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I. Population. — II. Races. — III. Langues

I. Population, — La population du Laos est très clairsemée. Pour une superficie de 300.000 kilomètres carrés, on ne compte que 700.000 habitants environ (1), soit une moyenne générale de 226 habitants par 100 kilomètres carrés.

Au début de notre occupation, et avant que le recensement complet du pays eût été fait, on y supposait un nombre beaucoup plus considérable d’habitants; certains voyageurs parlaient même d’une population dépassant deux millions d’individus. Un dictionnaire sérieux donne au Laos de un à deux millions d’habitants, et la notice sur Tlndochine, publiée à l’occasion de l’Exposition de 1900, fait varier ce chiffre entre 600.000 et 800.000.

La faible densité de la population tient à deux causes : la nature du terrain et les événements politiques.

Certaines parties du Laos se prêtent mal à la culture des céréales, du riz en particulier, à cause des massifs

(1) Chiffre officiel, extrait de la notice du ministère des Colonies.

montagiiBux, d6S forsts épaisses ou des espaces dénudés et sablonneux peu favorables à l’installation d’un groupement humain de quelque importance.

On évalue à 80.000 kilomètres carrés environ la superficie des terrains cultivables, c’est-à-dire à un peu plus du quart de la surface totale. Ces 80.000 kilomètres carrés ne sont pas, d’ailleurs, également répartis. La région méridionale présente un certain nombre de vastes plaines basses, formées par les alluvions anciennes du Mékong, bien arrosées ou faciles à irriguer, et qui se prêtent à l’exploitation agricole. Par contre, la région septentrionale est presque entièrement formée de massifs montagneux à régime compact, ne laissant entre eux que des vallées ou vallons relativement étroits, et quelques plateaux de faible étendue, qui sont les seuls endroits propres à la culture et, par conséquent, aptes à recevoir des groupements humains.

Cette diversité de nature est la première cause de la faible densité de la population. Elle n’est pas la seule.

Depuis près d’un siècle, en effet, les Hôs et les Siamois ont, tour à tour, saccagé le pays, dans sa partie septentrionale surtout. Leurs procédés étaient différents, mais aboutissaient à un résultat identique. Les premiers massacraient les habitants, après avoir brûlé les villages, et obligeaient ceux qui avaient échappé à la famine ou au supplice à s’établir dans une autre région. Les Siamois procédaient d’une manière plus méthodique ; ils dépeuplaient le pays en faisant passer sur la rive droite du Mékong les habitants, les bestiaux, les éléphants, pour les emmener souvent jusque dans la vallée de la Ménam.

Heureusement l’occupation française a assuré les populations contre le retour des anciennes invasions; de même l’équité de notre administration permet aux indigènes

de compter sur la tranquillité intérieure et sur le produit de leur travail.

De grands efforts ont été faits également, par nos consuls au Siam et par nos administrateurs au Laos, dans le but de repeupler le pays. Des résultats appréciables ont déjà été obtenus dans ce sens; c’est ainsi qu’en vertu de la convention annexée au traité franco-siamois du 3 octobre 1893, 2.000 familles comprenant au minimum

8.000 individus des deux sexes et un nombre considérable de bestiaux, qui avaient été transportés jadis au Siam, ont pu revenir s’installer sur la rive gauche du Mékong, leur pays d’origine.

Rien ne s opposerait d ailleurs à ce que l’on fit appel pour repeupler le Laos aux autres parties de l’Indochine. Les deltas, par exemple, regorgent d’habitants, et cette population travailleuse est si dense que la partie de terrain cultivable est par trop restreinte pour chaque individu.

Il serait facile, en offrant quelques avantages, surtout au début, de favoriser au Laos l’immigration de populations. Elles y trouveraient sans doute, à force de travail, une existence relativement aisée, au lieu d’être réduites, comme aujourd’nui dans certaines régions, à lutter péniblement pour la vie.

Ce sont les bras qui manquent actuellement pour mettre en valeur les terres encore en friche. En effet, 50.000 kilomètres carrés restent à cultiver sur les 80.000 utilisables, ces 50.000 kilomètres carrés (1) pourraient faire vivre de 500.000 à 600.000 habitants nouveaux, à i’aison de 10 ou 12 habitants par kilomètre carré.

(1) 15.000 kilomètres carrés environ dans le Laos septentrional, et

IL Races. — La population du Laos peut être divisée en quatre grandes catégories bien distinctes. Ce sont :

1° Les Thaïs, c’est-à-dire tous les gens qui parlent, écrivent ou comprennent la langue thaïe avec de légères différences, soit dans la prononciation, soit dans la construction des mots, dans l’orthographe et dans l’écriture.

Cette race se subdivise en plusieurs types ou variétés qui sont :

Les Laotiens (ou Lao ouPhou-Lao) (1).

Les Phou-Thaïs.

Les Thaïs-Khao.

Les Thaïs-Dam.

Les Thaïs-Dèng.

Les Thaïs-Neua.

Les Phou-Eunes.

Les Youns.

Les Lus.

2° Les Khas (2) ou descendants des autochtones préhistoriques. Ils se sont mêlés à de nouveaux arrivants pour former une grande variété de tribus secondaires qui, malgré leur origine commune, diffèrent entre elles par le type, la langue, le dialecte ou l’idiome, les mœurs, les

coutumes, l’habillement, etc.

Les Khas n’ont pas d’écriture. Il faut en excepter les

(1) C’est nous qui, par dérivation, avons créé le mot Laotien pour désigner les habitants du Laos en général ; mais en réalité, il existe une variété, la plus nombreuse d’ailleurs, de la famille thaïe, portant le nom de Lao ou Pbou-Lao. L’ensemble du pays compris dans le bassin du Mékong, au-dessus du Cambodge, et le bassin de la Haute-Ménam se nomme Muong-Lao, Xieng-Lao, ou pays habité par des Pbou-Lao.

(2) Au Laos, le mot Kha signifie esclave, individu de condition inférieure et méprisable ou bien vivant à l’état sauvage. Cette appellation, appliquée par les derniers envahisseurs du Laos aux races qui les y ont précédés, a le même sens que Moï en annamite, Stieng ou Peunong en cambodgien, et Orang Oulou en malais.

Khouènes et les Khmous, en partie convertis au bouddhisme qui leur a apporté un peu de civilisation, alors que leurs congénères en sont restés à un fétichisme grossier où domine la croyance aux esprits (Phis).

Quelques-unes de ces peuplades ne sont pas soumises à notre domination et ne paient aucun impôt.

Les principales tribus de Khas qui existent au Laos sont les suivantes :

1“. — Dans le Laos septentrional. ■

(Les noms ci-dessous doivent être précédés du mot Khas.)

a) Khas proprement dits.

Khouènes-Khao

Koussoungs

Bos

Kouangs

Khouènes-Dam

Bits

Sapouans

Saks

Lemets

Phèng-Mis

Kasèngs

Mouçeus

Leups

Sos

Tiols

Khmous

Lawas

Sièngs-Di

Alous

Khos

Giois

Ouxas

Khouis

Hock-Roï

Panas

b) Métis de Khas et de Laotiens, Thaïs, Lus et Youns ou en voie de transformation.

Oks Sos Phongs Phou-Thûongs

Youngs Soués Laos-Niès Phou-Oks

Phou-Phays Sèks Phou-Thôngs

c. — Métis de Khas et de Hôs, Méos et Yaos.

Khas-Hôs Lotos

Ounis Sidas

Hô-Kias

2“) Dans le Laos méridional.

a) Khas proprement dits.

Djaraïs Mane Katongs Cédangs

Nia-Heuns Halang-Doang Katangs Radès

Alaks Salèngs Niés Habans

Tiom Poueûns Peunongs Phou-Khaos Goclars

Lovés

Tha-Hoïs

Khon-Tou

Bahnars

Braos

Vêhs

Banams

Rognaos

Souks

Sos

Bos

Sèks

Sèngs

Hin

b) Khas

laosisés ou envoie de transformation.

Bolovens

Pou-Bathièngs

Lovès-Lao

Phou-Oks

Ongs

Toueis

Souk-Khok

Phou-Phays

Pou-Thongs

Laos-Niôs

Souk-Niâ

Phou-Thuongs

c) Les Mongols immigrés du Yunnnn.

Peuplades d'origine mongole venues des pays voisins.

Hôs Méos-Dam Yaos-Lantènes (noirs)

Méos-Khaô Méos Dèng Yaos-Khao (à corne)

Yaos-Ao-Tchaine (àsapèques)

Annamites

Cambodgiens

Siamois

Chinois

d) Les Asiatiques étrangers.

Birmans Kûnes

Yunnanais Tsongs-Sous

Ngieous ou Slalais

Nuons

On constate bien, il est vrai, la présence au Laos de toutes les races et variétés énumérées ci-dessus ; mais il est impossible de préciser quelles furent leurs origines, de connaître parfaitement leur histoire, leurs migrations et le détail de leur installation dans le pays.

Cependant, on possède pour certaines régions habitées par plusieurs races, des Phong Savadan ou annales locales, des légendes inscrites sur des feuilles de palmier, parfois même des récits transmis oralement. Les manuscrits sont en général peu exacts, pleins d’interpolations, d’ornements dus, inévitablement, aux copistes. Ce sont là les seuls documents écrits.

L’architecture pourrait aussi renseigner d’une façon utile sur toutes ces questions ; mais les monuments sont trop récents et ne présentent aucune inscription concer-

nant les faits qui ont motivé leur édification, et l’histoire de leur époque. Aucun de ces témoignages, qu’ils apparaissent sous forme de manuscrits, de temples, ou de pagodes, ne présente les garanties d’authenticité et l’ensemble de détails précis nécessaii’es pour sortir du domaine des hypothèses, quand on veut essayer de fixer d’une façon exacte l’évolution des races dans le bassin du Grand-Fleuve.

Diverses théories, appuyées sur des documents plus ou moins discutables, ont été émises par des explorateurs ou des voyageurs. Nous soumettrons ici à l’appréciation du lecteur celles qui nous paraissant résumer le mieux cette situation un peu obscure. ^

Voici d’abord l’opinion de M. le colonel Tournier, ancien résident supérieur du Laos (1) :

Les légendes laotiennes prétendent que toutes les races qui habitent actuellement rindochine seraient sorties d’une même citrouille à Dien-Bien-Phu (style annamite) ou Muong-Thèng (style laotien), vaste plateau situé dans la partie N.-E. de la vallée du Nam-Hou. Les fils de cette citrouille se seraient répandus à l’est vers la mer de Chine, au sud le long du Mékong et de la Mé-Nam, et à l’ouest vers la Birmanie. Cette citrouille rappelle involontairement l’arche de Noé.

D’autre part, si on consulte la liste chronologique des rois de Luang-Prabang, on remarque qu’après six rois d’origine étrangère dont le premier venu de l’Inde, et le deuxième venu du Cambodge, il y eut quatre rois de race Kha, après lesquels les Laotiens venus de Dien-Bien prirent le pouvoir pour ne plus le quitter.

A défaut de documents locaux présentant les garanties suffisantes d’authenticité, on ne peut formuler que des hypothèses sur l’évolution des races dans la vallée du Mékong, en utilisant l’histoire, mieux connue, des Indes et de l’Empire d’Annam.

Dans l’hypothèse présente, on admettra comme population autochtone aux temps préhistoriques une race fortement teintée, dont il ne reste d’ailleurs plus de traces, mais dont la seule présence peut expliquer ici comme aux Indes, ou en Annam, la coloration

(1) Le Laos français. [Renue indo -chinoise, n“82 et suivants, 1900.)

assez accentuée des populations actuelles, naalgré les infusions répétées de sang jaune ou blanc.

Par sa situation, la vallée du Mékong était appelée à être l’une des grandes voies d’écouleraent des races venant du Thibet, et 1 une des voies de pénétration des races rouges venant du sud en remontant les fleuves.

Par leur situation encore, les bassins du Mékong et de la Mé-Nam, séparés l’un de l’autre par des chaînes de partage d’une faible hauteur, étaient tout désignés pour être les refuges des races repoussées de l’est ou de l'ouest par des envahisseurs victorieux- Nous savons que les premiers envahisseurs de l'Inde ont été des Thibétains. Il est probable qu’une invasion semblable a dû se produire dans le bassin du Mékong entraînant un premier mélange des pseudo-nègres que nous avons supposés autochtones avec ces envahisseurs.

Ultérieurement, les Touraniens qui avaient par l’ouest pénétré aux Indes il) et qui ont, dans ce pays, laissé une si forte empreinte de leur type, ont dû, lorsqu’ils ont été refoulés par les Aryens, se rejeter en nombre assez considérable vers l’est et venir fonder au Laos une dynastie éphémère.

Cependant les Malais, qui avaient occupé les côtes indochinoises, remontant le Mékong, vinrent à leur tour se mêler aux races déjà existantes dans le pays. Ils ne semblent pas cependant avoir dépassé Savaunakhet, car le monument tiam le plus septentrional connu est celui de Hueun-Hin (la maison de pierres), qui se trouve un peu au nord de l’embouchure de la Sé-Bang-Hien.

Il est possible que le mélange des autochtones, des Thibétains; des Touraniens et des Malais ait produit la race des Khas avec ses nombreuses variétés légèrement différentes suivant le sang dominant.

Lorsque les Annamites, d’origine chinoise, réussirent, non sans peine, à détruire l'Empire des Tiams, ils rejetèrent les vaincus dans le bassin du Mékong où se forma le royaume ayant Bassac pour capitale et connu sous le nom de Tiampa-Sak par les Laotiens. C’est alors que les Thaïs, refoulant vers les montagnes les Khas et les Tiams qu’ils ne pouvaient absorber ou qui leur résistaient, s’emparèrent de toutes les plaines et de toutes les vallées. De ce dernier mélange ajouté à tant d’autres, il est sorti un nombre assez considérable de variétés d’origine commune, qui ont eu un développement et une vie parallèles, mais non confondues avec les variétés voisines. Le nom générique de Thaïs que l’on donne à cette collec-

(1) Et également au Yunnan et en Malaisie où ils ont introduit l’islamisme. {Note de l'auteur.)

tion d’hommes implique un certain nombre de types sinon différents, du moins dissemblables à certains points de vue. Enfin il y a eu deux infusions assez faibles de sang Aryen. La première s’est produite au v® siècle de notre ère, du sud vers le nord, partant du Cambodge pour remonter jusqu'à Luang-Prabang; la seconde au vu® siècle de notre ère, lorsque les livres sacrés furent apportés de 1 Inde par la Birmanie et le nord de la vallée du Mékong. Il est assez curieux de constater que c’est aux mêmes époques que les pèlerins chinois Fa-Hiang et Huyen-Tchang, revenant des Indes où ils étaient allés étudier la religion bouddhique, ont écrit leurs ouvrages bien connus en Chine. L’influence de ces Aryens, porteurs des livres sacrés des doctrines bouddhiques et aussi de beaucoup de superstitions brahmaniques, s’est surtout fait sentir au point de vue physique chez les Tbais du nord-ouest, et moins sensiblement chez les Tha'is des bords mêmes du Mékong.

Si, au point de vue physique, les Aryens ont à peine transformé ou modifié une faible partie des Tha'is, sans avoir eu aucune action de ce genre sur le reste, il n’en est pas moins aisé à constater que l’action morale exercée par eux s’est fait sentir sur tous les Tha'is et que tous ont vu leur vie morale et intellectuelle modifiée d’une façon sensible par les Aryens. Les Khas seuls ont échappé à cette influence.

Enfin, pour terminer l’auteur ajoute :

La population du Laos se partage naturellement en trois grandes catégories :

1» Les Thaïs, qui comprennent tous les gens parlant avec de légères différences d’accent et de peu nombreuses différences de mots, la langue thaï. Les principaux d’entre eux sont : les Laotiens, les Phou-Thaïs, les Thaïs blancs, noirs et rouges les Thaïs-Neua, les Pou-Euns, les Lus et les Youns;

2“ Les Khas et les Khas en évolution vers les types de la première catégorie;

3“ Les habitants provenant de pays voisins : Chine, Yunnan, Annam, Cambodge, Siam, Birmanie.

Nous donnons maintenant la version du D"' Lefèvre (1) :

1“ Les premiers habitants de la péninsule, les vrais aborigènes, étaient les Khas, gens presque sauvages, sans monuments, et pour ainsi dire sans écriture, qui ont été refoulés dans les montagnes par les envahisseurs successifs de leur territoire.

(1) D' Lefèvre, Un voyage au Laos, 1898.

2° Les Malais ou Tiaras furent les premiers colons venus en Indo- Chiné. Ils parvinrent peu à peu à se constituer en plusieurs principautés, dont la plus importante fut le royaume de Ciampa ou Tiampa, comprenant toute la côte depuis Tourane jusqu’à Baria.

3» Après l'infiltration malaise eut lieu l’arrivée des Brahmanes, expulsés de Benarès avec leur chef Pra-Thong. Ils luttèrent avec les Malais et finirent par les absorber presque. Les Brahmanes sont les premiers ancêtres des Cambodgiens.

4° Sous Açoka, empereur de Birmanie, alieu l’arrivée des Khmeis, venant du Pégou et d’flangsavadi, qui se fixent au Cambodge, amoindrissant ainsi la caste des Brahmanes.

5° Les Tartares accourent du nord et nivellent tout. Ils sont suivis par les Thaïs qui viennent de la Mongolie ou du Setchouen et qui s’étendent au Siam, au Laos, dans la Birmanie, le Kouang-Si, le Kouang-Toung, le nord du fonkin et 1 île d Haïnan.

6“ A l’est, sur les côtes, sont les Annamites, venus de Kouei- Tcheou et occupant tout le territoire compris entre la chaîne annamitique et la mer.

Les conclusions du D’’ Lefèvre, tirées de documents réputés authentiques, sont importantes à noter. Nous ajouterons cependant une particularité qui a trait à la période préhistorique, c’est-à-dire l’époque de la pierre polie et celle de l’âge du bronze. Il existait alors dans le bassin du Mékong des êtres humains ayant le même genre de vie, le même outillage et les mêmes procédés de travail que nos ancêtres de la vieille Gaule. En elfet, les intéressantes collections recueillies à Luang-Prabang par M. Massie (1) et par le prince Henri d’Orléans, nous montrent des instruments et des armes en ces matières qui attestent l’ancienneté des Khas ou aborigènes du Laos.

Les autochtones, premiers occupants du sol de l’Indochine, ancêtres de ceux que nous nommons aujourd hui Khas, possédaient des moyens d action identiques, sans

(1) La collection Massie (mission Pavie) se trouve au musée de Saint- Germain.

doute, à ceux des peuples voisins, mais leur évolution vers le groupement des familles en tribus et de celles-ci en peuplades fut beaucoup plus lente. Leur outillage, leur armement restaient stationnaii-es; aussi, durent-ils subir le contact, l’empreinte, puis le joug de voisins plus intelligents, mieux armés, ayant une organisation sociale plus large, moins individualiste.

Qui pourra dire, en l’absence de tout monument historique sur cette lointaine époque, et surtout après la terrible invasion des Tartares, combien de croisements, de métamorphoses, de transformations fondamentales ces premiers habitants du Laos ont subis? Toujours refoulés, fuyants, épars, ils ont formé ce que l’on pourrait appeler des stratifications ethniques, rompues de point en point par de nombreuses failles, mais dont les traces sont nettement apparentes aux divers étages du versant des montagnes et sur les plateaux où les villages de Khas se sont successivement établis.

Disséminées, sans lien entre elles, dispersées pour qu’elles offrissent moins de résistance, parlant des dialectes différents, privées d’intérêts communs, les diverses tribus et peuplades khas se présentent à nous sous un aspect dégénéré.

Cependant, ce serait une erreur de supposer que cet état de choses soit immuable et sans remède. Le relèvement physique et moral de ces peuplades ne doit pas être pour nous une utopie. Il s’impose aussi bien comme instrument de domination que comme stimulant vis-à-vis de nos autres sujets du Laos, issus de races conquérantes.

Nous avons le plus grand intérêt, nous dirons même que c est un devoir pour nous, de rendre aux Khas la situation normale à laquelle leur nombre imposant dans

l’ensemble de la population au Laos, ainsi que les qualités spéciales qu’ils possèdent, leur donnent dioit.

Les Khas, délivrés de la servitude étroite et de la rapacité des mandarins laotiens ou thaïs, commandés par des chefs choisis par eux et pris dans leur race, se relèveront rapidement et, avec le temps, aideront, à n en pas douter, au développement des richesses de notre possession.

Ils n’ont d’ailleurs point perdu leurs traditions primitives ; ils ont conscience de leur ancienneté et disent, non sans dédain, que les peuples nouveaux-venus en Indochine ne sont que leurs frères cadets. La race s’est repliée sur elle-même, s’est morcelée en petits groupes, a opposé une force d’inertie absolue à l’envahisseur et conquérant, et s’est ainsi préservée pendant de longs siècles de croisements avec d’autres populations. Il existe encore actuellement de nombreux descendants de ces premiers possesseurs du sol, et on peut retrouver chez eux, à l’état latent, l’énergie et le courage qui font défaut aux races conquérantes qui les ont refoulés sur les montao-nes et réduits à une sorte d’esclavage, dont ceux-ci tiraient profit.

On ne peut nier, d’ailleurs, que les Khas ne soient susceptibles d’amélioration morale et matérielle; on en trouve qui ont adopté le bouddhisme (1), d’autres le catholicisme (2). Ces Khas ont accepté par la persuasion et par la douceur ce qu’ils avaient refusé, durant des siècles, par la contrainte et par la force. C’est un encouragement pour l’avenir.

La question de l’émancipation des Khas est d ailleurs sortie du domaine de la théorie, de la spéculation pure.

(1) Khas Rhouènes et Khas Khmous.

(2) Khas Bahnars, Rognaos, etc.

En 1894, un de nos agents politiques, M. Macey, libérales Khas habitant les territoires de Xiene’-Khonff, Muonff- Mugne, Poukha, etc. Le terrain était bien choisi pour une telle expérience, puisque cette initiative hardie s’appliquait justement aux groupes Khas Khouènes, Khmous et Lemets dont le relèvement moral était déjà commencé par la pratique du bouddhisme.

D’autre part, il faut constater aussi la transformation opérée, depuis un demi-siècle environ, par la fusion des Khas avec des Lus, des Laos ou des Thaïs, d’où sont sorties les races métisses qui se nomment Phou-Thùongs Soués, Phongs, Phou-Oks, Laos-Niôs, etc.

Plus tard, en 1898-1899, l’expérience de 1894 fut tentée de nouveau, grâce à l’intelligente initiative de M. le commandant supérieur du Haut-Laos. Le roi de Luang- Prabang proclamait l’émancipation des Khas de son royaume sur les deux rives du Mékong, et même de ceux qui, tout en étant originaires du Luang-Prabang, sont employés au Siam dans les exploitations forestières de la haute vallée de la Ménam.

En résumé, les Khas du Laos français sont loin d’être une quantité négligeable; ils constituent au contraire une force et une réserve d’énergies dont nous pouvons tirer grand parti.

III. Langues. — Il est impossible d’examiner ici en détail les nombreux idiomes ou dialectes khas, que seule une étude spéciale, longue et attentive, parviendrait à coordonner, à grouper par similitudes et à identifier avec d’autres langues, idiomes ou dialectes, ayant concouru à leur formation.

Les dialectes khas sont à consonances rudes, parmi lesquelles l’Pi et le K se font particulièrement sentir.

trairement à ce qui se passe dans les autres formes de la langue thaïe parlée au Laos, où l’R, sauf dans le siamois, est remplacé par un L ou un H.

Autant qu’il est permis d’en juger, les langues primitives ont dù se corrompre lors de l’envahissement du pays parles étrangers; elles se sont dès lors fondues, modifiées et subdivisées en idiomes, puis en dialectes variés. En dehors des idiomes de région ou de race et des divers dialectes locaux, les Khas, qui ne possèdent (sauf les Khouènes) aucune écriture, emploient, pour traduire leur pensée, des moyens divers, des objets symboliques, tels que des lamelles de bois sur lesquelles ils pratiquent des encoches, suivant un dispositif conventionnel.

On peut rapprocher cette manière de faire de celle d’un assez grand nombre d’illettrés, qui, par ce moyen, arrivent parfois à tenir une comptabilité compliquée.

A un courrier kha, par exemple, auquel on confiera un pli, on donnera réunis ensemble les objets symboliques suivants : deux morceaux de rotin, deux plumes d’aile de poulet ou d’un oiseau quelconque, deux piments rouges secs et deux morceaux de charbon de bois, en partie brûlés. La signification des objets sera la suivante : si le porteur du pli ne fait pas diligence pour s’acquitter de son message, il sera fustigé, d’où le rotin ; les plumes lui rappellent qu’il devra avoir la vitesse de l’oiseau, jointe à l’ardeur des épices (le piment), et enfin, le charbon, qu’il devra marcher même la nuit en allumant des torches ou en faisant du feu.

Parmi les autres, l’idiome kha khmou est très répandu, surtout dans les territoires situés au nord-ouest de Luang- Prabansr, où il sert couramment aux relations entre groupes ne parlant pas le même dialecte. Ces idiomes sont d’ailleurs très rudimentaires et ne se prêtent point

à l’expression des idées un peu subtiles ou abstraites.

Certains ne se composent même que de deux à trois cents mots de forme invariable, dont l’emploi ne comporte naturellement aucune règle grammaticale.

La langue thaïe est la langue fondamentale du Laos; elle se parle et s’écrit suivant cinq formes variotoniques et graphiques ayant entre elles de légères différences de détail, c’est-à-dire portant bien plus sur la représentation graphique et phonétique que sur la syntaxe.

En les classant suivant leur degré de perfectionnement, au point de vue de l’aptitude à traduire la pensée, ces formes de la langue thaïe sont : le siamois, le laotien, le youn, le lu et le phouthaï.

Pour donner une idée de la graduation qui existe entre ces formes différentes comme richesse alphabétique , variété de l’accentuation et souplesse des nuances phonétiques, nous dirons que le phouthaï est au siamois ce que le français de Montaigne est à la langue actuelle.

La langue siamoise est la langue thaïe perfectionnée, rendue phonétiquement fixe, enrichie et compliquée alphabétiquement, au point de permettre la traduction presque littérale des textes européens.

Mais si le siamois est facile à lire correctement, il est d’une écriture très compliquée, en raison de son extrême variotonie et de la profusion de son accentuation.

Langue phouthaïe. — Le phouthaï, au contraire, et nous parlons ici de celui que l’on écrit et que l’on entend parler actuellement, serait plutôt, au point de vue graphique, une forme primitive du thaï.

Ceci est dû sans doute à l’usage du pinceau, qui ne permet point de tracer des caractères aussi déliés et aussi purement curvilignes qu’avec la pointe sèche, le style de bois, la plume ou le crayon, qui sont les seuls instru-

ments employés pour les autres variétés de la langue thaïe.

On écrit le phouthaï, comme le laotien, au moyen de caractères ; mais ceux-ci diffèrent par leur nombre et par leurs formes. Les voyelles s’y intercalent entre les consonnes, se placent comme des accents au-dessus de la ligne, quand la consonne est seule, et même toujours audessus pour quelques voyelles. Cette façon de comprendre l’usage de la voyelle se retrouve d’ailleurs dans certaines langues primitives.

Dans les régions où l’écriture phouthaïe est en usage, l’influence de l’Annam et de la Chine s’est fait nettement sentir, et l’alphabet est devenu syllabique. Les lettrés peuvent apprendre par cœur un certain nombre de syllabes dans lesquelles consonnes et voyelles réunies forment un seul caractère ; mais ceux qui n’ont pas appris le laotien ne peuvent distinguer ni employer séparément les voyelles et les consonnes.

Les Phouthaïs, qui ont d’ailleurs la même langue fondamentale parlée que les Laotiens, mais qui possèdent une écriture et une religion différentes, ont dû, soit se séparer des groupes primitifs avant la création de l’écriture et arriver à une cohésion suffisante pour la créer eux-mêmes, soit la recevoir toute formée par un courant étranger. On peut dire encore que les Laotiens, en recevant la religion bouddhique, ont perdu leurs anciens signes phouthaïs pour prendre ceux des bonzes, venus leur enseigner la nouvelle croyance. Alors le pinceau fut délaissé pour le style et la pointe, permettant une écriture plus rapide, plus déliée et la formation d’un nombre plus considérable de signes nécessaires, d’ailleurs, pour exprimer ainsi que pour définir les idées abstraites et les dogmes subtils de la religion nouvelle.

L’alphabet phouthaï ne comprend que 23 caractères, presque tous syllabiques.

Langue siamoise. — De toutes les formes de la langue thaïe, le siamois, comme on l’a vu, est la plus complète et la plus parfaite. Aussi sera-t-il peut-être intéressant de ! donner de cette langue un aperçu aussi rapide que possible. L’alphabet se compose de 44 lettres.

La langue siamoise comprend cinq tons :

1“ Recto tono long et recto tono bref; ’

2° Ton circonflexe long, ton circonflexe bref et ton circonflexe très bref;

3“ Ton descendant long et ton descendant bref; |

4“ Ton montant long et ton montant bref; (

5“ Ton aigu long et ton aigu bref. '

Pour représenter ces tons, il y a quatre accents qui se ' placent au-dessus des syllabes ou des voyelles. !

Les noms simples sont en grande partie monosylla- j biques; quelques-uns seulement sont pol3’'syllabiques. Les | noms composés sont formés de deux mots. |

Un grand nombre de verbes ou d’adjectifs peuvent être transformés en substantifs au moyen d’un préfixe. Au j point de vue grammatical, les noms ne possèdent ni genre ni nombre. Pour distinguer les hommes et les femmes, on se sert d’un suffixe qui désigne le sexe. Quant aux animaux, sauf quelques exceptions, le nom est le même pour le mâle ou la femelle; on ajoute pour les distinguer le préfixe mâle ou femelle.

Les noms n’ayant pas de nombre, on y supplée en ajoutant des expressions qui désignent le singulier ou le pluriel, mais qui varient suivant chaque chose. En français, par exemple, on dira « deux rois, plusieurs chefs ». En siamois on dira ; « rois, deux personnes ; chefs, plusieurs personnes ».

Ces numéraux sont différents, suivant qu’il s’agit des hommes, des animaux, des plantes ou des objets divers.

Pour les hommes, par exemple, il y a trois numéraux. L’un s’applique à tout le monde, l’autre est employé pour Dieu, le roi, les princes, les prêtres, les grands personnages, et le troisième ne sert que pour les bonzes.

Il existe encore trente-cinq numéraux qui s’appliquent aux animaux, plantes, fruits, matériaux, livres, vêtements, grains, fleurs, astres, bijoux, tissus, colis, cordes, fils, voitures, armes, etc.

Certaines expressions peuvent être prises comme adjectifs, comme substantifs ou verbes selon la construction de la phrase. Un suffixe après le nom forme un adjectif qualificatif ; un préfixe avant le nom le transforme en adjectif démonstratif. Le comparatif s’exprime par un suffixe mis après le nom.

Il existe onze expressions indiquant le superlatif, et placées comme préfixes ou comme suffixes, suivant des règles déterminées.

Pour la première personne, il existe onze pronoms qui varient suivant la qualité de la personne qui parle et de celle à qui l’on parle.

On en emploie dix pour la deuxième et huit pour la troisième.

Le pronom possessif n’existe pas en siamois ; il est remplacé par le génitif de la personne ou de l’animal possédant.

Les pronoms relatifs au nombre de trois se placent avant l’objet qu’ils déterminent.

Les pronoms interrogatifs sont au nombre de cinq. Par leur répétition ils deviennent relatifs ou indéfinis et signifient par exemple : quiconque au lieu de qui, quoique au lieu de quoi, etc.

Le verbe n’a ni conjugaison, ni mode, ni temps, ni personne ; de même que le nom il est toujours invariable. On peut cependant obtenir un semblant de conjugaison au moyen de particules ou mots auxiliaires. Ces mots, au nombre de onze, changent le sens de la phrase en exprimant une action ou une idée, suivant qu’ils sont placés avant ou après.

Les principaux adverbes sont au nombre de soixantedix-huit. D’autre part, certains noms ou adjectifs prennent une forme adverbiale au moyen de sept particules que l’on place à leur suite.

Les principales prépositions sont au nombre de vingthuit, et les conjonctions de vingt-cinq (1).

Langue lao ou laotienne. — L’alphabet lao se compose de vingt-huit lettres divisées en quatorze consonnes simples ou composées et quatorze voyelles ou diphtongues, divisées en trois classes.

Pour obtenir les tons graves, graves et longs, brefs, ouverts et fermés, on emploie des signes ou accents qui se placent au-dessous de la consonne, ou encore sont formés par l’union de certaines voyelles et consonnes. On écrit aussi quelquefois des voyelles ou des diphtongues avant la consonne.

Cette accentuation, par le manque d’accents toniques, est loin d’être fixe ; c’est ce qui explique le grand nombre de synonymes, quant à l’orthographe, synonymes qui ne diffèrent d’ailleurs que par la prononciation. Il est donc indispensable de connaître le sens de la phrase pour donner l’accentuation nécessaire et l’intonation convenable.

Le lao est facile à tracer, mais sa lecture est pleine de difficultés. L’orthographe, il est vrai, n’est pas très com-

(1) Pallegoix, Dictionnaire siamois-français-anglais, 1896.

pliquée, et on peut arriver, au bout de peu de temps, à écrire cette langue assez correctement.

Il n’en est pas de même pour le siamois, et les règles fixes de tonalité qui existent permettent, quand on les connaît bien, de lire tous les textes sans les comprendre.

Langue youne. — La langue youne en usage dans tout le Laos occidental, c’est-à-dire dans le bassin de la haute Ménam et dans une partie des États shans laotiens, est du lao, modifié graphiquement par l’introduction de certaines formes empruntées aux signes alphabétiques du birman. C’est certainement un composé de langue thaïe et de celle qui fut apportée par les Pégouans et les Birmans dans le Laos et qui aurait subi, au contact du bouddhisme, de profondes modifications.

Ce qui semble donner créance à cette hypothèse, c’est que l’alphabet youn est presque exclusivement employé dans toutes les parties du Laos pour la rédaction des textes sacrés. C’est une sorte de transition entre le Pâli, trop peu connu et peu propre à exprimer les sons de la langue thaïe, et cette langue elle-même, considérée comme trop commune. Un alphabet youn un peu modifié fut alors créé; il fut réservé aux écrits religieux, textes ou copies. La connaissance de cet alphabet spécial est, au Laos, la marque d’un degré supérieur d’instruction.

Langue lue. — Comme la précédente, la langue lue est complexe et formée semblablement, c’est-à-dire qu’elle est due à l’introduction d’un élément graphique birman dans ce qui existait déjà de thaï; elle a répondu de la sorte à de nouveaux besoins, résultant du milieu et des relations.

C’est ainsique la langue lue comprend un certain nombre de mots chinois, khas et birmans, ajoutés à la masse primitive du thaï.

L’alphabet lu comprend ving-six lettres, douze voyelles et quatorze consonnes.

En résumé, l’étude de la langue thaïe et de ses dérivés est attrayante. Cette langue est douce, musicale, euphonique et de prononciation facile pour nous, comme pour les autres peuples latins.

On lui reconnaît beaucoup d’analogie avec le malais et la plupart des idiomes polynésiens.

Le siamois, le youn et le lu sont localisés dans certaines parties du Laos ou bien sont réservés à des usages spéciaux ; ainsi le youn, on l’a vu, est la langue sacrée du Laos.

Mais le lao ou forme laotienne de la langue thaïe est très répandu.

En effet, en dehors du Laos, cette langue est encore parlée au Yunnan, au Tonkin, dans les deux Kouangs et, paraît-il, jusqu’à Haïnan.

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