‹ Le latin mystiqueChapitre 12 sur 50 · MAR30DE · texte numérisé non relu

MAR30DE

saphir bleu, couleur du firmament, dont il est une condensation.

De Smaragdo {Emeraudé). — Hildegarde : « L'émeraude croît au matin du jour et au lever du soleil, alors que la \dridité de la terre et des gazons sont à l'extrême, alors que les herbes sucent aussi fort la viridité de la terre qu'un agneau le lait de sa mère, ce qui explique à merveille pourquoi l'émeraude est verte. »

Smaragdus in mane die crescit et in ortu solis... et tum viriditas terrae et gramina maxima vigent... et tune herbae viriditatem fortiter tara sugunt ut agnus qui lac sugit.

Marbode : « On croit qu'elle peut éloigner les tempêtes. On dit qu'elle peut comprimer les mouvements de lascivité. »

Et tempestates avertere posse putatur, Fertur lascives etiam compescere motus.

Si toilt tempeste e luxure.

AUégoriquement les alchimistes appelaient émeraude la rosée de mai, mais cette rosée de mai n'était elle-même que le symbole de la rosée mercurielle, du métal en fusion au moment où dans la cornue il se sublime en vapeurs ; c'est le produit de la putréfaction, quatrième degré des opérations alchimiques. Peut-être que cette note obscurcira un peu, pour cette fois, les imaginations de l'adorable nojine de Rupertsberg.

De Onyce {Onyx). « L'onyx^ dit sainte Hildegarde, est chaud et croît vers la troisième heure du jour dans une épaisse nuée, quand le soleil fortement chauffe. »

Onychinus calidus est et circa tertiam horam diei in spissa nube crescit cum sol valde ardet.

Marbode : « Suspendu au cou ou passé au doigt, l'onyx évoque pendant le sommeil les lémures et toutes les tristesses. »

At collo suspensus onyx digitove ligatus In somno lémures et tristia cuncta figurât.

Onice fait grès sunges avoir Tenciuns e fantosmes veir.

Ces mauvais songes, la sarde {sardius, dit Marbode; sardine, selon le vieux poète français) les éloigne et les vainc. C'est une pierre rougeâtre ou orangée, parfois très pâle, « qui naît dans les après-midi d'automne, après les grandes pluies, lorsque tombent et périssent les feuilles des lauriers, — folia laubrorum ». L'onyx simule assez bien un œil vague sous une paupière morne, œil blanc, œil rouge ; quelquefois, côte à côte, trois yeux diaboliques dardent leurs prunelles folles : d'où la peur et les rêves tristes.

De Chrysolitho {Chrysolithe, en réalité : Topaze). — Ardente liquéfaction d'or, flavescent polyèdre, la topaze « épouvante les démons, lorsque peivée d'un trou, enfilée d'une soie d'âne, on la porte suspendue au bras gauche ».

Pertusus setus si transpiciatur aselli Daemones exterret et eos agitare putatur. Trajectum laevo decei hune portare lacerto.

Ki la perce e dune i met Sei d'asne el pertuisée AI senestre bras la pendra, Le diablez ne l'attendra.

De Beryllo [Béril). — C'est la glauque aigue-marine, la pierre céladonne « faite de la quintessence des eaux ».

Marbode la recommande « pour faire passer les rots et les soupirs ».

Portalaque ructatus simul et suspiria tollit. E le 11 toldra suspir e rut.

De Topazio (Topaze, en réalité : Chrysolithe). — Cette pierre, la chrysolithe, qui simule les topazes avec quelque peu de vert, en reflet, dans le jaune pâle de sa chair, entre en composition dans de puissants magistères ; de plus, « elle apaise les eaux bouillantes ».

Ferventes etiam compescere dicitur undas. Desboillir fait levé boillant

De Hyacintho i Hyacinthe). — Rougeâtre avec, selon l'occasion, des tendances au violet, à l'ambre, au miel, au lait (c'est l'hyacinthe femelle), au safran (c'est le mâle) : Marbode contredit un peu à ces nuances :•« Il y en a de granates (couleur de grenat), de citrines (citron), de turquines (bleu mat de la turquoise, bleu de Venise). Toutes sont de vertu confortative, chassent la tristesse et les vaines suspicions ».

... Sunt granati, sunt citrini venetique, Confortativae cuncti virtutis habentur, Tristitiamquc fugant et vanas suspiciones.

Jagunde.s sunt de treis maneres Et sunt mut preciuses pieres.

Lune est granate, laltre citrine, Laltre evage si unt medicine.

Tûtes confortent par vigur, Vains pensers toilent et tristur.

A Home, jadis, rh3'acinthe était la base d'un électuaire fameux contre les fièvres; on pulvérisait ensemble, puis on

ââ. scrupul. ii.

scrup. ii, 5.

incorporait à du sirop de limon sucré de « sucre fin », des gemmes et divers ingrédients ; en voici la formule traduite du pharmaceutique latin de Cléandre Arnobe, « academico ardente etereo » :

Hyacinthe orientale (selon

d'autres, dragm. ii) Émeraude orientale Saphir or.

Topaze or.

Grenat or.

Perles (non perforées)

Corail rouge Item blanc Corne de licorne Raclure d'ivoire. . dr. 5.

Bois d'aloès . . dr. ii, 6.

Os de cœur de cerf. n<* 9.

Corne de cerf préparée à

l'eau rosate Semence d'oseille

— de chardon bénit

— de rue caprine

— de coriandre Sandalum rouge et blanc Racine de dictame Tormentille Angélique

Pervenche Bistorte Terre bolaire Terre sigillée Roses rouges Sem. de citron Crocus . . .

Feuilles d'or .

dr. i.

dr. i. scr. ii.

scr. nu.

gr. XV.

n° XXX.

Bois de Cobar . dr. ii.

Ambre. . . . scr. i.

Musc .... gr. viii.

De Chrisopraso {Chrysoprasej. — C'est une prase plus verte et plus jaune, où se confondent la viridité des éraeraudes et le doré des topazes solaires. Marbode, d'après Pline : « Elle a la couleur du suc de poireau ; gouttelée d'or, elle reluit autant que de la pourpre. Quant à ses propriétés, je n'ai pu les savoir. »

Hic porri succum referens mistusque colore Aureolis guttis quasi purpura tincta renidet. Quas habeat vires potui cognoscerc nondum.

De jus de purret en a culur.

Gutte est d'or e teinte purpurie.

Altres vertus na ici mie.

De Amethysto {Améthyste). — La notation de Marbode est parfaite : « Pourpre ou violette est l'améthyste, on dirait une goutte de vin pur, on dirait une rose monde. D'autres, un peu fanées, s'évanouissent vers le bJanc; c'est comme ces mélanges où l'eau corrompt la rougeur du vin. »

Purpureus color ac violaceus est amethysto, Vel quasi gutta meri solet aut rosa munda videri. Quidam marcidior velut evanescit in album Ut corruptus aqua vTni rubor inesse pntetur.

Ametiste a culur purpurin O tele cume gute de vin.

Daltre tel cume violette, Ou cume rose munde e nette.

Lune turne al kes a blanchur, Laltre a di vin mesle rounr.

De Ghelidonio {Chélidoine). — Pierre d'hirondelle, parce qu'on la trouve dans le ventricule de ces oiseaux, quand la lune est au croissant, la chélidoine est en réalité un très petit grain d'agate, blanc, gris, bleuâtre, roux, noir, etc. « La chélidoine fousse guérit la folie lunatique. »

Cedit gestato lunatica passio rufo.

La ruige toilt la passium

Ke prent a urne per luneisum.

De Gagate (Jayet ou Jais). — « Par suf fumigation, le jayet rend aux femmes leurs règles... On croit qu'il est contraire aux démons... Il vainc les prestiges et résout les enchantements ; c'est, dit-on, la pierre de touche de la virginité. »

Par suffumigium muîieri menstrua reddit... Idem daemonibus contrarius esse putatus... Vincit praestigia et carmina dira resolvit Et solet (ut perhibent) deprehendere virginitatem.

Dessuz se se nestuve feme Ses natures li rend la geme.

Quant est ars mut est mirables, Chaice serpent, destruit diables, Charmes malvais, sorz e poisuns.

De feme set virginité.

De Magnete (Aimant). — Plein de sympathie pour l'acier, l'aimant est l'ennemi des femmes adultères : « Celui qui veut, dit Marbode, savoir si sa femme est adultère, n'a qu'à lui attacher pendant qu'elle dort cette pierre à la tête. Si la femme est chaste, elle viendra s'offrir aux baisers de son mari, sans se réveiller. »

MARRODE 209

... Oui scire cupit sua num sit adultéra conjux Suppositum capiti lapidem sLertentis adaplet. Mox quae casta manet petit am[)lexura maritum Non tamen evigilans...

Si vérité voilt un savoir Si sa feme aime altre purveir La piere sur sun chief metra En dormant ke el ne saura.

Si chaste est en sun dormani De li user li fera semblant.

Dans l'épigTamme de Glaudieu, De Magnete, l'aimant de même représente le principe femelle :

Ferrea Martis Forma nitet, Venerem magnetica gemma figura

Et, de même encore, c'est, par un renversement des règles, la femelle qui se jette sur le mâle :

Hic mirum consurgit opus, Citheraea maritum Sponte rapit.

Ce bref chapitre du grand poète est une merveille de poésie et d'ingéniosité.

De Gorallo (Corail). — « La pierre de corail est pendant sa vie dans la mer une sorte d'osier... Contractée par l'air, elle devient dure et se lapidifie. Du vert sa couleur passe au ponceau. »

Corallus lapis estdum vivit in aequorc vimen... Acre contractus fit durior et lapidescit, Cuique color viridis fuerat modo puniceus fit.

Corals cum arbre naist en mer, Verz naist e mull fait a amer.

Quant laire la tuclie si devient dure, Ruize devient de sa nature.

Latin mystique. li

De Corneolo {Cornaline). — C'est une chair rose; « c'est, dit Marbode, une pierre couleur de chair lavée... Elle mitigé les contestations et les colères » .

In disceptando surgentes mitigat iras Quique lavaturae carnis par esse videtur...

Elle toilt ires e rancuins.

Urne fait parler par rusuins.

Icele est de meillur nature Ke de chiar semble lavure.

De Garbunculo {Escarboucle). — C'est l'œil qu'au milieu du front, unique et rougeoyant, porte le dragon ou, selon d'autres, la wivre, cette pseudo-sirène qui ne doit pas se confondre avec la guivre, variété du griffon : un joyau doué d'une certaine rareté. De ce nom les anciens appelaient pêle-mêle toutes les pierres d'un éclatant rouge ou rose, nommément le grenat et le rubis : « L'escarboucle surpasse toutes les pierres les plus ardentes, jette des rayons tels qu'un charbon allumé dont les ténèbres ne peuvent venir à bout d'éteindre la lumière. »

Ardentes gemmas superat carbunculus omnes, Nam velut ignitus radios jacit undique carbo. Hujus nec tenebrae possunt extinguere lucem.

Scherbuncles getie de sei rais.

Plus ardent piere ni a mais.

De sa clarté la noit resplent Mais le jour nen fera neient.

On trouvera longue cette nomenclature et on la trouvera brève : Marbode disserte encore de quelques gemmes, le diamant, la perle, etc., mais que d'autres où il est muet! Il ne connaît, et qui nous en dira les secrets? —

ni la rose-rouge Almandine: la brune Aromatite, qui fleure la myrrhe ; le Girasol, un peu de bleu et un peu de jaune dans du lait ; la sanglante Hématite qui, broyée, se résout en poussière de sang desséché; ni le Jargon, ou diamant jaune ; ni l'encore jaune Marcassite; ni les grasses Ollaires : la Serpentine toute marbrée, la grise Golubrine et la Tarqueuse piquée de talc et de mica; ni la Paranite, cette améthyste bleue; ni le Smaragdo-Prase, couleur d'herbe roussie ; ni la Tourmaline qui simule une opale dorée; ni les Bufonites, où d'azur, de bleu jaune, de glauque, se rangent les Turquoises.

Et il resterait encore à nommer la Pierre qui n'est pas une pierre, la Pierre par excellence fixe et inévaporable, la Pierre fermentative, qui transmue les formes, les couleurs et les densités, la Pierre essentielle et philosophale !

Dm poète anglo-normand du quatorzième siècle, le frère mineur Nicholas Bozon, inclina vers la galanterie, Bernis ou Grécourt déjà, la symbolique des gemmes : au catalogue de Marbode il en ajoute une, bien inattendue, la Femme :

Ja n'est trovée en terre ou en mer Piere précieuse nuls, si chère

Que vayle à femme, Ne charbuche q'est si cler Ne diamand que dure entier

Ne autre gemme.

Marbode en ce Livre des gemmes se révèle aussi supei»titieux que mystique, aussi crédule que symbolique, — mais il a écrit, en commentaire aux versets 19 et 20 du vingtième chai»itre de l'Apocalypse une prose qui est tout

un traité d'herméneutique chrétienne lapidaire. Il s'agit, selon saint Jean, de la Jérusalem nouvelle, qui sous des firmaments nouveaux, sur une terre renouvelée, apparaîtra parée comme l'épouse. « Les fondements du mur de la cité sont ornés de toutes les pierres précieuses et il y a douze fondements. Fondement premier, le jaspe ; second, le saphir; troisième, la calcédoine; quatrième, i'émeraude ; cinquième, sardoine ; sixième, sarde ; septième, chrysolithe ; huitième, béril ; neuvième, topaze; dixième, chrysoprase; onzième, hyacinthe; douzième, améthyste. »

Jaspis colore viridi Praefert virorum fidei, Quae in perfectis omnibus Nunquam marcessit penitus, Cujus forti praesidio Resistitur diabolo.

Sapphirus babet speciem Coelesti throno similem :

Désignât cor simplicium Spe certa praestolantium Quorum vita et moribus Forte fulget virtutibus.

Pallensque chalcedonius Ignis habet effigiem :

Subrutilat in publico, Fulgorem dat in nubile :

Virtutem fert fidelium Occulte formulantium.

Smaragdus virens nimium Dat lumen oleaginum :

Est fides integerrima Ad omne bonum patula

M.VHBODE 213

Quae nunquam scit deficere A pietatis opère.

Sardonyx constat tricolor :

Homo fertur inteiior Quem désignât liumilitas Per quem albescit castitas :

Ad honestatis cumulum Rubet quoque martyrium.

Sardius est puniceus Cujus coloi" sanguineus, Decus ostendat martyrum Rite agonisandum :

Sextus est in catologo, Crucis haeret mysterio.

Auricolor clirysolitus Scintillât velut clibanus :

Prétendit mores hominum Perfectae sapientiae Qui septiformis gratiae Sacro splendescit jubare.

Bcryllus est lymphaticus Ut sol in aqua limpidus :

Figurât vota mentium Ingenio sagacium :

Quod magis libet mysticum Summae quietis otium.

To'pazius quo ranor Eo est pretiosior.

Extat nitore griseo Adspectu et aelhereo :

Contemplativae solidum Vitae praestat officium.

Chrysoprasus purpureum Imitatur concilium.

Est intertinclus aureis Miscello quodam guttulis :

Haec est perfecta charitas Quam nulla sternit feritas.

Jacinthus est caeruleus Nitore medioximus, Cujus décora faciès Mutatur ut temperies :

Vitam signât angelicam Discretione praeditam.

Amelhystus praecipuus Décore violaceus, Flammas emittit aureas Notnlasque purpureas :

Praetendit cor humilium Christo commorientium.

N'en est-il pas de Marbode ainsi que du subtil empereur d'Aurier :

Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis...

« (Le aspe est de verte couleur : il signifie la foi humaine qui en tous ses accomplissements jamais entièrement ne se fane, et par son solide bouclier permet de résister au diable.

« Le saphir a une beauté pareille au céleste trône : il désigne le cœur des simples, de ceux que meut un espoir certain, de ceux dont la vie brille par les mœurs et par les vertus.

« La pâlissante calcédoine apparaît à l'effigie du feu :

elle subrutile à la lumière et fulgure en Tobscurité : telle est la vertu des fidèles occultement formulée.

« L'émeraude, trop verte, donne des lueurs oléagineuses : c'est la foi très intègre, ouverte à tout ce qui est bien qui jamais ne s'écarte de l'œuvre de piété.

« La sardoine est tricolore, — symbole de l'homme intérieur que l'humilité caractérise, par qui s'affirment les chastes candeurs : elle signifie encore par son rouge la suprême excellence du martyre.

« La sarde est couleur de pourpre : sa couleur sanglante exprime l'honneur des martyrs en leur noble agonie : sixième du catalogue, elle symbolise le mystère de la croix.

« Couleur d'or, la chrysolithe scintille tel qu'un four embrasé : elle est le signe des hommes où la parfaite Sagesse fait resplendir le nimbe sacré de sa grâce septiforme.

« Le béril est lymphatique, tel qu'un soleil clair aperçu dans l'eau : il figure les désirs des esprits ingénieux et sagaces, et de plus le mystique repos de la paix suprême.

« La topaze est rare, pour cela précieuse. Elle est d'une luminosité grise avec des apparences éthérées, — symbole de l'immuable solidité d'une vie contemplative.

« La chrysoprase ressemble à un concile de cardinaux. Elle est toute ponctuée de gouttelettes d'or : c'est la parfaite charité que nulle méchanceté ne décourage.

« L'hyacinthe est d'un bleu mitoyen, et son décor change avec la température : signe d'une âme angélique très adonnée à la discrétion mystique.

« L'améthyste est surtout violette; elle émet des flammes

d'or et de purpurescentes étincelles : symbole des humbles cœurs qui avec le Christ se crucifient. »

Quelques notes paraissent nécessaires : 1° de la mystérieuse calcédoine, Marbode donne une description qui fait songer à l'opale; 2» les trois couleurs du sardonyx ou sa.rdoine sont le noir, le blanc et le rouge; 3" la sarde est quelquefois confondue avec la cornaline ; la chrysolithe dont parle ici Marbode, est la pierre que nous nommons maintenant topaze, et réciproquement; ce renversement a déjà été signalé plus haut, dans l'analyse du Livre des gemmes.

Marbode n'est pas le premier poète chrétien qui ait, d'après l'Apocalypse, érigé une Jérusalem céleste toute de pierres précieuses Dans le Rythme sur les Joies du Paradis, que l'on attribue à saint Augustin, le texte de saint Jean est ainsi allégué :

Ubi vivis margaritis surgunt aedificia, Auro celso micant tecta, radiant triclinia.

Solis gemmis pretiosis haec structura nectitur, Auro mundo tanquam vitro urbis via sternitur...

(< Là tout en perles vives surgissent des édifices, l'or sur les toits étincelle, l'or rayonne dans les salles. Rien que de pierres précieuses s'ordonne la structure de cette ville unique, les rues sont pavées d'or monde plus transparent que le verre... »

Cette cité céleste, une hymne liturgique des environs du dixième siècle, la chante en un grandiloquent mysticisme; en voici quelques strophes selon le texte exact; les correcteurs du bréviaire l'ont mutilé avec ime inintelligence qui va jusqu'à substituer partout au mot lapis, pierre précieuse,

le moi petra, caillou, ce qui enlève à ces vers tout caractère mystique et même toute signification.

Urbs beata Jérusalem Dicta pacis visio, Quae construitur in coelis Vivis ex lapidibus, Et angelis coronata Ut sponsata comité :

Nova venions e coelo Nuptiali thalamo Praeparata, ut sponsata Copuletur Domino :

Plateae et mûri ejus Ex auro purissimo.

Portae nitent margaritis, Adytis patentibus...

Tunsionibus, pressuris, Expoliti lapides Suis coaptantur locis Per manus artifîcis;

Disponuntur permansuri Sacris aedificiis.

Angulare fundamentum Lapis Chrislus...

« Ci té bienheureuse, Jérusalem, toi dont le nom dit vision de paix, toi qui aux cieux est bâtie avec de vivantes pierres et couronnée par les anges comme une épousée pour son époux : — vierge, elle descend du ciel, toute pour le lit nuptial parée, l'épousée qui va s'unir à son Seigneur : ses rues et ses murs sont en un or pur. — Les portes ouvertes du sanctuaire s'adornent de perles... — Par les coups, par

les épreuves, chaque pierre bien polie est à sa place insérée par les mains de l'artisan : elles sont disposées pour éternellement permaner en les sacrés édifices. — La pierre angulaire est la pierre Christ... »

Le De variis mansionibus urbis coelestis Hierusalem, manuscrit du quatorzième siècle conservé à Garlsruhe, donne quelques détails sui les habitants de la cité unique, spécialement sur les couleurs de leurs vêtements définitifs : ainsi les martyrs, en souvenir de leur sang versé, éclatent tels que les rouges rubriques des vieux évangéliaires, fulgenl rubricati ; les vierges s'adornent de blanches perles ; les confesseurs, de l'étoile blanche et rouge ; les docteurs, du tortil d'or, auream lorquem.

Vers le même temps, Conrad de Haimbourg esquissa, en son Annulas B. M. F., une symbolique des pierres précieuses un peu différente de celle que Marbode expose.

L'anneau de fiançailles de Marie est incrusté de jaspe, signe de fo? :

Quam jaspidis

Color monstrat viridis

Plenam fîde piâ.

De saphir, signe d'espérance, de calcédoine, signe de charité, d'émeraude, signe de pureté. Le sardonyx, selon Conrad, symbolise limpidement la gestation virginale. Cela n'est pourtant pas très clair; voici le texte :

Sardonyx inturbidus Ruber, niger, candidus Te désignât limpide Conversatam placide Gestu virginali.

La sanglante sarde, rubens sardius, remémore le mo-

ment où le glaive des douleurs transfixa la Vierge au pied de la croix. La chrysolithe, aux flamboyantes étincelles, c'est la gloire des miracles et le don de sagesse :

Exprimit chrysolithus Prae Fulgore inclytus Flammeis scintillulis Claram te miraculis Ac donc Sophiae.

Éclatant ou pâle,

Beryllus pallidus Seu nitens fulgidus,

Le béril signifie Thumilité intérieure et l'amour du prochain; et la topaze,

Cunctis gemmis gratior,

c'est la contemplation. L'amour divin s'exprime par la chrysoprase, tachetée d'or et de pourpre :

Ecce nunc qui rubeas Guttas jacit aureas Chrysoprasus...

L'hyacinthe est la charité active; la perle, l'angélique perfection; l'agate, l'humilité ; le diamant, la force en la souffrance; l'améthyste, celle qui est rose et rouge, roseus color et purpureus (encore une pierre bien difficile à identifier, peut-être s'agit-il de l'almandine ?) l'amour de prédilection ; l'onyx, enfin, résume l'union de toutes les vertus.

La symbolique des pierres est comme celle des animaux, comme celle des plantes, un peu chaotique.

Les gemmes nombrées dans l'Écriture ont, d'après l'exé-

gèse mystique, des significations diverses, mais précises. Voici leurs correspondances avec les milices célestes : La Sarde signifie les Séraphins ;

La Topaze L'Émeraude Le Rubis Le Saphir Le Jaspe L'Hyacinthe L'Agate L'Améthysthe

les Chérubins;

les Anges;

les Archanges;

les Vertus;

les Trônes ; signifient les sièges vides où reviendront s'asseoir les égarés;

La Chrysolithe signifie les Dominations; L'Onyx — les Puissances;

Le Béril — "les Principautés.

Avec les Apôtres, les correspondances sont

Barthélémy . .

. . la Sarde;

Jacques. . . .

. . la Topaze ;

Jean. . . .

. . l'Émeraude ;

Simon ....

. . l'Hyacinthe ;

André ....

. . le Saphir;

Pierre ....

. . le Jaspe;

Thaddée . . .

. . la Chrysopi'ase;

Philippe . . .

. . la Sardoine;

Mathias . . .

. . l'Améthyste;

Thomas . . .

. . la Chrysolithe;

Jacq. le xMineur.

. . la Calcédoine;

Matthieu . . .

. . le Béril.

Outre ces pierres on trouve encore, alléguée dans l'Exode et dans Ezéchiel, l'escarboucle qui pourrait bien symboliser, suggère Cléandre Arnobe, la « Face de Dieu ».

XIU

Saint Bernard, abbé de Clairvaux. — Le Carmen ad T{ainaîdum, — Le Rythme sur le mépris du monde. — Saint Bernard, Jacopone de Todi et François Villon. — La Mort Saint- Innocent. — Martial d'Auvergne et la Dance des Temmes. — L'Tfortus deliciarum. — Saint Bernard, poète liturgique. — Le Ixtetahundus. — Les hymnes à la Vierge. — ]esu, dulcis memoria. — L'amour divin, Ulrich de Wessobrunn, saint François d'Assise. — La T{hythmica Oratio et ses imitations. — Les obédiences monacales d'après saint Bernard et Thomas a Kempis.

GRAND par la parole, orateur, poète et créateur verbal en latin et en français, trouveur de formes, de rythmes et de nombres ; homme d'action, fondateur de plus de cent soixante monastères, sous la règle de saint Benoît par lui réformée, vrai pape d'Occident sous dix papautés nominales, théologien et directeur d'âmes, saint Bernard, abbé de Clairvaux, est une mémorable figure du douzième siècle. Je sais bien qu'on a contesté la véracité de sa gloire de poète, qui seule doit nous intéresser ici.

Mais si ce n'était pas lui qui écrivit les vers transmis sous son nom, ils sont tout imprégnés de son esprit, de sa doctrine et de son amour.

Qu'importent ces attributions toujours suspectes au moyen âge. Ce sont les œuvres et un état d'esprit que l'on étudie bien plus que les individus.

Cet état d'esprit n'est pas d'ailleurs différent de celui qui règne toujours dans les cloîtres.

Dans ses poèmes comme dans ses sermons, il analyse les tourments auxquels se voue patiemment et librement le luxurieux pour l'accomplissement total de sa volupté :

Vigilat tota nocte luxuriosusnon solum patienter, sed et libenter, ut suam expleat voluptatem.

{Sermon pour la /F* Férié de la Semaine sainte.)

Gomme Odon de Gluny, avec la même audace stylistique, mais avec bien plus de personnalité dans le mépris, il vilipende la chair; c'est le sujet de son Carmen paraeneiicumr ad Rainaldum :

Quisquis amat Christum, mundum non diiigit istum :

Sed quasi fetores spernit illius amores,

Aestimat obscoenum quod mundus crédit amoenum

Et sibi vilescit totum quod in orbe nitescit...

Née modo laetaris, quia forsan cras morieris :

Cur caro laetatur, quae verrais esca paratur ?

« Qui aime le Christ ne peut aimer le monde : et il méprise telles que des fétidités ses amours ; il tient pour obscène ce que le monde croit amène, et vil ce qui resplendit humainement... Ne t'éjouis pas maintenant, car peut-être demain seras-tu mort : Pourquoi la chair s'éjouitelle, cette pâture préparée pour les vers ? »

Le Rythme sur le mépris du monde développe logique ment la même idée :

0 iniranda vanitas! O divitiarum

Amor lamentabilis ! 0 virus amaruml

Cur tût vires inficis, faciendo carum

Quod pertransit citius quamflamina stuparum?

Homo miser, cogita : mors omnes compescit, Quis estab initio, qui morli non cessit?

Quando moriturus est, omnis homo nescit: Hic qui vivit hodie, cras forte putrescit.

Qui de morte cogitât, miror quod laetatur : Cum sic genus hominum raorti deputatur, Quo post mortem transeat homo, nesciatur: Unde quidem sapiens, ita de se fatur :

Die ubi Salomon, olim tam nobilis, Vel ubi Samson est, dux invincibilis ?

Vel pulchrior Absalon, vultu mirabilis ? Vel dulcis Jonathas, multum amabilis ?

Quo Caesar abiit, celsus imperio ?

Vel Dives splendidus, totus in prandio ? Die, ubi Tullius, clarus eloquio ?

Vel Aristoteles, summus ingenio?

0 esca vermium ! o massa pulveris !

0 roris vanitas, cur sic extolleris !

Ignorans penitus utrum cras vixeris, Fac bonum omnibus, quamdiu poteris.

« O surprenante vanité ! 0 des richesses le lamentable amour ! O virus très amer ! Pourquoi tant de cœurs infestestu, en leur rendant cher ce qui passe plus vite qu'une flambée d'étoupes ?

« Songe, ô pauvre homme : la mort fauche tout le monde ; qui donc, ayant eu naissance, à la mort échappera ? L'heure à laquelle il mourra, tout homme l'ignore : mais celui qui aujourd'hui vit, demain peut-être pourrira.

a Celui qui pense à la mort, je m'étonne qu'il puisse s'éjouir: car si tout le genre humain est voué à la mort, quel sera le lendemain son sort éternel, chacun l'ignore : Voici ce que proïère un certain sage :

« Dis, QÙ est Salomon, le roi si mémorable ? Ou bien où

Latin mystique. 15

est Samson, capitaine indomptable! Ou le bel Absalon. au visage admirable? Ou le doux Jonathas, lequel fut tant aimable ?

« Où est allé César, maître du grand empire ? Ou le riche splendide, toujours en mangeries ? Dis, où est-il Marc Tulle, illustre en éloquence? Dis, où est Aristote, au suprême génie ?

« Nourriture des vers ! ô masse de poussière ! ô chair plus vaine que rosée, de quoi t' enorgueillir? Tu ne sais môme pas si tu vivras demain, homme, sois donc bon pour tes frères, pendant que tu le peux. »

Même thème en le Pianto de la Chiesa redacfa a mal slato, de Jacopone de Todi :

0 son 11 patri pieni di fede, O son li propheti pien di speranza, O son li apostoli pien di f ervore, 0 son li martyri pien di fortezza, 0 son li prelati justi e severi, 0 son li doctori pien di prudenza ?

Molti ne veggio saliti in scienza Ma la lor vita non ma convenza.

Le poète italien apparaît plus satirique que mélancolique, mais le mouvement est pareil, au moins matériellement.

Du Rythme de saint Bernard et peut-être de ces vers de Jacopone, Villon, le grand poète en qui vient agoniser Tesprit du moyen âge, tira ses trois illustres ballades, des Dames, des Seigneurs du temps jadis, et l'autre « à ce propos en vieil François » :

Mais où sont les sainctz apostoles,

D'aulbes vestuz, d'amiz coefTez,

Qui sont ceincts de sainctes estoles...

Voire, où sont de Conslantinohies L'emperier aux poings dorés...

Ce « vieil françois » de Villon no dilïère pas beaucoup de la langue de son temps ; ce n'était pas un poète comme on en voit à cette heure, habiles à d'un peu hétéroclites marqueteries, à d'adroits, mais bien saugrenus pavages, où de nobles dalles aux lions passants de sinople alternent avec des grès arrachés aux alvéoles des rues de Montmartre. Il n'usait que du français de vers 1460, comme saint Bernard du latin de vers 1140, et tous deux également synthétisent la plus magnifique poésie de leurs siècles. Le bon « raillart » n'est pas très loin, en esprit, de l'abbé de Glairvaux. Tous deux le savent, que « mort saisit sans exception: pauvres et riches »,

Sages et folz, prebstres et laiz, Noble et vilain, larges et chiches, Petitz et graiis, et beaulx et laids, Dames à rebrassez colletz...

Portant attours et bourreletz...

Et comme le moine vierge, l'ahonti cliquepatin voulait bien trépasser, même « à doulour »,

Pays que papes, roys, fils de roys, Et conoeuz en ventres de roynes Sont enseveliz niortz et froidz.

Saint Bernard ne dit pas autre chose :

0 sors gravis ! o sors dura !

0 le.x dura, quam natura Promulgavit miseris!

Homo, nascens cum moerore, Vitam ducis cum labore Et cum nietu moriris.

«... Homme, tu nais en douleur, ta vie se passe en labeur et quand tu meurs, en quelle terreur ! »

A l'époque où nous vivons, la peur de la mort sévit, sans doute, autant qu'au moyen âge : seulement, on n'en parle pas. La peur demeure occulte, et rien d'extérieur ne vient, comme jadis, à chaque instant la réveiller. C'est sans doute une plus grande sagesse au point de vue social, mais les hommes y perdent peut-être aussi l'une des plus abondantes sources de toute philosophie.

Jusqu'à la Renaissance, jusqu'à l'établissement définitif du classicisme, sorte de terreur intellectuelle qui courbe encore l'humanité sous le couperet métaphysique des grammairiens, jusqu'à la fin du quinzième siècle, les poètes tant latins que de toutes vulgaires langues s'ingénièrent à diversifier le diadème de la très laide et inéluctable reine : et non moins les enlumineurs et tailleurs de pierre. Caractéri tiques, la Mort Saint-Innocent au sexe liquéfié et la peau du ventre vide tombant sur des cuisses pareilles à de vieux os rongés par un chien ; caractéristiques, les Danses des Morts et celle-ci, notamment, de Martial d'Auvergne : la Dance des Femmes (où dans les vignettes la Mort n'est pas un pur squelette, mais la hideuse putréfaction Saint-Innocent, reconnaissable en la diversité, vraiment prodigieuse, des attitudes) ; c'est encore du saint Bernard :

O vous, mes' seigneurs et mes dames,

Qui contemplés ceste painture,

Plaise vous prier pour les âmes

De ceulx qui sont en sépulture.

De mort neschappe créature.

Allez, venez, après mourez.

SAIiNT BEHN.VHU 221)

Geste vie cy bien petit dure.

Faictes bien et le trouverez.

Mais le latin est allé bien jdus loin qu'aucune langue dans la peinture des putréfactions dernières. Il faut lire ce passage extrait de VHorlas Deliciarum, Le Jardin des Délices, de Herrade, au douzième siècle abbessede Hohenhourg :

Sicque homo vernies, bestias, serpentes heraditabit. Caro namque cjus partira in vermes verlitur, partira ab ipsis consiimilur, partira in putretudinem ; deinde in pulverem rcdigitur. Medulla ejus in serpentes, cerebrum dicitur verti in bufones ; et quia homo serpenti ad peccandum consensit, moritur ; et post mortem in serpentes vertitur.

« Ainsi l'homme a pour héritiers les veis, les vilaines bêtes, les crapauds, les serpents. Sa chair en effet, pour une partie se change en vers, pour une autre partie est absorbée par les vers eux-mêmes, pour le reste s'en va en putréfaction ; enfin elle est réduite en poussière. Sa moelle, dit-on, se change en serpents, sa cervelle en crapauds ; et c'est parce que l'homme est tombe au péché par le serpent qu'il meurt et qu'après sa mort il est changé en serpents. »

Après la mort, l'amour : ce sont les deux cordr^s, j)re.sque les seules, du psaltérion monacal de l'abbé de Clairvaux.

Naguère encore, en de certaines églises, le Laetabandiis se chantait à Noël, noël oublié pour des rapsodies d'opéra-comique; cette séquence si noblement mesurée pour dire une joie extrême et divine, une joie de renaissance de la lumière, une joie de nativité comme le monde

n'en éprouva qu'une, cette prose de la Messe du Jour, tombée en désuétude, je la retrouve en un ancien paroissien de Lille, pays, comme les Flandres belges, rebelle à Santeul et aux poètes abbés romains :

Laetabundus exultet fidelis chorus. Alléluia.

Regcm Regum intactae profudit thorus, res miranda.

Angélus Consilii natus est de Viigine, Sol de Stella.

Sol occat»um nesciens, slella semper rutilans, semper clara.

Sicut sidus radium, profert Virgo filiuni, pari forma.

Neque sidus radio, neque Virgo filio fit corrupta...

« Vers la joie exulte le chœur fidèle. Alléluia. — Le roi des rois, du lit de l'intacte est sorti, chose étonnante. — L'ange du Conseil est né de la Vierge, Soleil issu d'une étoile. — Soleil qui ne se couche jamais, étoile toujours rutilante, toujours claire. — Comme de l'astre un rayon s'émane, la Vierge a produit un fils de pareille beauté. — Et ni l'astre par le rayon, ni la Vierge par le fils ne furent souillés. »

La Vierge, saint Bernard la chanta en un rosaire d'hymnes d'une poésie très pure, d'un rythme très spécial ; ainsi, ces variations sur le Cantique des Cantiques :

Tu pracclarus

Es thésaurus

Omnium çharismatum,

Sane plenus

Et amuenus

Hortns es aromatum.

Fons signatus Non turbatus Bestiarum pedibus,

Non confusus Sed conclusus Divinis virtutibus.

Exquisitis Margaritis Ornantur monilia, Sed tuorum Plane morum Extat major gratia.

Tua fa ma

Thymiama

Balsamumque superat;

Dum flagrescit

Mentes pascit

Et, a morte libérât.

« Tu es le très illustre trésor de toutes les grâces, jardin tout amène et tout plein d'aromates. — Fontaine scellée, que ne troublent les piétinements des bêtes, source inagitée, source entourée d'une haie de vertus divines. — De très exquises perles fines s'adornent les colliers, mais de tes mœurs pures la grâce exalte un plus clair rayonnement. — Ta gloire est plus odorante que les thymiames et que le baume ; car elle embaume, car elle nourrit les âmes et de la mort les préserve. »

Le nom de Jésus l'induit à des sourires et à des pleurs surnaturels, à des effusions qui spontanément se rythment et se riment :

Jesu, dulcis memoria, Dans vera cordi gaudia, Sed super mel et omnia Ejus dulcis praesentia.

Nil canitur suavius, Nil auditur jucundius, Nil cogitatur dulcius Quam Jesu Del filius...

Nec lingua valet dicere, Nec littera exprimcre, Expertus potest credere Quid sit Jesum diligere.

Jesum quaeram in lectulo, Clauso cordiscubiculo:

Privatim et in populo Quaeram amore sedulo.

Cum Maria diluculo Jesum quaeram in tumulo, Cordis clamore queruio, Mente quaeram, non ocnlo.

TuniDam perfundam fletibus Locuni replens gemitibus, Jesu provolvar pcdibus, Strictis haerens amplexibus...

Dcsidero te millies, Mi Jesu: quando venies?

Me laetum quando faciès Ut vultu tuo salies?...

0 Jesu, mi dulcissime, Spes suspiranlis animae, Te piae quaerunt lacrymae Et clamer nxuitis intimae.

Quocumque loco fuero Meum Jesum desidero:

Quam lactus quum invcnero !

Quam l'elix quum teuuero I

Tune amplexus, tune oscula Quac vincunt mellis pocula:

Quam felix, Christi copula !

Sed in his parva morula.

« O Jésus, doux il la mémoire, tu donnes les vraies joies du cœur, plus que le miel et plus que tout ta présence est douce. — Rien à chanter de plus suave, rien à entendre de plus délectable, rien à penser de plus doux que le nom de Jésus, fils de Dieu... — La langue ne peut dire et l'écriture ne peut exprimer, celui-là seul qui l'a senti peut comprendre ce que c'est que d'aimer Jésus. — Jésus, je le chercherai dans mon sommeil, en la cellule close de mon cœur: en secret et parmi le monde, je le chercherai d'un diligent amour. — Avec Marie, au crépuscule, j'irai le chercher au sépulcre, mon cœur a des clameurs plaintives, je le cherche en esprit et j'ai fermé les yeux. — Sur le tombeau mes larmes tombent et mes gémissements redondent, je me roule- aux pieds de Jésus, je les embrasse de toutes mes forces... — Mille fois je te désire, mon Jésus : quand viendras-tu ? Et quand me feras-tu la joie de me rassasier de ta face?...— O Jésus, ô mon très doux, espoir de l'àme soupirante, mes larmes d'amour te demandent, te demande la clameur de mon intimité. — Où que je puisse me trouver, Jésus, je te veux avec moi : Oh ! la joie quand je l'aurai ! les délices, quand je le tiendrai ! Oh ! alors quels embrassements ! O quels baisers

plus délectables que des jarres de miel ! Oh ! les déhces de l'union avec le Christ! Mais hélas '.que l'heure est donc brève ! »

Tels, dits par l'homme qui, avec saint François d'Assise, a le plus aimé, les désirs, les appels, les suprêmes et brefs

234 Li: LATIN MYSTIQUE

plaisirs de l'Amour divin; Thomas a Kempis, lui-même, n'est pas allé si loin en adoration passionnée ; ses cris de délectation, parfois, ne sont que des réminiscences de saint Bernard, comme en la séquence De Dulcedine Christi :

O dulcissime Jesu, Qui de coelo descendisti Et vitam mundo contulisti, Legam de te, scribam de te, Quaeram de te, cantem de te, Jesu, puer dulcissime.

Nam suavis es et mitis Humilis plenusque virtutibus, Fili Dei altissime.

« O très doux Jésus, qui du ciel descendis et souffris la vie commune, je lirai de toi, j'écrirai de toi, je m'enquerrai de toi, je chanterai de toi, ù Jésus très doux enfant. Car tu es suave et débonnaire, humble et plein de vertus, ô Fils très haut de Dieu, »

Et Ulrich de Wessobrunn, deux siècles plus tard :

Jesu, ave, fax amoris, Dulcis recordatio, Melos auris, favus cris, Cordis jubilatio, Solamen mi doloris, Mea exaltatio, Humani merces laboris, Tu ad te confugio.

« Jésus, salut, flambeau d'amour, douce recordation, musique pour l'oreille, miel pour la bouche, jubilation du cœur, consolation de ma douleur, mon exaltation, récompense du labeur humain, vers toi je me confugie. »

Et, entEe ces deux poètes de l'amour divin, l'essentiol amoureux, saint François d'Assise :

In foco l'amor mi mise, In foco Tamor mi mise, In foco d'amor mi mise Il mio Sposo novello, Quando l'anel mi mise L'Agnello amorosello :

Poiche in prigion mi mise Ferimmi d'un coltello, Tutto il cor mi divise In foco l'amor.

D'amour encore, mais de très douloureux amour, et à classer parmi les plus nobles éjaculations sorties du coeuihumain, la Rhythmica Oratîo ad unum quodlibel membrorum Christ i patient is et a Cruce pendent is; on en a douté, mais elle appartient, pourquoi pas ? — à saint Bernard :

Ad Manus :

Manus sanctac, vos aveto, Rosis novis adimpletae, Hos ad ramos duré junctae Et crudeli ferro punctae.

Tôt guttis decurrentibus Ecce fluit circumquaque, Manu tua de utraque, Sanguis tuus copiose, Rubicundus instar rosae Magnae salutis pretium.

Manus clavis perforatas Et cruore purpuratas Cor de primo prae amore, Sitibundo bibens ore Cruoris stillicidium.

Ad Faciem :

Salve, caput cruentatum, Totum spinis coronatum, Conquassatum, vulneratum, Arundine verberatum, Facie sputis illita...

In hac tua passions

Me agnosce, Pastor bone...

Non me reum asperneris Nec indignum dedigneris :

Morte tibi jam vicin?., Tuum caput hic inclina, In meis pausa brachiis.

Tuae sanctae passioni Me gauderem interponi, In hac crnce tecum mori :

Praesta crucis amaton Sub tua cruce moriar.

« Aux Mains : O saintes mains, je vous salue, pleines (le roses nouvelles, vous si durement crucifiées, et de clous méchants trouées. En larges gouttes voilà que de chacune de tes mains Ion sang coule abondamment, plus vermeil que les roses, prix sacré du grand salut. O mains de clous perforées et de sang tout empourprées, de tout mon cœur en grand amour, je bois d'une bouche altérée la profusion du sang sacré.

« A la Face : Salut, ô tète ensanglantée, d'épines toute couronnée, toute brisée, toute flagellée, toute battue à coups de roseau, salut, ô face, toute souillée de crachats... En cette heure de ta passion, reconnais-moi, l^asteur très bon... Ne méprise pas le pécheur, ne dédaigne pas l'indigne : au moment que tu vas mourir, incline un

SAl.NT HEP.NAUD 237

peu vers moi la tête, repose-la enti-e mes bras. En ta passion sacrée je voudrais tant intervenir, et sur le calvaire mourir avec toi : oh ! les amants de la croix, permets qu'ils aillent au pied de ta croix mourir ! «

Le Salve capuf cruentalum a été plusieurs fois imité et si douloureusement belle est l'idée de cette salutation au chef sanglant du roi suprême que les variantes se peuvent presque toutes admirer.

Ave, caput Christi gratum, Diris spinis coronatum...

dit l'oraison de quatorze vers à laquelle un pape attacha cinquante ans d'indulgence, tellement il la trouva touchante.

Ave, caput inclinatum,

Despective coronatum

Spinis infidelium,

Multis locis perforatum,

Circumquaque cruentatum,

Exemplar humilium.

« Salut, dit Conrad de Ganning, salut, tête inclinée, dérisoirement couronnée d'épines par les infidèles, en mille endroits toute perforée et toute ensanglantée, ô modèle des humiliés. »

On lit enfin en une des séquences recueillies dans le si précieux Paradisus animae :

Caput spinis coronatum Totum languet cruentatum, Pugnis îivet conquassatum, Spulis horret deformatum.

« La tête, d'épines couronnée, languit toute ensanglan-

tée, toute brisée, toute livide de blessures, toute salie de crachats, toute déformée. »

Ces vers, de date incertaine, sont peut-être contemporains du Christ de Griinewald.

Saint Bernard avait rédigé pour ses moines, afin, sans doute, de mieux l'inscrire en leurs lobes, une règle en vers, imposant le travail perpétuel, le chant des hymnes et des psaumes, le silence, l'oraison et la lecture, — cette « nourrice des cloîtrés » :

Omnem horam occupabis Hyntinis, psalmis et amabis Tenere silentium.

Super hoc orationem Diliges et lectionem, Nutricem claustralium.

Ce qui rappelle immédiatement le petit traité de Thomas a Kempis, Vita boni monachi, neuf petits chapitres en vers infirmes exprès ; le huitième les résume :

De exerciliis monachorum.

Monachorum est orare, gemiscere et orare pro suis defectibus ;

Carnem suam castigare, vigilare, jejunarc a voluptatibus ;

Linguam refrenare, aures obturare a vanitatibus ;

Oculos custodire, pedes praemunirc ab excursibus ;

Manibus laborare, labiis exultare, corde jubilare in Dec laudibus ;

Caput denudare, basse inclinare, genua curvare crucifixi pedibus ;

Prompte obedire, nunquam contradicerc suis majoribus ;

Libenter servire, cite subvenire infirniis fralribus ;

Curas mundi abicere, coelestibus intendere totis conatibus.

Prier, gémir, châtier sa chair, veiller, jeûner de toute volupté, réfréner sa langue, se boucher les oreilles à toute vanité, fermer les yeux, lier ses jambes, travailler manuellement, louer Dieu, aller le chef nu, baisser la tête, courber les genoux aux pieds du crucifix, promptement obéir, ne jamais contredire ses supérieurs, librement servir, promptement subvenir à ses frères malades, mépriser les soucis du monde, de tous ses efforts tendre au ciel: telles donc, les obédiences du moine.

Dans le chapitre vi du même opuscule, saint Bernard est donné en exemple :

Quaere Jesum cum Bernardo.

Et dans un cantique du même auteur, Devotum Carmen cantandum in laude Jesu Chrisii, cet deux vers se lisent, qui sont toute la vie mystique de l'abbé de Clairvaux :

De nato Jesu cane dulciter.

De passe Jesu dole graviter.

Anselme de Cantorbcry. — Pierre dé Riga.

La littérature des énigmes : Philippe de Harveng.

Reinier (J{einerus), — Matthieu de Vendôme.

Pierre Abailard. — Pierre le Vénérable.

Pierre le Diacre et Pierre de Blois.

Latin mystique.

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PARMI tant et tant d'ouvrages dogmatiques, parénétiques ou ascétiques, Anselme, qui fut, au douzième siècle, archevêque de Cantorbéry, composa une suite d'hymnes sur la Vierge, des Heures de la Vierge, adroitement versifiées, enfin deux petits traités intitulés Carmen de contempla mundi.

Du premier la lecture amuse et presque surprend par une rare connaissance du caractère féminin. Mieux que tel romancier de nos contemporains, accoucheur d'àmes en éternelle gésine d'identiques adultères et qui s'ébaudit qu'une dame soit une femme, Anselme a démonté le mécanisme de cet être si naïvement immoral, tant doué de ruse et qui a pour éternel divertissement de faire choir l'homme, qui se laisse faire :

Intrat compta satis cellarum femina claustra,

Suspirans dicit : « Discere sancta vole. Accedo ad monachos peccatrix femina, namque

Hi monita et sanctae dant documenta viae. »

Compta venis et sancta placent : quis credere possit ?

Suspectam te habeo; credo nocere venis.

Lascivi risus, ardentis nutus ocelli

Et tua garrulitas displicuere mihi.

Pastores, vigilate, lupos arcete rapaces

A gregibus vestris : claustra negentur eis. Occidunt animas multosque ad tartara mittunt,

Et monachis pestis nulla timenda magis... Crede mihi, frater, miser est quicumque maritus :

Vis dicam quantum triste sit istud onus ? Si quis habet sponsam turpem, fastidit et odit :

Si pulchram moechos anxius ipse timet.

Cernis enim quantum sibi forma pudorque répugnent,

Raraque de pulchris esse pudica potest... Si fiât praegnans accessit et altéra cura

Accrescuntque tibi multiplicanda mala.

Hinc illam metuis ne quis corrumpat adulter

Et pariai quorum non eris ipse pater... Ista dat amplexus molles et dulcia figit

Oscula, sed tacilo corde venena preniit... Fraudibus uxorum multi periere vironun :

Femina nil horret, cuncta licere putat.

Audet quidquid eam jubet iniperiosa libido

Et metus et radio ccdil el ipse pudor. Haec leges sacras contemnil et omnia jura,

Turpe sit aut saevum, dum juvet, illud amat.

« Toute compointe, elle pénètre au monastère, soupire et dit : « Je me destine à la sainteté, je viens, pécheresse, trouver les moines, car c'est de leur bouche que l'on apprend les règles et les monitoires de la vie sanctifiée. » Ta componction ? Tu aimes la sainteté ? A qui le faire croire? Je me méfie de toi : tu viens nous troubler. Tes sourires engageants, les œillades de tes yeux vifs, ton bavardage, tout cela me déplaît fort. Pasteurs, veillez,

écartez du bercail les rapaces louves : que les cloîtres leur soient fermés. Elles égorgent les âmes, elles ont ouvert l'enfer à plus d'un homme : aucune peste n'est pour un moine plus redoutable...

« Crois-moi, frère, bien malheureux est l'homme marié : veux-tu cpie je dise combien lourd est un tel fardeau ? Celui qui a une femme laide, elle le dégoûte et il la hait: si elle est jolie, il a peur des adultères. Remarque, en effet, combien la pudeur et la beauté répugnent à vivre ensemble : il est bien rare qu'une jolie femme soit chaste... Si ta femme est féconde, autres soucis et multiplication de tous les ennuis. D'abord, tu redoutes qu'elle ne soit corrompue par un libertin et qu'elle n'aille accoucher d'enfants dont tu n'es pas le père... Il y a encore ce o-enre de femmes qui embrassent tendrement leur mari, mignotement le baisent, et en dedans amassent contre lui une vénéneuse haine...

« Bien des hommes furent victimes des ruses de leur femme : la femme ne recule devant rien, elle croit que tout lui est permis. Elle ose tout ce que lui commande l'impétuosité de sa luxure; la crainte et la pudeur, tout cède à son caprice. Elle méprise les plus sacrées lois, tous les serments : que cela soit honteux, que cela soit féroce, du moment qu'elle jouit, elle est contente. »

Ces dernières remarques, principalement, ne sont pas dénuées de perspicacité. Ingénieux observateur, Anselme eut encore le don de la grâce poétique. On lui a parfois, à tort, attribué le Salve Regina, décidément plus ancien et probablement l'œuvre du bon poète moine, Hermanus Contractus, mais, en sa paraphrase de VAve Maria, c'est

un trouveur oxqiiis de métaphores charmantes, un semeur infatigable de profusions fleuries :

Ave, virgo singularis, Placens aula virgiiialis.

Ave, coelestis mansio, Ave, coeli introïtus.

Ave, vellus puritatis, ,

Ave, terra virginea.

Ave, terra benedicta, Ave, régis sacrarium.

Ave, Stella virginalis Gujus partus singularis

De cilhara nos docuit In cruce quando obiit.

Ipsi tune bene psallimus Decem chordis psalterii

Ad ipsuin cum referimus Decaloguni mysterii.

Ave, gemma singularis Habons scripta mystcria.

Ave, lamina aurea,

In le ipsâ circumscripta.

w Salut, Vierge singulière, plaisant palais virginal. — Salut, céleste manoir, salut, e.vorde du ciel. — Salut, toison de pureté, salut, terre vierge. — Salut, terre de bénédiction, salut, sanctuaire du Uoi. — Salut, étoile virginale : ton fils, unique enfantement, nous enseigna la cithare sacrée, lorsqu'il mourui sur la croi.x. — CitUarisons ])Our lui, et -que les dix cordes du psaltérion symboli.'^ent h; decaiogue

(le ses gloires et de ses douleurs. — Salut, gemme singulière où des mystères sont écrits dans la pierre. — Salut, lingot d'or pur enchâssé dans la gemme... »

Son hymne au Saint-Esprit ne vaut ni celle de Raban Maur, ni celle de Robert, mais elle n'est pas méprisable :

Yeni, fortitudo fragilium,

Relevator labentium.

Veni, spes pauperum, Refocillator deficientium.

« Viens force des fragiles, viens relever ceux qui tombent. Viens, espoir des pauvres, viens, réconfort des défaillants. >.

Du même siècle, Pierre de Riga, chanoine régulier de Saint-Augustin, à Reims : sa gloire est d'avoir rédigé des Récapihilaiions de l'Ancien Testament en vingt-trois c(;urts chapitres ainsi ordonnés : le premier est sans A, ne contient cette lettre en aucun de ses vocables ; le deuxième est sans B, etc. Récréation ingénieuse — moins cependant que les périlleux mots en losange, en escalier, en quadrillure, en étoile, en autel, en double et triple croix qu'avait exécutés, non sans dextérité, un contemporain de Juvencus, Optatien Porphyre, — modèles vénérables de ces excercices que les journaux dérobent .sous la rubrique : Partie littéraire !

Symphosius Coelius, dès le quatrième siècle, avait eu la monomanie des énigmes. Modeste, il ne croyait pas avoir imaginé d'impérissables chefs-d'œuvre, car il nous a transmis ses heures de loisir précédées de ce vers :

Haec quoque Symphosius de carminé lusit inepto.

Plus tard, l'archevêque de Mayence, Boniface, tortilla, lui aussi, quelques énigmes, JEnigmaia de Viriuiibus. Il les dédie et les expédie à sa sœur ; ce sont « dix pommes d'or, dix oranges qu'il a cueillies à l'arbre de sa vie où elles mûrissaient, filles de très aimes fleurs. Douces, elles s'inclinaient tombantes des rameaux sacrés, pendant que l'arbre de sa vie s'inclinait en arbre de mort. »

Aurea nam decem transmisi poma sorori, Quae in Jigno vitae crescebant floribus almis. lllius sacris pendebant dulcia ramis, Cum lignum vitae pendebat in arbore mortis.

Adhelme, dont furent antérieurement cités de séduisants vers, s'adonna parfois aux énigmes. Celle-ci affère à l'oiseau entre tous cher à ce poète :

Pulcher et excellens, specie mirandus in orbe,

Ossibus et nervis et rubro sanguine cretus,

Cum mihi vita cornes fuerit, nihil aurea torma

Plus nitet : et moriens numquam mea pulpa putrescit.

« Excellent et très beau, d'une grâce unique au monde, d/os et de nerfs et de sang rouge sommé, rien, du jour où je suis né, n'a eu plus d'éclat que ma forme dorée ; et après la mort ma pulpe ne pourrira jamais. »

Des fabricateurs d'énigmes latines, d'autres encore sont célèbres, tels que Tatwinc et Eusèbe, mais, pour ne pas plus longtemps errer loin du douzième siècle, que suffisent ces deux vers de Philippe de Harveng, mort en 1182, abbé des Prémontrés de l'abbaye de Bonne-Espérance {Bonae Spei), dans le Hainaut cambrésien :

Amplector corpus, vestes astringo fluentes : Zo vertitur in M, succendo cupidine mentes.

(( J'embrasse le corps, j'étreins les vêtements flottants : Changez Zo en M, j'allume dans l'esprit la cupidité. » Le mot est évidemment Zona, ceinture, qui devient Mna, abrégé de mina, mine (cent drachmes, variété de monnaie).

Reinier, Reinerus, moine de Saint-Laurent de Liège, écrivain mystique non sans mérite, n'a laissé que peu de vers : un obscur et très étrange poème De confîiclu duorum Ducum el animarum, mirabili revelaiione, ac de Milite captivo per saluiarem Hosiiam liberalo (Du conflit de deux Ducs et des âmes, merveilleuse révélation, et d'un Soldat captif qui par la salutaire Hostie fut délivré), et un Office du Sainl-Espriî versifié selon un agréable rythme :

Ad Laudes.

Umbra noctis inclinatur,

Terris dies reformatur,

Repubescit sol aureus,

Splendor gliscit aethereus.

Vitiorum fuliginem, Peccatorum rubiginem Tergas, o sancte Spiritus, Expiesque nos penitus.

Sic cum Pâtre, cum Filio Perpes tibi laudatio, Nos ut per te innovati Per te simus et beati.

« L'ombre de la nuit décline, sur la terre le jour se restaure, la barbe d'or du soleil repousse, et s'avive la

Splendeur de l'éther. — Que la noire fumée des vices, que la laide rougeur des péchés par toi soient effacées, ô Saint-Esprit, et purifie-nous pleinement. — Nous t'offrons comme au Père, comme au Fils, une perpétuelle laudation, afin que par toi renouvelés, nous soyons par toi béatifiés. »

Les poètes abondent en ce grand douzième siècle d'une si belle variété ; comment ne pas citer quelques vers de Matthieu de Vendôme, pleins de jolies images et imaginations, constellés de précieux mots; c'esttiré d'un poème simplement appelé : Descriptio Loci, en français moderne : Paysage :

Ouod gustu commandât ovis vel dama popello, In triviis, raris crinibus, herba virât,

Lilia sccantur vestis candore ; bgatur Ad vulnus : faciès lanceolata jacet.

Pallcscit ruhor in violis, mediusque videtur Nescio quis neuter inter utrumque color.

Oris deliciae gingember prodit acutus.

Pomus progreditur, dans succimentia rauco Hei'sula carboni conficienda mero.

Cerasa piena rubent sed jacturam brevitatis Illorum redemit deliciosus honor.

Foeniculus crispato viret quo dives odore Castigare solel spirituale malum.

« L'herbe que pour son goût le mouton ou le daim signale aux pauvres gens, en les carrefours, cheveux rares, verdoie. — Les lis sont coupés pour la blancheur de leur robe ; blessés on les engerbe ; gisent à terre des

fers de lance. — Le rouge en les violettes blanchit : c'est comme un je ne sais quoi de neuti'e mitoyen entre deux nuances.

« Délices de la bouche, ô gingembre aigu. — La pomme mûrit, doiil les abondants sucs donneront sous le pressoir un vin rau(jue. — Les pleines cerises rougissent et leur gloire exquise rachète la brièveté de leur vie. — Le riche fenouil se crispe en son parfum, avec lequel on castoie hî mal spirituel. »

De Pierre Abailard, le théologue hérétique, l'adversaire maté 'de l'abbé de Glairvaux, le rhéteur dont la subtilité affolait les générations, l'orateur dont le verbe inouï d'éloquence attirait autour de sa chaire, à Saint-Denis, des trois raille auditeurs à la fois, du pauvre amoureux

... qui fusl chastré et puis moyne, et alla mourir en 1142 au monastère de Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône, il n'est ({uestion ni de narrer la gloire, ni les disgrâces.

Poète, il conserva, comme tel de ses contemporains, le culte dos anciennes métriques, rédigea, ainsi qu'Anselme de Cantorbéry ou Matlhi(ni de Vendôme, des vers régularisés selon le patron d'Ovide, mais son amour est pour la rime et jjour le rythme syllabique.

Cependant, il a soin que la })énultième soit toujours brève, môme en des formes de vers aussi radicalement neuves que ces décasyllabes (où il compare saint Paul à un rhinocéros, qui, attelé à une charrue, laboure eu quelques bonds le champ du Seigneur) :

Ut rhinocéros est indoinitus Quem ad aratrum ligans Dominus Glebas valUuni frantrit protinus.

252 LE l.AT[N MYSTIQUE

Les vers d'Abailard s.jnt élégants et ingénieux ; sur la Nativité :

Vitae viam in via pcperit, Hospitium non domum habuit, Regum proies et coeli domina, Pro cameris intravit slabula.

Obstetrices in partit deerant Sed angeli pro eis aderant Quorum statim chorus non modica Hujus ortus eduxit gaudia.

« Elle a, la Vierge, enfanté en chemin le chemin de la vie; elle trouva un abri et non une demeure; le fils des rois et la dame du ciel ont eu pour chambre une étable. — Les accoucheuses manquaient, mais les anges les remplaçaient, et dès que l'enfant fut venu, ils chantèrent abondamment les joies d une telle naissance. »

Sur les noces spirituelles :

Adorna, Sion, thalamum Quae praestolaris Dominum :

Sponsum et sponsam suscipe Cum cereorum lumine.

Prudentes illae virgines Vestra aptate lampades Et occurrentes dominae Surgant adolescentulae.

« Orne, Sion, le lit nuptial, toi qui attends le Seigneur : l'époux et l'épouse, reçois-les à la lueur de tes cierges. — Et vous, ô très sages vierges, préparez vos lampes, et que pour aller au-devant de la dame, se lèvent les adolescentes. ))

Sur la parallèle résurrection du Christ et de la Nature, même idée que le Salve fesla dies de Fortunat :

Veris grato tempore Resurrexit Dominus...

Cunctis exultantibus Resurrexit Dominus :

Herbis renascentibus, Frondent arbores, Odores ex floribus Dant multipliées.

u En l'agréable temps du renouveau le Seigneur est ressuscité... — Dans l'exultation universelle le Seigneur est ressuscité : Voici les herbes renaissantes et la frondaison des arbres, des odeurs multiples s'exhalent des floraisons. »

Le bénédictin Pierre le Vénérable, abbé de Gluny, condensa en une hymne l'iiistoire de la vie et les miracles de l'illustre saint Benoit, l'infatigable thaumaturge. Plus que toutes les merveilles énumérées, ce fait nous touche que le fondateur de l'abbaye du Mont-Cassin fut aussi, par ses moines priants et défrichants, le fondateur de l'Europe chrétienne, agricole et intellectuelle. Il ressuscita un

mort ■

0 quam mira potentia !

11 ressuscita une morte plus notoire que l'anonyme de la légende, — la Vie spirituelle. Réfection, selon le mouvement de l'animalité, d'une pourriture défunte, — c'est peu devant la rénovation de l'esprit.

Lors de la translation de ses restes à Fleury-sur-Loire (c'était en hiver), dès que la châsse eut touché la terre, des

fleurs surgirent du sol attendri par son contact et un printemps partiel se mit à sourire :

Eductum fluvio sensit ut arida Non curans gelidi frigora temporis Vestit cuncta novis illico floribus Muattâ facie soli.

Voilà, dite en une strophe symbolique, l'œuvre de saint Benoît.

Sans être un bien mémorable poète, Pierre le Vénérable a néanmoins laissé d'intéressants rythmes ; tel :

Coelum tcrrae fundit rorem.

Terra gignit Salvatorem.

Chorus eantat angelorum Cuin sit infans rex eorum.

Venter ille virginalis Dei cella specialis

Fecundatur spiritu,

Et ut virga parit florem

Sic et virgo redemptorem Garnis tectum habitu.

« Le ciel arrose la terre de rosée, la terre engendre son Sauveur. — Le chœur des anges s'est exalté à la naissance de l'enfant-roi. — Voici le ventre virginal, voici la cellule spéciale fécondés par l'esprit. — La verge se fleurit de fleurs, la vierge porte un rédempteur, à l'abri dans sa chair. »

Il reste, avant de rejoindre des noms moins inconnus, à noter (c'est bien la première fois) l'admirable et mélancolique complainte du plus humble, du plus ignoré, du plus

douloureux des moines, Pierre le Diacre (PetrusDiaconus), qui vécut et mourut au Mont-Cassin.

C'était peut-être un millénaire, mais il faut prendre ses îuturitions comme des tableaux de la vie qui se déroulait autour de son cloître, et dont des bribes d'images, des fins de bruits arrivaient jusqu'à la cellule de l'orant. En cette diatribe contre les mauvaises mœurs de l'église et du cloître, deux vers, extrêmement touchants, sont à la fin d'une strophe jetés,

Ignoravi et nescivi Corpus tuum, mulier.

Et dans cet aveu apparaît, non l'orgueil d'un pharisien, mais, un peu voilée peut-être par le regret des ignorances charnelles, la joie du bon moine à qui sa conscience ne reproche aucune forfaiture contre la règle, le contentement de s'être enfoncé dans les reins des pointes de fer, avec, demeurée parfois cuisante, la souvenance des tortures anciennes, des luttes contre le désir, des solitaires inquiétudes, des mourantes confessions, des hontes à la pénitence imposée ; — mais enfin il a vaincu et il est chaste : « Je l'ai ignoré, moi, je ne l'ai pas connu ton corps, ô femme ! »

Voici, avec quelques coupures, les uniques vers de Pierre le Diacre ; ils sont barbares et d'une âpre saveur :

Saevit fcrrum, ira, dolus Et furta sacrilegia :

Clericorum vero jura Erunt cpycurea :

Linquebunt divina jiira.

Obtinebunt cynica.

256 LE LATl.N MYSTIQUE

Foeminas diligunt omnes, Foeminas praejudicanl, Passim curruni; passim quaerunt Hue illucque foeminas :

Ignoravi et nescivi Corpus tuum, mulier.

Deurn linquuut, Deum pellunt Ut te solam habeant :

^pulas diligunt magnas, Vina pura ambiunt :

Fores observare jubent Pauper ne ut veniat.

Caesares vero salutant, Panperes despiciunt :

Praevident, procurant namque Aurum et pecuniam.

Proditores accusabunt, Proditores diligent.

Aurum ligat, aurum solvit Datque sacros ordines.

Malorum origo horum, Papa est erroneus, Callidus, valde perversus Ultra omnes homines,

Exutus, alienatus Bonis a coelestibus :

Lucra quaerit vero sua In divinis ovibus, Antychristi qui praecursor Fuit a principio...

DE SAINT ANSELME A l'IEHllE DE BLOIS 257

Le reste a trait au règne de l'Antéchrist et n'est qu'une paraphrase de l'Apocalypse. Traduction :

« Le fer sévit et la colère, le dol et les vols sacrilèges : le clergé, pour règle, a la morale d'Épicure : il abandonnera les règles divines pour suivre celles du cynisme. — Tous, ils aiment les femmes, ils cherchent les femmes, ils vont, ils viennent, toujours en quête de femmes: moi, je l'ai ignoré et je ne l'ai pas connu ton corps, ô Femme ! — Dieu, ils le laissent, ils le chassent, ils ne veulent que toi, femme : il leur faut de larges festins, il leur faut des vins choisis : ils font garder les portes pour que le pauvre n'entre pas. — Us sont aux genoux des Césars, mais ils méprisent les pauvres: ils amassent, ils collectent l'or et la monnaie. Ils dénoncent les apostats et ceux qu'ils vénèrent, ce sont les apostats. — L'or lie, l'or délie, l'or confère les ordres sacrés. — ...Origine de tous ces maux, le Pape est hérétique, rusé, extrêmement pervers au-dessus de tous les autres hommes. — Il est sorti, il s'est éloigné des biens célestes, il ne cherche que son bénéfice dans ses ouailles sacrées : c'est bien le précurseur de l'Antéchrist, tel qu'il a été décrit dès le commencement. »

Pierre de Blois, qui écrivait en Angleterre, répète les mêmes plaintes, anathématise en presque les mêmes termes le sordide clergé qui déshonorait l'Église :

Irreverenter confluunt Omnes aa sacrum ordinem,

sed hominem

Veterem nunquam exuunt, Née foetiditatis diluant

Latin mystique. 17

Antiquae turpitudinem.

Hi calicis dulcedinem Dant in amaritudinem Et in venenum aspidis, Jesumque magnum sordidis Vestimentis induunt, et polluant Testamenti sanguinem...

Damnabile commercium !

Fit membrum meretricium Qui membrum Christi fuerat.

« En foule irrespectueuse, ils se ruent vers les ordres sacrés...; mais le vieil homme, jamais ne le dépouillent, ni jamais ne lavent l'ordure de leur ancienne fétidité. La douleur du calice, ils la muent en amertume et en venin d'aspic, et le grand Jésus ils le revêtent de sordides vêtements, et ils polluent le sang du Testament... Damnable commerce ! 11 est devenu le membre des prostituées, celui qui fut le membre du Christ... »

Si l'opinion du reclus du Mont-Gassin manque d'autorité, on ne contestera pas la valeur de celle d'un théologien tel que Pierre de Blois ; et avant d'être archidiacre de Bath et de Londres, il avait voyagé en plusieurs pays, jusqu'en Sicile. Le passage cité est extrait de son traité Contra clericos voluplali deditos.

Il faut être juste et ajouter que l'on trouverait, moins fréquentes que les vitupérations, ^d'occasionnelles glorifications du clergé des temps passés ; ainsi, en cette pièce où un anonyme voudrait enseigner aux curés le sens du coq qui gire et se pavane en haut des clochers. C'est du latin de petit intérêt et qui sent son quinzième siècle :

Multi sunt presbyteri qui ignorant quare Super Domum Domini gallus solet stare...

Et après avoir louange l'oiseau de sa bonne vigilance qui lui coûte souvent la beauté de ses plumes :

Quasi rex in capite gallus coronaiur; In pede caicaribus, ut miles armatur; Quanto plus fit senior, pennis deauratur; In nocte dum concinat, ut leo conturbatur;

il conclut :

Sic Deus per omnia mundos et ornatos Fecit suos clericos esse coronatos Sic sacerdos corrigat legis transgressiones Verbis et flagitiis, ut fiant meliores.

Adam de Saint- Victor. — Ses défauts;

son génie verbal et musical. — Ses séquences

Son épitaphe. — Saint Thomas d'Aquin.

Lauda Sion. — Ecce panis angelorum.

Yerhum supernum. — O salutaris hostia.

Pange lingua gloriosi cor ports.

La poésie eucharistique : VJn coena Vomini

de Flavius; deux strophes de Rottach.

Un imitateur d'Adam et de saint Thomas :

Henricus Pistor.

LE grand fabricateur de séquences régulières fut Adam, chanoine régulier de l'abbaye de Saint- Victor-lez- Paris ; il mourut dans les dernières années du douzième siècle. Poète et non pas seulement de bonne volonté, mais de fait, très excellent versificateur, incomparable musicien, il lui manqua peu de dons, pour être, en vérité, le plus grand poète lyrique du moyen âge ; il lui manqua de joindre à son génie d'artiste un peu de la folie de l'amour, un peu de l'envol du mysticisme ; il lui manqua encore une originalité réelle de pensée, et l'antithèse dont il abuse ne parvient pas à en voiler l'absence sous les plis trop symétriques des tentures de fête ; en excès, il eut un goût assez puéril pour les jeux de mots, auxquels il est d'ailleurs agréablement adroit ; ainsi de la Vierge :

A dilecto praeelecta.

Ab electo praedilecta.

De la vie éternelle

Tu post vitam hanc mortalem Sive mortem hanc vitalem Vitam nobis immortalem Clemens restitue...

l)(3 la rédemption :

Fons illimis

Munde nimis,

Ab imniundo

Munda mundo

Cor mundani populi...

Si l'on veut bien ne le considérer que comme un musicien érigeant à l'aide de mots des symphonies ; ne lui demander — et c'est beaucoup — que le charme matériel des agencements rythmiques, le plaisir de la rime riche et merveilleusement sonore, du vers plein et atteignant en soi toute sa valeur de phrase musicale, valeur qui, en la strophe, va se multipliant sur elle-même pour départir, avec sa conclusion, le contentement parfait de la parfaite eurythmie, alors Adam de Saint-Victor nous apparaît tel que le plus magique artisan verbal qui ait fait sonner le psaltérion latin.

Sa désinvolture parmi les méandres des rythmes est prodigieuse ; on peut citer presque au hasard : De Sancto

Spiritu :

Lux jocunda, lux insignis, Quâ de throno missus ignis In Christi discipulos Corda replet, linguas ditat Ad concordes nos invitât Linguac cordis modulos.

Ghristus niisit quod promisit Pignus sponsae, quam revisit

ADAM DK SAl.NT-MCTOU ET SAINT THOMAS n'AQLIN 265

Die quinquagesimâ, Post dulcorem melleum Petra fudit oleum Petra jam firmissima.

In tabellis saxeis Non in linguis igneis Lex de monte populo; Paucis cordis novitas Et linguarum unitas Datur in coenaculo...

Consolator aime veni, Linguas rege, corda leni, Nihil fellis aut veneni Sub tua praeseniiâ.

Nil jocundum, nil amoenum, Nil salubre, nil sercnuni, Nihil. dulce, nihil plénum Nisi tua gratia.

Tu lumen es et unguenlum, Tu coeleste condimentum Aquae ditans elementura Yirtute mysterii.

Nova facti creatuia, Te laudamus mente pura, Gratiae nunc, sed natura Prius irae filii.

« Lumière aimable, lumière insigne, par laquelle le l"eu descendu du trône sur les disciples du Christ remplit les cœurs, enrichit les langues, nous invite à l'harmonie des concerts intérieurs. -- Le Christ envoya le signe promis à son épouse et le cinquantième jour la revisita : après le miel de douceur, la pierre a émis de l'huile, ô pierre très

inébranlable ! — Sur des tables de pierre et non par des langues de feu la loi du haut de la montagne fut apportée aux peuples : à quelques-uns la rénovation du cœur et l'unité des langues fut donnée cénaculairement... — Très haut consolateur, viens, régis les langues, pacifie les cœurs : nul fiel, nul venin ne dure en ta présence. — Rien d'aimable, rien d'amène, rien de salubre, rien de pur, rien de doux, nulle plénitude sans ta grâce. — Tu es lumière et tu es baume, tu es le céleste condiment, tu es le ferment qui enrichit l'eau de la vertu du mystère. — Créatures de la rénovation, nous te remercions à plein cœur, fils maintenant de la grâce, jadis et par nature enfants de colère. «

Il est bien évident que de tels vers, noblement récités, imposeraient à des oreilles, même ignorantes, une forte impression de musique et même de poésie ; il est à peine besoin de les comprendre pour eu subir le charme.

La signification de cette ode au Saint-Esprit n'est pas sans doute méprisable; c'est une très ingénieuse paraphrase du Veni Sancte Spiriius, mais rien de plus. Adam n'apporte de neuf, en poésie latine, que le rythme; le reste, à qui l'étudié, demeure secondaire.

Non moins admirable, la prose De Assumplione :

Salve, mater Salvatoris, Vas electum, vas honoris, Vas coelestis gratiae :

Ab aeterno vas provisum, Vas insigne, vas excisum Manu sapientiae.

Salve, Verbi sacra parens, Flos de spinis spinâ carcns,

ADAM DE SAINT-VICTOR ET SAINT THOMAS d'aQUIN 267

Flos, spineti gloria, Nos spinetum, nos pcccati Spinà sumus cruentati Sed tu spinae nescia.

« Salut, ô mère du Sauveur, vase d'élection, vase honorable, vasede célestes grâces : vase choisi de toute éternité, vase insigne, vase que cisela la main de la Sagesse. — Salut, mère sacrée du Verbe, fleur d'épine sans épines, fleur, gloire du buisson d'épines. — Nous, tout couverts d'épines, nous sommes ensanglantés par les épines du péché : toi tu ignoras les épines. »

Malheureusement dos jeux de mots gâtent cette strophe si purement dessinée. Le poète continue, brisant insensiblement le rythme, avec une science musicale qui déconcerte :

Porta clausa, fons horlorum,

Cella custos unguentorum, Cella pignientaria, Cinnamomi calamuni, Myrham, thus et balsamum Saperas fragrantiâ...

« Porte close, fontaine des jardins, coffre gardien des huiles et des essences, tu surpasses en parfum la tige de cinnamome, la myrrhe, l'encens et le baume. »

Encore, de la prose pour le dimanche dans l'octave de

Noël:

Splendor Patris et figura

Se conformans homini,

Potestate, non naturà

Partum dpdit Virgini...

Eva luctum, vitae fructum Virgo gaudens edidit,

Nec sigillum propter iilum Castitatis perdidit.

Si crystallus sit humecta Atque soli sit objecta, Scintillât igniculum, Nec crystallus rumpitur, Nec in partu solvitur Pudoris signaculum...

« Splendeur du Père et figure de conformité humaine, par volonté, non par nature, tu rendis mère une vierge... — Eve enfanta le deuil, la Vierge joyeuse émit le fruit de vie, sans perdre en un tel acte le sceau de la chasteté. — Le cristal trempé dans l'eau et soumis au soleil scintille en rais d«î feu, sans se briser : l'accouchement n'u point rompu le signe de la pudeur. . . »

La séquence Mundi renovaiio, tout édifiée sur le nombre sept (strophe de sept vers de sept syllabes), des arrangements de rimes d'une très audacieuse variété (comparer pour le sens avec le Salve fesla dies et le Veris grato tenxpore) :

Mundi renovatio Nova parit gaudia :

Résurgent! Domiïio Corresurgunt omnia.

Elementa seiviunt Et auctoris sentiunt Quanta sint solemnia.

Ignis volât mobilis, Et aer volubilis, Fluit aqua labilis, Terra manet stabilis,

ADAM DE SAINT-VICTOR ET SAINT THOMAS d'aQUIN 269

Alta petunt Icvia, Centrum tenent gravia :

Renovantur omnia.

Coelum fitsercnius Et mare tranquillius ; Spirat aura Icvius, Vallis nosUa llomil, Revivescuiit IVigida, Post quaever intepuit...

« La rénovation du monde enfante de nouvelles joies : le Seigneur ressuscite et tout avec lui ressuscite. Les éléments esclaves comprennent la grandeur de la fête où leur créditeur est adoré. — Le feu subtil vole et l'air est volubile, l'eau s'en va en fluidités, la terre demeure stable : les choses légères s'élèvent, les choses lourdes gardent leur centre de gravité : tout est renouvelé. — Le ciel devient plus pur et la mer plus tranquille ; les vents soufflent plus légers, notre val a fleuri, les aridités reverdoient, les frigidités se réchauffent sous la tiédeur du renouveau. »

Ces généralités sur le printemps dénotent une bien médiocre imagination ; il est presque cruel de les avoir mises en français, de les avoir dévêtues de leur agréable robe latine toute brodée de syllabes plus fines que des perles,— mais cela peut servira le démontrer par un exemple : Adam est un musicien et presque rien de plus.

En la prose sur saint Jean-Baptiste, cette forme strophique inattendue :

Contra carnis quidem jura, Joannis haec genitura :

Talem gratia Partum format, non natura.

« Elle transgresse les lois de la chair, la génération de Jean : un tel enfantement est l'œuvre de la grâce et non celle de la nature. »

Et celles-ci :

Martyr Dei, licet rei

Simus, nec idonei

Tuae laudi,

Te laudantes et sperante;^

De tuâ clementiâ

Nos exaudi.

Veneramur et miramur In te tôt mysteria :

Per te frui Christus suâ Det nobis praesentiâ.

« Martyr de Dieu, bien que coupables et incapables de dire tes louanges, nous venons te louer en espérant être exaucés par ta clémence. — Nous vénérons et admirons en toi tant de mystères : que par toi le Christ nous accorde de jouir de sa présence. »

Et encore, le Salve dies, qui jadis se chantait, au diocèse de Paris, le dimanche de Quasimodo :

Salve, dies, dienim gloria,

Dies felix, Christi Victoria,

Dies digna jugi laetitia,

Dies prima !

Lux divina caecis irradiât

In quâ Christus infernum spoliât,

Mortem vincit et reconcihat

Summis ima.

« Salut, jour, gloire des jours, jour heureux, victoire du Christ, jour digne d'une éternelle joie, jour premier î La

ADAM DE SAINT-VICTOR ET SAINT THOMAS d'aQLIN 271

lumière divine s'irradie vers les aveugles en ce jour, le Christ dépouille les enfers, et vainqueur de la mort réconcilie les abîmes et les sommets. »

Et ce fragment du Laudes Crucis attollamus, paraphrase d'un verset des litanies du jeudi saint, à Laudes :

Haec est scala peccatorum Par quam Christus rex coelorum Ad se traxit omnia :

Forma cujus haec ostendit Quae terrarum comprehendit Quatuor confinia...

Nulla salus est in domo Nisi cruce munit homo Superliminaria...

a La croix est l'échelle des péchés par laquelle le Christ, roi des cieux, les fait tous monter vers lui : sa forme se montre telle qu'elle embrasse la terre entière en ses quatre orients... Nul salut dans la maison, si l'homme n'a muni de la croix les linteaux de sa porte... »

Enfin, et là ce n'est plus de la virtuosité, — l'âme toute pure et nue du bon moine s'inscrit sur la plaque de cuivre de la tombe, — voici rédigée par lui-même en la forme classique son épitaphe :

Haeres peccati, naturà filius irae,

Exiliique reus nascitur omnis homo.

Unde supcrbit homo, cujus conceptio culpa,

Nasci poena, labor vita, necesse mori ?

Vana salus hominis, vanus décor, omnia vana :

Inter vana, nihil vanius est homine.

Dum magis alludunt praesentis gaudia vitae,

Praeterit, imô fugit: non fugit, imô périt.

1^72 LE LATIN MVSTl^JLK

Post hominem vermis, post vermeni fît cinis, heu ! lien Sic redit ad cinerem gloria nostra suum. Hic ego qui jaceo miser et miserabilis Adam, Unam pro summo munere posco precem :

Peccavi, fateor, veniam peto, parce fateiiti : Parce, pater, fratres, parcite, parce, T)ous.

« Héritier du péché, par nature enfant de colère, tout homme naît condamné à l'exil. Do quoi l'homme peut-il se glorifier, lui dont la conception est un péché, la naissance un châtiment, la vie un labeur, la mort une nécessité ? Value la santé de l'homme, vaine sa beauté, tout est vain : entre tout ce qui est vain, rien de plus vain que l'homme. Au moment que l'allèchent davantage les joies de vivre, il s'en va, il court ; il court : non, il meurt. D'homme il devient ver, de ver il devient poussière. Ah ! Ah ! Et notre gloire aussi retourne à sa poussière. Ci-gît le pauvn^ et misérable Adam, qui pour suprême aumône demande une prière : J'ai péché, je le confesse, je demande ma grâce. Pardonnez à qui avoue ses fautes ; pardonne, père ; frères, pardonnez ; pardonne, ô Dieu ! »

Adam, le « pauA're et misérable Adam », maintenant glorieux, eut un disciple, Thomas d'Aquin. Celui-ci est un homme de génie et, comme son maître, un versificateur d'une indéniable science. En ses hymnes, comme en ses séquences, le théologien a recours à quelques-uns des procédés du chanoine de Saint- Victor, mais il les transforme en méthode originale, enveloppe sous de larges antithèses une pensée d'une magnifique densité. Continuellement, l'Eglise redit les chants sacrés du grand poète scolastique . le Sacris solemniis, où se trouve le Panis angeliciis ; le Verbum siipernum dont les deux dernières strophes for-

ADAM DE SAINT-VICTOR ET SAINT THOMAS d'aQUIN 273

ment VO Saluîaris; VAdoro te supplex; le Tanlum ergo, fragment du Pange lingua gloriosi ;\e Lauda Sion, enfin, ce résumé merveilleux de toute la poésie, de tout le dogme, de tout le symbolisme eucharistique.

Lauda, Sion, salvatorem, Lauda ducem et pastorem In hymnis et canticis.

Quantum potes, tantum aude Quia major omni laude Nec laudare sufficis.

Laudis thema specialis

Panis vivus et vitalis

Hodie proponitur,

Quem in sacrae mensa coenae

Turbae fratrum duodenae

Datum non ambigitur...

« Sion, loue ton Sauveur, loue ton chef et ton pasteur en des hymnes, en des cantiques. Fais pour sa gloire tous les efforts, car il est plus haut que toutes louanges et tu ne le loueras jamais assez. — En spécial thème de louange, le pain vivant et vital est offert aujourd'hui, le pain qui, lors du repas sacré, à l'assemblée des douze frères fut donné, le même absolument... »

Ne sont-ils pas, ces vers de bronze, d'une plénitude syllabique égale à tels nobles vers de M. Leoonte de Lisle? — Et comment soutenir, à moins de congénitale et indélébile aberration, que cette poésie rythmée comme par le coup de marteau d'un battant de cloche s'inscrit après — combien après ! — le Non erat in votis ?

Saint Thomas d'Aquin est toujours d'un égal génie et son génie est fait surtout de force et de certitude, de sécu-

Latin mystique. Ig

rite et de précision. Tout ce qu'il veut dire, il l'affirme, et avec une telle sonorité verbale que le doute, apeuré, fuit :

Ecce panis angelorum Factus cihus viatorum, Vere panis filiorum Non mittendus canibus.

In figuris praesignatur Quum Isaac immolatur, Agnus Paschae deputatur, Datur manna patribus.

V Voici le pain des anges, devenu le pain des voyageurs, c'est le vrai pain des enfants, qu'il ne faut pas jeter aux chiens. Il est eu figures présignifié quand Isaac est immolé, quand l'Agneau de la Pâque est envoyé, quand la manne à nos pères fut donnée. »

Et encore :

Verbum supernum prodiens Nec Patris linquens dexierani Ad opus suum exiens Venit ad vitae vesperam.

In morteni a discipulo Suis tradendus aemulis, Prius in vitae ferculo Se tradidit discipulis...

0 salutaris bostia Quae coeU pandis ostium, Bella premunt hostilia .

Da robur, fer auxilium.

« Le Verbe suprême se manifestant au monde sans quitter la droite du Père, pour achever son œuvre est venu sur le soir de la vie. — Allant être par un disciple livré pour

ADAM DE SAINT-VICTOR ET SAINT THOMAS d'aQUIN 275

mourir à ses ennemis, lui-même à ses disciples se livra en un festin de vie... 0 salutaire hostie, toi qui du ciel ouvres la porte contre les ennemis qui nous poursuivent, donnenous la force et le secours de ta grâce. »

Tout entier le Pange lingua gloriosi est admirable. En voici les deux premières et les deux dernières strophes :

Pange, lingua, gloriosi corporis mysierium Sanguinisque pretiosi quem in mundi pretium, Fructus ventris generosi Rex effudit gentium.

Nobis datas, nobisnatusex intactâ Virgine Et in mundo conversatus, sparso Verbi semine, Sui inoras incolatûs mire clausit ordine...

Tantum ergo sacramentum vcneremur cernai, Et antiquum docamentum novo cedat ritui ; Praestet fides sapplementum seusaum defeclui.

Genitori genitoque laus et jubilatio ;

Salus, honor, virtus quoque sit et benedictio ;

Pi;ocedenti ab atroque compar sil laadatio.

« Chante, ô ma langue, le mystère du corps glorieux et du précieux sang que répandit, pour le rachat du monde, le fruit du ventre généreux, le Roi des nations. — Il nous fut donné, il naquit pour nous d'une intacte vierge, il se mêla au monde, il répandit la semence de son Verbe, et achevant les jours de sa vie terrestre, il institua un mystère admirable... — Un si grand sacrement, vénérons- le, prosternés, et que les anciens préceptes cèdent à un nouveau rite ; que la foi supplée à la faiblesse des sens. — Au Père et au Fils louange et gloire ; salut, honneur, puissance aussi et bénédiction; et à Celui qui des deux procède, pareille laudation. »

L'office entier du saint Sacrement fut, sur l'ordre d'Urbain IV, composé par Thomas d'Aquin ; il choisit les textes de l'Ecriture et des Pères et rédigea toute la partie qui devait être neuve, les hymnes, les proses, les oraisons, quelques versets et répons. Il n'est pas, cependant, le créateur de la poésie eucharistique.

Après les folies manichéennes des Albigeois, il était urgent d'insister sur ce point du dogme que, presque seul jusqu'alors, l 'hérésiarque Bérenger avait, au dixième siècle, contesté ; mais si la présence réelle n'avait pas encore été nommément célébrée en une fête solennelle, si cette vérité, égale en certitude pour un catholique à celle même de l'incarnation, n'était pas l'objet d'une affirmation extraordinaire, elle était universellement reçue, quotidiennement jurée par i'oblatron du sacrifice, et des poètes chrétiens l'avaient signifiée sans équivoque.

Il est possible que saint Thomas d'Aquin ait eu connaissance de l'hymne In coena Domini, attribuée à FlaArius, en 580 évêque de Châlons ; et certainement pour son Laudn S ion il s'était servi du Laudes crucis attollamus, plus ancien d'un siècle. L'hymne de Flavius n'est pas sans intérêt ; en voici les quatre premières strophes :

Tellus ac aethera jubilent In magni coena Principis, Qui protoplasti pectora Vîtae purgavit ferculo ; — Tellus ac aethera jubilent In magni coena Principis-

Hac nocte factor omnium Potentis ac mysterii Carnem suam cum sanguine

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