INNOCENT III ET SAINT BONA.VENTURE
chaînes de notre désolation... — Salut, lampe des vierges, par qui fut allumée la lumière supérieure pour ceux que détenaient les ombres... — Salut, gemme, luminaire du ciel, salut, tabernacle de l'Esprit-Saint... — Oh ! combien sainte et sereine, et benoîte et amène est cette ^'ierge, par qui fut clos notre esclavage, ouverte la porte du ciel, par qui nous fut rendue notre liberté. — 0 lis de chasteté, daigne prier ton fils, qui est le salut des humbles, que pour nos péchés au jour du rigoureux jugement, il ne nous soumette à l'éternel supplice : — Mais, par ta sainte prière qui nous lave des fèces du péché, qu'il nous installe à la maison de lumière : que toutes les bouches disent amen. »
Saint Bonaventure, mort en 1274, est comme un autre saint Bernard, mais plus humble et plus doux, né en des temps religieux profondément différenciés du précédent siècle par l'avènement de saint François d'Assise. Nul homme depuis saint Paul n'influença autant l'orientation de l'esprit humain que le fondateur des Frères Mineurs : une poésie nouvelle, un art nouveau, une religion renouvelée, s'irradiant de l'humble couvent de la Portioncule, régnent dans le monde chrétien depuis vers l'an 1210 jusqu'à cette époque indécise que l'on dénomme la Renaissance et au cours de laquelle fut changée si extraordinairement l'orientation des esprits.
La poésie franciscaine de langue italienne et dialectale, Ozanam, en un admirable livre, l'étudia: qu'il y soit donné ici un supplément — que compléteront les deux derniers chapitres du présent travail — en ce qui se réfère à la poésie latine.
Poème écrit en strophes monorimes, quatre vers de treize
sy^llabes, la Philomena de saint Bonaventure est l'histoire mystique de l'âme pour qui la vie, pas plus longue qu'une ordinaire journée, s'écoule représentative, en chacune de ses heures, des phases de la vie de Jésus Dieu et Homme. L'aurore, c'est la création ; prime, l'incarnation du Christ; tierce, sa vie publique ; sexte, la passion ; none. la mort ; vêpres, la sépulture :
Sextam quum a perfidis voluit ligari.
Trahi, caedi, conspiii, dire cruciari, Crucifigi, denique clavis tercbrari Caputque sanctissimum spinis coronari.
Noiiain die quum moritur, quando consuniinatus Cursus est certaminis, quando supeiatus Est omnino zabolus, et hinc conlurbatus. Vespera quum Christus est sepulturae datus.
Diem istum anima rneditans in hortis, Suae facit terminum spiritalis niortis, Scandens crucis arborera, in quâ leo fortis Vicit adversarium, fractis portis mortis.
Stalini cordis organa sursum elevando Suum a diluculo cantum inchoando, Laudat et glorificat Deum, replicando Sibi quam mirificus fuit hanc creando...
« Sexte, c'est quand, par des perfides, il voulut être lié, trahi, flagellé, conspué, cruellement déchiré, crucifié, enfin transpercé de clous, et sa très sainte tête couronnée d'épines. — None, c'est quand il meurt, quand se consomme enfin la carrière et la lutte, quand le diable est tout à fait vaincu et culbuté. Les vêpres, c'est quand le Christ reçoit la sépulture.— Méditant au jardin sur cette journée, l'àme y trouve le terme de sa mort symbolique, elle vole sur l'arbre
INNOCENT Hl ET SAINT BONAVENTLRE 287
de la croix, où le très fort Lion a vaincu l'Adversaire et brise les portes de la mort. — Aussitôt, élevant vers le ciel la voix de son cœur, inaugurant ses chants dès le crépuscule, elle loue et glorifie Dieu et se répète combien il fut munificent en lui donnant la vie. »
Ce poème, en sa forme surélevée, rappelle les anciennes Horloges de la Passion, où les heures canoniales symbolisent chacune des phases de la longue agonie du Christ. En voici une, réduite au premier vers de chaque strophe ; le texte semble du quatorzième siècle ; on y a joint une ancienne traduction française, teintée de dialecte normand :
Hora prima ductus est Jésus ad Pilatum.
;A houre de Prime devant Pilât Crist estoit mené.)
(( Crucifiée ! » clamitant hora tertiaruni.
(.\ houre de Tierce crient : « Soit à la crois attaché ! »)
.lesu hora sexta est cruci conclavatus.
(A houre de Sexte le nieyns à la crois sount enclocé.)
Hora nona dominas Jésus expiravit,
(A houre de Noune Jhesu de ceste vie est trépassé.)
De cruce dcponitur hora vespertina.
(A houre de vespres le cors Crist de la crois est ousté.)
Hora completorii datur sepulturae.
(A houre dereyne de complye le cors est enteré.)
Les Horloges de la Passion (il y en eut un grand nombre) sont une des plus ingénieuses conceptions du moyen âge : saint Ambroise, eu ses hymnes pour les heures canoniales, ne s'était point préoccupé de telles concordances. C'est évidemment là l'origine des chemins de la croix, pratique peu ancienne sous sa forme actuelle.
Scaiidens crucis arborem, in quâ Léo ibrtis Vicit Adversarium...
Est-il inutile. de noter que le Lion qui a vaincu sur la croix l'Adversaire, c'est Jésus-Christ, pendant tout le moyen âge ainsi symbolisé ? Cette signification mystique, empruntée à l'Apocalypse (v, 5), devient, dans les auteurs populaires, purement matérielle et de superstition ; confondu alors, soii avec le léopard, soit avec la panthère, le lion n'a plus que des effets de magie : « Pendue ou clouée à un arbre, disent lés Gesia Bomanoriim, la panthère fait fuir le Dragon (le Diable) qui dévorait les âmes. » Dans un Evangéliaire du onzième siècle, écrit au monastère de Luxeuil, une très curieuse explication est donnée de l'origine de cette assimilation symbolique de Jésus au Lion.
Convenit oinnimodis Christo nalura Leonis, Cujus ad occursum timel omnis turba ferarum... Non oculos claudit cum membrissomuia tradil: Sic, caro cum Christi requievil in ore scpulchri, Spiritus infernum vi^ilaiis confregerel iraum.
« Convient de toutes manières au Christ la nature du lion, à la venue duquel tremnle le troupeau entier des fauves... Le lion ne ferme pas les yeux lorsqu'il livre ses membres au sommeil : ainsi lorsque la chair du Christ reposa en la gueule du sépulcre, son esprit qui veillait alla briser les enfers inféj-ieurs... »
On a vu, principalement dans les séquentiaires, le presque infini nombre de noms donnés à la Trinité et à Jésus-Christ; quatre sont typiques et représentatifs : Homme, Bœuf, Lion, Aigle. Saint Jérôme, commentant saint Marc, précise ce mystique quaternaire :
INNOCEiNT ni ET SAINT BONAVENTURE 289
Homme par la naissance, Bœuf par la mort, Lion par la résurrection, Aigle par l'ascension.
Homo nascendo, Vitulus moriendo, Léo resurgendo, Âquila ascendo.
Et de ces quatre symboles aucun n'est plus fréquent que le troisième qui souvent synthétise tous les autres : Anastase le Bibliothécaire décrivant une miniature de la crucifixion, note :
Signum Christi habet historiam in modum leonis incapillatam.
« L'image du Christ a une figure de lion avec une crinière. »
Il faut d'ailleurs le répéter : la symbolique chrétienne, toujours abstruse et confuse, est aujourd'hui fermée, presque, à peu près indéchiffrable. Gomment expliquer, si le Lion est la représentation de Jésus-Christ, que Sedulius, au cinquième siècle, il est vrai, ait pu dire, dans son hymne A solis ortus cardine :
Zelum draconis invidi Et os leonis pessimi Calcavit unions Dei, Seseque coelis reddidit.
« La jalousie du dragon envieux et la figure du lion très mauvais, le Fils unique les écrasa, puis au ciel il se rendit. «
Une seule réponse est possible, c'est qu'il y a eu autant de symboliques que d'époques, qu'elles ont varié avec les temps, les pays, les hommes; le symbole est un langage secret qui perd toute valeur dès qu'on en met la clef aux
Latin mystique. 19
mains des profanes : — ainsi de toute science et de tout art, de toute beauté et de toute originalité.
Achevant la lecture du Philomena, on y recueille de précieuses notes sur l'àme même du poète. Le voici en extase ; la vision du Christ mourant l'excite à des désirs de mort, en un abandon de tout autre désir :
« Alors l'âme, plus énamourée et plus fervescente, défaille toute, et la voilà toute tabescente. Elle ne peut plus parler, à peine, mais croissant en passion, elle finit par tomber sur son lit, en grande langueur. — L'organe de son amoureuse voix s'est brisé, sa langue palpite encore, elle ne peut plus parler, ses paroles sont des larmes, son cœur blessé se lamente sur les souffrances du Seigneur. — Et si étroitement le Seigneur l'a fascinée qu'elle se croit en la contemplation du Bien- Aimé mourant : ses regards restent fixés sur la croix, et partout où ses yeux regardent, elle voit son amour. — Gémissements, soupirs, larmes, lamentations, tels sont ses délices, sa nourriture, ses aliments, et ainsi son martyre est incessamment renouvelé, et les douleurs qui la font vivre augmentent sa douleur. — En cet état elle méprise tout ce qui est terrestre et les consolations du monde lui semblent empoisonnées : à none, elle meurt tout à fait : la force de l'amour a rompu le dernier fil. — Car, lorsqu'elle se souvient qu'à la neuvième heure le Christ, en expirant, murmura : « Tout est consommé », elle jette un cri comme si ce cri était entré dans son cœur et l'avait lacéré, et comme le Christ, la voilà morte... — Salut, âme très douce, salut, très douce rose, lis des vallées, gemme précieuse, à qui la chair ne fut rien qu'une fétidité méprisée, que ta fin est heureuse et précieuse ta mort ! — Heureuse,
INNOCENT III ET SAINT BONA\'ENTrRE 291
qui jouis enfin du repos désiré, entre les bras de l'Époux doucement assoupie, et à son esprit fermement unie et qui de ses lèvres reçois des baisers de miel. »
Post haec dulcis anima plus et plus fervescens Sensu toto déficit, corpore tabescens.
Jam vix loqui sufficit, sed affectu crescens Suo lecto decubat utpote languescens.
Ergo dulcis gutturis organo quassato Lingua tantum palpitât, sonitu sublato; Sed pro verbis pia mens fletu compensato, Lamentatur Dominum corde sauciato.
Sic est autem animus illius illectus.
Quasi ei praesens sit moriens dilectus.
Et a cruce minime retrahit aspectus, Quia ibi est oculus, ubi est affectus.
Gemitus, suspiria, lacrimae, lamenta Sibi sunt deliciae, cibus, alimenta, Quibus nova martyr est intérim inventa, Sic suo martyrio praebent incrementa.
In hoc statu respuit quod est terrenum Mundique solatium reputat venenum; Sed ad nonam veniens moritur ad plénum, Quum amoris impetus cainis rumpit filum.
Nam quum « consummatum est » recolit clamasse Horà nonâ Dominum, et sic expirasse, Quasi simul moriens clamât pénétrasse Vocem istam suum cor atque lacérasse...
Eia, dulcis anima, eia, dulcis rosa, Liliuni convallium, gemma preliosa, Cui carnilas foedilas extitit exosa, Félix tuus exitus morsque pretiosa !
Félix quae jam frueris requiete cupita.
Inter sponsi brachia dulciter sopita, Ejusque spiritui firmiter unita, Ab eodcm percipis oscula mellita !
Après cet hymne à la mort délivrante, saint Bonaventure, assuré de ne plus aimer la vie, se prit d'amour pour la souffrance et il voulut se délecter aux pieds du Christ en une très haute et très noble plainte ; c'est le Laudismus
de S. Cruce :
Recordare sanctae Crucis Qui perfectam vitam duels Delectare jugiter.
Sanctae Crucis recordare Et in ipsâ meditare Insatiabiliter.
(' Souvenez-vous sans cesse de la sainte Croix, vous. qui espérez en les éternelles joies de la vie bienheureuse. De la sainte Croix souvenez-vous sans cesse, et méditez sur elle insatiablement. »
Il multiplie les appellations et les accumule :
Crux est navis, crux est portas, Crux deliciarum hortus In quo florent omnia :
Crux est fortis armatura Et protectio secura Conterens daemonia
« Lacroix est le navire, la croix est le port, la croix est le jardin de délices, le jardin de toutes les floraisons : la croix est la solide armure et la protection sûre qui préserve des démons. »
Puis, comme en l'hymne de Claudien Mamert, la croix