Pro defunctis te rogamus
Domine, nos peccavimus, tu dimitte.
:i. Pro cai)tivis te rogamus,
Domine, nos peccavimus, tu dimitte.
6. Pro itinerantibus te postulamus, Domine, nos peccavimus, tu dimitte.
7. Pro navigantibus te rogamus, Domine, nos peccavimus, tu dimitte.
8. Pro poenitentibus te exoramus, Domine, nos peccavimus, tu dimitte.
1. Domine, miserere nobis, Domine, miserere nobis Et averte iram tuam a nobis.
2. Domine, audi lacrimantes. Domine, veniam patentes. Et averte iram tuam a nobis.
1. Miserere, miserere, miserere, Jesu bone, peccatis nostris finem pone, miserere.
"1. Qui Lazarum, qui putentem de sepulchro suscitasti, miserere.
« i. Pitié, ô pitoyable, et sois apaisé, et ceux qui deman- (iont pitié, regarde-les, qu'ils soient absous de leurs péchés.
« Remets-nous les iniquités par quoi nous avons péché.
(( 2. Nous sommes accablés, nous pleurons nos péchés, ne permets pas que tes mérites soient par les Anges mauvais effacés.
« Remets -nous les iniquités par quoi nous avons péché. »
tt 1 . Pitié ! pitié î
Seigneur, nous avons péché, que nous soyons absous. « 2. Nous avons erré, redresse-nous,
Seigneur...
« 3. Pour les malades, nous te prions,
Seigneur...
« 4. Pour les défunts, nous t'implorons,
Seigneur...
LES MTANIES
« 5. Pour les captifs, nous t'implorons,
Seigneur...
« 6. Pour les voyageurs, nous te supplions.
Seigneur...
« 7. Pour les navigateurs, nous timplorons.
Seigneur...
« 8. Pour les repentants, nous tVxorous,
Seigneur, nous avons péché, que nous soyons absous.
« 1 . Seigneur, aie pitié de nous. Seigneur, aie pitié de nous, Et éloigne ta colère de nous.
« 2. Seigneur, écoute nos sanglots, Seigneur, nous demandons grâce.
Et éloigne ta colère de nous.
« 1. Pitié ! pitié ! pitié ! Jésus très bon, à nos péchés mets
une fin, pitié !
« 2. Toi qui Lazare, Lazare le puant suscitas du sépulcre,
pitié ! »
Priez, disent aux Saints, à chacun en particulier, des litanies du dixième siècle pour que nous soient dévolus : la componction du cœur, le don des larmes, la paix du corps, latempérie de l'air, la destruction des païens, de tous ennemis, de tous nos adversaires...
Utcomponctionemcordiset fontem lacrymarum nobis dones, te rogamus audi nos.
Ut corpora Iranquilla nobis dones, te rogamus aucii nos.
Ut aeris temperiem nobis dones, te rogamus, audi nos.
Ut gentem paganam coiifringere digncris, le rogamus, audi
nos.
Ut cunctos inimicos et adversarios nostros humiliare digneris,
te rogamus, audi nos.
150 LE LATIN MYSTIÇJUE
Au môme siècle la liturgie spéciale de Reims offre un exemple peut-être unique de litanies dialoguées ; elles sont intitulées : Laudes, seu Acclamafiones. Fragment :
Canonici : '^hristus vincit, christus régnât, Chrislus iinperat.
Piieri : Lux, via et vita nostra.
Canonici : Christus vincit, Christus impcrat.
Pueri : Rex rcgura.
Canonici : Christe, audi nos.
Pueri : Kyrie eleison.
Canonici : Christe eleison.
Pueri : Kyrie eleison.
« Les Chanoines : Le Christ est vainqueur, le Christ règne, le Christ commande.
« Les Enfants : Il est notre lumière, notre voie, notni vie.
« Les Chanoines : Le Christ...
« Les Enfants : Il est le roi des rois.
« Les Chanoines : Ecoute-nous.
« Les Enfants .... »
Jadis, des pénitences publiques étaient pour les péchés imposées : les empereurs s'y soumettaient comme les mendiants et de même que le plus humble des clercs, le princearchevêque. Les peines, en ce quiconcernc le clergé, étaient selon le rang sacerdotal soigneusement graduées ; ainsi les sodomites,en Allemagne, vers l'an mille, étaient astreints: si évêques, à treize ans de pénitence; si prêtres, à di.K ans; si diacres, à huit ans ; si sous-diacres, à sept ans ; si clercs, à six ans; les laïques, à cinq ans; et le pénitential ajoute, ]>our tous : Et nunqiiam cum alio dormiat. Le clerc ou moine coupable vitio giilae et ebrietate et voniitu était condamné à trente jours de pénitence. Tous les genres de
péchés et spécialement toutes les variétés de la luxure apparaissent rangés en de précis catalogues : exemples :
Pueri ante xx anuos se invicem mauibus conquiiiantes, xx d. poeniteant. — Frater cum fratre naturali l'ornicaus par commixtionem carnis, xv a. pocniteat; si semen in os miserit, vu a., alii dicunt usque ad finem vitae. — Viri interfemorafornicantes, I a. poeniteat. — Vir in somno pollutus sine voluntate, xii psalmos canlet; si in ecclesiâ pollutus, m a. jejunet.
L'état de pénitence, outre des récitations de prières, des jeûnes, des macérations imposées, fermait au pécheur l'entrée de l'église, — excommunication momentanée ; quand les portes se rouvraient, c'était selon un certain cérémonial. Le pénitent s'agenouillait aux pieds de l'évoque ou de son représentant et l'on chantait l'antienne :
Venite, fîlii, audite me, timorem Domini docebo vos...
puis, des oraisons dites, l'absolution accordée, de spéciales litanies :
Ab oinni immunditiû cordis et corporis, libéra eum, Domine.
A vinculis diaboli, libéra eum, Domine.
Per crucem tuam, libéra eum. Domine.
Per passionem tuam, libéra eum, Domine...
Ut repellas ab eo omnes principes tenebrarum,
Te rogamus, andi nos, Domine...
« De toute immondice de cœur et de corps, délivre-le, Seigneur.
« Des chaînes du diable, délivre-le. Seigneur.
« Par ta croix, délivre-le, Seigneur.
« Par ta passion, délivre-le, Seigneur,
« Ecarte de lui tous les princes des ténèbres, nous t'en supplions, écoute-nous. Seigneur. »
La bénédiction de l'huile s'accompagnait au dixième siècle, selon la liturgie de Vienne, de ces litanies assonancées :
Audi, judex mortuorum, una spes mortalium,
Audi voces proferentum, donum pacis praevium,
0 Redemptor,
Consecrare tu dignare, rex perennis gloriae,
Hoc olivum signum jura contra demonum,
O Redemptor,
Ut novcluj' sexus omnis unctione chrismatis
Et medetu: ouciata dignitatis gloria,
O Redemptor.
Lota mente sacro fonte aufugantur crimina,
Uncta fonte sacrosancta influant carismata,
0 Redemptor.
Corde natus ex parentis alvum implens Virginis
Praesla lucem, claude mortem chrismatis consorlibus,
0 Redemptor.
« Écoute, ô juge des morts, espoir unique des vivants.
« Écoute l'es voix des suppliants, et, dispensatrice généi-euse de la paix,
« O Rédempteur,
« Daigne consacrer, roi d'éternelle gloire,
« Cette huile d'olivier, signe contre les incantations démoniaques,
« O Rédempteur,
« Afin que soient rénovés les deux sexes par l'onction du chrême
« Et guérie la gloire blessée de notre dignité,
« 0 Rédempteur.
« Que de l'âme lavée à la fontaine sacrée s'enfuient les crimes,
« Que de la fontaine ointe les sacrosaintes grâces nous bénéficient,
« G Rédempteur.
« Toi volontairement né de la femme et qui as rempli le ventre d'une vierge,
« Donne la lumière, ferme la mort aux communiants du chrême,
« O Rédempteur. »
Cette huile bénie par d'aussi hautes invocations, outre les usages sacramentaires, servait aux fréquents exorcismes des énergumènes et des possédés, avec l'accompagnement de l'oraison :
Benedicat te Dominus et custodiat te XPS ab omnibus insidiis diaboli, etc.
Aux épreuves du jugement de Dieu, par l'eau, par le fer ardent, par le pain et le fromage, etc., « per aquam, per ignitos vomeres, per pane m et caseum », on bénissait l'instrument de probation, et après la messe invocatoire, des psaumes se disaient durant l'épreuve même, ainsi que des litanies où l'on relève des versets spéciaux :
Ut justiciae non domin'etur iniquitas,sedsubdatur falsitas veritati, te rogamus, audi nos, Domine.
Ut justumjudicium discernera digneris, te rogamus, audi nos, Domine.
« Afin que ne domine pas l'iniquité delà justice, mais que la fausseté soit soumise à la vérité, nous te supplions, écoute-nous, Seigneur.
« Afin que tu daignes décerner un juste jugement, nous te supplions, écoute-nous, Seigneur »
Les litanies ne sont plus que rareinenl liturgiques ; c'est la prière que disent, sans obligation, des fidèles assemblés, prière surérogatoire et de bonne volonté. Cependant, on les retrouve encore en certains coins du missel, par exemple aux Laudes du jeudi de la semaine sainte.
Durant que symboliquement brûlent au pied de l'autel les onze Apôtres, les trois Femmes et la Vierge, des voix s'élèvent :
Christe eleison, qui expansis in cruce manibus traxisti omnia ad te saecula. Christe eleison.
Kyrie eleison, Agne mitis basia cui lupus dédit veuenosa, Kyrie eleison.
Christe eleison, qui prophetice prompsisti : Ero mors tua, o mors, Christe eleison.
« Christ, aie pitié, ô Toi qui les mains épandues sur la croix, attiras à toi tous les siècles, ù Christ, aie pitié.
« Seigneur, aie pitié, ô très doux Agneau, à qui le loup donna de vénéneux baisers, Seigneur, aie pitié.
« Christ, aie pitié, toi qui murmuras prophétiquement : Je serai ta mort, ô mort ! Christ, aie pitié. »
A noter encore le Gloria in excelsis qui, surtout en sa seconde partie, appartient évidemment aux litanies, tandis que le début et la fin rappellent le Te Deam :
Domine Deus, Agnus Dei. qui tollis peccata mundi, miserere nobis.
Qui tollis peccata niundi, suscipe deprecationem nostram. Qui sedes ad dexteram Patris, miserere nobis.
11 y a de spéciales litanies, que tous les manuels de dévotion propagent, Litanies de Jésus, du Nom de Jésus, de la Sainte Face ; elles sont fort belles, mais si connues ou si
Taciles à connaître que je préfère citer d'anciennes litanies françaises, traduction et résumé de toutes les autres.
Fragment, extrait d'un vieux bréviaire sans iitre, dont je ne sais rien, sinon qu'il doit dater du dix-s&ptième siècle, et qu'il a appartenu à une religieuse, probablement franciscaine ou Clarisse, sœur Marie de la Présentation :
Litanies de grande consolation Aux personnes qui sont en affliction.
Qui les dira dévotement, En recevra soulagement.
Jésus anéanti en votre Incarnation, ayez pitié de nous.
Jésus de riche devenu pauvre,
Jésus mal logé, mal habillé, mal nourri,
Jésus couchant sur la terre, sans lit, sans oreiller et sans couverture,
Jésus réputé fol et endiablé,
Jésus accablé de douleur au jardin sous la charge de nos péchez,
Jésus dans l'ennui, dans la crainte et dans l'agonie,
Jésus trahi et vendu à vil prix,
Jésus traîné la corde au col,
Jésus tombé dans le torrent de Cédron, tout mouillé et transi de froid,
Jésus mocqué, baffo>lé, souffleté, traité de coups de pieds et de poings,
Jésus dépouillé tout nud quatre fois avec ignominie,
Jésus fouetté jusqu'au sang et déchiré de coups,
Jésus détaché de la colonne et tombé dans votre sang,
Jésus couronné de poignantes épines,
Jésus vêtu d'une méchante robe, et traité comme un Roi de farce,
Jésus chargé du lourd fardeau de la Croix sur vos épaules déchirées.
Jésus cloué avec d'horribles douleurs à la Croix, Jésus tout en playes depuis la plante des pieds percez jusqu'à la tête couronnée d'épines, Jésus, l'homme de douleurs, ayez pitié de nous.
« Le B. Albert le Grand, Maître de S. Thomas, ajoutele bréviaire, dit en son Traité de la Messe que le simple souvenir ou la simple méditation de la Passion de J. G. est plus méritoire, que si quelqu'un, durant un an, jeùnoit au pain et à l'eau tous les vendredis, ou s'il prenoit la discipline jusqu'au sang toutes les semaines ; ou s'il recitoit tous les jours le Pseautier de cent cinquante Pseaumes ? »
Les litanies de la Vierge sont plus douces ; ce sont des chapelets de fleurs, des chaînettes et des colliers de mystiques pierres 'précieuses, et certainement l'un des chefsd'œuvre de h svrabolique chrétienne. Une vieille prière versifiée paraphrase ainsi le Rosa mgstica .
O Rose très odoriférante Et vrais lys de virginité, Violette très florissante, Marguerite d'humilité, Marjolaine de pureté, Romarin flairant comme balme, Par ta grant clémence et pitié.
Ayez pitié de ma povre âme.
11 manque à cette énumération la « noble soussie » sur laquelle disserte ie Chapelet de Virginité, livret mystique du quinzième siècle, k soussie qui a « odeur vertueuse, tellement que nulles bestes venimeuses ne l'osent approcher, par espécial quand la fleur est ou soussier », la « soussie couleur d'or, fleur ensuyvant le soleil, l'amoureuse soussie ».
Si l'on voulait un manuel complet du bon jardinier mystique, il faudrait recourir à ces moines, principalement allemands, qui, sans fatigue, énumèrent les gloires du jardin clos de Marie, S. Marine Hortus conclusus. Conrad de Haimbourg, mort vers 1360, fut en ce genre un des plus féconds, des plus variés et des plus hardis. Son Hortulus est bien surprenant ; toutes les frondaisons et floraisons sont des signes qu'avec bonne grâce il nous explique. Le cèdre et le cyprès ce sort « les sublimités de la contemplation virginale »; la vigne, « la jocondité du cœur ». Là « pleure le figuier d'édulcoiation, mûrit le rubescent, mûrier » :
Rorat ficus dulcoratrix...
Rubens morus maturescit.
Là, l'ongle signifie la sobriété ; la myrrhe, la continence ; l'encens, la dévotion ; l'ambre, la pureté ; le storax, la foi et l'oraison :
Ungula signât sobrietatem, Myrrha continenliam, Thus devotionem, Signât gutta puritatem, Storax confîdentiam fcil orationem.
Là encore (en ce même « vergier) », sans doute, où, au douzième siècle, Etienne de Langton fait descendre la belle Alix, symbole de la Vierge :
Bele Alix matin leva, Sun cors vesti et para, Enz un vergier s'en entra Cink flurettes y truva, Un chapelet fet en a..
Là encore se récoltent l'aloès {aloè), le roseau {ca lamas) , le romarin {cassia), le galbanum {galbanus), la résine {résina), latutie (tula), l'hysope {hysopus)^ le safran [crocus), le sucre (zuccAarus), l'amande (amygdalum), le genièvre {juniperas), le térébinthe, le nard, le cinnamome; enfin le laurier [ligna îhina). Et ce merveilleux jardin n'est autre que le ventre de la Vierge, ce ventre béni dénommé aussi palais, cellule, chapelle, cloître, — le ventre où Jésus prit chair pour réparer les dégâts causés par la chair première et coupable en un autre jardin ; — de sorte que toutes ces métaphores d'apparence incohérente apparaissent finalement d'une admirable logique et qu'il semble que penser mystiquement — ou symboliquement — ce soit le plus haut et le plus noble effort de l'esprit.
« Salut, Vierge, au jardin de laquelle le Seigneur descendit en personne. De là, ayant pris le vêtement de chair, œuvre de ses propres mains, il sortit franchissant l'enclos ; emportant hors du jardin, où Adam avait péché, le glaive levé sur les pécheurs... »
Ave, virgo, cujus hortum Dura descendons Dominas Per se visitavit...
Inde toliens quam plasmavit Vestem carnis fragilem Clausum dereliquit Et ab horto revocavit Gladium versatilem Quo Adam deliquit...
Mais Marie n'est pas seulement le jardin spirituel des typiques floraisons ; en les innombrables litanies qui lui sont consacrées elle apparaît sous toutes les métaphores,
LES LITANIES I ."Si*
SOUS tous les symboles imaginables par un esprit d'enlhoiisiasme, par un cœur amoureux. Parmi :
Lectulus Dei floridus,
Gazophylacium Ecclesiae,
Sacellum Spiritus Sancti,
Thuribulum aureuni,
Cithara benesonans Dei,
Cymbalum jubilationis Christi,
Lampas plena olei coelestis,
Evangelium aeternum,
Promptuarium mysteriorum fidei,
Firmamentum contemplationis, ora pro nobis.
« Petit lit de repos tout fleuri, Garde-meuble de l'Église, Chapelle du Saint-Esprit, Encensoir d'or, Cithare biensonnante, Cymbale de la jubilation du Christ, Lampe pleine d'huile céleste, Évangile éternel. Bibliothèque des deux- Testaments, Cellier des mystères delà foi, Firmament d»' la contemplation, priez pour nous. »
Plus simplement, en un adorable vers, le Bréviaire de Naples résume les tendances des chrétiens « au si tendre cœur de la Vierge Marie ».
Ad cor tam tenerum currite Virginis.
Comme Jésus, comme sa mère, des Saints et des Saintes furent glorieusement couronnés de chapels de litanies, et la caresse y apparaît souvent très ingénieuse, très bien imaginée pour attendrir le bienheureux. C'est sainte Barbara appelée : « Divine amie du Paraclet » ; sainte Geneviève : « Simulacre de mansuétude. Visible index de la Toute-Puissance » ; sainte Claire : « Fille de la lumière éternelle, Vigne à la suave odeur. Plante au très hoau feuillage, Violette pénitentielle, Paranymphe du Christ » •
Sancta Clara, vitis odorem spirans suavitatis, Sancta Clara, cujus folia pulcherrima, Sancta Clara, viola poenitentiae.
C'est saint François que l'on proclame : « Sei-viteur des lépreux, Lanterne des peuples, Prêcheur des bêtes » : et si tout cela est un peu naïf, tout cela aussi est bien charmant.
Là séquence régulière et la poésie latine syl labique. — h'Jlve maris stella. — L'asclépiade et l'alexandrin : \cSanctorum meritis. — Robert de France : le J^eni Sancte Spiritus. — Saint Pierre Damien. — Le clergé du onzième siècle. — Le cénobite Fromond. — Rythmes singuliers : Théodule et Bernard de Morlaix. — Héribert dEichstad. — Alphanus. — Fulbert de Chartres : hes six degrés de la chasteté.
Latin m}'3tic,<ie.
l^ritiai)i(^c^i:^f^iC^^Tfyr>P'^^
PENDANT que les moines de Saint-Gall créaient cette forme absolument nouvelle, en poésie, la séquence irrégulière, l'hymne subissait des modifications intimes qui, lentement, la métamorphosaient. Moins par ignorance de la métrique que par raffinement musical, les poètes commencèrent, non plus à mesurer, mais à nombrer les syllabes : il n'y a plus ni brèves ni longues absolues ; il n'y a que des brèves et des longues par position; la quantité est déterminée non plus par la morphologie de la syllabe, mais par la nécessité du rythme.
L'Ave maris siella est une des plus anciennes hymnes conçues dans ce système ; elle doit appartenir au dixième siècle; peut-être même est-elle plus ancienne. Régulièrement, chaque syllabe impaire devrait être longue ; chaque syllabe paire, brève ; le poète s'est délivré d'un tel souci, confiant que le rythme suffirait à marquer les fortes et les faibles: il faut donc, lorsque Ton chante cette hymne, appuyer la voix sur les syllabes un, trois, cinq ; l'affaiblir sur les syllabes deux, quatre, six, couper prescjue brus-
quement le souffle, faire mourir le son dans une soudaine syncope. Théorie purement idéale, car VAoe maris stella est couramment chanté comme si toutes les syllabes étaient longues : seules, les religieuses bénédictines ont conservé une liturgie musicale assez purement nuancée pour auréoler ce chant d'amour de toute sa plaintive gloire, — oh !
La clere voiz plaisant et bêle...
Oh ! les paroles
Phis douces que sons de citoles !
Ave, maris stella, Dei mater aima Atque semper virgo, Félix coeli porta.
Sumens illud Ave Gabrielis ore, Funda nos in pace, Mutans nomen Evae.
Solvc vincla reis, Profer lumen caecis, Mala nostra pelle, Bona cuncta posée...
Virgo singularis Inter omnes milis, Nos culpis solutns Mites fac et castos...
Cette ode n'est plus une hymne : l'abandon de la tradionnelle métrique doit lui faire prendre le nom de prose ou de séquence régulière; mais, liturgiquement, elle reste une hymi>e, l'appellation de prose étant réservée aux tropes qui se chantent à la messe avant l'évangile, — encore que
LA SÉQUENCE RÉGULIÈRE IHrS
pourraient se noter plusieurs exceptions. A partir du dixième siècle, il n'y a plus, en réalité, que des proses, malgré les tentatives de saint Bernard et de saint Thomas d'Aquin à respecter partiellement la versification de Prudence et de saint Ambroise. (^uant aux réformes du bréviaire qui consistèrent en des corrections destinées à conformer les hymnes à cette même versification par des corrections de régent de rhétorique, il en sera parlé en un appendice. Contemporaine de VAve maris siella,lix séquence ré;:^"lière Sanctorum meritis apparaît d'un grand intérêt jioiir l'histoire non moins de la poésie française que de la poésie latine. Elle offre, en effet, riche de tous ses éléments, notre définitif alexandrin. Comme il est puéi-il d'aller lui chercher une laborieuse origine, lorscpie l'asclépiade imposait depuis Horace ses douze et presque immuables syllabes : que la numération remplace pour l'oreille le mètre sans valeur, que par conséquent la possibilité disparaisse de substituer au premier spondée un dactyle, que la rime surgisse et, car son ancienne contexture lui impose 1;» césure médiale, le vers français classique est complet; l'iivinne Sanctorum merifis en donne un clair exemple; déplus, le vers glyconique qui clôt la strophe signifie avec non moins de véracité l'octosyllabique français :
Sanctorum meritis inclyta gaudia Pangamus socii gestaque fortia, Nam gliscit animus promere cantibus "Victorum genn* optimum...
Hi pro te furias atque ferocia Calcarunt hominum saevaque verbera :
His cessit laceraus Ibrliier ungula Nec carpsit penetralia.
Une des plus anciennes séquences régulières est aussi l'une des plus illustres, le Veni Sancle Spiritus, attribué par quelques-uns à Hermanus Contractus, ce merveilleux poète, par d'autres à Robert I®"^, lequel fut roi de France de l'an 996 à l'an 1031, roi exquis, aimant l'art et l'intelligence. Fort dévot au Saint-Esprit, il l'invoqua encore dans l'irrégulière séquence qui fut, plus haut, alléguée et dans le verset :
« Veni, Sancte Spiritus, reple tuorum corda fidelium et lui amoris in eis ignem accende. «
Veni, Sancte Spiritus Et emitte coelitus Lucis tuae radium.
Veni pater pauperum, Veni dator munerum, Veni lumen cordium.
Consolator optime, Dulcis hospes animae, Duice refrigerium.
In labore requies, Inaestu iemperies, In fletu solatium.
0 lux beatissima, Reple cordis intima Tuorum fldelium.
Sine tuo numine Nihil est in homine, Nihii est innoxium.
Lava quod est sordidum, Riga quod est aridum, Sana quod est saucium.
Flecte quod est rigidum, Fove quod est frigidum, Rege quod est devium.
Da luis fidelibus In te confidentibus Sacrum septenarium.
Da virtutismerituni, Da salutis exitum, Da perenne gaudiuni.
« Viens, Esprit- Saint, envoie du ciel le rayon de ta lumière. Viens, père des pauvres, viens, donateur de munificences, viens, flambeau des cœurs. Consolateur très bon, hôte très doux de l'àme, très doux rafraîchissement : repos en le labeur, modérateur des heures torrides, et des larmes le consolateur : O lumière bienheureuse, remplis les plus secrets coins du cœur de tes fidèles. Sans ta grâce, rien dans l'homme, rien n'est innocent. Lave ce qui est sordide, arrose ce qui est aride, guéris ce qui est blessé ; fléchis ce qui est rigide, réchauffe ce qui est frigide, redresse ce quia dévié. Donne à tes fidèles, à ceux qui se confient à toi, le sacré septénaire, donne la vertu et son mérite, donne l'avènement du salut, donne la joie pérennelle. »
Évéquè et cardinal malgré lui, moine, abbé du monastère de Font-Avellane, Pierre Damien fut favorisé d'une âme très pure et très mystique dont la grâce présage, dès le onzième siècle, his tendresses de saint Bernard et, vers plus loin, les très hauts rêves d'amour de saint Jean de la Croix. Le rythme suivant évoque l'inoubliable cantique de la Nuit obscure de l'âme.
Quis est hic qui puisât ad ostium Noctis rumpens somnium ?
Me vocat o virginum pulcherrima, Soror, conjux, gemma splendidissima :
Cito surgens aperi, dulcissima.
Ego sum summi Régis Filius Primus et novissimus, Qui de coelis in has veni tenebras, Liberare captivorum animas Passus mortem et multas injurias.
Mox ego dereiiqui lectulum, Cucurri ad pessulum Ut dilecto tota domus pateat Et meus mea plenissime videat Quem maxime videre desiderat.
At ille jam inde traasierat, Ostium reliquerat.
Quid ego miserrima, quid faciem ?
Lacrymando sum secuta juvenem Manus cujus plasmaverunt hominem.
Ces vers d'un assez abstrus symbolisme s'expliquent ainsi : L'âme raconte que réveillée dans son sommeil charnel elle a entendu une voix l'appelant et lui disant : Je suis le Fils du Roi suprême. Elle ouvre au bien-aimé : il n'a fait que passer, il est loin ; alors elle abandonne toute vanité, sort d'elle-même et le cherche en pleurant.
Un autre sens , plus strict, est admissible : c'est, avant l'Annonciation, la visite mystique de Jésus à celle qu'il a choisie pour mère. Les mots o virginum pulcherrima, et le titre de ces vers, Ryihmus de sanctissimâ Virgine, donnent à cette interprétation de la vraisemblance, malgré le Passus mortem, mais le sens symbolique n'en garde pas moins sa valeur et sa logique. Traduction :
« Quel est celui qui frappe à la porte, interrompant 'e
sommeil de ma nuit? Il m'appelle la plus belle des vierges, sœur, épouse gemme très splendide : lève-toi vite et ouvremoi, ô ma très douce.
« — Je suis le Fils du Roi suprême, je suis le premier et le dernier venu des cieux en ces ténèbres ; j'ai libéré les âmes des captifs, souffert la mort et mille injures.
« Aussitôt, abandonnant mon lit, je courus à la serrure: afin qu'au bien-airaé toute la maison soit ouverte et que ma volonté, tout pleinement il la voie, comme tant il le désire. Mais déjà il s'était éloigné, ayant quitté la porte. Oh! pauvre malheureuse, que vais-je faire ? Toute pleurante, j'ai suivi l'adolescent dont les mains façonnèrent les hommes. » Le saint cardinal ne s'adonna pas uniquement à la théologie mystique, ni à la poésie laudative des mystères : jetant quelques regards autour de lui,ilrima ssl Rubrique sur tous les états, où sont passées en revue les misères du siècle. Les mœurs changent peu ; l'homme incline toujours vers la terre son front lourd ; seul, l'orgueil s'aggrave ou diminue : tantôt la bassesse des cœurs se prélasse et s'admire dans sa propre abjection ; tantôt, elle a honte d'elle-même, admet qu'on la fouaille pour la relever et baise les mains par qui son dos vient d'être ensanglanté. Ce que Pierre Damien disait, il y a huit cents ans, du clergé, le clergé l'accepta ; aujourd'hui, il crierait qu'on lui manque de respect : « Le clerc illettré et adonné à l'orgueil, méprisant les mystères, gît tel qu'une stupide bête. — Il vagabonde ^dv les églises, atteint d'une excessive vanité ; s'il consent a rester en place, c'est pour tourner la tête de tous côtés, par curiosité. — Il ne distribue pas la parole de Dieu, trop occupé à des bavardages particuliers, et s'il prêche, c'est pour narrer d'inanes et vides paraboles. »
Verha Dei non nuiiliat...
Et récitât parabolas, Despiciens mysteria...
Inanes atque vacuas.
Clercs auxquels on peut signaler l'exemple de Fromond, le cénobite deTegernsée, qui, vers 1130, refusait, par indignité, le sacerdoce, le jugeant un sacrement trop lourd pour ses épaules de pécheur :
Ordine tam celso persons ego fungere summo Non possimi pressas peccali pondère totus.
Il faut encore de l'évèque d'Ostie noter quelques vers d'un rythme très spécial :
Ad Sanctissimain Virgiaem versus contra tenipus nubilosum. 0 miseratrix, o dominatrix, praecipue dictu. Ne devastemur, ne lapidemur grandinis ictu. Est tibi latus pontificatus, mater ab aevo : Ergo prccamur ne moriamur turbine saevo. Turbida leni daque sereni temporis usuni : Reddc serenum sidus amoenum nube reclusum. Virgo, rogamus ne pereamus peste vel ira : Tetra diescant atque quiescant fulgura dira.
« O misératrice, ô dominatrice , bonne à invoquer, défendsnous, la grélc vient nous dévaster et nous lapider. Un pontificat te fut dévolu, Mère, dans les siècles : Donc nous te prions poui- ne pas mourir dans le tourbillon. Pacifie les vents, rends à l'atmosphère sa sérénité. Rends-nous la très douce et sereine étoile que la nue dérobe. 0 Vierge, défends que nous périssions de peste ou colère : clarifie la nuit, fais qu'elles se reposent, les foudres divines. »
Déjà, en un rythme analogue, un certain Théodule avait écrit un poème sur le mépris du monde, où se lisent ces
très beaux vers, qui auraient réjoui saint F'rançois d'Assise, le pauvre :
Pauper ainabilis et venerabilis est benedictus : Dives inutilis, insatiabilis est maledictus.
Plus tard, et sur le même sujet, Bernard de Morlaix, moine de Cluny, reprit et mena à la perfection ce vers de dix-sept syllabes; celui de Pierre Damien, qui en compte quinze, s'appuie, en outre, sur l'allitération :
Hora iiovissima, tenipora pessima sunt, vigileiiius. Ecce minaciter, imminet arbiter illc suprcmus.
xVprès de telles lamentations sur la prochaine fin du monde, cette curieuse description du paradis :
Pax ibi lîorida, pascua vivida, viva medulla, Nulla molestia, nulla tragoedia, laci-yma nulla. O sancta potio, sacra refectio, pax animarum, 0 plus, o bonus, o placidus sonus, hymnus earuni.
A cette paix fleurie sans nuls ennuis, ni tragédies, ni larmes, oîi l'on n'entend que les hymnes sacrées des âmes bienheureuses, Héribert, l'évêque d'Eichstad, en Bavière, ajoute un détail qui concerne les seules vierges. Sur le seuil du palais de bénédiction, Marie, la mère du Seigneur, vient elle-même les recevoir pour les conduire, fiancées saintes, à son fils, et elle leur dit : « Entrez, Vierges, au lit du Uoi céleste et soyez l'éternelle joie de l'Epoux. » Il s'agit spécialement de sainte Walburge ou Gauburge :
Te, Mater Domini, Mater et virgo, Choreis virginum Virginem junxit Filioque suo Sponsa dicavit.
Ingressa thalamum Régis coeloriim Audis angelicum Carmen jocundum :
Intra, virgo, lui Gaudio sponsi,
Alphanus, à la fin du dixième siècle archevêque de Salerne, est encore un véridique poète. Il chanta spécialement les virginités martyres, Ursule, Lucie, — Christine, à laquelle il décerne cette rare couronne :
Nunc grata carpens gramina Inter rosarum germina, Gemmis micantem fulgidis Gestat coronam luminis.
« Elle cueille des herbes de g-râce, dans le jardin des jeunes roses, elle porte une couronne de lumière, lumineuse de resplendissantes gemmes. »
Pour lui, et pour plus d'un poète chrétien, le paradis est ainsi : un jardin où l'on fait de la musique sous des ombrages parfumés :
Illic purpureus rosae
Flos et nardus inest, vernat amaranthus,
Fioret cum viohs crocus,
Spirant thuria, thymus, UHa, balsamum.
Hymnos angelici chori,
Condignum résonant carmen ApostoH,
Psallunt quam bene martyres,
Et plectro feriunt tympana Virgines.
« Là c'est la rose aux fleurs pourpres, et le nard, l'amaranthi' et, fleuri parmi les violettes, le safran, et les parfums de l'encens, du thvm, des lis et du baume. Les choeurs
des anges chantent des hymnes, les apôtres récitent des vers de louanges, les martyrs font sonner le psaltéiion et le plectre des vierges frappe les tympanons. »
Une strophe lue dans l'Hymnaire de Salisbury, Hymnarium Sarisburiense, précise : les vers que disent les apôtres, c'est un insatiable Alléluia : « Alléluia, ô douce incantation, ô voix de la joie éternelle ! Alléluia, voix très suave aux chœurs célestes. »
Alléluia, dulce carmen, Vox perennis gaudii, Alléluia, vox suavis ^ Est choris coelestibus.
« Pauvre, je m'élevai de la boue jusqu'à la chaire épiscopale »,
Conscendi cathedram, pauper, de sorde levatus.
Ainsi avoue son origine misérable, Fulbert, à Reims, élève de Gerbert et mort en 1029, évêquede Chartres. Ce fut un très savant théologien et un intéressant poète, auteur de proses, d'hymnes, de tropes liturgiques, d'une Invocation au Dieu de paix, où ces vers, assez robustes :
Dente saturnali restringitur
Evagata vitis.
Cultuque tellus senta mansuescit.
Gaudet lancea faix, gaudet spatha
Devenire vomer :
Pax dilat imos, pauperat superbos.
Salve, summe Pater, fer et omnibus
Integram salutem,
Quicumque pacis diligunt quietôm.
« La dent de Saturne rogne la vigne vagçibonde. Par la culture, la terre épineuse s'adoucit, la lancer est heureuse
de devenir faux, heureuse l'épée de devenir soc : la paix enrichit les humbles, appauvrit les superbes. Salut, Père suprême, donne à tous une intégrale sauvegarde, car tout le monde aspire au repos et à la paix. »
Sans plus aucune quête de métaphores, simple catéchisme mystique à l'usage des amoureux de la chasteté parfaite son court traité, Castilatis gradus, est recommandable :
Sex gradibus consummalur perfectio casta : Primum, dum vigilas flexum nescire petulcum ; Quem sequitur lasciva diu non volvere corde ; Tum ne vel leviter speciem cernendo cupiscas ; Quartus erit nec simpliciter génitale moveri ; Quintus ob auditum Veneris nil mente vagari ; Ultimus in somnis nulle phantasmate ludi : Hoc sibi nemo rapit, sed Christi gratia praestat ; Est servanda tamen diuturna medela diaetae : Libra cibi solidi, simplex hemina falerni ; Praeterea labor, excubiae, rogatio cerebra, Ne caro languentem necet incrassata pudorem : Castus agit quem nulla libido movet vigilantem, Nec violare potest sopitum illusio foeda.
« En six degrés se consomme la perfection chaste : d'abord, durant la Abeille, ignorer les coups de corne de la chair ; ensuite, chasser de son esprit les lascivités diurnes ; puis, ne pas même être touché de désirs devant la beauté aperçue ; le quatrième degré sera de ne pas même être ému génitalement ; le cinquième de ne pas être troublé par l'audition de paroles d'amour ; le dernier, de n'être en dormant le jouet d'aucun phantasme. Ce degré, nul par soimême ne l'atteint, mais seulement par la grâce du Christ; cependant, gardez pendant le jour une certaine diète, c'est
le remède: une livre de nourriture solide, une seule chopine de vin ; ensuite le travail, le guet, la rogation cérébrale (méditation ou prière mentale), afin que la chair encrassée n'écrase pas la languissante pudeur : celui-là est chaste que nul désir libidineux n'émeut durant sa veille, que nulle fétide illusion ne peut violer assoupi. »
Ces six degrés de l'échelle de chasteté apparaissent, même le premier, d'une difficile ascension : aussi les A^eux traités de théologie morale sont-ils remplis d'exemples de manquements, de chutes en la rupture des échelons.
C'est, au rapport d'Odon de Cluny, la mémorable aventure de ce prêtre qui mourut si malheureusement, « ita divine judicio miser interiit, ut cum semen funderet animam pariter exhalaret, sicut mulier perhibuit ».
Au même chapitre II des Collationes, Odon narre la singulière tentation, singulière par l'ingéniosité des arguments, à laquelle, par le fait du Malin, succomba un pauvre ermite :
Cui per diabolum injecta cogitatio est ut quandocumque libidine titillaretur, sic semen de tritu genitalis membri egerere deberet, tanquam flegma de naribus projiceret.
Et le théologien, merveilleux à propos ! lui applique la parole d'Isaïe: « Tes mains sont pleines de sang. »
Hildebert de Lavardin. — Son Physiohgus. — Symbolisme de la Sirène-Oiseau ; de l'Homme- Ane ; de la Panthère. — Le Dragon, le Léviathan, la Licorne. — La 'Lamentation de Hildebert. — Alain de Lisle, poète scolastique. — Le "Liber de planctu T^aturae. — Symbolisme planétaire des gemmes. — Dialogue d'Alain et de la Nature.
fs^^s^^>^^Ê?g^nii
HiLDEBERT, d'abord, frappe à la porte incrustée de perles de la mystérieuse cité érigée en les au delà par l'architecte de toutes les gloires, par l'auteur de la lumière, àt la porte sanglante faite du bois de la croix, à la porte dont la langue de Pierre est la clef, à la porte derrière laquelle le Roi des joies dernières agence, en leurs alvéoles, améthystes et chrysoprases, bérils et hyacinthes, les âmes élues :
Mereceptet Sion illa, Sion David, urbs tranquilla, Cujus faber auctor lucis, Cujus portae lignum crucis, Cujus claves lingua Pelri, Cujus cives semper laeti, Cujus mûri lapis vivus, Cujus custos Rex festivus.
Lavardin, de ce nom qu'un Beaumanoir illustra, évoque du Mans, puis archevêque de Tours, Hildebert captiva l'attention de quelques érudits : entre les poètes de la fin du onzième siècle, c'est l'un des moins inconnus. 11 ne faut
pas lui attribuer un bien insigne talent, mais c'était une intelligence curieuse de mille choses. Son œuvre est faite de sermons, de traités louchant la discipline ecclésiastique ou monacale, de plusieurs vies de saints ; en vers, il rédigea des poèmes sur la liturgie, sur Mahomet, sur la mathématique, sur l'histoire naturelle, Physiologus, un débat, De Querimonia et conflictu carnis el spiriius seu animae, une Lamentntio peccatricis animae, des Carmina miscellanea.
Dans ce dernier recueil, on trouve la réponse à cette interrogation, Cur Deiis homo ?
Adae peccatum quae conveniens aboleret
Victinia? Numquid homo? Sed et hic reus unde placere?
Angélus? An fruges? An vacca ? Sed hostia talis
Natura dispar pretio minor esset inanis...
Ergo fuit querendus homo...
« Pourquoi un Homme-Dieu ? Le péché d'Adam, quelle convenante victime l'abolirait ? Sans doute un homme ? Mais l'homme est coupable, comment plairait-il ? Un ange ? Des fruits ? Une vache ? Mais une telle hostie, disproportionnée de sa nature, une hostie si minime et de si peu de prix serait vaine... Il fallait donc chercher un homme » qui fut en même temps Dieu.
En sa prose sur le Saint-Esprit, il l'implore « pour que les hommes qui peuvent pécher rémissiblement contre le Fils et le Père aussi, n'aillent pas contre le Paraclet pécher indébilemeni » :
Ne dum peccant remissibiliter
In Filium et Patrem pariter
In Spiritum peccent indebiliter.
Sa liturgie versifiée, Versus de Myslerio Missae, n'est
pas d'un style beaucoup plus haut ; c'est du Wandalbert :
De oblatione panis, vini et aquae.
Non sine mysterio, sine re, vel panis ad aram Vel vinum fertur, oui superaddis aquam.
Utraque danda praesignavere Figurae Traditio docuit, sanctior usus habet...
« De l'oblation du pain, du vin, de l'eau. — Ce n'est pas sans mystère, sans but que le pain à l'autel est offert, ou le vin auquel on surajoute de l'eau. Cette double oblation, les Figures la signifièrent, la tradition l'enseigna, c'est un usage très saint, etc. »
Des vies de Mahomet, nulle sans doute n'est plus inadmissible et plus folle que celle que raconte Hildebert. On y voit des cardinaux de l'Islam, une constante certitude que le mahométismc n'est que l'imitation lointaine et baroque des dogmes et des cérémonies catholiques. Amusante surtout l'anecdote qui clôt le livre, de la fausse résurrection du Prophète au moyen d'un système de puissants aimants ; si le corps s'éleva du tombeau, comme Hildebert n'en doute pas, ce fut par la force de l'aimant et rien de plus, solo magnete.
hePhysiologus se classe dans un autre ordre de créances
superstitieuses : c'est un essai de bestiaire symbolique
aussi bizarre et pas moins curieux que, par exemple, celui
de sainte Hildegarde. La sirène y apparaît sous une forme
inattendue :
Ex ombilico constat pulcherrima virgo, Quodque facit monstrum voJucres inde deorsum.
« Au-dessus de l'ombilic c'est une très jolie fille; en dessous le monstre est un oiseau », ce qui rappelle plutôt
la chimère ; et peut-être y a-t-il encore dans son imagination un rappel confus des apparences du griffon, enfanté par l'aigle et la louve, moitié fauve (bestia) et moitié oiseau, comme le décrit Hildegarde, qui ajoute : « La chair du griffon ne se mange pas. »
La sirène ailée, quoique relativement rare, n'est pas, en symbolique, une représentation tout à fait inusitée : sur les pierres gravées égyptiennes elle apparaît telle que le symbole de la Mort, et Jacques de Vitry la nomme et la compte parmi les « oiseaux de mer, bien qu'elles soient de véritables monstres ». On en voit une au Louvre, salle grecque, taillée en marbre et ainsi faite : tète, torse et sexe de femme ; seins aigus où se pose une main fruste ; cuisses, jambes et pattes palmées d'oiseau; ailes comme de génie; queue empennée; bouche qui se pince, se clôt sur l'énigme; les yeux vagues et froids.
Il y eut aussi des sirènes-serpents : « les siraines, dit Brunetto Latini, sont manière de blancs serpents qui courent si merveilleusement que li plusiour disent qu'elles volent », des sirènes-dragons, des sirènes de toute déformation : en telle sculpture, on en voit qui ressemblent à des autruches et souvent, quand elles nagent dans une figuration de vagues, c'est avec une queue qui de poisson pourrait aussi bien passer pour d'oiseau, tellement le dessin en est rudimentaire. Il est bien évident que des animaux inexistants et que nul ne vit — sans doute — qu'en rêve, un art, même hiératique, est inapte à les distinguer par d'immuables formes, et rien de plus divers que les signes dont s'ornent les Bestiaires à miniatures, aux rubriques sirène, monocentaure, dragon, griffon, phénix, aletus, chambal, rosmare, cynocéphale, wivre et
guivre, stryge, paraude, basilic, sagittaire ou centaure. Le centaure d'Hildebert, homoceniaurus, est tout à fait différent de la représentation classique :
Est homocentaurus itidem natura biformis, In quibus est asinus ia humano corpore mixtus.
« L'homme centaure pareillement est de nature biforme; c'est un âne fondu dans le corps d'un homme », — indication un peu vague qui se rapporterait aux anciennes images de l'homme à tète d'âne, symbole de la sagesse humaine (une telle sagesse ou science n'étant qu'ignorance e+ ânerie), si l'évéque n'ajoutait que ce centaure est la synthèse de l'homme à double nature, de l'hypocrite.
Le véritable homme-âne, figure très chère au moyen âge, est assez fréquemment peint ou sculpté avec l'habit et les attributs d'un maître d'école, — signifiant ainsi la doctrine vaine, semblable à des braiments, qui sort de telles bouches, et par extension, toute science purement mondaine.
Au naturel, l'âne symbolisait les pensées charnelles, et l'ânesse les parties inférieures ou sexuelles.
Sagace et mystérieuse magicienne, « la panthère, quand elle rugit, fait fuir les seuls dragons, ou trembler si fort qu'ils demeurent inermes... C'est un quadrupède qu'il n'y en a pas un autre plus beau : il est noir, semé de petites taches blanches et rondes... Allégoriquement là panthère est dite le Christ, parce que le Christ surpasse en beauté tous les hommes », symbolisme encore différent de celui donné par Hildegarde qui déclare que la panthère est le signe de la vaine gloire.
... Soli panthera dracones,
Cum sonat, aut fugiunt, aut segnes corpore fiunt... Est quadrupes quo nunquam pulchrior aller, Qui niger ex albo conspargitur orbiculato... Est autem dictus panther allegorice Christus Qui super est homines forma collatus omnes.
Le moyen âge ne fut jamais fixé sur l'histoire naturelle de la panthère : des auteurs la tiennent pour la femelle du léopard, né lui-même, par adultère (advoultrie), du pard et de la lionne. Ces tromperies, le lion les reconnaît à l'odeur de sa femelle ; aussi la lionne pour parer à la maie aventure, a soin, avant de reparaître devant son seigneur, de se soigneusement laver en eau courante. Le P. Chesneau, dans ses emblèmes eucharistiques, nous montre un lion qui considère, un peu surpris, sa lionne prenant un bain, — et la lionne (figure, ici, de l'âme qui se livre aux ablutions de la pénitence) profère, pour notre édification, ce distique :
Je lave l'horreur de mon vice, De peur d'en souffrir le supplice.
Quant à la créance d'Hildebert que la panthère terrifie les dragons, on la retrouve çà et là peu modifiée. Jean de Gènes, en son Catholicon^ déclare la panthère amie de tout animal, sauf du dragon : « Quia omnium animalium sit amicus, nisi draconis », amitié qu'on lui rend volontiers, pour la bonne odeur de sa gueule et de sa peau, ainsi que l'affirme un ancien Bestiaire cité par Du Gange :
Dont ist une tant bonne odeur De sa bouce, pour vérité, Qu'en toute la vésinité N'a nule beste qui se tiengne Qui maintenant à li ne viengne.
Le dragon, en toutes ces citations, c'est le Malin; dragon, figuration encore peu précise, car un vieux traité le confond avec le léviathan « qui se roule dans la mer du siècle avec une astuce pleine de volubilité ! » De tout temps, cette bête apocalyptique symbolisa l'esprit du mal : « Le dragon s'approche, dit, en des vers, Grégoire de Nazianze, ô mon Christ, donne tes mains, tes deux mains, tiens-moi, tiens-moi! » Entre les animaux avec lesquels elle partage ce rôle, on trouve dans la Bible, et Introït du dimanche des Rameaux, la licorne :
Libéra me de oreLeoniset a cornibusUnicorniumhurailitatem meam.
La licorne biblique signifie la puissance dans le bien comme dans le mal.
Plus ordinairement la licorne symbolise la pureté et la virginité. Jusqu'au dix-septième siècle, le Codex vantait comme antidote, ou plutôt comme purification de l'eau empoisonnée, la corne de licorne ; et l'on vendait sous ce nom et l'on faisait servir à cet office, avec une entière bonne foi, des défenses de narval que les Hollandais importaient mystérieusement. Cette fantastique bête — qui tout de même exista, puisque son existence était crue — se concevait généralement de la forme d'un cheval, blanche, avec la tête pourpre et des yeux bleus ; la corne issue du front était longue d'une coudée et de couleur tripartite, blanche, noire et à la pointe, rouge. Une variété de licornes, l'églisserion, assumait l'apparence d'un imposant cerf.
Le Tesoro délie gioie de Cléandre Arnobe, revu par Archangelo Riccio, affirme cinq sortes d'unicornes : le cerf-
cheval ou monocéros, l'àne sauvage de l'Inde, la chèvre sauvage d'Afrique, le bœuï de l'Inde et le rhinocéros; ces animaux qui, selon cette nomenclature, semblent très raisonnables, sont en réalité, dans Gléandre Arnobe, purement apocalyptique s : heureux tempsdes notions imprécises, où le pape Grégoire, commentant Job, identifie avec certitude le rhinocéros et la licorne amie des vierges !
Quant à l'incohérence de certaines symbolisations, elle est très logiquement et très naïvement expliquée dans ce passage du Bestiaire de Hugues de Saint- Victor : « Si quelqu'un demande pourquoi le Christ est parfois signifié par des animaux immondes, tels que le serpent, le lion, le dragon, l'aigle et autres semblables : qu'il sache que le lion, quand il s'agit de fortitude, représente le Christ, et quand il s'agit de rapacité, le diable... »
En sa Lamentation, en sa confession suprême, là seulement, à vrai dire, Hildebert se révéla poète et doué aussi d'une âme très humblement noble. A l'approche de la mort il avoue ses péchés :
« Quand viendra le jour de la mort, quand la mort commencera ses menaces, je n'aurai plus la force de rire, et, tardivement! ce sera l'heure des larmes... J'ai méprisé la vie supérieure, j'ai dédaigné les divins monitoires... Je n'ai jamais vécu chastement, si salement je me suis pollué ! Je voulus passer pour vierge, je ne sus pas même être pudique. Je voulus être pris pour un abstinent et tellement je farcis mon ventre ! Du boire et du manger bien trop je nourris à l'excès ma chair... Cette vie, pourtant, finira et il viendra, le jour de la mort. »
Cum dies rnortis venerit, Cum mors urgere ceperit,
Tune mihi risus décrit, Tune sero luctus aderit...
Vitam contempsi supernam...
Sprevi divina monita...
Nunquam me easte colui, Sed foede nimis pollui.
Virgo putari volui, Pudieus esse noiui, Jejunam diei cupio Sed venlrem nimis farcio.
Cibo potuque nimio Carnem plus aequo nutrio...
Hune tamen vitam finiam Ad mortis diem veniam.
Et songeant au Jugement dernier il rougit d'une belle honte en s'apostrophant :
« Alors tes gestes mauvais, tes secrètes turpitudes, les verront en détail des milliers de milliers d'hommes... »
Tune tua gesta noxia Sécréta quoque turpia vrdebunt eireumstantia Virorum mille millia.
Pour ne pas briser le cycle des poètes latins qui lurent principalement jardiniers au parterre du symbole ou de l'allégorie, il convient d'étudier ici les imaginations d'un rêveur un peu moins ancien, Alain de Lisle, Alanus de Insu lis.
Très savant docteur, abbé, puis évéque d'Auxerre, il voulut mourir sous l'habit d'un simple moine, ù Cîteau.x. Ce fut un grand écrivain mystique, curieux de découvriiles analogies cachées au fond des choses, adonné plus que nul autre à la quête de l'invisible. Son imagination, dénuée
de timidité, lui permit de rédiger un opuscule sur les Six Ailes des Chérubins. Au texte, une image est jointe, explicative : Des trois paires d'aires, une s'en va et monte en forme de flabelles compliquées ; une autre s'évase et tombe comme les pans d'un manteau d'archimandrite ; la dernière passe sur la poitrine, en croix de même qu'une étole, puis descend en guise de jambières jusqu'aux pieds. Les six ailes sont tuyautées comme des jeux d'orgues; chacune se calamistré en cinq tuyaux et chaque tuyau porte un nom: Temperantîa, Casiimonia, Pudicilia, Bectitudo, Sanctiiudo, etc.
Ce traité n'est que de prose; à celui-ci je veux un peu m'attarder, qui est de prose et de vers: Liber de planclu Nalurae.
In lacrymas risus, in fletum gaudia vorto,
In planct^m plausus...
Cum sua Naturam video sécréta silere...
« En larmes le rire, en deuil le plaisir se change ; en déploration la joie... quand je vois que la Nature se tait sur ses secrets... )j
Compatissante, l'implorée surgit. Elle n'est pas désagréable :
Cujus crinis non mendicata luce sed propria scintillans... In stellare corpus caput effigiabat pueJlae...
« Des cheveux, non d'une lumière de mendicité, mais d'un personnel éclat scintillaient... Sur un corps stellaire la tête se dressait, effigie de vierge. »
Il s'étonne du contraste de la chevelure dorée et de la blancheur de \x\ peau :
« Cela formait un vrai paralogisme... »
Paralogisinum visuè concludebant.
Ses mamelles préceintes, fermes )»ommes, alTirmeiit la grâce d'une juvénile maturité :
Mamillarum pomula gratiose juventutis maturitatem spondebant.
« De son accoutrement la pièce principale est un diadème adorné de gemmes. »
Corona scintillatachoreis.
Les pierres de ce diadème sont au nombre de sept :
Lapis snperior ) Adamas
(Pierre supérieure) ) (Diamant)
Lapis secundus ) Achales (Deuxième pierre) j (Agate)
Lapis lerlius ) Asiroiles
(Troisième pierre) ) (Astroïte)
Lapis quarlus ) Carbunculus
(Quatrième pierre) ) (Escarboucle)
Lapis quinlus ) Sapphirus
'Cinquième pierre) ) (Saphir) Lapis sexlus } Hyacinlhus
(Sixième pierre, i (Hyacinthe)
IJllimn lapis Margarita. ijni a Carbuuculo laminis mendicabal suffragia.
— La pierre ultime était la Perle qui , mendiait les suffrages de VEscarboucle.
Symbole :
Saturne.
Symbole :
Jupiter.
^ Symbole :
) Mars.
Symbole :
Le Soleil.
Symbole:
Mercure.
Symbole Venus.
Aster Jovial is.
Aster Dionaeus.
Symbole La Lune.
La Nature, avec cette couronne planétaire, commence à se préciser ; ses vêtements achèvent la différenciation : tout V est symbole. Voici les souliers, en leur scolastique subtilité.
Calci auteni, ex allutea pelle traducentes materiam, ita familiariter pedum sequebantur ideas, ut in ipsis pedibus nati, if>sisque mirabiliter viderentur inscripti,
« Les souliers, faits de peau alunée, si familièrement suivaient les idées (les formes) des pieds, qu'on les eût dit nés sur les pieds mêmes et la merveilleusement inscrits. »
Gloses les descriptions, commence le dialogue: La Nature parle à Alain [Natura Alano loquiiur). Elle est belle et parée, c'est pour plaire à son seigneur l'Esprit :
Ut sic lotius corporis materia nobilioribus naturae purpuramentis ornata, ad nuptias gradiens, marito Spiritui gratius jungeretur, ne maritus suae conjugis deformitatem fastidiens ejus refutaret conjugium.
u En toute la matière de son corps ornée des plus nobles purpureseences de la nature, c'est, marchant aux noces, pour qu'elle s'unisse plus agréablement à son mari, l'Esprit, et que le mari n'aille pas, répugné par la difformité de sa femme, lui refuser la co-union. »
Suivent d'assez prolixes explications, que borne cette déclaration :
Deus imperans, Angélus operans, Homo optemperans. « Dieu impère, l'Ange opère, l'Homme obtempère. »
En d'autres termes : Dieu imprime à l'Acte le mouvement initial et l'Ange le transmet à l'Homme, qui le subit.
Alain répond :
O Dei proies genetrixque rerum, Vinculum mundi slabilisquc nexus,
Gemma terrenis, spéculum caducis, Lucifer orbis,
Pax, amor, virtus, regimen, potestas, Ordo, lux, linis, via, dux, origo, Vita, lux, splendor, species, Ogura, Régula mundi.
Quae voôjî, plures recolens ideas, Singulas rerum species monetans, Res togas formis chlamidemque formae Poilice formas,
Cujus ad uutum juvenescil orbis, Silva crispatur folii capilo, Et tua florum tunica veste Terra superbit.
« O lignée de Dieu et génitrice des choses, lien du monde, nœud très stable, gemme pour les humains, miroir de la caducité, porte-lumière du monde,
« Paix, amour, vertu, gouvei-nail, pouvoii-, ordre, lumière, fin, voie, tète, origine, vie, lumière, splendeur, beauté, figure, règle du monde,
« Toi, de l'Esprit tu cultives les idées (formes) nombreuses, tu monnayes la spéciosité des choses, tu revêts d'habits les choses et ta chlamyde a la forme que lui donne ta volonté.
« Au signe de ta tète se rajeunit le monde, la lorèt se couvre des frisures de ta chevelure de feuilles et toute fleurie, ta tunique est le vêtement dont s'enorgueillit la terre. »
A cet épithalame, qui n'est pas d'une médiocre poésie, Alain ajoute des interrogatoires ;
Alani prima Quaeslio :
Tu viae causam resera petenti :
Cur petis terras, peregrina coelis?
Cur tuae nostris dcitatis offers Munera terris ?
Alani Quaeslio secunda :
Ora cur fletus pluria rigantur?
Quid tui vultus lacrymae prophelant ?
Fletus interni satis est doloris Lingua fidelis?
« Première question d'Alain : Dévoile-moi la cause de ton voyage, réponds : Pourquoi viens-tu sur la terre, péré grine des cieux ? Pourquoi nous répartis- tu, à nous, les humains, les munificences de ta divinité ?
« Deuxième question d^ Alain : Pourquoi tant dévisages sont-ils inondés par les pleurs ? Que prophétisent les larmes que je vois sur ta face ? les pleurs sont-ils le très fidèle signe de la douleur intime ? »
La Nature répond par d'assez obscures raisons : que répondre ? En passant, elle métaphorise avec originalité qualifie par exemple de sophisme, d'hyperbole et de paralogisme le coït du taureau et de Pasiphae :
Pasiphae etiam hiperboiicae Veneris furiis agitata, sub facie sophistice cum bruto bestiales nuptias celebrans, paralogisme sibi turpiori concludens, stupendo bovis conclusit sophismate.
« Pasiphae par une hyperbolique Vénus agitée de fureurs, célébrant sous une apparence sophistique de bestiales noces avec une brute, concluant par un honteux paralogisme, commit avec le taureau un stupéfiant sophisme. )»
Finalement, elle fait un peu de morale, indique des remèdes contre les vices, vante la sobriété :
Ancilla fiet sic Caro Spiritus.
« Que la Chair soit la servante de l'Esprit. » .
A ce moment, entrent en scène l'Hyménée, la Chasteté et divers personnages de même consistance et, après d'abstruses discussions scolastiques, un certain Génie se dresse et profère de nominatives excommunications contre les vices, closes par celle-ci, qui vise la sodomie :
Qui autem a régula Veneris exceptionem facit auormalem, Veneris privetur sigillo.
« Celui qui, contre la règle, se livrera à d'anormales amours, qu'il soit privé du sceau de Vénus ! »
Assentiment général, et retour du bon poète Alain de Lisle à la vie réelle, moins ingénieuse, moins originale, moins, de beaucoup, délectable, que ce rêve d'un Péripatéticien du treizième siècle.
Latin mystique.
Marbode. — De Meretrice. — Le "Livre des gemmes. — Symbolisme des pierres précieuses : l'Agate, l'Alectoirc, le Jaspe, le Saphir, l'Émeraude, l'Onyx, la Chrysolithe et la Topaze, le Béril, l'Hyacinthe, la Chrysoprase, la Chélidoine, le Jayet, l'Aimant, le Corail, la Cornaline, l'Escarboucle. — UTfymne des douze pierres. — Ullrbs beata Jérusalem. — Autre symbolisme des pierres, selon Conrad de Haimbourg.
MORT en 1125 à l'âge de quatre-vingt-huit ans, Marbode clôt un siècle, inaugure le suivant, — faconde parler qu'entacheraient à la fois l'étourderie et le pédantisme si on prétendait donner à de telles expressions une valeur autre que mnémotechnique. De la famille, croit-on, des Marbeuf, Bretagne et Anjou, il enseigna diverses sciences à l'Université d'Angers, diverses et peut-être toutes, puis qu'il savait tout, fut, en 1096, élu évéque de Rennes, après des années d'épiscopat alla demander la paix qui doit précéder la mort au monastère de Saint- Aubin d'Angers que régissait la règle de saint Benoit.
Marbode est le poète pour qui tout est symbole, analogie et concordance. Il sait que si l'émeraude est l'antidote des tempêtes, elle apaisera de même les luxures (jui sont les plus violentes tempêtes émues par les démons en les âmes humaines. Il sait pourquoi la prostituée est avide et dissolvante; c'est un animal spécial dont il n'ignore ni la physique ni la symbolique : De Meretrice.
Innumeros inter laqueos quos callidus hostis Omnes per mundi colles camposque tetendit Maximus est, et quem vix quisquam fallere possit, Femina, triste caput, mala stirps, vitiosa propage, Plurimaquae totum per munduro scandala gignit... Femina, dulce malum, pariter favus atque venenum, Melle linens gladium cor confodit et sapientium. Quis suasit primo vetitum gustare parenti? Femina. Quis patrem natas vitiare coegit? Femina. Quis fortem spoliatum crine peremit? Femina. Quis justi sacrum caput ense recidit ? Femina, quae matris cumulavit crimine crimen, Incestam gravem graviori caede notavit...
...Chimeram Cui non immerito fertur data forma trilormis, Nam pars prima leo, pars ultima cauda draconis,
Et mediae partes nil sunt nisi fervidus ignis. Haec ad naturam raeretricis ludit imago. Ut praedam rapiat quae praefert ora leonis, Egredio simulans quiddam quasi nobile vultu : Hac specie captos flammis exurit amoris.
« La prostituée. — Des innombrables filets que l'ennemi très malin, par les monts et par les vais, nous tend, le plus dangereux, celui auquel presque personne ne peut échapper, c'est la femme, — triste tige, mauvaise racine, vicieux jet, qui dans le monde tant de scandales engendre... Femme, ô très doux mal, à la fois miel et poison, toi qui oins de baume le glaive dont tu perces le cœur même des sages ! Qui persuada à l'homme de goûter au premier fruit défendu ? — La femme. Qui força le pèrç à déflorer ses filles ? — La femme. Qui dompta le fort par la spoliation de sa chevelure ? — La femme. Qui trancha par l'épée le chef sacré du juste ? — La femme, celle qui
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au crime de la mère ajouta son propre crime, ilkustra l'inceste par le meurtre... Chimère, on te donna très justement une forme triforme, antérieurement d'un lion, postérieurement d'un dragon, et au milieu rien qu'un très ardent feu: image qui donne la claire illusion de la nature de la prostituée, car, pour emporter sa proie, elle avance une gueule de lion, simulant je ne sais quelle apparence de noblesse : ayant par cette spéciosité capté des victimes, elle les dévore en les flammes de son amour. »
Femina, dulce nialum, pariter favus atque venenum.
Cet agréable vers rappelle telles expressions d'une diatribe anonyme :
-Mulier est confusio hominis, bestia insanabilis... fetens rosa, tristis paradisus, dulce venenum... poena deleclabilis, dulcor amaxus...
« La femme, confusion de l'homme, bête inguérissable, rose fétide, paradis lamentable, poison très doux, délectable supplice, amère douceur... »
Tout entier de symboles et des plus étranges créances, le Livre des gemmes fut dès son aurore célèbre, traduit en vers français par un contemporain. Un commentaire mènerait loin s'il fallait méthodiquement, des hymnes orphiques, de Solin et d'Isidore de Séville et de Pline même et de Théophraste citer les imaginations concordantes ou contradictoires ; on se borne à contresigner les citations de Marbode de l'autorité de sainte Hildegarde, ou çà et là de telle autre, et d'y joindre la correspondante interprétation en vieux français.
I3e Achate (Agate). — Hildegarde dit: L'agate naît du
sol humide; quoique chaude et enflammée, l'air et l'eau ont plus que le i'eu part à sa nature.
Selon Marbode : « Comme on le rapporte, fut pour la première fois trouvée la pierre d'agate sur les bords d'un fleuve nommé de nom pareil... Elle conforte qui la porte, entretient sa vigueur, lui donne la faconde, la grâce et de bonnes couleurs. »
Ut perhibent prirnum lapis est inventas Achates In ripis fluvii qui nomine dictus eodem... Portantem munit viresque ministrat Achates Facumdumque facit gratumque bonique coloris...
Acate est cette apelée Par un eve u el est truvée...
Mais la force de li est grand.
Ume défent e fait poissant, Culur li fait aveir vermeil.
Transparente ou demi -transparente, noire, brune ou grise, ra.yée, tachetée, pointillée, mouchetée, souvent tri ou quatricolore, l'agate a reçu mille noms différents et on ne sait de quelle variété il est ici question.
De Alectorio {Alecloiré). — Pierre imprécise; selon dom Pernety, « espèce de pierre brillante et presque transparente comme du cristal », — ce qui paraphrase simplement Pline : crislallina specie.
Marbode : « Dans le ventricule d'un coq, eveuvé de ses testicules, qu'il ait vécu trois ans au moins en eunuque, prend naissance cette pierre dont ce n'est là que la première gloire. Et pendant deux fois deux ans, elle se met à croître, sans que pourtant sa grosseur puisse excéder celle d'une fève. Cette pierre rend invincible quiconque la porte, elle rend l'orateur disert en paroles, elle rend
constant et en tout agréable à tous. Elle donne la verdeur, excite aux choses de Vénus. Elle est commode pour la femme qui veut plaire à son mari. Pour qu'elle ait ces bons effets, on la porte close en la bouche. » Ventriculo galli, qui teslibus est viduatus, Cum tribus, ut minimum, factus spado, vixerit annis, Nascitur ille lapis, cujus non ultima laus est, Et per bis binos capit incrementa sequentes Mensuramque fabae crescens excédera nescit... Invictum reddit lapis hic quemcumque gerentem. Hic oratorem verbis facit esse disertum, Constantem reddens cunctisque per omnia gratum. Hic circa Veneris facit incentiva vigentes. Commodus uxori quae vult fore grata marito. Ut bona praestet clausus portatur in ore.
Alectoire tenent a bon
Ki creist el ventre del chiapun
Treis anz coes pois est chiastrez,
Tan vit ke set ans a passez.
En son ventre trovent la pierre
Ke mut est précieuse e chiere.
D'une fève a la grandeur...
Ki la garde e la tient en mémoire
Vertu li dune e gran victoire,
Amer le fait e bien parlant.
Femme livre de son enfant
Et fait de sun senior amer.
Et en bûche se voit porter.
De J ASP IDE {Jaspe). — Plus sûrement que l'alectoire (le traducteur ne semble pas avoir compris les incentiva Veneris), le jaspe « apposé sur le ventre soulage la femme en gésine »,
Appositus juvat mulierem parturientem.
A feme ke travalle aïe.
Mais de quel jaspe s'agit-il et comment s'y reconnaîtront les sages-femmes : la candide galactite, la corsoide toute chenue, la très rouge sanguine, la glauque héliotrope ponctuée de pourpre, la jaunâtre térébenthine, la pseudomalachite aux phosphorescences vertes de chair putréfiée, la pseudoprase, rubanée, comme un mois de Marie, de blanc ou de bleu, la pierre d'azur, granulée de blanc et piquetée d'or, la pierre d'Arménie d'un vert bleu clair, semé de presque invisibles gouttes de lait, le pseudosaphir pareil à un ciel de nuit d'hiver étoile d'or, la panthère mouchetée d'ocre, la grammatite qui porte de gueules au pal d'argent, la polygramme dont la peau rouge s'écorche de lettres pâles — autant de jaspes.
De Sapphirato (Saphir). — Hildegarde : Le saphir est chaud.
« Il croît vers le temps de midi, alors que le soleil en son ardeur arde si fort que de cette ardeur l'air se trouve un peu obstrué. »
Secundum tempus meridianum crescit, cum sol in ardoresuo lam fortiter ardet quod aer aiiquantum de ardore ejus obstruatur.
Il a, selon Marbode, de bien agréables spécialités, guérissant les sueurs profuses, les ulcères, les maux d'yeux ; mais pour qu'il départisse ses bénéficences « il faut que celui qui le porte, très chastement se comporte ».
Sed quis gestat eum castissimus esse jubetur. Porter se volt mut chiastement.
Bleu de ciel (c'est le mâle), bleu de Méditerranée (c'est la femelle), le saphir est quelquefois d'un très pâle vert d'eau, ou blanc, ou diamantin, ou laiteux; il s'agit ici du