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Wipo, NotkcT et le Yich'mae paschali laudes.

VAve praeclara maris Stella : Henri eus

Monachus, Hermanus Contractus,

Albertus Magnus ? — Hermanus Contractus :

Le Salve J{egina et le XaTpe txo:, c> BaccXeia de Jean le

Géomètre. — Sainte Hildegarde.

Le cuJte ,du Saint-Esprit : Saint Ambroise,

Guillaume de Conches, Robert de France,

Jean Damascène. — Le Ziber vitae meritorum :

Hildegarde et Dante.

CEICHTOVE, Daniel, d'après eux Clément et d'autres inscrivent à Notker le Victimae paschali laudes, sur des arguments de comparaison et de collation l'un des derniers Allemands qui collectèrent les séquences, Kehrein, affirme de Wipo cette mémorable prose. Kehrein appelle Wipo (mort en 1050) prêtre bourguignon, chapelain des empereurs Konrad II et Henri III ; or, cette dernière qualification, le catalogue manuscrit de la Bibliothèque nationale (rédigé jadis par de patients et curieux éi'udits) l'attribue à un Notker, le quatrième du nom, cpii fut abbé de Saint- Gall, ensuite évêque de Liège [Leodiensis episcopus) ; Wipo et ce Notker ne seraient donc qu'un seul personnage avec un nom, Wipo, et un surnom, Notker — c'est-à-dire Wipo, cet autre Notker. Obscures attributions, car Ton a pu encore confondre Notker et Notger ; admettons Wipo : on trouve sa séquence, dans tous les paroissiens, à la messe du jour de Pâques, mais abrégée et faite incompréhensible par l'omission des versets d'interrogation :

Victimae paschali laudes immolent Christiani.

Agnus redemit oves, Chrislus innocens Patri reconciliavit peccatores.

Mors et vita duello conflixerc mii*ando : Dux vitae mortuus régnât vivus.

Die nobis, Maria, quid vidisti in via?

Sepulchrum Christi viventis et gloriam vidi resurgentis.

Die nobis, Maria, quid vidisti in via ?

Angelicos testes, sudarium et vestes.

Die nobis, Maria, quid vidisti in via?

Surrexit Christus, spes mea. Praecedet vos in Galilaeam.

Credendum est magis scli Mariae veraci quam Judaeorura turbae fallaci.

Scimus Christum surrexisse a mortuis vere : tu nobis, victor Rex, miserere.

« Qu'à la victime pascale, les Chrétiens immolent un troupeau de louanges. — L'agneau a racheté les brebis, le Christ innocent a réconcilié les pécheurs avec son père.

— La mort et la vie se sont rencontrées en un surprenant duel : le prince de la vie est mort et il règne éternellement vivant. — Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin ? J'ai vu le sépulcre du Christ vivant, j'ai vu la gloire du ressuscité. — Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin ? — Les angéliques témoins, le suaire et la robe. — Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin ? — Le Christ, mon espérance, est ressuscité. Il vous précède en Galilée.

— Plus croyable est la seule et véridique Marie que la menteuse tourbe des Juifs. — Nous savons que le Christ est ressuscité d'entre les morts, vraiment : toi, victorieux Roi, aie pitié de nous. »

Cette jJTOse dont la musique semble ancienne, peut-être traditionnellement conservée à travers toutes les révolutions

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du missel, il faut, à Pâques ou durant le temps pascal, l'entendre, dénuée de chœurs et de vocalises adjoints par les valsomanes qui détiennent les orgues riches, soit à Saint-Sulpice où le plain-chant n'est pas méprisé, soit en une église humble. Notker était musicien, composait ensemble les phrases verbales et les phrases vocales : ainsi, saûs nul doute, Wipo et presque tous les séquentaires.

Dans le Victimae, l'air, de même que le rythme, change à chaque verset ; il est, comme il sied, glorieux et triomphant, et pourtant sombre, n'exprimant qu'une noble joie, non pas, comme VO Filii, le contentement exubérant et populaire d'une foule ivre de la Résurrection.

Ave, praeclara maris stella, de quel poète ? D'un certain moine appelé, sans explications, Henricus Monachus, de Hermanus Gontractus (1013-1054), d'Albertus Magnus (1193-1 290), de tout autre, on ne sait. Un registre conservé en l'église Sainte-Marie d'Osnabruck [Osnabrugensis), Hanovre, conte cette légende : Une fois, l'insigne magicien, le très pieux auteur du Compositum de Composiiis, qui invoque la Sainte Trinité au seuil et au terme de son livre, donne des formules, telles que : « Au nom du Seigneur, prends une livre d'eau prime... Prends donc, au nom de Jésus-Christ, l'eau des philosophes, l'hyle primitive des sages..., » — une fois, Albert le Grand fut, en sommeillant, visité par une vierge familière, ce jour vêtue royalement, mais ce jour sans tendresse, sans attention, sans respect. Froissé et attristé de cette inexplicable déréliction, le dormant, qui prenait en ces fréquentes apparitions un grand et bienfaisant plaisir, interrogea : « Ah ! répondit la vierge distraite, c'est que la Vierge des vierges m'envoie comme une messagère de mécontentement : elle t'a bénéficié et tu

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n'as marqué nulle reconnaissance ; ton désir a été comblé et ton cœur ne s'en souvient plus. » Albert le Grand fit, pour payer sa dette, VAue, praeclara maris siella. La légende est vraie, car nulle légende ne ment : cependant, si on préfère suivre une vérité inférieure, mais conforme à l'ordre vulgaire dos suppositions historiques, cette séquence ne peut guère être attribuée à un écrivain du treizième siècle, fùt-il mage. Presque tout au long, la voici :

Ave, praeclara maris stella, in lucem gentium Maria divinitus Cita.

Euge, Dei porta, quae non aperta, veritatis lumen, ipsum solem justitiae, indutum carne, ducisin orbem.

Virgo, decus mundi, regina coeli, praeelecta ut sol, pulchra lunaris ut fulgor, agnosce omnes te diligentes...

Fac fontem dulcem, quem in deserto petra demonstravil, deguslare cum sincera fîde, renesque constringi lotos in mari, anguem aeneum in cruce speculari.

Fac igni sancto patrisque verbo, quod, rubus ut flamma, tu portasti, virgo mater facta, pecuali pelle distinctos, pede, mundis îabiis cordeque propinquare...

« Salut, très lumineuse étoile de la mer, toi pour éclairer les nations, Marie, divinement née.

« Viens, porte de Dieu, ô porte forclose qui donnas passage à la lumière de vérité, au soleil de justice en personne ot revêtu de chair !

tt Vierge, gloire du monde, reine du ciel, préélue comme le soleil, lunairement belle comme l'éclair, reconnais tous tes adorants...

« Fais-nous boire à l'eau douce qui jaillit des pierres du désert, fais que nous buvions avec foi et qu'après avoir ceint nos reins lavés dans la mer, nous apercevions le serpent d'airain sur la croix.

LES SÉQLENTIAIRES 131

<i Fius que du verbe du père, sainte llamme que tu portas comme le buisson porta le feu, ô vierge mère, fais que nous approchions dénudés de notre peau d'animalité, les pieds purs, les lèvres pures, le cœur pur... »

Plus sûrement appartient à Hermanus Gontractus, la séfjuence gréco-latine, De Sancia Criice. Elle est singulière et peut du moins prouver, que, contrairement à l'opinion universitaire, le moyen âge, même en ses temps réputés les plus noirs, n'ignora jamais complètement le grec. On a démontré, par diverses exhumations, qu'il fut cultivé sans lacune dans telle abbaye normande ; de même, à Saint- Gall :

Grates, honos, hierarchia et euphonizans tibi, interminabiliter hymnologia,

Sacrosancta tu patris hoslia, Sancle Christe, rex monarchos omnium autistes et eulogumene...

Suavitatis spirans Dec torridus odorem cum eumandrite profunderes tuum pro erronée grege cruorem.

Vas excoctus igné passionis ut testaceum, sumine plastes physin restauras pius irae vasorum...

Tu niagnus respice parvulos archiater, nos morbidulos...

Tu totus desiderium boni, totius generis generalissimum gaudimonium, tuquam "erissime hyperboHcum solaque soteria démens lui nos intima parce theoria.

Theu panta eleymon aphesis benignicula luton amartyon sanctimonium, jocundule, tu deliciae, portus quietis unice, archos patrum et optimas, eleyison ymas...

Cette liquéfaction verbale exhale un assez doux parfum de pourriture, mais l'analyse en est -ude ; on obtient ce résidu de métaphores.

« A toi, grâces, honneur, ô hiérarchie, et l'euphonie des interminables hymnologies.

132 LE LATIN xMYSTlQUE

« A toi, sacro-sainte hostie du père, saint Christ, loi iiio narque, prêtre univtn\sel et de la bonne parole...

u De ta chair brûlée, une odeur de suavité s'évapora vers Dieu, lorsque très bon berger, tu répandis pour un troupeau vagabond, tou sang.

« Vase au fou de la Passion recuit comme une argile, potier souverain, pieusement tu refaçonnes la nature des vases de colère...

«■ Toi ](' grand médecin suprême, regarde vers nous, les pauvres petits malades...

f Toi que les bons totalement désirent, toi ruiiiverselle réjouissance de tout le genre humain, toi le j)his hyperboliquement vrai et le seul sylut, sois clément et nourrisnous de ton intime contem[)lation.

« Aie de nous tous pitié, donne-nous le bienveillant acquittement de tout péché, ô toi sainteté, plaisir et délices, toi Tunique havre de quiétude, toi notre premier père, aie pitié de nous ! w

A partir de Theu panta, l'interprétation est approximative, basée sur le sens absolu des mots, leurs relations casuelles étant, pour nous du moins, fort difficiles à établir.

Deux des plus plus belles Antiennes à la Vierge appartienniînt à ce moine oublié, ÏAlma Redemploris et le Salve Regina :

Aima Redernptoris Mater, qiiae pervia coeli Porta mânes, et slella maris succurrere cadonti Surgere qui curât populo : tu quae genuisti, Natura mirante, tuum sanctum Genitoreni, Virgo prias ac posterius, Gabrio.lis ab ore Suiiiens illud ave, peccatoru'.n miserere.

« Très haute Mère du Rédempteur, l^orte du ciel toujours ouverte, Etoile de la mer, secours le peuple qui tombe et qui voudrait se relever; toi qui engendras à l'étonnement de la nature, ton saint Géniteur, Vierge avant et vierge après, reçois de la bouche de Gal)riel ce salut, et des pécheurs aie pitié. »

Le Salve Regina est une séquence monorime très suppliante :

Salve, Regina, mater misericordiae,

Vita, dulcedo et spes nostra, salve :

Ad te clamamus exules filii Evae,

Ad te suspiramus gementes et flentes in hac lacrymarum valle.

Eia ergo, advocata noslra, illos luos miséricordes oculos ad nos converte.

Kt Jesum benedictura fructum ventris tui nobis post hoc exilium ostende.

O clemens, o pig, o dulcis Virgo Maria.

« Salut, Reine, mère de Miséricorde, vie, douceur et notre espoir, salut : vers toi nous crions, fils d'Eve exilés, vei's toi nous soupirons, gémissants et plorants en cette vallée de larmes. Or donc, notre avocate, tes yeux miséricordieux, vers nous tourne-les. Et Jésus, fruit béni de ton ventre, après cet exil, montre-nous-le, ô clémente, ô pieuse, ô douce Vierge Marie. »

Salve, Regina! chantait aussi, vers les mêmes siècles, mais en grec, un autre moine, Jean le Géomètre :

XaTpé [xot, o> BacTiAetx, Xaft; Pporeiov àp£Tawv, Xatpe, /aptî voeptov, '/oùpz, yipi^ bsiuiv... XaTpe, yepou6t(jL avoirepe, xat c&XoyepwTspe, youpz

« Salut, ô Reine, grâce des vertus morales, salut, grâce

des esprits, salut, grâce du Divin... Salut, toi plus hante et plus enflammée que les chérubins, salut. )^

La série des plus notables séquences irrégulières se clôt par les chefs-d'œuvre de sainte Hildegarde, De Sancla Maria et De Sancto Spiritu. Femme de supérieure essence, prophétesse, illuminée, visionnaire, poète, gyrovague, conseillère du peuple, des margraves et des empereurs, Hildegarde est un des esprits représentatifs du douzième siècle allemand ; — et comme elle reste bien de son sexe, franchement, comme son latin est bien féminin, comme, à travers les symboles, elle va droit vers l'homme, comme elle crie du fond de son cœur et de tous ses organes, la vierge contemplatrice : 0 quam magnum est in viribas suis latus viri ! Elle fut abbesse du monastère de Rupertsberg et mourut en 1179.

De Sancta Maria.

O virga ac diadema purpurae régis, quae es in clausura tua sicut lorica ;

Tu frondens floruisti in alla vicissitudine quam Adam omne genus humanum produceret.

Ave, ave, de tuo ventre alia vita processit, qua Adam filios suos denudaverat.

0 flos, tu non germinasti de rore, nec de guttis pluviae, nec aer desuper te volavit, sed divina claritas in nobilissima virga te produxit.

0 virga, floriditatem tuam Deus in prima die creaturae suae pracvideratet de verbo suc aureammateriam, o laudabilis virgo, Iccit.

O quam magnum est in viribus suis latus viri, de quo Deus formani mulieris produxit, quam fecit spéculum omnis ornamenti sui et amplexionem omnis creaturae suae...

Unde, o Salvatrix, quae novum lumen humano generi protulisti, coUige membra fibi tui ad coelestem harmoniam.

« Otige, diadème du roi de pourpre, ton jardin est pareil à une forteresse ;

« Tes frondaisons ont fleuri en une haute prévoyance, alors qii Adam devait produire tout le genre humain.

« Salut, salut, de ton ventre une autre vie est issue, autre que celle dont Adam avait dépouillé ses fils

« O fleur, tu n'as pas germé de la rosée, ni des gouttes de la pluie et l'air n'a pas plané autour de toi, tu es née sur une très noble tige par l'œuvre de la divine clarté.

« O tige, ta floraison. Dieu l'avait prévue dès le premier jour de sa création et son verbe te fit surgir tout en or, ô très louable vierge.

« Oh ! qu'il est grand dans ses forces, le flanc de l'homme d'où Dieu tira la forme femme, miroir de ses divines parures, résumé de toute sa création...

« Donc, ô Salvatrice, qui as porté la nouvelle lumière du genre humain, rassemble les membres de ton fils dans la céleste harmonie. »

« Dieu mit au centre du monde une âme qu'il propagea en toutes ses parties », avait écrit Platon dans le Timée. Un philosophe scolastique du douzième siècle (celui qui divisait physiquement \g cerveau en trois lobes communiquant ensemble par une caroncule semblable au bout de sein d'une femme, uberis capiti), Guillaume de Couches reprend et christianise facilement l'idée platonicienne par ce mot très simple : « Le Saint-Esprit est l'âme du monde. » Opinion dont l'origine n'aurait pas été condamnée par tel Père de l'Eglise, saint Ambroise, qui insinuait : « Les païens ont parlé du Saint-Esprit en de certains termes voilés, per umbram quadam. » C'est, semble-t-il, le même Ambroise,

par qui fut le plus clairement proférée l'irrévocable malédiction contre ceux qui blasphèment l'Esprit — car la négation de l'Esprit comporte la plénitude du sacrilège : « Blasphemia in Illum nunquam remitieiur... Non poieat ibi exoratio esse veniae, ubi spiriium sanctum negando sacrilegii pleniiudo esl. » Il y eut, durant tout le moyen âge, un profond culte de l'Esprit, considéré un peu comme l'âme du monde, le principe de la nature ; il est fréquemment invoqué en ses sept dons, le septiforme Esprit disent les séquences, et en le premier de tous, l'intelligence. « O Esprit, tu es mon Dieu ! » disait Grégoire le théologien. Hildegarde a dédié au Paraclet un admirable chapelet de mystiques adorations :

De Sancto Spiritu-

0 Ignis Spiritus paraclite, vita vitae omnis creaturae, sanctus es vivificando formas.

Sanctus es unguendo periculose fractos, sanctus es tergendo foetida vulnera.

0 spiraculum sanctitatis !...

0 lorica vitae et spes compaginis membrorum omnium et o angulum honestatis, salve beatos !

Custodi eos qui carcerati sunt ab inimico et solve ligatos quos divina vis salvare vult!...

De te nubes fluunt, aether volât, lapides humorem habent, aquae rivulos educunt et terra viriditatem sudal !

Tu etiam semper educis doctos, per inspirationem sapientiae laetificatos.

Unde laus tibi, qui es sonus laudis et gaudium vitae, spes et honor fortissimus, dans praemia lucis.

« O Feu de l'Esprit consolateur, vie de la vie de toute créature, tu es saint parce que tu vivifies les formes, — tu es saint parce que tu daignes oindre les membres périlleu"

sèment brisés, tu es saint parce que tu panses les plus fétides plaies, — ô soupirail de sainteté !... — ô forteresse de vie, ô espoir de la solidarité humaine, ô refuge de la beauté, sauve tes bénis ! — Garde ceux qui sont prison niers de l'ennemi, déchaîne ceux qui sont enchaînés, sauve ceux que veut sauver la force divine !.., — Par toi les nuages vont, l'éther plane, les pierres transpirent, les eaux se font ruisseaux, la terîe exhale de verdoyantes sueurs. — Et c'est toi aussi qui guides les doctes létifiés par l'inspiration de ta sagesse. — Donc, louange à toi, toi le vocable de louanges, toi la joie de la vie, l'espérance, la force et l'honneur, toi le dispensateur de la lumière ! »

Paroles qui suggèrent le souvenir de la séquence de Robert de France :

Sancti Spiritus adsil nobis gratia :

Quae corda nostra sibi faciat habitacula, Expulsis inde cunctis vitiis spiritalibus. Spiritus aime, illustrator omnium, Horridas nostrae mentis purga tenebras.

Amator sancte sensatorum semper cogitatum, Infunde unetionem tuam clemens nostris sensibus. Tu purificator omnium ilagitiorum, Spiritus, Purifica nostri oculum interioris hominis...

« Nous assiste la grâce du Saint-Esprit : qu'elle fasse de nos cœurs son habitacle, après en avoir expulsé tous les vices intellectuels. Très haut Esprit, lumière universelle, purge les horribles ténèbres de notre âme, et toi qui aimes éternellement les pensées significatives, infuse, ô clément Esprit, ton onction dans nos intelligences. Toi le purificateur de toutes les souillures, Esprit, purifie l'œil intérieur de l'homme... »

L'Esprit a pour symbole premier la Lumière; il est l'immatérielle clarté de l'Intelligence, qui se meut vers les hommes et par l'illumination les sauve :

Salvabiliter, suâ potestate iens,

Lux per se splendida et datrix luminis...

« Salvatrice Lumière, de s'oi-même émanée, Lumière en soi splendide et donatrice de lumière », dit une traduction ancienne de l'hymne grecque de saint Jean Damascène sur la Pentecôte.

La bienheureuse prophétesse, peu adonnée au rhythme, n'a laissé que peu de séquences ; une autre est adressée à un saint, Disibode, évêque, en ces termes d'un très haut et très herméneutique mysticisme :

O Mons clausae mentis, tu assidue pulcram faciem aperuistî in specuîo columbae.

Tu in absconse latuisti inebriatus odore florum, per cancellos sanctorum emicans Deo.

O culmen in clavibuscoeli...

Tu magna turris ante altare summî Dei et hujus tupris culmen obumbrasti perfumum aromatum...

« O montagne d'esprit intérieur, assidûment tu as reflété la beauté dé ta face dans le miroir de la colombe.

« Tu t'es caché dans l'ombre, enivré de l'odeur des fleurs, resplendissant pour Dieu seul dans les cellules des saints.

« O cime entre les clefs du ciel...

« 0 tour dont l'altitude se dresse devant l'autel du suprême Dieu, et la cime de cette tour, tu l'as obombrée de la fumée des aromates... »

De cette admirable sainte, on ne peut oublier le Liber vitae meritoram, où la description des peines de l'enfer

LES SÉQUENTIAIRES 139

n'est pas, comme dans l'Alighieri, un prétexte à de personnelles satires. Ame trop détachée de la vie pour admettre la haine, sinon généralisée vers l'abstraction du péché, elle a conçu un en!er d'une grande magnificence de supplices, magnifié encore, en son horreur, par l'étendue de sonorité d'une langue au voisinage de laquelle l'italien n'est que le

grincement d'une viole en colère :

Et magnum ignem vidi, igneo ei fervente phimbeo, sulphure quoque intermixlo totum inundantum, ac omne genus vermium igneorum in se habentem...

« Les luxurieux sont punis par la respiration de l'immonde venin qu'ils ont accumulé en eux » :

Et propter delectationem immunditiae, veneno hoc iofectae sunt...

« C'est par la fétidité encore que sont éternellement lèses les vaniteux, — comme par la fumée sordide exhalée de leurs âmes marécageuses : »

Et ecce paludem longam, multam sordem ac pessimum foetorem de se emittentem : qui ad inanem gloriam anhelaverant foetore laedebanlur...

Et sans cesse aux prêtres infâmes d'atroces voix hurlent :

Quare votum quod novistis Turpiter derelequistis?

Prototype, sans doute, des cris que se jettent, en se heurtant comme des béliers affolés, les avares et les prodigues, au vir chant de V Enfer de Dante :

Percotevansi incontro, e poscia pur 11 SI rivolgea ciascun voltando a rétro, Grldando ; Perché llenl, e : Perché burli ?

Ce qui veut dire, dans le vieux français de Littré :

Ils se frapoient en rencontre ; à ce tens

Chascuns tornoit et s'en aloit arrier,

Criant, ci : « Tu retiens ?» là : « Tu despens ? »

Les litanies. — Origine des litanies. — Le Libellus precum de Bède. — Litanies allemandes.

— Litanies de Técole de Saint-Gall. — Litanies versifiées de saint Bernard. — Litanies franciscaines, anglo-saxonnes, mozarabes. — Litanies des Saints, du X" siècle. — Litanies dialoguées.

— Code, cérémonial et litanies des pénitences publiques. — Litanies de la Bénédiction de l'Huile. — Cérémonial et litanies des Jugements de Dieu. — Litanies des Laudes du jeudi saint.

— (( 'Litanies de grande consolation, » — Litanies de la Vierge. — Le Chapelet de Virginité.

— Conrad de Haimbourg et son Jiortus B. M. Y. — Appellations symboliques.

LES litanies, ces implorations multipliées de bouches jamais lasses, de cœurs toujours en peurs et en pleurs, sans doute voilà une des plus anciennes formes de la prière. Le psaume, l'éjaculation du prophète, telles, comme de toute la poésie mystique, les sources premières des litanies ; mais en devenant de bibliques chrétiennes, elles ajoutent l'amour à l'adoration, à la supplication les larmes, à l'abandon vers l'absolu pouvoir l'espoir en la mansuétude de Jésus souffrant. Manière de prier très naturelle, c'est la redite infinie d'une exoration aussi claire et aussi simple que « Je t'en prie ! je t'en prie !» ou : « Écoute ! écoute ! » ou : « Pitié ! pitié ! » A cet élémentaire cri s'adjoint l'énumération des attributs de la personne de la Trinité, des vert-us du saint que l'on invoque ; pour la Vierge, c'est le registre des grâces de la femme, des symboles par quoi se désigne la créature d'essence unique. Enfin, des désirs sont exprimés soit de généralité, soit particuliers à l'état, aux besoins des orants : alors les litanies sont complètes.

Il y en a un grand nombre. Les primitives sont versifiées

et toutes gardent, même en prose avérée, un souci du rythme, de l'allitération, de l'assonance, qui en font de véritables séquences : donc, elles doivent être étudiées en appendice aux deux précédents chapitres.

Le Libellas precum de Bède donne quelques exemples de litanies affectant la forme de la séquence :

Audi, Domine, vocem te invocantis,

Misère mei

Et exaudi me.

Ne abscondas faciem tuam

A me, ne déclinas in furore

A serve tuo.

« Ecoute, Seigneur, la voix de celui qui t'invoque. — Aie pitié de moi — et exauce-moi. — Ne détourne pas ta face — de moi, ne te retire pas en ta colère — de ton serviteur... »

Des litanies citées dans le recueil allemand de Roth sont plus nettement rythmées :

Miserere mei, Deus, quia miser, quia reus

Delictorum omnium...

Miserere mei, Deus : luctus, dolor, clamer meus

Ad te, Christe, venial.

Praves actes et énormes in me deles, me refermes

Ad tuam imaginem...

Assis mihi, spes salutis, et delicta juventutis

Mea ne memineris... '

« Aie pitié de moi, ô Dieu, car je suis pauvre, je suis coupable

« De tous les crimes...

« Aie pitié de moi, ô Dieu : mon deuil, ma douleur, que mon cri,

« Christ, parvienne à toi.

« Mes actes mauvais énormément, effaco-les, réforme-moi

« Selon ton image...

« Viens, secours-moi, espoir de mon salut, et les délits de nui jeunesse,

« Ne t'en souviens pas... »

Une prose en l'honneur de saint Antoine contient ces litanies versifiées (dont le verbe gréco-latin et les solécismes dénoncent l'école de Saint-Gall) :

Agios veris ros, Mai flos, audi nos : nam te Trinitas qiiidquid petis exaudit.

O Theos ischyros, vitae dos, saiva nos, tibi pri» quibus Anloiiius applaudit.

Da tenipus poenitenliae, averte morbos validos et epidemiae.

Tuos miscricordiae converte in nos oculos, o fili Mariae.

« Sainte rosée du printemps, fleur de mai, écoute-nous ; car tout ce que tu demandes à la Trinité, elle te l'accorde. — O Dieu fort, donateur de la vie, sauve-nous, nous ceux pour lesquels Antoine te supplie. — Accorde-nous la pénitence, écarte les graves maladies et les épidémies. — 'l'ouj-ne vers nous tes yeux de miséricorde, ô fils de Marie. »

Telles hymnes de saint Bernard sont de véritables litnnies ; fragments, extraits du De Laudibus yirginis.rosaivctoui entier selon ces formules :

0 beata

Miserata

Preces nostras suscipe,

Et de malis

Universis

Nos clementer eripe.

Pastoi- bone

A leone

Tuas oves libéra...

Sume vota

Ne remota

Tuis sis supplicibus,

Sed intendc

Et défende

Nos a malis omnibus.

Mais voici ie type de la litanie-séquence ; on trouve cette prière dans les anciennes Heures des Franciscains :

Anima Christi, sanclifica me.

Corpus Christi, salva me. Sanguis Christi, inebria me.

Aqua iateris Christi, lave me.

Passio Cliristi, conforta me.

O.bone Jesu, exaudi me.

Intra vulnera tua absconde me.

Ne permiltas me separari a te.

Ab hoste maligno défende me.

In hora mortis meae voca me Et jubé me venire ad te, Ut cum sanctis tuis laudem to In saecula saeculorum. Amen.

« Ame du Christ, sanctifie -moi.

Corps du Christ, sauve-moi.

Sang du Christ, enivre-moi.

Eau du côté du Chrst, lave-moi.

Passion du Christ, conforte-moi.

O bon Jésus, exauce-moi.

Entre tes blessures cache-moi.

Ne permets pas qu'on me sépare de toi.

Contre l'ennemi malin défends-moi.

A l'heure de la mort, appelle-moi

Et ordonne-moi de venir à toi

Afin que je te loue avec tes saints, toi.

En tous les siècles des siècles. Amen. »

Les vrais litanies se développent avec moins de })ondération : ainsi ces vieilles exorations anglo-saxonnes (|ui implorent à la fois la paix, la persévérance, la sérénité du ciel, la pluie, la charité, la vraie pénitence :

Peccatores, te rogamiis, audi nos, aiidi nos, audi nos,

Ut pacem nobis dones,

Ut nobis in bonis operibus perseverantiam dones.

Ut coeli serenitatem nobis dones.

Ut pluviam opportunam nobis dones.

Ut charitatem nobis dones.

Ut nobis veram poenitentiam dones,

Peccatores, te rogamus, audi nos, audi nos, audi nos.

On trouve dans le bréviaire de la liturgie mozarabe de très longues et très complexe."? litanies dont voici un extrait:

1. Miserere, miserator, et esto placatus, niiseranteni te ostende et peccata dimitte,

Remitte iniquitates quas tibi peccavinius.

2. Aggravati sumus, nostra peccata ploramus, non sinus quod acquisisti ab Angelis deleri,

Remitte iniquitates quas tibi peccavinius.

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