INNOCENT III ET SAINT BONXVENTURE
gie : le Sub tuum praesidium. Saint Bonaventure, en son culte spécial pour la Mère de Dieu, fut l'initiateur de V Angélus : ce titre de gloire est authentiquement consigné dans les Actes de sa canonisation.
Adeste, fidèles !
Quand nous serons enfants de choeur, — bientôt, —
Nous aurons des robes écarlates
Et nous génufléchirons en teuant la chape
Des grands vieillards sacerdotaux
Dont les paroles latines
Montent vers le petit Jésus
Qui sourit, les bras tendus.
Dans les chapelles byzantines.
Alléluia.
La prose de la Nativité — qui me suggère le souvenir
de ces vers de Louis Denise — est parfois attribuée à saint
Bonaventure :
Adeste, fidèles, Laeli, triumphantes...
Elle est sans doute beaucoup moins ancienne. Plus réellement lui appartient le Plancius de Chrislo, 0 crux salvificus...
Ce sont des strophes, en forme de litanies, qui ont quelque parenté, quoique moins typiques, avec les Litanies de grande consolation, qui furent plus iiaut citées. On y trouve des invocations d'une langue singulière, telles
que :
Jesu concisus alapis,
Jesu colaphizatus.
Jesu punctus aculeis Jesu dire ligatus...
«Jésus déchiré de soufflets, Jésus assailli de coups. — Jésus poigne d'épines, Jésus lié cruellement... »
Ici finit l'esquisse de saint Bonaventure, le poète des larmes mystiques.
XYll
Le cycle anonyme de la Vierge. — Le jardin de Marie. — Séquence dialoguée. — Le "Lamentum lacrymabile, la Sequentia contra Turcas et les Complaintes de Rutebeuf. — Chronologie de quelques proses anonymes. — h' Ave, virgo singuîaris. — L'inviolata. — Le Jfac cîara die turma festiva. — ► Les multiples symboles de Marie. — Les Cantiones Bohemicae et Ulrich Stocklins de Rottach. — Métaphores et antithèses touchant la Vierge Mère. — Comparaisons avec les hymnaires grecs, Côme de Jérusalem, Théophane, Joseph l'Hymnographe. — Discussions théologiques sur le rôle de l'Esprit-Saint dans l'Incarnation. — • La formule Sine virile semine. — Chasteté du latin mystique.
Dic, paraphonisla, Cuni mera symphonia, Tuba et canora, Palinodias canta...
« Dis-nous, paraphoniste, d'allègres symphonies, chante, avec les trompettes éclatantes, des séquences nouvelles... .>
C'est pour la nativité de la Vierge qu'un prêtre réclame des chantres un soin spécial, les prie d'aller bien en mesure et d'accord avec les trompettes, sans doute les orgues, d'interpréter avec recueillement sa musique nouvelle sur de nouvelles paroles. Et, en la chapelle assombrie de vitraux de quelque vieux cloître (selon la notation de Laurent Tailhade) :
L'orgue éployant le vol clair des antiphonaires Mêle aux séquences des préchanlres ses tonnerres...
Entre dix séquences, il y en a une en l'honneur de Marie. Ce cycle, pour une grande part anonyme, ce jardin,
plutôt, se fleurissait sans relâche, d'épanouissements charmants ou bizarres, capricieux ou exquis, adorables ou saugrenus. Un inconnu explique, par une bien étrange comparaison, comment dans la chair de Jésus enfant demeure occulte la divinité :
« En prenant forme humaine la diAdnité demeure immuable, et c'est l'humanité qui est glorifiée en Dieu. Ainsi la mortalité voile l'hameçon de la divinité ; ainsi du vorace léviathan la voracité est déjouée : il ouvre la gueule pour engloutir Tappàt, mais c'est lui cpii va être pris et mangé... »
Ce n'est pas d'une indéniable clarté ; voici le latin :
Nec mutatur dum assumit Hominem divinitas Sed assumpta glorialur In Deiim humanitas.
Sic harnum divinitatis Occultât mortalitas.
Sic voracis léviathan Luditur voracitas.
Qui dum capit glutienduni Nostri vermen generis Ipse captus inescatur.
Une autre prose dédiée à la Vierge, le Surgit radix Jesse, était un chant dialogué entre le chœur et, dit le texte, « trois écoliers doués de voix puissantes »
Chorus :
Die, Maria, quando scisti Te electam matrem Christi ?
LE CYCLE ANONYME DE LA VIKllGE 301
Très scholares bene vociferati :
Vidi viium vultu blando Sic intrantem, non laxando Seras suis manibus.
Mais pourquoi fallait-il que les réponses de Marie fussent proférées par trois bons vociférateurs ?
Très anciennement, elle fut invoquée contre les Sarrasins, les Arabes, les Turcs,
« Gent impitoyable, ennemis cruels, adversaires de la croix, gent perfide, pleine de dol, polluée par de profanes rites, plongée en un lac de crimes, sordide, souillée de fèces et de fange »,
— comme il est dit dans le Lamenlum lacrymabile inspiré par la prise de Jérusalem en 1097 :
Vos Sarraceni, gens improba, saevior hoslis. Vos Arabes, Turci, genusinimica crucis, Perfida, plena dolo, ritu pollufa prol'ano, Mersa lacu scelerum, sordida fece, lulo...
La prose insérée à la messe de l'Office du saint Rosaire témoigne de la puissance de Marie à refréner le double monstre, l'infidèle et l'hérétique :
« Par sa faveur fut trucidé le double monstre maléficieux : le Turc impie est vaincu, tombe la gent hérétique. »
Ipsa favente, coeditur Monstruin duplex maleficum :
Impius Turca vincitur, Cadit genus haereticuni.
Elle ne daigna, cependant, s'opposer à la prise de Constantinople, qui fut pour les derniers séquentiaires un sujet
OÙ la prose se fait complainte. Innégligeable parmi les singularités liturgiques, la Sequentia cotnra Turcas qui date de vers 1453 donc, moins ancienne d'un siècle que la Complainte de Constantinople, où Rutebeuf crie déjà : « Constantinoble est perdue », et : a Sainte Yglise est éperdue » ; que la Complainte d'oulre-mer où il déplore la lâcheté des chrétiens à ne pas aller sauver le tombeau du Christ ; le Christ, au jour du Jugement, leur en demandera compte :
Tornoieorj vous que direz
Qui au jor du juyse irez?
Devant Dieu que porrez respondre?
Car lors ne se porront respondre
Ne gent clergies, ne gent laies,
Et Diex vous montrera ses plaies !
Se il vous demande la terre
Où por vous vout la mort soulîerre,
Que direz vous? — Je ne sais qoi. —
Li- plus hardi seront si qoi
C'on les porroit penre à la main :
Et nous n'avons point de demain
Quar li termes vient et aprouche
Que la mort nous clorra la bouche.
Ha! Antioche, terre sainte,
Com ci a dolereuse plainte
Quant tu n'as mes nus Godefroiz !
Li feus de charité est froiz
En chascun cuer de crestien...
Elle était chantée dans les messes votives contre les païens, afin que Dieu préservât les fidèles de la rage des Turcs, a Turcarum rabie. Ils ont commis mille crimes; énumération; déprédé les églises, ravi les vases sacrés,
égorgé les prêtres, exhumé les os bienheureux des saints, jetés aux chiens.
« Ils ont défloré sur les autels et dévasté les vierges pudiques, chères à Dieu; les murs où le Christ avec sa mère était en peinture, ils les ont délavés incontinent. Ils ont chassé tous les saints, et les cloches et les chaires, ils les ont données au silence. »
Deflorarunt intei- aras Et vastaruiit Deo caras Et pudicas virgines :
Pariâtes ubi Christus Cum sua matre ei-at pictus Deleverunt continuo.
Deturbarunt sanclos omnes, Et campanas et ambones Dederunt silentio.
Mais ce sont là des curiosités. Plus intéressantes, les hymnes et proses en un latin moins fané, que des anonymes, à partir du onzième siècle, insérèrent dans l'antiphonaire spécial de la Vierge :
0 quain glorificâ luce coruscas, Stirpis Davidicae regia proies, Sublimis residens Virgo Maria Supra coeligenas aetheris omnes !
« Oh ! de quelle glorifiante lumière tu resplendis, tige royale émergée de la souche de David, toi qui résides. Vierge Marie, dans les éthers supérieurs et qui règnes sur tous les coeligènes. »
Du onzième siècle encore le Gaude oisceribus mater in intimis, et du douzième siècle cette charmante paraphrase de la Salutation :
Ave Maria, gratiâ plena, Dominus tecum, virgo serena.
En descendant d'âge en âge, selon une chronologie, peutêtre bien incertaine, on trouve :
Ave, virgo gratiosa.
Mater Dei gloriosa, Favo mellis dulcior, Rubicunda plus quam rosa, Lilio candidior.
« Salut, Vierge très gracieuse, étoile plus que le soleil lumineuse, mère glorieuse de Dieu, douce plus qu'un rayon de miel, rubiconde plus qu'une rose, et blanche plus que le lis. »
Ou encore, le très beau poème qui commence ainsi :
Salve, mater salvatoris.
Vas electum creatoris, Decus coeli civium :
Salve, virgo benedicta Per quam terra maledicta Meruit remedium.
Salve mundi lux et vita, Pretiosa margarita Perquam mors occiditur :
Salve mater gloriosi Per quam caput venenosi Serpentis conteritur...
« Salut, ô mère du Sauveur, vase élu par le créateur, joie du peuple d'en haut : Salut, Vierge de bénédiction par qui la terre maudite a mérité son remède. — Salut, ô vie et lumière du monde, perle très précieuse, par qui fut em-
poisonnée la Mort : Salut, mère du Glorieux, par qui la tête du venimeux serpent fut écrasée... »
Dans une forme analogue mais plus ample encore, quel que moine de Saint- Victor érigea la merveilleuse séquence, De Assomptione, disparue du missel :
Ave, virgo singularis, Mater nostri salutaris, Quae vocaris Stella maris, Stella non erratica :
Nos in hujus vitae mari Non permette naufragari Sed pro nobis salutari Tuo semper supplica :
Tu perfusa coeli rore, Castitatis salvo flore, Novum florem novo more Protulisti saeculo :
Verbum patri coaequale Corpus intrans virginale Fit pro nobis corporale Sub ventris umberaculo.
Jésus, sacri ventri fructus, Nobis inter mundi fluctus Sis via dux et conductus Liber ad coelestia :
Tene clavum, rege navem.
Tu procellam sedans gravem Portum nobis da suavem Pro tua clementia.
« Salut, vierge souveraine et mère de notre salut, toi qu'on appelle étoile de la mer, étoile pas vagabonde : En cette mer de la vie, ne nous laisse pas faire naufrage, mais
Lalin mystique. "^
au nom de ton salut, ne cesse pas de prier pour nous. — Imprégnée de la rosée du ciel, sauve la fleur de ta chasteté, tu donnas au siècle, par un moyen nouveau, une fleur nouvelle : Le Verbe coégal au Père, entrant dans ton corps virginal, y devint pour nous corporel, sous l'ombre de ton ventre. — Jésus le fruit du ventre sacré, parmi les fluctuations du monde, sois notre chef et notre guide vers l'éternité : Tiens le gouvernail, régis la nef, et apaisant la lourde tempête, conduis-nous au port de suavité, par ta clémence. »
Vlnviolala^ comme tant d'autres chefs-d'œuvre liturgiques, est encore une épave où le nom de l'auteur fut effacé par les vagues séculaires. Ce sont des vers bien exquis et comme en rêva et comme en fit Albert Samain :
Des vers silencieux, et sans rythme et sans trame, Où la rime sans bruit glisse comme une rame.
Inviolata, intégra et casta es Maria,
Quae es efîecta fulgida coeli porta.
0 Mater aima, Christo carissima,
Suscipe pia laudum praeconia
Nostra ut pura pectora sint et corpora :
Te nunc flagitant devota corda et ora.
Tua per precata dulcisona
Nobis concédas veniam per saecula,
O benigna^ o benigna, o benigna
Quae sola inviolata permansisti.
a Inviolée, intègre et chaste, Marie, toi qui devins la fulgide porte du ciel. O noble mère, très chère au Christ, accepte la clameur de nos louanges dévotes afin que purs soient nos cœurs et nos corps : telle est la supplication
dont nous voulons pieusement t'importuner. Que par l'agréable musique de tes prières maternelles, le pardon nous soit pour l'éternité concédé, ô très douce, ô très douce, ô très douce, et la seule inviolée. »
Au même système d'assonances monophones appartient la prose Hac claradie, qui jadis faisait partie de la liturgie spéciale de Saint-Séverin :
Hac Clara die turma fesliva dat praeconia
Mariam concrepaudo simphonia nectarea :
Mundi Domina quae es sola castissima virginum regina,
Salutis causa, vitae porta, atque coeli referta gratia :
Nam ad illam sic nunlia olim facla angelica :
Ave Maria gratia Del plena per saecula,
Mulierum pia agmina intra semper benedicta ;
Virgo et gravida mater intacta proie gloriosa.
Cui contra Maria haec reddit foemina :
In me quomodo tua jam lient nunlia,
Viri novi nuUam certe copulam
Ex que atque nata sum incorrupla.
Diva missus ita reddit afîata :
Flatu sacro plena fies Maria,
Nova afferens gaudia coclo, terrae nati per exordia,
Intra tui uteri claustra portane qui gubernat aethera,
Omnia qui dat tempera pacifica.
Amen.
Les qualifications sont innombrables dont, en les séquences, on gratifie la Vierge ; il y en a, devenues banales, qui même en ce temps l'étaient; d'autres expriment un réel effort d'imagination et d'amour.
Surgis et virgnncula Et ut saliuncula Inchoata...
308 LE LATIN MYSTIQUK
(.< Tu surgis et te voilà, pucelette, pareille à un brin de lavande à peine en fleur... »
Elle est : un puits d'honnêteté, puteiis honestatis ; un très doux gâteau de charité, favus dulcis chariialis ; une gemme noble et rare, gemma potens et nobilis ; le miroir de la Trinité, Trinilatis spéculum ; plus précieuse que l'or fin, plus obryzopreliosa; la cellule du Verbe, cella Verbi; lux eclyp sim nesciens, la lumière sans éclipse ; baume très pur, opobalsamum; cella plena vino mero, la cave pleine d'un vin de joie ; et son Jésus devient, en toute sainte mignardise, une grappe de chypre, une branche de myrte.
llle Cypri botrus, Myrrae fasciculus.
Elle est encore, pêle-mêle, le candélabre à sept branches ; la toison de Gédéon, toison de brebis et non de chèvre, où se refuserait à descendre la pluie qui arrose le Juste, à cause de l'inchasteté de cet animal ; — le lit de la pudeur, thalamus pudoris; la fontaine de l'édulcoration sacrée, sacri fons dulcoris ; le halo éthéré, y a6ar ae//zere«m ; la lanterne du siècle, lucerna saeculi ; la cour royale, aula regalis ; la porte de cristal, porta chrystallina ; l'officine du pain vivant, vivi panis offîcina, — c'est-à-dire que son ventre est la boulangerie où s'élabora Jésus-Christ, le pain éternel ; la tour de guerre, par laquelle les hommes sont entrés dans la cité définitive, turrisper quam transit gens {cette image se trouve en les Cantiones Bohemicae) ; la conque pleine de la rosée céleste de la grâce, concha roris coelestis gratiae. Si nous sortons un peu des anonymes, ce sera pour noter les spécieuses métaphores dont la voile le poète allemand du quinzième siècle, Ulrich Stôcklins de Rottach :
Vitae pabulum, Pauperis umbraculutn, Radîx pudicitiae, Gratiae pincerna, Veniae lucerna, Turtur nubilis, Virgo columbina !
« Pâture vitale, parasol des pauvres, racine de la pudicité, échanson de la grâce, lanterne de l'absolution, tourterelle nubile, ô Vierge colombine ! »
On trouve encore dans Rottach cette image très ancienne qu'il affectionne : Summi régis triclinium, et Trinitatis triclinium, ce qui revient à dénommer la Vierge : Salle de festin du roi suprême, salle de festin où s'attable la Trinité !
Et on allongerait indéfiniment cette liste de symboles si l'on voulait dépouiller tous les Jardins, tous les Rosaires, tous les Anneaux, tous les Chapeaux et Chapelets mystiques consacrés, selon un amour presque désordonné, à la mère du Christ.
Elle inspire des jeux de mots tout philosophiques et presque galants, allitératifs et cadencés :
Sic flos flori placuisti, Pietatis gratia :
Verbum verbo concepisti, Regem regum peperisti, Virgo viri nescia...
« Ainsi, fleur, tu plus à la fleur, par la grâce de ta piété : par le verbe tu as conçu le verbe ; le roi des rois tu enfantas, vierge du mâle insciente... »
Castitatis in lenorem, Plasma gignit plasmatorem, Virgo parit amatorem, Lactat patrem fîlia...
(.< En teneur de chasteté, la forme engendre son formateur ; la vierge enfante son amant ; la fille allaite son père... »
Triste fuit in Eva vae Sed ex Eva format ave Versa vice, sed non prave, Intus ferens in conclave Verbum bonum et suave.
Nobis mater virgo fave Tua frui gratia.
Jeu de mots intraduisible sur ce que Eva signifiait vae (malheu)'). mais aussi ave (salut), — signification dernière et consolatrice que le nom de la première femme tenait cachée et que Marie a dévoilée. Ce mystique calembour se retrouve à. chaque instant, notamment dans VAve maris siella, et il a souvent été symbolisé en images : tel le frontispice du Paradisus animae où l'on voit, côte à côte, une femme nue appelée Eva, et une femme drapée, appelée Ave :
Sumens illud Ave Gabrielis ore Funda nos in pace Mutans nomen'Evae.
Les séquentiaires, pour vanter et prouver sa virginité, descendent aux détails mêmes de la fécondation :
Nec gravidata viscera Sunt tamen per ulla Patris membra, Sed ex fide sola...
Haec est virgo non irrigata Sed Dei gratiâ florigera...
« Et ses viscères gravides ne le furent par l'opération d'aucun membre générateur, mais par celle de l'unique foi... Yoici la vierge qui ne fut pas arrosée ; c'est par la grâce de Dieu qu'elle porte des fleurs... >»
Engrossée, elle le fut divinement. « par la Rosée de miséricorde qui elle-même humidifia la tige et la féconda pour la fructification... »
Ipse virgam humidavit Et in fructum fecundavit Ros misericordiae...
Une séquence monorime et d'une facture de litanies donne sur ce point de plus amples détails :
Sancti Spiritus assit nobis gratia,
Quo fecundata Deum peperit virgo Maria.
Per quem sacrata floret virginitas in Maria,
Spiritus aime quo repletur Maria,
Tu roreni sacrum stiliasti in Maria.
Amator sancte quo intacta impregnatur Maria...
Tu cellam sacrasti sic benedicti ventris in Maria,
Ut tumeret et mater fieret virgo Maria.
Sic pareret, ne foetu perderet florcm Maria...
Qui sine semine et rigante neniine te fccvmdavit Maria.
Hune Deum nobis plaça Maria.
« Que nous assiste la grâce du Saint-Esprit,
« Par lequel fécondée engendra Dieu la vierge Marie,
« Par lequel, consacrée, fleurit la virginité en Mario.
« Aime Esprit dont est remplie Marie,
« Tu as distillé la rosée sacrée en Marie,
« Amant très saint par qui, indéflorée, fut pléniîiée Marie...
« Tu as sacré la cellule du ventre béni de Marie,
« Afin qu'elle portât et devînt mère, la vierge Marie.
« Afin que cela fût, que par sa grossesse elle ne perdît sa fleur, Marie...
« Celui qui sans semence et sans éjaculation t'a fécondée, Marie.
« Ce Dieu, apaise-nous-le, Marie. »
Pour trouver l'origine de ces manières de dire il faudrait remonter jusqu'aux hymnaires grecs, à Gôme de Jésusalem qui appelle Marie « la mère ignorante du mâle » ; à Théophane et à son ode alphabétique sur l'Annonciation ; à Joseph l'Hymnographe qui en plus de trois cents hymnes revient, toujours divers, sur ces périlleux détails ; au Latin Mérobaudes, enfin, qui écrivait vers le cinquième siècle :
Proies vera Dei cunctisque antiquior annis, Nunc genitus qui semper eras lucisque repertor, Ante tuae matrisque parens, quem misit ab astris .^quaevus genitor, Verbique in semina fusum Virgineos habitare sinus et corporis artus Jussit inire vias, parvaque in sede morari...
« 0 Progéniture vraie de Dieu, plus ancienne que toutes les années ! te voilà engendré, toi qui fus toujours, toi l'inventeur de la lumière et père d'abord de ta mère, — toi que missionna du haut des astres le géniteur que tu égales en âge, toi qu'il envoya, Verbe réduit en semence, habiter un sein virginal et entrer dans la forme de corporels membres et demeurer en un humble réduit... »
On alla plus loin ; ce fut le culte des mamelles, du ventre, de l'utérus ; ces vers sont parfois attribués à Hildebert et intitulés : Oratio Aildeberti :
Félix venter
Quo clementer
Deus formant! induit,
Félix pectus
In quo tectus
Rex virtuturo latuit,
Félix alvus
Quo fit salvus
Homo fraude perditus,
Félix sinus quo divinus
Requievit spiritus,
Félix thorus et decorus
lllius puerperae
Quem maritus.
Ut est ritus,
Non praesumit tangere...
0 mamilla cujus stilla
Fuitejus pabulum...
« Heureux ventre où, en sa clémence, Dieu revêtit la forme, heureuse poitrine, sous le toit de laquelle le roi des vertus se déroba. Heureuses entrailles où fut sauvé l'homme perdu par la fraude, heureux sein où reposa l'Esprit divin. Heureux lit, et charmant, de cette accouchée, lit que nul mari, selon le rit, n'osa toucher... O mamelles dont la distillation fut sa nourriture... »
Rottach ajoute :
« Salut, toi dont le ventre virginal l'ut le trône d'ivoire
du Christ. »
Ave, cujus venter virgineus Thronus Christi fuit eburneus.
Et Jules II, dans son oraison testamentaire:
0 gloriosissima Regina misericordiae, saluto venerabile templum uteri tui, in quo requievit Dominus Deus meus...
A force de quintessencier, les moines coUaudatoires en arrivent à prêter à Dieu des imaginations de sensualisme anthropomorphique gênantes. La Trinité la désire : le Père la veut pour fille ; le Fils pour mère, le Saint-Esprit pour femme ; le roi des rois éprouve à voir Marie si belle, de la concupiscence :
Quem rex regum concupivit.
Et une hymne précise :
Tu rosa, tu lilium Cujus Dei Filium Garnis ad connubium Traxit odor.
Occasion vraiment de rappeler le dit cité par Gerson en la xix« notule de son Traité de la simplification du cœur'. « Il n'y a rien de plus" suspect que l'amour, mèm? envers Dieu » ; et Gerson ajoute : « Surtout en des femmes ou en des hommes à tempérament de femme, — viros muliebriter complexionatos . » L'amour en de telles natures tend toujours, même dans l'inconscience, au final aboutissement, et le mystère le plus chargé de méditations, c'est celui-là qui seul évoque, et en abondance, des images d'une certaine suavité.
« Les éléments ne peuvent être engendrés que par leur propre sperme », dit Arnauld de Villeneuve en son Semita semitae. Dieu, qui est par excellence l'élément, ne put être humainement engendré que par un sperme divin, émané de son essence : c'est ce que vulgairement l'on dénomme le souffle du Saint-Esprit. Très anciennement une grande dispute théologique s'éleva sur le point de savoir par où, par quel pertuis, ce souffle ou ce sperme essentiel avait pénétré
dans les viscères sacrés de la Vierge. Malgré Topinion douteusement exprimée, il est vrai, de saint Augustin et de saint Ephrem, un hérétique du nom d'Élien fut condamné au concile de Nicée pour avoir dit : « Le Verbe est entré par l'oreille de la Vierge. » L'opinion contraire, celle qui admet la pénétration par les voies naturelles, est donc probable. Néanmoins l'Église, préférant que ce sujet ne fût pas trop approfondi, ne s'est plus prononcée dogmatiquement et elle a laissé Ennodius reprendre la thèse d'Élien ; elle a permis que le Missel de Salzbourg s'appropriât ces deux vers du poète :
Gaude, Virgo, mater Christi, Quae per aurem concepisti.
« Sois en joie, Vierge, mère du Christ, toi qui par l'oreille as conçu ».
Le Bréviaire des Maronites (ces catholiques pour lesquels Rome a des tolérances qui vont jusqu'à autoriser le mariage des prêtres) contient encore une antiphone où on lit : Verbum Pafris per aurem Benedidae iniravil.
Il est clair quo, toute théologie à part, de telles naïvetés sont cruellement indécentes, outre qu'elles tendent à détruire le s3^mbole de la Vierge Mère, à supprimer la moitié du mystère de l'Incarnation, à faire mépriser un dogme qui suscite de telles controverses. Je pense qu'il est également irrévérencieux de se demander, comme tel casuiste de la Compagnie de Jésus, si, selon une théologie et une physiologie également surannées, rf«m in eam intrabat Vcrbiim Dei, Virgo semen emiseril vel senserit naiurale delectamen. Peut-être est-il prudent de s'en tenir à l'opinion toute négative du concile de Nicée.
Les poètes, dont le mysticisme un peu sensuel et naturaliste nous a rappelé le souvenir de ces ridicules discussions, ne tombent que bien rarement en de tels excès d'imagination. Encore, même en leurs écarts de langage, sont-ils justifiables. L'art n'était pas jadis, comme aujourd'hui, officiellement sanglé dans la robe montante d'une civilisation anglicane et bourgeoise ; on pouvait tout représenter, on pouvait tout dire ; les choses avaient toutes un nom que l'on employait, sans prétention et sans intention. Au dixième chapitre du livre II de son Divin Maître, saint Clément d'Alexandrie réclamait déjà ce droit : « Je nomme sans honte, pour l'utilité de mes lecteurs, ces parties du corps où le fœtus se forme et se nourrit. Comment, en effet, aurais-je honte de les nommer puisque Dieu n'en a pas eu de les créer ? » Ceci pourrait répondre à la timidité de l'Eglise moderne qui a fait expurger ses hymnes et ses proses par de classiques cardinaux et de douteux abbés de lettres. Ce fut stupide, car, en somme, tout le christianisme est là, dans la conception de Jésus par une vierge, sine virili semine. Ces simples mots, ou tels autres, sine humana connections, sine virili copula, etc., suppriment le doute, précisent le fait : aussi les anciens poètes liturgiques les ramenaient-ils sans cesse, comme pour bien proclamer la haute absurdité de ce mystère, son illogisme, son invraisemblance, c'est-à-dire sa vérité, car, à bien réfléchir, l'absurde est peut-être (s'il est permis de commenter ainsi saint Augustin) le critérium du vrai théologique.
Il faut de plus noter qu'eu ces proses qui effarent les sots, le poète a cherché le mot juste, non pas l'image : en de seuls esprits antimystiques ces lectures pourraient
appeler d'irrespectueuses représentations. Le mystère de la conception par le souffle évoquait les ordinaires manœuvres de la fécondation humaine, mais non comme de désirables opérations. La plus merveilleuse gloire de Marie, elle les avait évitées pour, néanmoins, atteindre la maternité, et, à bout de métaphores empruntées à la fructification végétale, il fallait bien en arriver à des comparaisons précises, à l'acte animal. D'ailleurs le moyen âge, « énorme et délicat », ignora ce qui est pour notre hypocrisie la suprême délicatesse, la pudeur. Il ne comprit jamais en quoi il pouvait bien être indécent de parler librement de l'œuvre de chair; il concevait que la chasteté était l'abstention réelle et non la pudibonderie des périphrases, dissertait de la génération, qui n'est selon Boèce que l'entrée dans la substance, ingressus in subsianliam (des vierges révérées pour telles le firent en leurs écrits, mystiquement), comme du boire ou du manger ; jugeait que l'ignorance, s'il n'est le plus grave, est le plus sot de tous les péchés, le plus irrévérencieux pour l'Esprit-Saint.
Il est vrai, la parole est identique à l'action, mais elle ne réalise en mouvement que selon la valeur même de l'intelligence qui la conçoit. La vision des choses, d'après saint Thomas d'Aquin et Duns Scot, s'accomplit en un double et successif mode : l'image, par l'intermédiaire du phantasme, se rend possible; cette possibilité, l'intelligence l'admet ou la repousse, eu interprète souverainement la signification. Miroir, dont la planitude originaire retravaillée, la courbure naturelle fléchie par notre liberté, l'esprit ne i-eçoit les rayonnements extérieurs que selon la constitution même de sa substance et de sa forme personnelles. La chasteté, ce n'est pas d'avoir peur, c'est de se créer une àme
318 LE L.VTIN MYSTIQUE
refaçonnée de telle sorte que rien de bas et de laid ne puisse s'y pavaner, que l'immonde y passe sans y laisser de fumées, que le cerf déshonnête, si la meute des vices aboyants le relance, ait fui introuvable, sans pistes fraîches, sans l'ombre même de son massacre brisée dans les rivières claires ou remuante parmi les denses ramures.
XVUl
Le Dies irae. — Thomas de Cclano. — Le Libéra et ses variantes. — Deux Troses des Morts. — Les prophéties sibyllines. — Sources diverses : Othlonus, Hildebert, saint Pierre Damicn. saint Anselme, le rit mozarabe. — Languentibus in purgatorio. — Le prophète Sophonie. — Prototypes immédiats du Dies irae : le Terret me dies terroris et le Cum recordor diem mortis. — Texte du Dies irae. — Traduction rythmique.
EFFLORESCENCES suprêmes, la poésie triste et pénitente du moyen âge se déploie en deux sombres fleurs amertumées de cendres, salées de larmes, le Dies irae et le Stabal mater, la peur, la douleur, peur et douleur tempérées par l'adoration, par l'amour.
La croyance qui produisit des œuvres aussi profondément humaines peut vraiment avec des yeux innocents de toutes ténèbres affronter le reproche d'avoir avili l'esprit : et la simplicité des moyens employés étonne notre byzantinisme ! Et, autre confusion, c'est à peine si ces deux séquences ont le mérite élémentaire de l'originalité.
Le Dies irae se fit tout seul, lentement cristallisé pendant des siècles, en des âmes tremblantes et adorantes. Le définitif poète fut, selon la tradition, un frère mineur, compagnon de saint François d'Assise, ira Tommaso da Celano. Des versets sur le jour de colère gisaient épandus dans la liturgie, dans la Bible, dans des poètes, dans des théologiens : il les collecta, les mit en rythme et en rimes. Sa plus notable source fut évidemment le Libéra :
Latin mystique. 21
Libei'a me, Domine, de morte aelerna, in die illa treinenda :
Quando coeli movendi sunt et terra.
Dies illa, dies ii'ae, calamitatis et miseriae, dies magna et amai-a valde,
Quando coeli movendi sunt et terra.
Tremens faclus sum ego et tinieo ; dum discussio venerit atque Ventura ira,
Quando coeli movendi sunt et terra.
Contreraent Angeli et Archangeli ; impii autem ubi parebunt,
Quando coeli movendi sunt et terra?
Vix justus salvabitur; et ego, miser, ubi parebo,
Quando coeli movendi sunt et terra ?
Quid ergo miserrimus, quid dicam, vel quid faciani, dum nihil boni perferam ante tanlum Judicem,
Quando coeli movendi sunt et terra?
Vox de coelis : O vos mortui, qui jacetis in sepulchris, snrgite et occurrite ad judicium Salvatoris,
Quando coeli movendi sunt et terra I
Creator omnium rerum, Deus qui me de linio terrae lormasti et mirabiliter proprio sanguine redemisli, corpusque meum licet modo putrescat, de sepulcro faciès in die judicii ressuscitari,
Quando coeli movendi sunt et terra.
Libéra me, Domine, de morte aeterna, in die illa tremenda,
Quando coeli movendi sunt et terra,
Dum veneris judicare seculum per ignem.
« Libère-moi, Seigneur, de la mort éternelle, en ce jour où tout tremblera,
« Dans le tremblement du ciel et de la terre.
« Jour, celui-là, jour de colère, jour de calamité, jour de misère, jour très grand et très amer,
« Dans le tremblement du ciel et de la terre.
« J'ai peur et je tremble tant, j'entends l'interrogatoire, je vois s'avancer la colère.
« Dans le tremblement du ciel et de la tent;.
« L'ange est épouvanté, l'archange aussi, comment donc feront les mauvais,
ft Dans le tremblement du ciel et de la terre ?
« Le juste à peine sera sauvé, pour moi, le méchant, comment faire,
« Dans le tremblement du ciel et de la terre ?
(. Moi, si méchant, que dire, moi qui n'aurais que du mal à t offrir, ô juge si grand, que devenir,
u Dans le ti-emblement du ciel et de la terre ?
« La voix au ciel profère : O vous les morts, gisant dans les st-pulcres, levez-vous et venez, le Sauveur va vous jusrer.
i> Dans le tremblement du ciel et de la terre !
u Père de toutes choses. Dieu qui m'as formé du limon de la terre et admirablement de ton propre sang m'as racheté, fais que mon corps tout putréfié, fais que du sépulcre, au jour du jugement, il sorte ressuscité,
« Dans le tremblement du ciel et de la terre.
« Libère-moi, Seigneur, de la mort éternelle, en ce jouroù tout tremblera,
« Dans le tremblement du ciel et de la terre,
(< Quand tu viendras juger le siècle par le feu. »
Cette séquence, qui fait pâlir d'effroi et pleurer de joie esthétique, date sans doute des premières années du onzième siècle et non pas des noirs avant-jours de l'Au^Mille. C'est seulement après cette date fatidique, quand les terreurs auraient dû s'apaiser, que la littérature de l'effroi surgit de toutes parts dans l'Église. Avant, sans doute, on priait pour oublier la peur : après, on ciianta la peur, et
l'esprit humain en demeura marqué à tout jamais. C'est en ce sens qu'on a pu dire que l'An Mille était une pure légende ; en effet les témoignages d'une crainte universelle de la fin du monde sont tous postérieurs à l'époque où cette crainte dominait les âmes et les écrasait.
La fin du monde, le moyen âge l'attendit sans cesse ; Jésus avait dit : « Je viendrai à l'improviste, comme un voleur » — et la stupéfaction aurait été modérée si tout à coup, à l'heure triste de l'aube, les trompettes sacrées avaient sonné dans le ciel pâle (cette surprise peut-être nous est réservée, doit croire tout chrétien sérieux, mais je crains qu'il n'en soit plus guère). Aussi les textes sont-ils sans nombre où le Jour de colère est allégué. Il y a d'abord, du Libéra, plusieurs variantes ou paraphrases. Voici une variante du onzième siècle :
Audi, tellus, audi, magni maris limbus, audi, homo, audi,, ornne quod vivit sub sole :
Véniel, prope est dies irae, dies invisa, dies amara,
In qua coelum fugit, âol erubescit, luna fugabitur, sidéra super terram cadent.
Heu, heu, quid nos peccatores et miseri in die illa tremenda,
Quando movendi sunt coeli et terra !
« Terre, écoute, et toi, rivage de la grande mer, et toi, homme, et tout ce qui vit sous le soleil.
« 11 vient, il approche, le jour de colère, le jour qu'on n'a jamais vu, le jour amer,
« Le jour où le ciel s'enfuira, où le soleil rougira, où la lune s'en ira, où les étoiles tomberont sur la terre.
« Ah ! ah! quoi de nous, pécheurs et méchants, en ce jour où tout tremblera,
« Dans le tremblement du ciel et de la terre ? »
On lit dans une ancienne Bythmica Oratio :
In tremenda mortis hora Veni, Jcsii, absque mora Tuere me et libéra.
« En cette terrible heure de lu mort, viens, Jésus, et sans retard protège-moi, libère-moi. »
Un peu moins âgés, les vers suivants, extraits des Versus de mortuis super responsario : Libéra me, présagent plus nettement encore le Dies irae :
Lacrimosa dies illa Qua resurgens ex favilla Homo reus judicandus :
Justus autem coronandus.
« Oh ! ce jour lamentable, où ressurgi d'entre les cendres, l'homme coupable est jugé, — et le juste couronné! »
La Prose de Montpellier, même époque, donne à la quatrième strophe :
Dies illa tam amara, lam tremenda,
Dies illa dira nuntiabit signa : rugient maria sicutleo in silva...
Heu miseri!
Heu miseri I
Quid, home, ineptam sequeris laetitiamV
« Jour si amer, ô jour de tremblement, « Jour annoncé parles signes effroyables : les océans rugiront tels que les lions dans les forêts... « Ah ! Malheureux !
yi Ah ! Malheureux !
« Homme, pourquoi choisis-tu la stupidité de la joie? )^
Ce dernier vers rappelle la méprisante admonestation
d'Odon de Cluny, qui écrivait au dixième siècle : « Etrange ou plutôt bien misérable la démence qui nous fait préférer la modique et brève jouissance d'un chatouillement mendié et quémandé à la gloire multipliée des saints dans l'éternité. »
Pareillement, en la Prose des morts de saint Martial de Limoges, on lit aux sixième et septième strophes :
Cum ab igné rota mundi Tola coeperit ardere, Saeva llamma concremare, Coelum ut liber plicare, Sidéra iota cadere, Finis seculi venire,
Dies irae, dies illa, Dies nebulae et paliginis, Dies tubae et clangoris, Dies iuctus et tremoris, Quando pondus tenebrarum Cadet super peccatores...
« Quand par le feu la roue du monde commencera toute à brûler, dans une impitoyable flamme à se consumer, comme un livre le ciel en deux se replier, et toutes les étoiles tomber, et la fin du siècle arriver — jour de colère, jour. celui-là, de nuée et de fumée, jour de trompette et de clameur, jour de sanglots et jour de peur, quand le fardeau des ténèbres tombera sur les pécheurs. »
Thomas de Celano puisa encore dans la prophétie sibylline qui énumère chaque « signe du jugement », Judicîi signum :
Coelo adveniet per secla futurus
Sciiicet in carne presens ut judicet orbem,
Judicii signum...
P:t coram lioc Domino reges sistentur ad unum, Decidet e coelo ignis et sulphuris amnis, JuiHc.ii signum... « 11 surgira dans le ciel, celui qui vit dans tous les siècles, surgira visible corporelltjment pour juger le globe, — Signe
du jugement.
u Et devant ce maître les rois se tiendront comme un soûl roi, et il pleuvra du feu et un fleuve de soufre tombera, — Signe du jugement. •>
La Sibylle était une autorité égale à celle de l'Écriture.
Déjà, à la fin du onzième siècle. Otlilonus, moine de Saint-
■ Emmeramm«% invoquait onsomble la Sil)ylle et les Pro-
phètes :
Porro dios iUa complebil vota sibyllae Atquc piophelarum coniprobat indiciuni.
. Et ce jour accomplira les vœux do la Sibylle et comprouvera le témoignage des Propliètes »
Le même moine songe au jour de colère.
llln dies inirae pravis advenerit irae. a Ce jour adviendra d'étonnante colère contre les méchant 3. :;
La quinzième strophe du Dies irae est verbalement dans saint Mathieu, ch. xxv, v. 33 : u Et statuet oves, quidem a dextris suis, haedos autcm a sinistris. — Et il placera les brebis à sa droite et à gauche les boucs. ^)
Pour ce souvenir évangélique, non moins que pour ses violents appétits, le bouc lut. durant tout le moyen âge, le pins fréquent symbole du péché, spécialement de limpureté. Cet&il un lieu commun. On voit, au douzième siècle.
Serlon, évêque de Séez et parfois poète, reprocher à Henri 1"='" d'Angleterre et à sa cour, dans l'église de Garentan, de porter de longs cheveux et une longue barbe « qui les t'ont ressembler à des boucs, dont les libertins imitent turpidement l'ignoble lubricité... Ils évitent de se raser pour ne pas blesser par une rude barbe les femmes qu'ils baisent. »
La deuxième et la sixième strophes du Dies îrae furent pressenties par saint Pierre Damien :
O quam dira, quani horrenda Voce judex intonat.
« Combien véhémente, combien terrible s'élève la voix du Dieu juge ! »
Egalement, la cinquième :
Mox occulta singulorum Cunctis patent cordium.
« Tout ce qui se cache au fond de chaque cœur sera devant tous dévoilé. »
Mais elle vient peut-être plus directement de l'Apocalypse