
En dehors de ces petits marchés, il en existe de plus importants, tels que ceux de Luang-Prabang, de Paklay, de Vien Tiane, deNong-Khay, d’Oubône et de Bassac, etc. , où les rabatteurs et les petits commerçants apportent le
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produit de leur campagne. Dans ces endroits s’accumulent les marchandises ; c’est de là qu’elles partent pour les grands marchés des pays voisins et pour les ports. Les commerçants de détail y font aussi de nouvelles provisions de produits d’importation, qui seront vendus dans le courant de l’année pour la consommation journalière dans les muongs et les villages.
L’organisation actuelle du commerce au Laos est nuisible aux intérêts des producteurs, en ce sens que les marchés temporaires où s’opèrent les échanges sont très disséminés, sans lien entre eux, et souvent fort éloignés des villes importantes. Il en résulte que certains trafiquants importateurs se tiennent à l’affût, au croisement des voies de pénétration ou vont jusque dans l’intérieur, abusant les indigènes qui ignorent la valeur dans les grands centres des articles d’échange, aussi bien que celle des produits du pays. Ils en profitent pour majorer fortement le prix des marchandises d’importation, en même temps qu’ils déprécient les produits locaux auprès des indigènes. Ceux-ci sont donc à la merci de ces petits colporteurs qui s’entendent pour les piller.
Il J’’ aurait, en conséquence, des mesures à prendre pour remédier à cet état de choses, c’est-à-dire pour défendre la situation économique des producteurs du Laos, nos nationaux, contre la rapacité des commerçants, presque tous des Chinois, qui sont maîtres des marchés, qui écument le pays et n’y laissent rien ou presque rien des profits qu’ils en tirent.
L’administration ne pourrait-elle pas, par exemple, créer, sous sa surveillance, des foires périodiques qui se tiendraient en certains points convenablement choisis? Par ses soins, des mercuriales seraient affichées et mises à la portée de tous; on y trouverait, au cours du jour, le
prix des articles d’importation et d’exportation sur les marchés de concentration les plus voisins, et même sur ceux de la côte. On renseignerait ainsi d’une façon exacte les producteurs, et ceux-ci seraient à même de se rendre compte si leur intérêt est d’opérer sur place ou d’aller faire leurs transactions plus loin.
Il resterait encore à encourager fortement l’initiative privée en vue de l’établissement d’entrepôts, outillés pour recueillir les produits naturels du pays, en gros et en détail. Ces comptoirs-factoreries pourraient faire concurrence aux colporteurs actuels, en offrant des prix plus élevés et en fournissant également à de meilleures conditions les articles d’importation. Le Syndicat français du Laos s’était engagé dans cette voie en créant, dès 1890- 1891, ses comptoirs de Luang-Prabang, de Nong-Khayet de Xieng-Hong et plus tard, en 1892, ceux de Bassac et d’Outbène, semant ainsi sur une étendue de près de 200 kilomètres des factoreries espacées le long du grand fleuve. L’idée maîtresse des promoteurs et des actionnaires de ce Syndicat était que ses agents fussent surtout des précurseurs et des pionniers d’une idée féconde, comme ces comptoirs devaient être les jalons d’établissements futurs et durables à créer en dehors de leur initiative. Or, l’œuvre une fois accomplie, les pionniers se sont dispersés et les jalons si heureusement posés n’ont pas été utilisés.
Cependant des tentatives isolées ont été faites en ces derniers temps par plusieurs de nos compatriotes ; elles n’ont pas toujours été, il faut le dire, fructueuses. Sans aptitudes commerciales précises, ne possédant ni les capitaux ni le crédit nécessaires, ne pouvant, par suite, s’approvisionner de première main, gênés par le régime douanier en vigueur en Indochine, ils n’ont pas réussi dans toutes leurs opérations, malgré leurs efforts réels et leur
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iacontestable bonne volonté. Il ne faut pas perdre de vue non plus que le commerce du Laos ne doit pas chercher son bénéfice principal dans la vente des produits d’importation, mais bien dans une exportation s’appliquant à quelques produits naturels choisis, tels que laque carminée, benjoin, cardamome et caoutchouc.
III. Difficultés pour le Laos de trafiquer par LES PORTS français d’Indoghine. — Depuis dix-huit ans, le Laos est devenu possession française, mais les conditions intérieures du commerce et des échanges n’y ont pas varié. Une seule modification a été le résultat de notre occupation, la création d’une ligne de transports à vapeur, sur le Mékong. Ce service, bien qu’il ne réalise pas encore la perfection, n’en constitue pas moins la voie la plus économique de Luang-Prabang ou de Nong-Khay au Cambodge et à la mer. Malheureusement la barrière douanière est là pour arrêter les produits que notre industrie ne fabrique pas encore, mais que notre commerce pourrait importer au Laos, en concurrence avec ceux qui y sont introduits par le Siam, la Birmanie et le Yunnan.
Au point de vue de l’exportation, le caoutchouc, les cornes et les peaux sont les seuls articles qui donnent lieu à quelques transactions.
Malheureusement, les droits de sortie, comme les taxes locales, sont exorbitants, et le port de Saigon se ferme par la douane, a Ventrée comme a la sortie.
La vallée du Mékong, ouverte en droit, est en réalité fermée par une barrière douanière. C’est là une grave faute dont on ne peut prévoir les conséquences. D’autre part on pousse à une fraude que cette mesure a pour but d éviter, d autant plus que le voisinage et la facilité de ■communication avec les marchés voisins bien achalandés
du Siam exerce en l’état actuel un appel irrésistible des courants commerciaux.
En résumé, voici les causes qui entravent la marche et le développement du commerce au Laos :
1° Impossibilité de s’approvisionner sur les marchés de l’Indochine française de produits d’échange français nécessaires au Laos, puisque notre industrie ne les produit pas. Il faut donc recourir aux articles étrangers, or certains d’entre eux ne s’y trouvent pas, et ceux qui s’y trouvent sont frappés de droits de douane tels, qu ils ne peuvent lutter avec les objets similaires importés à Vien- Tiane par la voie de Bangkok, où ils ne paient qu’un droit minime de 3 pour 100 ad valorem ;
2° Impossibilité de vendre les tissus de provenance française, à cause de leur prix élevé, et ceux d’importation étrangère à cause des droits de douane qui les frappent;
3“ Durée excessive du parcours pour atteindre un port, d’où impossibilité d’effectuer les opérations à terme pour les produits naturels, à cours variable, comme la cardamome.
De même l’exportation et l’orientation du commerce du Laos n’est pas vers les ports de l’Indochine française. Le mouvement de sortie des animaux et des produits a une tendance très marquée à se diriger sur Oubône et le Siam.
Une des principales raisons pour lesquelles le commerce d’exportation et d’importation se fait surtout par le Siam est que les marchés de Saïgon et de Pnom-Penh n’ont pas toujours les denrées courantes nécessaires aux indigènes (tissus, pétrole, savonnerie, etc); c’est Bangkok qui les fournit au Laos. Les caravanes ne repartent pas à vide, mais exportent par une voie longue et périlleuse les objets
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suivants : benjoin, gomme laque, caoutchouc. D’ailleurs ces articles ne sont recherchés ni Pnom-Penh ni Cholon tandis qu’ils sont très demandés à Bangkok, Singapore. Le marché de Pnom-Penh (ceci pour le Bas-Laos) ne demande que de la cardamome, du tabac, du rotin, des bœufs et des buffles.
Dans le Haut-Laos, le commerce se dirige sur la rive droite à cause du voisinage de la Ménam, par laquelle toutes les marchandises descendent aisément sur Bangkok.
Le service des Messageries fluviales est, comme nous le disions plus haut, le moyen le plus rapide et le moins cher pour transporter les marchandises de Luang-Prabang à Saigon. Pourquoi donc cet outillage, supérieur dans son imperfection même, est-il dédaigné par les exportateurs en général et employé surtout par les impor- ; tateurs pour les produits destinés aux Européens du Laos?
1 La réponse est aisée : les exportateurs n’hésiteraient pas à employer la voie du Mékong et à porter leurs produits à I Pnom-Penh ou à Saïgon-Cholon, s ils pouvaient, comme ( ils le font à Moulmein, à Xieng-Maï, à Nong-Khay, à I Bassac, à Oubône, à Korat et à Bangkok, s’y approvi- I sionner des marchandises d’importation de pi’ovenances diverses qui forment la contre-partie des exportations. Mais, outre qu'ils ne trouveraient point sur les places françaises certaines marchandises spéciales qui leur sont indispensa’nles, il leur serait impossible d’y acquérir les ! autres qu’avec une majoration de 50 pour 100, 60 pour 100 et même plus, sur les prix ordinaires des marchés du ' Siam et de la Birmanie que nous venons de citer.
L’expérience, d’ailleurs, a été faite; qu’il nous soit permis d’en rendre compte ici.
Les maisons de Saigon (1), de Pnom-Penh ou de Hué, qui ne jouissent pas de la détaxe de 80 pour 100, ne peuvent lutter contre l’importation par le Siam.
D’un autre côté, il n’est pas encore de maison au Laos pouvant importer directement tous les articles qui lui sont nécessaires et pouvant par conséquent réclamer les bénéfices de cette détaxe.
Il s’ensuit que les marchands ou les petits intermédiaires par qui passe tout le commerce d’exportation du Laos, ne trouvant : ni à Pnom-Penh, ni à Saigon, ni à Vinh, ni à Hué, ni à Tourane , la plupart des marchandises courantes qui leur sont nécessaires, mais, en outre, celles qu’ils y trouvent étant vendues à des prix très élevés à cause des droits de douane, ils ont tout avantage à se rendre à Bangkok, Khorat, Oubône, Nong-Khay ou à Outai’adit pour faire leurs approvisionnements dans de bonnes conditions, * et à les transporter par la voie de terre, longue, coûteuse et péril- ' leuse, alors que celle du Mékong est rapide, sûre et peu coûteuse. i
Voici un exemple des difficultés de communications avec ‘ les ports français d’Indochine qui, bien qu’ancien, reste | toujours exact.
Des marchands de Vien-Tiane, au nombre de trente-" cinq, associés pour faire du commerce, confièrent à l’un d’eux nommé Pho-Mouk, en janvier 1897, un convoi de produits naturels comprenant dix-huit grands radeaux de ! bambous. La valeur de ce chargement au prix du pays était d’environ 38.000 francs, représentant au moins deux fois cette somme à la côte.
Le convoi arriva à Saigon où les marchandises furent vendues avec un bénéfice considérable. Mais, après un; mois passé à Saigon, son chef dut remonter à Vien-Tiane " en important seulement les marchandises suivantes (destinées surtout aux Européens) :
100 caissettes de savon, 50 caisses de pétrole, 20 barils de pointes, 2 caisses de papier, 1 caisse de faïence, 50 barils d’acier, i 12 caisses d’absinthe, 10 caisses d’amer-picon, 12 caisses de sirops
(1) Rapport de M. le Commandant supérieur du Bas-Laos (1897).
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divers, 12 caisses de cognac, 10 caisses de vernaouth, 8 caisses d’allumettes, 3 caisses de verrerie et 2 coffres-forts.
Pour les autres articles d’importation, nos Laotiens ne purent se les procurer ni à Saigon, ni à Pnom-Penh, parce qu’ils n’y existaient point, ou que leurs prix y étaient excessifs. Ils furent donc obligés de se rendre à Bangkok pour compléter leur fret de retour et de payer des droits de douane au Siam à la sortie (3 pour 100 ad valorem), des droits de Likin intérieurs, en un mot, des frais de transport plus élevés que sur le Mékong.
Il n’est cependant pas vrai de dire que les droits de sortie soient exorbitants. S’ils n’existaient pas, il faudrait faire application de l’impôt foncier qu’ils remplacent. Or cette taxe atteindrait les gens de basse condition, peu fortunés, tandis que les droits de sortie n’atteignent que les commerçants qui réalisent généralement d’assez gros bénéfices.
Les renseignements officiels que l’on possède sur le commerce du Laos sont fort incomplets, aucune statistique spéciale n’étant publiée. On est pourtant porté à croire que les progrès n’ont été que fort peu sensibles depuis quinze ans.
On ne peut donner avec certitude aucun chiffre du commerce général de tout le Laos. Cependant, si l’on se base sur des moyennes prises en diverses provinces, il est à présumer que ce commerce représente un peu plus de ' deux millions de francs.