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DE DIE JUDICII

D e die judicii propter incredulos addo : E missus iterum Deo dominabitur ignis ;

D at gemitum terra rerum tune in ultima fine, I n terra gentes ut tune incredulae cuncLae ; E t tainen évitai sanctorum castra suorum.

I n una flamma convertitur tota nalura

U rilur ab imis terra monlesque liquescunt,

D e mare nil remanet, vincetur ab ignc potente,

I nterit hoc coelum et ista terra mutatur.

G oniponitur alia novitas coeli tcrraque perennis.

I nde qui mereunt mitluntur in morte secunda,

I nteriuo autem habitaculis justi locantur.

Le Carmen apologeticumn'estipa.s rédigé selon une plus respectueuse prosodie, mais, bien que les dactyles de Commodien soient très hérétiques [ge | hennae ira \ duntur) et ses spondées {dat tu | ba), bien qu'il ne fasse pas les élisions, ses vers marchent quand même, l'oreille n'est pas choquée et rien ne démontre mieux tout ce que la versification virgiliennc avait d'artificiel. Gommodien n'est pas cependant illettré : il a lu les poètes classiques dont (;à et là il reproduit les tours et les expressions favorites ; il connaît très bien les Ecritures et les apologistes de sa religion, Hermas, Cyprien, Tertullien, Minucius Félix. Donc, s'il commet les plus inconcevables fautes de métrique et même de langage, c'est par mépris peut-être plus que par ignorance ; une grande part de ces incorrections doit également être dévolue à de très ignorants copistes. Les plus savants éditeurs allemands n'ont pas triomphé d'une obscurité (jui rend souvent très douteuse les partielles traductions que l'on essaie ici pour la première fois.

Carmen apologeticum adversus Judaeos el génies : cela commence par un exposé de la doctrine, par une démonstration que les disciples de Jésus sont dans la bonne voie : Rectum lier vobis. Il affirme la résurrection, base sa créance sur la parole de Dieu et la vraisemblance de la parole de Dieu sur la renaissance du phénix :

Sicut avis Phoenix metlitatur a morte renasci. Dat iiobis exempliun post fanera surgere pos^e...

C'est ensuite une revue des prophètes, des considérations sur la vie, simples et justes, telles que : « C'est un grand tourment que de vivre en un tel siècle ! »

Torineritum est lof uni qiiotl vivimus isto sub aevo...

Après de nouvelles morales il joint enfin son vrai sujet, l'histoire de la fin du monde. Il en donne les signes. Des barbares viendront ; il les nomme les Goths ; ils ont pour roi Apollyon :

Rex Apollyon erit cum ipsis nomine dirus

Oui persecutionem dissipet sanctorum in armis.

Pergit ad Romam cum multa millia gentis

Decretoque Dei captivât ex parte subactos.

Multi senatorum tune enim captivi deflebunt

Et Deum coelorum blasphémant a barbare victi...

... Luxuriosos et idola vana colentes

Persecuntur enim et senatura sub juge mittunt...

Exurgit interea sub ipso tempore Cyrus

Qui terrcat hostes et Uberet inde senatnm.

Ex infero redit, qui fuerat regno praeceptus

Et diu servatus cum pristino corpore notus.

Dicimus hune autem Neronem esse vetustum

Qui Petrum et Paulum prius punivit in urbc.

Ipse redit iterum sub ipso saeculi fine

Ex locis apocryphis, qui fuit reservatus in ista...

Qui cum apparuerit, quasi deum esse putabunt.

« Ils ont pour roi Apollyon, au renom de cruauté, qui, par la force des armes, abolira la persécution des saints. 11 marche vers Rome avec beaucoup de milliers de Gentils et. sur le décret de Dieu, capture une partie des vaincus. Beaucoup de sénateurs prisonniers pleureront et, vaincus par un barbare, blasphémeront le Dieu des cieux...

« On poursuit les luxurieux et les adorateurs des vaines idoles, on courbe sous le joug les sénateurs... Dans le même temps surgit le roi Cyrus qui terrifie les ennemis et libère le Sénat. Ilevientde l'enfer celui qui avait été arraché à son trône et il a repris l'ancien corps sous lequel il était

connu. Disons-le, il s'agit du vieux Néron, de celui qui fit périr Pierre et Paul à Rome. Il revient à la fin du monde, du fond des abîmes apocryphes, celui qui avait été réservé là...

« Dès qu'il apparaît, on le regarde comme un Dieu... »

Maître à nouveau du monde, le dur et inique roi, dont le Très- Haut a induré le cœur méchant, fait jeter les chrétiens hors de la ville, et s'étant adjoint deux lieutenants s'excite à de plus âpres persécutions. t)es édits sont lancés ; « on veut déchristianiser le monde » ,

Ut genus hoc hominum faciant sine nomine Christi.

« Alors, il n'y a plus un seul jour de paix, il n'y a plus une seule oblation au Christ. Le sang partout stagne, c'est indescriptible : les larmes coulent, les mains tombent, les cœurs tremblent à ce spectacle, devant les martyrs subissant de telles angoisses. Sur les mers, sur les terres, jusqu'au fond des lies et des tanières, on les poursuit sans trêve, il faut pour victimes les ennemis mêmes du sang versé... Gela dure trois ans, puis vient l'heure de la vengeance; le tyran tombe... »

NuUa dies pacis lune erit nec oblatio Cbristo, Sed cruor ubique manat, quem describere vincor; Vincunt enim lacrimae, déficit manus, corda tremescunt, Quamquam sit martyribus aptum tôt fanera ferre ; Per mare, per terras, per insulas atque latebras Scrulantiuque diu, exécrâtes victimam ducunt. Haec Nero tune faciet trienni tempère tête... Pro cujiis facinore véniel vindicta letalis... Tollatur imperium...

L'n autre roi se lève que suivent quatre nations ; il emplit la mer de beaucoup de milliers de navires, il s'empare

(l'abord Je Tyr et do Sidou ot quiconque lui résiste est mis a moi't.

a Soudain le fracas de la trompette retentit ai tous les ca-urs sont profondément troublés. Un quadrige de fi-ii apparaît dans les airs et un flambeau le précède, symb(.l«' du feu qui va dévorer les nations... » Néron, toujours au pouvoii', marche avec ses lieutenants contre le nouveau roi, « mais ils sont occis et leur corps est donné en pâture aux oiseaux. » 11 se fait un grand carnage; Rome est détruite .< et la ville se lamentera durant toute réternité, (pii se croyait éternelle. »

Enfin, après divers incidents, les anges du Très- Haut ravagent la terre; ils vont tels que des lions, dévastant toutes choses, et comme le Seigneur est avec eux, rien ne leur résiste : c'est la fin du monde ; les étoiles tombent, car il faut que les astres soient jugés, la comburation est universelle : les justes, à l'abri, regardent. La totale annihilation accomplie, les morts surgissent; le Jugement dernier se déroule : la Justice règne.

Le Carmen apologeiicum semble, avec V Apocalypse, la plus ancienne prédiction d'origine chrétienne relatant la destruction de la terre par le feu ; ce poème rapporte évidemment les croyances populaires répandues alors parmi « les fils du Christ » : son orthodoxie, contestée par le pape Gélase, est assez inceitaine; cependant la tradition catholique ne peut le répudier, sinon en certains détails aventureux. C'est d'ailleurs un disciple ue saint Cyprien. Gommodien ne s'érige pas toujours en furieux vaticinateur. Il a parfois de l'esprit, surtout lorsqu'il raille les dieux dont il contourne rudement le profil devenu ridicule.

Ainsi nous fait-il voir Mercure portant dans une sacoche

de la monnaie, affublé d'une robe ouverte sous laquelle il apparaît nu, coiffé d'un casque inutile, armé d'ailes minuscules et absurdes ! « Allez, suivez-le, peut-être la sacoche crèvera-t-elle ! Peut-être que de l'argent va pleuvoir ! » Après les dieux, le constant objet de sa moquerie et de sa haine, ce sont les Juifs, le « peuple au col roide », et il les peint, d'un seul vers, éternellement fourbes et entêtés :

Improbi semper et dura cervice recalées.

Les Gentils, ses frères de jadis, il les traite beaucoup moins durement, les engage à ne pas errer par les iorêts, comme un pauvre bétail à la merci des loups, à venir retrouver le bœuf dans l'étable :

Intrate stabulis silvestris ad praesepia tauri, * Latronibus tuti sub regia tecta manëntes. In silva lupi...

C'est un métaphoriste coutumier d'images aussi expressives que t< les yeux concupiscents, poignards insatiablement avides ».

Oculorum acies nunquam satiatur avara.

Ce vers se trouve dans son acrostiche De Zelo conçupiscentiae. Le dernier des quatre-vingts acrostiches de ce poète singulier est fabriqué à rebours sur la légende Commodianus mendicus Chrisli et entièrement assonance en o. Il y exprime le regret de n'avoir pu tout dire en un si mince volume et termine pur cet appel aux esprits ingénieux, aux sphinx pieux, retors et « doctes » • « Mainte nant trouvez mon nom, »

Oninia non possum comprehendere parvo libello Curiositas docti inveniet nomen in isto.

Sa langue est toute pleine de mots nouveaux, soit qu'il les ait forgés, soit qu'il les ait empruntés au populaire : Crucistultitia, la folie de la Croix, Jadaeidiare, judaïser, indisciplinatus, monstrivorus, subsannare, railler, viclualia, victuailles. Il écrit, pour le besoin de ses acrostiches, Capelli par K, chérit les éclatants gérondifs, qui dans le style ecclésiastique remplaceront très souvent le sourd participe présent, constelle ses vers de sonorités telles que blandiendo, clamando, praeliando, prosequendo, ze lando.

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Juvencus. — Le De Jona et le De Sodoma.

Lactance et le De Vhoenice, — Claudicn

MariusYictorinus. — AusoneetS. Paulin de Noie,

S. Hilairc de Poitiers. — S. Ambroise et les

Heures canoniales. — S. Damase.

Le Sadisme tortionnaire et les

outils à martyriser.

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IL faut franchir presque un siècle pour rencontrer un second poète chrétien, Juvencus. Celui-ci fut médiocre et illustre, expliqué jusqu'à nos jours dans les petits séminaires, car il n'avait pas craint, dit saint Jérôme, « de faire passer sous les lois du mètre la majesté de l'Évangile ». C'est en somme un pauvre paraphraseur de saint Mathieu, qui invoque à la fois Jésus et Maron, fait proférer aux saintes femmes des centons^de Virgile. On trouve dans le livre IV de son poème, Hisioria Evangelica, une prosopopée du Jugement dernier bien inférieure au tonitruant acrostiche de Commodien. Tout au plus peut-on s'arrêter un instant à de curieuses expressions dévotes, toutes nouvelles alors en latin, comme : visendi solalia, visite de consolation, dubitatafides, foi chancelante ; mais en tel autre passage, il recule devant l'évangélique scandalum, qu'il traduit par erroris laqiieos, les filets de l'erreur !

Parfois, mais sans bien claire raison, deux autres poèmes lui sont attribués, le De Jona et le De Sodoma ; ce sont encore des paraphrases de l'Écriture, toutefois plus libres,

même poussées jusqu'à de curieuses créances légendaires : ainsi l'auteur affirme que la statue de sel de la femme de Loth se dressait encore de son temps sur la route de Sodome et, comme preuve de la miraculeuse transformation, il nous apprend qu'elle avait gardé la vérifiable habitude des exonérations mensuelles !

Le même siècle, le quatrième, inscrit à Tertullien, à Cyprien, à Lactance, le De Phoenice, poème symbolique sur la résurrection. C'est un bizarre mélange de paga nisme et de christianisme, de mythes orientaux et de philosophisme alexandrin. Le phénix y apparaît tel qu'un fabuleux oiseau, prêtre d'Hélios qui offre, au lever du soleil, les douze sacrifices lavatoires ; quand l'heure de sa mort provisoire est venue, il se construit un bûcher de parfums où de sa propre chaleur il se consume :

Tune inter varios animam commendat odores, Depositi tanti nec timet illa fidem.

La foi n'est pas déçue : une larve née de la cendre tiède rend le mort à la vie, — et le poète affirme par ce mythe cet universel besoin, ce désir indiscret et presque furieux, cette irréfragable volonté d'une survie, raison d'être première du christianisme.

Un autre Phoenix est inscrit à Claudien ; ni le poème, ni le poète n'avouent des âmes chrétiennes : ce sont de beaux vers et rien de plus. De Claudien encore quelquesuns affirment l'éjaculation Ad Christum Salvaiorem :

Christe potens rerum, redeuntis condilor aevi, Vox summi sensusque Dei...

« O Christ, maître des choses, ô fondateur des siècles rénovés, ô verbe, ô sentiment du très haut Dieu... »

Mais le christianisme de Claudien est fort douteux, — ou bien comme tel poète que nous connûmes, il enfermait, à l'heure des écritures, sa foi sous clef, pour qu'elle n'effarouchât Diane ou Proserpine.

Le De Beneficiis suis Christas , d'un inconnu, et les Macchabées de Marius Victorinus n'exigent pas autre chose qu'une simple mention.

Une des plus antiques éditions d'Ausone, celle que Philippe Junte donna en 1517 à Florence semble l'image même de cette cervelle trouble. Simple copie imprimée d'un manuscrit, elle entremêle dans un inquiétant fouillis les vers pieux du poète et ses légères et même légèrement obscènes épigrammes. Voici au recto du feuillet seizième une é*difiante série de Versus Paschales et en face une ambiguë dissertation In Puerum formosum.

Les vers édifiants disent ;

Sancta salutiferi redeunt solemnia Christi Et devota pii célébrant jejunia mystae...

Les vers ambigus psalmodient ce répons :

Cum dubitat nalura marem faceret ne puellam, Factus es, o pulcher, pêne puella, puer.

Ausone est un poète curieux de tout, riche d'imagination et par conséquent de contradictions , hanté de visions charnelles dont il se débarrasse en les écrivant à ses amis : « Lasciva est nobis pagina, vita proba >>, écrit-il à saint Paulin, auquel il inflige, non sans remords, des pages telles que le dernier chapitre du Cento Naplialis. D'un charme très spécial et tout neuf dans la poésie latine, son poème de la Moselle demeure une suite exquise comme d'aquarelles; c'est de la littérature connue ou qui en a l'air, sans quoi il

Latin mystique.

^i LE LATIN MYSTIQUE

serait agréable de s'amuser, par exemple à traduire les trente vers qui suivent celui-ci (ou d'autres, car tout le poème est lumineux et transparent) :

Spectaris vitreo per levia terga profundo, Secreti nihil amnis habens...

Sa correspondance avec Paulin nous fait revenir à la controverse religieuse, aux formes nouvelles de la poésie chrétienne. Croyant, mais d'âme païenne et de culture clas sique, Ausone incite son disciple à ne point mépriser les lettres profanes et Paulin répond :

a Les cœurs voués au Christ se refusent aux Muses, sont fermés à Apollon... Le Christ est la lumière de vérité, la voie de notre vie, la force, l'esprit, la main, la vertu du Père, — soleil d'équité, fontaine de joie, fleur de Dieu, fils de Dieu, auteur du monde, vie de notre mortalité, mort de '..îotre mort... »

Negant camoenis, nec patent Apollini

Dicata Chrislo pectora...

Hicveritatis est, vitae via,

Vis, ruens, manus, virtus Patris,

Soi aequitatis. Ions bonorum, flos Dei,

Natus Deo, mundi sator,

MortaUtalis vita nostrae, et mors necis...

Ausone mourut et Paulin eut le dernier mot contr(! l'impénitent virgilien. Une assez belle prière est attribuée à l'ermite de Noie :

Omnipotens, solo mentis mihi cognite cullu...

Mais, la vraie poésie liturgique s'incarne alors enliilaire de Poitiers, qui sans briser encore la métrique horatienne, sans rejeter l'asclépiade, l'iambe, ni le choriambe, évite le

remplacement permis d'une longue par deux brèves, donne à ses vers une certitude syllabique et balance ses strophes sur le solide appui des rim(;s :

Jésus rcfulsit omnium Plus redemplor gentium :

Totum genus fîdelium Laudes célébrât dramatum.

Quem Stella natum fulgida Monsirat micans per sethera, Magosque duxit praîvia Ipsius ad cunabula.

Illi cadentes parvulum Pannis adorant obsitum, Verum fatentur ut Deum Munus fruendo niyslicum...

« Jésus a resplendi, rédempteur pieux de toutes les nations : que le chœur entier des fidèles chante le glorieux drame divin. — Le nouveau-né, une éclatante étoile le signale, qui brille dans les airs et conduit les Mages jusqu'au pied du berceau. — Et les Mages tombent à genoux, adoi-ent le petit dans ses langes, reconnaissant sa divinité par l'offrande des dons mystiques. »

Cette hymne, qui est peut-être le plus ancien noël latin, se chante encore, au lieu de VHostis Herodes impie de Sedulius, en quelques églises provinciales.

Ambroise, l'autour d'indigestes homélies, « l'ennuyeux Gicéron chrétien » conmie le juge des Esseintes, écrivit cependant, selon la même forme, de charmantes hymnes. Sa langue ])oétique, orig'nale et hardie, aborde les métaphores les plus neuves, et l'entrecroisemenL de ses rimes est assez séduisant :

Veni redemptor gentium, Ostende partum virginis :

Miretur omne seculum, Talis decet partus Deum.

Non ex virili semine, Sed mystico spiramine, Verbum Dei factum est caro Fructusque ventris floruit.

Alvus tumescit Virginis, Claustrum pudoris permane Vexilla virtutum micant, Versatur in templo Deus.

Procedit e thalamo suo, Pudoris aula regia, Geminae gigas subtantiae, Alacris ut currat viam...

« Viens, Rédempteur des n a lions, montre l'accouchement d'une vierge, et que tous les : ècles disent étonnés : C'est ainsi que devait naître un Diou. — Sans nulle semence humaine, mais créé par un souffle mystique, le Verbe de Dieu s'est fait chair, et le fruit du ventre a fleuri. — Le ventre de la Vierge s'est gonflé, le cloître de la pudeur demeure ; l'étendard de la puissance resplendit : Dieu se tient dans son temple. — Il sort de la chambre nuptiale, Il sort de la royale cour de la pudeur, géant de la double substance , tout prêt pour les activités de la vie . . »

Plusieurs fois, avec d'analogues images, il évoque cette merveilleuse parturition; ainsi dans l'hymne, Condilor aime siderum :

Vergente mundi vespere Uti sponsus de thalamo

Egressus honestissima Virginis matris clausula.

« Vers le déclin du soir du monde, comme l'époux sort

de son lit, il est sorti des très honnêtes issues de la Vierge

mère. »

Il trouve, pour fleurir le chœur des vierges, de délicieuses

floraisons de mots :

Jesu corona virginum...

Qui pascis inter lilia

Septus choreis virginum...

Quocumque pergis, virgines

Sequuntur, atque laudibus

Post te canentes cursitant

Hymnosque dulces personant.

« O Jésus, couronne des vierges... tu vas paissant parmi les lis, entouré d'une ronde de vierges... — Partout les vierges te suivent et de louanges, en chantant, te poursuivent, et les douces hymnes résonnent. »

Saint Ambroise rédigea de courtes hymnes pour chacune des heures canoniales; elles sont toujours d'usage, obligatoirement récitées par la lecture du bréviaire ; chantées aux offices des chanoines, moines et nonnes, et le dimanche de

tous :

A Matines: Aeterne rerum conditor

Noctem diemque qui régis...

• A Prime: Jam lucis orto sidère

Deum precemur supplices...

A Tierce: Nunc sancte nobis Spiritus...

A Sexte : Reclor potens, verax Deus...

A None : Rerum Deus lenax vigor,

Immotus in le permanens...

A Vêpres . Lucis creator optime

Lucem dierum proferens, Priraordiis lucis novae Mundi parans originem...

A Compiles : Te lucis ante terminum Rerum creator poscimus Ut pro tua clementia Sis praesul ad custodiam.

Procul recédant somnia Et noctium phantasmata Hostemque nostrum comprime Ne polluanlur corpora.

(Avant kl chute du jour, toi, créateur des choses, nous te supplions qu'au nom de ta clémence, tu veilles sur nous tel qu'un chef de garde. — Mets en fuite les vains songes, les phantasmes de la nuit, et détiens notre ennemi afin que nos corps échappent à la souillure.)

Respectées en toutes les révolutions de l'antiphonaire, les odes de saint Ambroise sont demeurées parmi les plus exquises fleurs du symbolique jardin de la liturgie et l'on comprend cette salutation que lui adresse un vieux moine suédois : « Salut, vase du saint Amour, vase tout rempli de rosée céleste. »

Salve sancti vas Amoris, Vas coelestis plénum roris.

Il y a peu de vers plus purs que ce fragment de VAurora lucis rutilât, qur fait partie du Commun des Apôtres :

Tristes cranl Apostoli De nece sni Domini Quem poena mortis crudeli Servi danmârant impii.

Sermone blando Angélus Praedixit mulieribus:

In Galilea Dominus Videndus est quantocius.

lUae dum pergunt concitae Apostolis hoc dicere, Vidantes eum vivere Osculanlur pedes Doinini...

(Tristes étaient les Apôtres de la mort de leur Seigneur, au tourment d'une cruelle agonie par des esclaves impies condamne. — Avec de très douces paroles, un ange dit aux femmes : Prochainement en Galilée le Seigneur apparaîtra. — Et pendant qu'elles vont vite dire la nouvelle aux A])ôtres, elles le voient devant elles vivant et elles baisent les pieds du Seigneur. . .)

A saint Ambroise (non moins qu'à saint Augustin pI à d'autres) on attribue le Te Deum : ce psaume de gloire est de la pure poésie biblique.

Le « lapidaire » Damase, pape et saint, e.st, eu ses hymnes, comme en ses épitaphes, net, clair, un peu sec II semble pressé d'accumuler, en le nombre de mots le plus restreint, une quantité de sens divers, les uns aux autres enchevêtrés.

Ainsi, à propos du martyre de sainte Agathe :

Fortior haec trucibusque viris Exposait suamembra flagris, Pectore quam fueril valido Torta mamilla docel patulô.

« Mais celle-ci, plus forte que ses tourmenteurs, des hommes, livra ses membres aux flagellations ; combien

son cœur est valeureux, clairement le montre à tous sa mamelle suppliciée. »

Une antienne du Bréviaire rapporte une curieuse apostrophe de la sainte aux bourreaux, qui, au moyen de tenailles rougies, lui arrachaient les seins. Elle leur dit : « Comment, vous n'avez pas honte d'amputer une femme de cette mamelle que vous avez sucée dans lés bras de votre mère ! » Et selon la paraphrase d'Albert de Prague (quatorzième siècle) :

Non confusus est, dixisti, Amputare quod suxisti Solus tu in femina ?

Me habere manimas gratas, Intégras, scias, sacratas Domino in anima.

Ah ! les mamelles des vierges, « favorites, intègres, sacrées !... »

A-t-on remarqué cet étonnant sadisme des tortionnaires qui, dans la femme, cherchent à faire souffrir les organes spécialement féminins, soit qu'ils torturent les seins avec d'horribles outils, soit qu'ils agrippent avec les ongles de fer d'une monstrueuse bête les secrètes virginités des audacieuses vierges !

« On se servait principalement, dit dom Ruinart, dans ses notes aux Acta Sincera, de trois sortes d'instruments pour déchirer les martyrs : Ungulae^ des ongles de fer; c'étaient des tenailles dont les pinces étaient pleines de dents (ju'on imprimait en les serrant dans la chair des martyrs; Unci, des crocs ; c'étaient de longs bâtons dont le bout était armé d'un fer recourbé; on arrachait avec cela

HILAIRE, AMBROISE, DAMASE ^l

les entrailles par les larges ouvertures que les fouets faisaient aux côtés ; Pectines, des peignes de fer, faits à peu près comme ceux dont on peigne la laine, avec cette différence que les manches en étaient plus longs. »

Les crocs : quelle tentation pour d'obscènes questionnaires que d'aller ravager la gaine sacrée indubitablement close à leur lascivité ! Ainsi se vengea un juge nommé Maximin sur Valentine de Césarée, qui fut « profondément perforée « ; et les peignes : peigner comme une bourre saignante le ventre déchiqueté de Théa de Gaza ; les ongles : enserrer d'une féroce griffe les jeunes seins de la Tyrienne Théodosia, les écraser, les pressurer, grenades pitoyables, grappes douloureuses !

Virginei tumuere sinus...

dit quelque part Damase . les seins vierges se sont gonflés de lait ; ils se sont aussi gonflés de sang. Le sang n'était pas moins nécessaire : il est baptismal et symbolique.

Mais tout cela est d'une imagination plus médiévale que romaine.

Prudence. — Le Cafhemerinon. — Le Periste-

phanon. — \S Apothéose, — La Tsycbo-

machie : Combat de la Sodomie et de

la Pudicité, de la Sensualité et

de la Sobriété. — VTiamartigeneia :

La légende des vipères et les

parturitions mentales.

:^ g5> rsn g^r^iggj^ng^r^

AURELius Prudentius Clemens,le prudent et fertile poète et maître en la métrique, comme l'appelle son compatriote Théodulphe,

Diversoque potens prudenter promere plura Métro, o Prudenti, nosteret ipse parens.

Prudence, qui inaugure le fécond cinquième siècle par des poèmes didactiques , polémiques ou panég^'riques , par des hymnes imitées de saint Ambroise, le premier et le crand fabricateur. Prudence de Saragosse a recouvré quelque faveur près de l'érudition ecclésiastique. On ne peut plus avoir la prétention de l'exhumer ; néanmoms, si ce n'est jadis quelques hymnes, nulle de ses œuvres ne fut jamais traduite. Entre toutes, les plus connues sont le Calhemerinon où se trouve un court fragment charmant, le Salvele flores marlyram, et le Perislephanon qui renferme une curieuse complainte sur sainte Eulahe, prototype, peut-être, du plus ancien poème en langue française, la Canlilène de sainte Ealalie :

Buona pulcella fut Eulalia,

Bel avret corps, bellezour anima.

Voldrent la veintre li deo inimi,

Voldrentla faire diavle servir.

Elle non eskoltet les mais conseillers...

Le SalveiCy qui se chante le jour de la fête des Saints Innocents renferme une image ingénieuse et presque touchante : que peuvent-ils faire de leurs palmes et de leurs couronnes, les petits enfants martyrs ? Us jouent avec : en mourant, ils ont conquis la possession de jouets éternels qui toute l'éternité les amuseront, La première strophe symbolise leur occision en une moisson de roses :

Salvete, flores martyrum Quos lucis ipso in limine Christi insccutor substulit :

Ceu turbo nascentes rosas.

Vos prima Christi victima, Grex immolatorum tener, Aram sub ipsam simplices Palma et coronis luditis.

Et l'antiphone du bréviaire ajoute naïvement : « Voici ceux qui ne se sont pas souillés avec la femme. »

L'hymne sur le martyre d'Eulalie est une véritable complainte, en quarante-quatre strophes de cinq vers, où la rime n'est ni cherchée ni évitée, mais pleine d'intentions allitératives et de consonances intérieures. Quant au style, il est d'un mauvais goût délicieux et çà et là, dans le détail des .supplices, d'une poignante élégance : «. Le sang, paraphrase la traduction française des Acia Sincera, où ce poème fut lecueilli par dom Ruinart, le sang pur et vermeil qui coule de ses blessures ne sert qu'à relever sa blan-

PRUDENCE -*'

cheur naturelle duii nouveau coloris : c'est un fard innocent qui la rend plus vive et plus belle » :

Membraque picta cruore novo Fonte cutem recalente lavant.

On dirait que c'est Prudence qui paraphrase la Ganti-

lène :

In figure de colorab volai a ciel.

A l'exubérance du grand poète il faut une strophe entière

pour la même image :

Emicat Inde columba repens Martyris os nive candidior Visa relinquere, et astra sequi :

Spiritus hic erat Eulaliae Lacteolus, celer, innocuus.

Ce passage est ainsi rendu en une ancienne traduction :

Sortoit de la bouche d'elle Une blanche colombclle, Qui vola tout droit aux cieux :

C'estoit l'esprit glorieux De la sacrée pucelle.

Si, après le Perislephanon ou Livre des Couronnes, on entr'ouvre les grands poèmes de Prudence, plus d'un passoge encore révèle un réel poète ; ses hexamètres roulent comme les limoneuses vagues d'un large fleuve, tout pleins de la vie grouillante des vieux mots régénérés. Telle, dans Y Apothéose, sa grande et éloquente prosopopée de la résurrection de Lazare :

« La pierre tombale se soulève et la funéraire horreur revomit les vivantes funérailles d'un cadavre qui marche.

Déroulez, sœurs joyeuses, les douloureuses bandelettes •. c'est l'odeur des aromates dont le soupirail laisse passer l'effluence, le souffle des caveaux sordides n'exhale aucune purulente puanteur. Voilà que la sanie qui fermait les yeux dégoutte et les prunelles ont recouvré leur éclat premier : les joues putréfiées reprennent leurs anciennes pourpres. Qui donc a rendu leur âme à ces membres fluides? Qui donc, sinon celui qui forma d'abord ses membres ? Qui donc, sinon celui qui insuffla la vie dans les veines humides du premier limon et qui changea en sang rouge la lymphe boueuse de la putrescente argile ? »

Nec niera, funereus revolutis rupibus horror Evomit exsequias gradiente cadavere vivas. Solvite jam laetae redoleatia vincla sorores : Solus odor sparsi spiramen aromalis efflat, Nec de corporeo nidorem sordida tabo Aura refert, oculos sanie stillante solutos Pristinus in spéculum décor excitât, et putrefactas Tincta rubore gênas paulatim purpura vestit. Quis potuit fluidis animam suffundere membris? Nimirum qui membra dédit, qui fîctilis ulvae Perflavit venam madidam, oui tabida gleba Traxit sauguineos infecto humore colores.

h'Hamartigeneia, la genèse ou la naissance du péché, est une assez violente satire où s'accumulent les images les plus inattendues, les apostrophes les plus audacieuses contre l'abus des sens.

Il nous montre l'homme imbécile, à genoux devant la force, lui qui méprise la Force suprême, adorateur de sa propre méchanceté, adorant l'épieu qu'on lui enfonce dans la gueule :

PRUDENCE 49

Ipse suam, pudet heu ! contempto Principe vitae Perniciem veneratur homo : colit ipse cruentum Carnificem, gladiique aciem ingulandus adorât...

Le sens du toucher, qui est répandu en toutes les parties de notre corps, nous nous en servons pour jouir aux tendres attouchements, aux caressantes fomentations:

Ipse etiam toto poUet qui corpore tactus Palpamen tenerum blandis e fotibusambit.

Partout, la perversion règne : nos yeux sont-ils faits pour considérer les membres honteusement nus d'hommesfemmes emportés au vertige des danses scéniques ^

... Ut turpia semivirorum Membra theatrali spectet vertigine ferri ?

Nos narines, pour renifler, en une mauvaise volupté, la teinture où une improbe catin s'est trempé les cheveux ?

Ut bibat illecebras malè conciliata voluptas Quas pigmente meretrix jacit improba crine ?

Il y a dans ce poème une bien étrange allégorie : nos vices, dit Prudence, sont nos enfants; mais quand nous leur donnons la vie, ils nous donnent la mort, comme à la vipère la parturition de ses petits.

« Elle ne les met pas au monde par les voies naturelles et elle ne les a pas conçus par l'ordinaire coït qui distend l'utérus ; mais dès qu'elle ressent l'excitation sexuelle, l'obscène femelle provoque le mâle, qu'elle veut boire de sa bouche grande ouverte : le mâle introduit dans la gorge de sa compagne sa tête à la triple langue et tout en feu lui darde ses baisers, éjaculant par ce coït buccal, le venin de la génération. Blessée par la violence de la volupté, la

Latin mystique. 4

femelle fécondée rompt le pacte d'amour, coupe de ses dents la gorge du mâle et pendant qu'il meurt avale les spermes infusés dans la salive. Les semences ainsi emprisonnées coûteront la vie à la mère : quand elles seront adultes, quand elles commenceront, minces corpuscules, à ramper dans leur tiède caverne, à secouer de leurs vibrations l'utérus..,, comme il n'y a aucune issue pour la parturition, le ventre de la mère se déchire sous les efforts des fœtus vers la lumière, et les intestins déchirés leur ouvrent la porte... Les petits reptiles rampent autour du cadavre natal, le lèchent, génération en naissant orpheline, n'ayant jamais connu leur mère vivante, n'ayant qu'une mère misérablement posthume. Telles, nos parturitions mentales... »

Mater morte sua, non sexu fertilis, aut de

Concubitu distenia uterum ; sed cum calet igni

Percita femineo, moriturum obscena maritum

Ore siti patulo : caput inserit ille trilingue

Conjugis in fauces, atque oscula fervidus intrat,

Insinuans cris coitu génitale venenum.

Nupta voluptatis vi saucia, mordicus haustum

Frangit amatoris blanda inter fœdera guttur

Infusasque bibit caro pereunte salivas.

His pater illecebris consumitur ac genitricem

Clausa necat soboles . nam postquam semine adulte

Incipiunt calidis corpuscula parva latebris

Serpere, motatumque uternm vibrata ferire...

Nam quia nascendi nuilus patet exitus, alvus

Fetibus in lucem nitentibus excruciata

Carpitur, atque viam lacerata per ilia pandit...

... Lambunt natale cadaver

Replantes catuli, proies dum nascitur orba,

Haud experta diem, miseraenisipostuma matris.

Non dispar nostrae conceptus mentis...

PRUDENCE

Ce même fait est narré de la panthère par Jacques de Vitry dans ses Exémpla.

Feuilletons maintenant la Psgchomachie, tableau allégorique du combat des vices et des vertus. C'est le plus animé des poèmes de Prudence et les symboles y acquièrent, grâce au galop emporté des vers, une très singulière vie factice. D'abord c'est la Foi, qui vient, vêtue de simplicité, les épaules nues, les cheveux longs, et ne tarde pas à exterminer le Culte des dieux. Ensuite la vierge Pudicité s'avance, resplendissante en sa claire armure, et à sa rencontre, voici la Sodomie qui cherche à l'aveugler avec d'ardentes torches de poix, des jets de soufre, à l'étouffer sous une acre fumée. Mais l'imperturbable vierge lance vers la louve ses traits ignés, enfonce son glaive dans la gorge de la mérétrice réduite à merci :

Virgo Pudicitia speciosis fulgei in armis : Quam patrias succincta faces Sodomita Libido Adgreditur, piceamque ardenli sulphure pinum Ingerit in iaciem pudibundaque lumina Hammis Adpetit, et tetro tentât suffundere fumo. Sed dextram furiae flagrantis et ignae dirae Tela lupae saxo ferit imperlerrita virgo, Excussasque sacre taedas depellit ab ore. Tune exarmatae jugulum meretricis adacto Transfigit gladio...

Ensuite, elle lui tient un long discours, lui apprend qu'après « qu'une femme ignorante du mâle a mis au monde le Christ «, son règne est clos, finit par lui crier : « Te voilà vaincue, limoneuse luxure ! » ... Viola jaces lutulenta Libido l Successivement, combattent leurs sœurs contraires, la

Patience, l'Humilité, l'Espérance, la Sobriété, etc. Celle-ci a pour adversaire la Sensualité (Luxaria), qui, o nova pugnandi species ! s'écrie Prudence, combat, la lascive! en jetant des violettes, des feuilles de roses, en répandant des parfums, en ouvrant les bras, en faisant valoir sa' beauté :

Sed violas lasciva jacit foliisque rosarum Diraicat et calathos inimica per agmina fundit.

« Les cheveux parfumés, les yeux vagues, la voix languide, toute ef fusée dans la jouissance, ne rêvant que volupté, occupée à l'amollissement des reins et des âmes, à la cueillaison des énervantes caresses, à la dissolution des caractères : pour le moment, assez fanée, elle venait roter en plein jour son souper de la nuit interrompu parle br^iitde la première bataille, et, laissant l'orgie, elle s'avançait titubante, ivre de vin et d'odeurs, écrasant sur son passage des fleurs tombées. Elle venait, et nonpps à pied, mais dans un fort joli carrosse d'où elle s'occupait à capter les cœurs et les regards des hommes. . . (Les fleurs qu'elle a jetées sont empoisonnées d'amour) ; leurs parfums illicites soufflent un doux venin dans la chair ébranlée et mauvaisement la tendre odeur dompte les bouches, les cœurs, les bras... Les combattantes courbent la tête , comme des vaincues mettent bas les armes honteusement, les mains défaillantes, stupéfiées devant lô chariot qui resplendit de l'éclat divers des gemmes, les cuirs jjlaqués d'éclatants ors, bouche bée et les yeux grands ouverts devant l'essieu dont la solidité précieuse est faite d'or massif, la série des rais d'argent que la courbure des jantes retient dans une orbe de pâle électrum. Et voilà que toute, dans un don d'amour, l'armée trahissante incline, sans sommation, les enseignes, pressée

PRUDENCE

de s'agenouiller aux pieds de la Sensualité, de subir le joug de l'ondoyante maîtresse, d'obéir à la règle lâche des maisons de plaisir. »

Delibuta comas, oculis vaga, languida voce, Perdita deliciis ; vitae cui caussa voluptas, Elumbem mollire animum, petulanter amoenas Haurire iUecebras et fractos solvere sensus-, Al tune pervigilem ructabat marcida cenam Sub lucem : quia forte jacens ad fercula raucos Audierat lituos atque inde tepentia linquens Poçula, lapsanti per vina et balsama gressu Ebria calcatis ad bellum floribus ibat.

Non tamen illa pedes sed curru invecta venusto Saucia mirantum capiebat corda virorum..

... Halitus illex Inspirât teaerum labefacta per ossa venenum Et maie dulcis odor domat ora et pectora et arma... Dejiciunt animos, ceu victi, et spiculo ponunt Turpiter, heu, dextris languentibus obstupefacti, Dum currum varia gcmmarum luce micanlem Mirantur, dum bracteolis crepitantia lora Et solido ex auro preliosi ponderis a\em Defixis inhiant obtulibus, etradiorum Argento albentem sériera, quam summa rotarum Fiexura electri pallentio continet orbe.

Et jam cuncta acies in dedilionis amorem Sponte sua versis transibat perfida signis, Luxuriae servira volens dominae(]ue liuenlis Jura pati et laxa ganearum lege leneri. En cette néfaste aventure, la très courageuse vertu de Sobriété, désolée, « déploie soudain le sublime étendard de la Croix... », réconforte par une virulente exhortation s(îs belligérantes et la lutte commence.

La Sensualité est vaincue, occise, git la tête écrasée sous

une lourde pierre. Ses dents brisées lui entrent dans la gorge, sa bouche est obstruée de sang, de lambeaux de chair, d'ossements en pâte, « insolites festins ! » et la Vierge triomphante, qui est sobre, mais féroce, lui crie: « Voilà les tristes nourritures qui t'étaient réservées ; tu as bu assez de vin, bois ton sang! Tu t'es saoulée des lascives blandices de la vie, goûte maintenant à l'amertume de la mort. «

Ebibe jum proprium post pocala multa cruorem, Virgo ait increpitans. Sint haec tibi fercula tandem Tristia praeteriti nimii sub luvibus aevi. Lascivas vitae illecebras gusr.atus amarae. Mortis, el horrifîco sapor uUiraus asperat haustu.

Et tout le poème s'en va en une étonnante richesse d'images, entre lesquelles bien d'autres encore pourraient être cueillies. Ce Prudence est le plus attirant de tous les poètes chrétiens, le plus ingénieux, le pbis audacieusement personnel: — c'est un grand poète.

lY

Sidoine Apollinaire et les invasions barbares.

Scdulius. — Paulin de Pella, le Pénitent.

Les Commonitoires d'Orientius.

Claudius Marius Victor : Les Gallo-Romaines

du V^ siècle.

Avitus de Vienne. — Dracontius.

NON moins que le pape Damase, Sidoine Apollinaire se complut dans les épitaphes, les inscriptions et les éloges funèbres. Il emploie un étrange latin, tout bariolé, bien fait pour délecter des Esseintes. Tel passage resplendit comme un vitrail. x\insi cette brève notation des effets de lumière qui lont charmé dans l'église que l'évéque Patiens venait de faire bâtir à Lyon :

Intus lux niicat, atque bracleatum Sol sic sollicitatur ad lucunar, Fulvo ut concolor erret in métallo.

Distinctum vario nitore marmor, Percunil camerara, solum, fenestras :

Ac sub versicoloribus figuris Vernans herbida crusta sapphiratos Flectit par prasinum vitrum lapillos.

Traduire, ce serait décolorer, et le vitrum prasinum est plus séduisant que son équivalent exact, ici « vert cul de bouteille ou vert poireau » ; et quel joli assemblage de rutilances, fauves et saphiri*^nnes.

Sidoine avait le don très rare de la vision précise et nuancée; dans une courte épître à un Lampridius, il caractérise par des distinctions de couleur, de forme et de mouvement, les différentes races de Barbares qui voyagaient alors, en insolentes hordes, par l'empire romain : c'est le Saxon aux yeux bleus, qui, habitué au roulis, a peur de la solidité du sol; le Hérule aux joues glauques qui habite les rivages les plus lointains de l'Océan et a fini par prendre quelque chose de la couleur d'une mer toute chargée d'algues ; le Bourguignon géant, qui fléchit les genoux; le Sicambre à la tête rasée :

Istic Saxona caerulum videmus

Assuetum ante salo, solum timcre...

Hic tonso occipiti senex Sicamber...

Hic glaucis Herulus genis vagatur,

Imos Oceani colens recessus

Algoso prope concolor profondo.

Hic Burgondio septipes fréquenter

Flexo poplite supphcat quietem...

Dans ses panégyriques d'Anthemius, d'Avitus, de Majorien, il redessine avec les plus typiques notations, la physionomie des Barbares. Ces invasions, qui semblent, à cette heure, pres(|ue mythiques, à force d'être devenues des contes que l'on récite aux petits écoliers, des poètes étaient là, témoins. Ils virent les Huns {Chuni) « aux têtes étroites en forme d'œuf ; au-dessous du front, deux trous dont les yeux semblent absents..., et pour que leurs narines n'empiètent pas sur les joues, ne gênent pas le casque et le masque, on aplatit vigoureusement le nez des enfants... ».

... Consurgit in arctum Massa rotunda caput. Geminis sub fronte cavernis Visus adest oculis absentibus...

Tum ne per raalas excrescat fistula duplex Obtundit teneras circumdata fascia nares Ut galeis cédant...

Les Francs, fières des Germains, ancêtres de pas mal de Français et leurs patrons, apparaissent tels que de purs monstres, avec certaines manies de chevelure tout à fait enfantines ou peau-rouge : « Le devant de leur tête jusque sur le front est couvert d'une chevelure rougeoyante ; tout le reste jusqu'au cou reluit comme un cuir rasé de ses soies; leurs yeux humides ont des reflets d'un blanc verdâtre ; sur leurs joues grattées de près se dressent en guise de barbe de minces crêtes de poils frisottés au peigne... »

... Rutili quibus arce cerebri Ad frontem coma tracta jacet, nudataque cervix Setarum par damna nitet, tum lumine glauco Albet aquosa acies, ac vultibus undique rasis Pro barbâ tenues perarantur pectine cristae...

Très civilisé, bon citoyen romain, ancien consul, favori des empereurs, évêque, Sidoine Apollinaire méprise encore plus qu'il ne les exècre les Barbares auxquels il avait tenu tête, et au milieu desquels il lui fallait vivre en sa ville épiscopale de Glermont, 11 l'avoue à son ami Gatullinus : ces gens à crinière, ces Burgondes ivres et gorgés, la tête plaquée de beurre rance, ces Germains qui empuantissent dès le matin l'ail et l'oignon, ces géants, ces hommes de sept pieds de haut, moins insolents qu'indiscrets, le dégoûtent profondément ; il est obligé d'ânonner une langue stupide et inflexible : il s'ennuie, ah ! presque autant qu'un poète moderne parmi les Vandales plus damnables que les gras compagnons de l'énorme Sersaon !

La correspondance de cet évêque est exquise; encloué

parmi les brutes, il cherciie au loin une sympathie, une intelligence ; ses épitres comme celles d'un Voiture ou plutôt comme celles d'un Antoine Godeau, dont il a le dilettantisme épiscopal, sont des entrelacs de vers et de prose. Il s'excite à tous les sujets ; il chante la gloire de saint Martin à qui Perpetuus a élevé dans les espaces un temple Salomonesque :

In spatiis aedes...

Quae Salomoniaco potis est conlligere templo... Nam gemmis, auro, argento si splenduit illud, Istud transgreditur cuncta metalla fide.

Il s'amuse à des métaphores de la plus ingénieuse audace, notant les multiples couleurs des mots dont il voudrait fleurir ses églogues :

Vernans per varii carminis eclogas Verborum violis multicoloribus.

Gomme Ausone, il s'oublie à invoquer Apollon et Calliope en faveur d'épithalames où il dit les conjugales gloires de Ruricius et d'Ibérie, de Polemius et d'Aranéole. Purs artifices, pures distractions à une vie pénible. Sidoine n'est pas un triste ; il est gouailleur plutôt que mélancolique ; il aime l'éclat des joies extérieures, même s'il doit souffrir de leur grossièreté, et pourtant, n'a-t-il pas résumé sa philosophie secrète en ces deux vers jaillis en une épitre au pape Lupus, Domino papae Lupo :

0 nécessitas abjecla nascendi, Vivendi miseria, dura moriendi I

Le type des hymnes abécédaires où s'amusa Sedulius est celle où il chante la vie du Christ. Elle se compose de vingttrois strophes, qui toutes commencent par une des lettres de

SIDOINE APOLLINAIRE 6l

l'alphabet, suivant l'ordre prescrit, depuis A jusqu'à Z, à l'exclusion des lettres J et V, non encore différenciées de ri et de ru. David et Jérémie ont souvent procédé de même (les Leçons du jeudi saint et du vendredi saint, au premier Nocturne de Matines, en donnent des exemples liturgiques) ; c'est d'ailleurs la plus ancienne forme de l'acrostiche et il paraît que les jjrimitives sibylles rendaient leurs oracles en tirades alphabétiques. Sedulius semble un poète correct, rarement original. A peine peut-il nous arrêter un instant par cette remarque, que « la fécondation de la Vierge mère ayant été opérée par la grâce qui pénétra comme un souffle dans ses viscères, la pucelle {paella) ignorait son état physique, portait en son ventre des secrets dont elle n'avait pas eu la confidence humaine ; telle, semble-t-il, l'interprétation de cette courte strophe, qui n'est que la versification du passage du proto- évangile de Jacques :

Castae parentis viscera Coelestis intrat gratia, Ventre puella bajulat Sécréta quae non noverat.

Tronçonnée en deux fragments, cette hymne, A solis orlus cardine, est demeurée dans l'Antiphonaire.

Son Opus paschale, paraphrase du Nouveau Testament en hexamètres assez magistraux, jouit encore d'une grande réputation dans les maisons d'éducation religieuse.

Le « grelottant » Eucharisticon fut composé par Paulin le Pénitent, de Pella, en Macédoine, à l'âge de quatrevingt-dix ans. Petit-fils d'Ausone, il n'eut pas la vie dénué(' de soucis du précepteur de l'empereur Gratien. Ses mauvaises aventures, sa détresse persistante, ses deuils, non nioins que les amusements, tout païens, de sa pre-

mière jeunesse, sont narrés en ce poème lent et blafard, mais plein de surprenants détails de mœurs, surtout quand il se reporte à la période déréglée de sa vie, per lubrica iempora vitae. Il montait à cheval, entretenait des écuyers, élevait des phalères et des vautours, nourrissait des chiens, jouait à la paume avec des balles dorées, revêtait des habits parfumés de tous les parfums de l'Arabie, paradait sur un « char rapide » , enfin se ruinait ; et il conte tout cela avec une froide mélancolie, dans une langue obscure et travaillée, dont les périodes indéfinies semblent sortir d'un douloureux laminoir.

Il gémit d'avoir été initié aux passagères voluptés de la chair, se félicite néanmoins d'avoir été retenu au bord du suprême abîme par la main de Dieu ; il semble le dire, non sans un peu de naïf pharisianisme : Dieu lui devait bien cette faveur, car il n'a péché que par imprévoyance, il ne s'est livré que par légèreté à l'illicite :

Garnis ut illecebris breviter praesentibus expers Aeternos caperem venturo in tempore fructus... Namque et incautus quidquid culpabile gessi Illicitumve, vagus per lubrica tempora vitae, Te indulgente mihi totum scio posso remitti, Ex que me reprobans lapsum ad tua jura refugi, Et si uUa inquam poiui peccata cavere, Quae mihi majorera parèrent commissa reatum, Hoc quoque me indeptum divine munere novi...

Ah ! c'est bien Paulin le pénitent, et qui a séché l'écriture de ses nuits avec la cendre froide de sa couche d'anachorète.

Tout autre apparaît Orientius en ses virulents Commonitoires. Que l'on écoute ses imprécations contra lasciviam

et venerea (c'étaient, alors comme dans tous les temps les péchés du siècle, et ceux qui retiennent le plus vivement l'attention des poètes pieux, comme celle des casuistes) :

;.. Et fuge lascivis credere deliciis.

Praôcipue semper famosos despice cultus,

Judiciumque tuis eripe luminibus, Nemo feret rutilas intactis vestibus ignés, Nemo inter lituos non trahet auri sonurn,

Nemo inter flores blandorum ambilus odorinu

Naribus assiduam non mclet ungue rosam...

Non ego nunc repetam par toi jara saeculn quaniO' Feminei vuUus perdiderint populos...

Forma placens Régi letho te tradidit Aman : Forma tuum rapuit dux Oloferne caput...

Non mihi si linguae contum sint oraque centuni Expediam quantum forma placens noccat.

Ces anathèmes contre la beauté montrent bien les profondes modifications importées par le christianisme dans l'âme humaine : le corps, désormais doit être, surtout si le démon y a logé ses grâces, un objet de haine; non plus un instrument de joie, mais un moyen de méritoires souffrances : et en réalité, toute théologie dédaignée, il n'estpas souvent autre chose. Mais les docteurs de l'Église abu sent un peu de leur droit de ramener à l'état de tristes simulacres les triomphantes statues du plaisir ?

Au milieu de l'incroyance du siècle qui le navre, il revendique pour l'homme le droit à l'éternité. Tout n'est que changements : une chose s'en vient, une chose s'en va ; tout n'est que renaissances :

« Car notre fin n'admet aucune fin et la mort, qui nous fait mourir, meurt perpétuellement. Par l'éternel mouvement, par réternel esprit, l'homme vivra perpétuellement. Perpétuité ! Ah! mes paroles ici s'entremêlent de sanglots, car je le pense, il aurait été meilleur pour l'homme de quitter avec la conscience de la vie la conscience de ses peines, et né, de devenir à l'instant pareil à ceux qui ne sont pas nés, plutôt que de vivre en ce siècle où les péchés sont rois, plutôt que de vivre au milieu de supplices qui ont pour fin la mort !... »

Nam finis noster fînem non accipit, et mors

Qua primo morimur perpétue moritur.

Victuro semper motu sensuque manente,

Omnis perpétue tempore vivet homo Vivet homo I Fletus ast hic mea verba sequuntur,

Nam puto, sic hominis sors melior fuerat Cum sensu vitae sensum deponere poenae

Et natum innatis consimilem fieri, Quam nunc, peccatis toto dominantibus aevo

Exstingui vitae, vivere suppHciis...

Là, il pense à la mort éternelle qui est la forme, non pas négative, mais péjorative de la vie et s'il gémit, c'est avec une cordiale sincérité, en songeant, la tendre âme, au « petit nombre des élus » !

Orientius sait relever par un joli trait le banal d'une malédiction, le lieu commun d'un mépris déjà maintes fois proféré. Ainsi ce vers, qu'un vers français peut exactement traduire :

Quippe ut flos feni.gloria carnis erit,

La gloire de la chair, c'est de l'herbe fleurie.

Je relève encore ce mélancolique conseil de l'évéque

SIDOINE APOLLINAIRE t)5

de Gollioure qui, peut-être, avait, comme d'autres de ses

contemporains ecclésiastiques, souffert de quelque chaîne

brisée ou, au contraire, trop étroite :

Da studium...

Ut tibi sit nulla femina juncta nimis.

Les Commonzïo/res d'Orientius, qui tiennent en vingthuit pages de texte in-32, furent publiés pour la première fois par le jésuite Delrio, le sombre inquisiteur des sorcières. Avec Claudius Marins Victor, qui n'était ni évêque, ni prêtre, la langue ecclésiastique revêt une esthétique différente. Celui-ci est un maître. Rompant avec les traditionnelles injures dont les chrétiens, depuis Tertullien, cinglaient les femmes, il constate leur perversité, mais loin de les en accabler, c'est aux hommes qu'il en impose la responsabilité :

Ista quidem, Salmon, sunt nostri crimina sexus. Vivant dans le monde, il sait que l'homme est aussi souvent tentateur que la femme tentatrice, il sait que c'est par les vices que la femelle plaît au mâle, et qu'elle se pare pour le capter, de la fleur même de ses plus luxurieux désirs.

Sed cur infelix in culpa est femina tantum, Quum placeat stolido conjux vitiosa marito ?

C'est nous, les hommes, qui exigeons, pour notre plaisir, qu'elles se vêtent de soies, de broderies d'or, de pierreries, de pourpres nouvelles et de bijoux inconnus. On prétend que leur coquetterie s'acharne après nos sens, mais si nous étions vraiment supérieurs eu ve'rtu à ces naïves tentatrices, nous prendraient-elles à de si faciles pièges?... Et, qu'elles soient toujours à courir, à manger,

Lalin mystique. '

à muser, à bavarder, n'est-ce pas nous qui leur faisons ces loisirs, qui exigeons qu'elles n'aient qu'une occupation : se faire belles, riantes, saines pour nos plaisirs i* « C'est nous qui honteusement donnons à ces flammes de perpétuelles nourritures... » Et il ajoute, ce qui est d'un observateur fort avisé : « Les femmes ressem.blent à d'excellents miroirs qui renvoient sûrement les images des objets qu'on leur présente : tels hommes, telles femmes ».

Le « ténébreux » traité De la Perversité des mœurs serait mal jugé par un commentaire écourté. Il faut citer, au moins, quelques-uns de ces vers « luisants comme du phosphore », quand cela ne servirait qu'à justifier des Esseintes.

C'est un dialogue entre l'auteur et son ami, un certain Salmon, abbé. Le poète inspecte l'armée familière des péchés, nomme en passant ceux des hommes, l'avarice, l'orgueil, le libertinage, l'amour désordonné des plaisirs matériels, de luxe ou de gueule, et Salmon lui objecte :

Sed levis est vestra vitiorum morbus in urbe Si non feminei magis exarsere furores.

« Le vice n'est encore chez vous qu'une assez légère peste, si les femmes ne s'en mêlent pas, si leur fureur dans le mal n'excède pas celle des hommes. »

— « Ah ! reprend Marins Victor, la nuit aurait eu le temps d'envelopper le jour dans l'humidité de ses ténèbres avant que j'aie pu dénombrer les perversités de la tourbe féminine ! Mais selon l'ordre divin, les femmes sont sous la tutelle de l'homme et quand elles faillent, c'est notre faute. Car si nous n'avions pas un goût si décidé pour leurs péchés, à elles, nous ne les laisserions pas par-

tager si étroitement nos vices, à nous... » Et il note les prodigalités de l'accoutrement féminin, la manie des rigides brocarts, des tapis d'Orient, des pierreries exotiques, les jalousies de toilette, déclare que pour un homme chaste et sensé le blanc de céruse n'a que peu d'attraits, non plus que le rouge de minium. Observation qui n'a point diminué de valeur. Les Galio-Romaines du temps de Marius Victor, sans descendre aussi bas en leurs lectures que nos contemporaines, s'attardaient aux éternelles et seules histoires d'amour rédigées en latm : il leur fallait la sensuelle et larmoyante psychologie d'Ovide, les chatouilleuses polissonneries d'Horace, la minauderie fardée des filles de Térence — et ce quatrième chant de V Enéide si élégamment passionné, si furieusement féminin ! Voici le texte du poète :

Ante diem, Salmon, tenebris nox humida cond

Quam possim mores hujus percurrere turbae

Quae quum lege Dei vivant sub lege virorum,

... Haud unquam sine nostro crimine peccant.

Nam nisi delictis faciles traheremur earum,

Haud illas viliis vellemus vivere noslris.

Nec rigidas auro vestes, nec vellera Sérum,

Nec lapides, toto quos fert mercator ab orbe,

Fundorum pretiis emerent, suspiria moesla.

Jungimus at vanas, non est pudor addere, cura

Si gravis ignolis processit Lesbia gemmis,

Et decies Passina novo radiavit in ostro,

Confestim ornatum sibi quaeque exposcit eumdem.

Ergo quod variis studeant occurere formis,

Atque viris alios aliosque opponere vultus,

Nonne haec culpa viri est ? Quid agunt in corpore caste

Cerussa et minium, centumque venena colorum ?

Mentis honor morumque decus sunl vincula sancti

Conjugii : si forma placet, venientibus annis Codol amor: sola est. seniuiu quae nescit, honestas.

Nam qnod jjerpetuis discursibus oninia lustrant, Quod pascunt, quod multa gerunt, quod multa loquuntur. Non vitiuin noslnim est? Paulo et Salomone relicto, Quod Maro cantal ur Phoenissae et Naso Corinnae, Quod plausum accipiunt lyra Flacci, aut scena Terenti, Nos horum, nos causa sumus ; nos turpiter istis Nutrimenta damus flauimis ; culpâne caremus ? Nam velut acceptas referunt spécula optima formas, Sic exempla virum uxores accepta sequuntur.

Saint Avit, Avitus de Vienne n'est pas ignoré de ceux qui ont lu les commentateurs de Milton, duquel il fut le lointain prototype, avec son poème De Origine mundi. Sa description du paradis terrestre s'orne de jolis vocables, d'amusantes allitérations :

Lilia pei'lucent nuUo flaccentia sole, Nêc tactils violât violas...

D'autiTS l'ois, rv sont d'ori^-inales idées notées avec hardiesse. Ainsi, après le péché, il semble à Adam que soudain la terre s'est rctrécie, en même temps que l'immen site du ciel lui découvre des abîmes d'infini où roulent les astres gémissants : f

Arigustalur humus. . . Coelo suspensa remoto Astra gemunt.

Comme Avitus, comme tant d'autres, comme Marins Victor lui-même, l'Espagnol Dracontius mit la Genèse en hexamètres. Il y a moins d'imagination dans VHexameron, mais une grâce beaucoup plus retorse que dans le De Ori- (jine mundi. La création de la femme, où il s'attarde, l'incite à des pointes dans ce goût : « La ccte que Dieu prend

à l'homme, il la rend aumari. » Il admire que d'un si mince morceau de chair, le Créateur ait pu former une jeune fille instantanément nubile, « jolie, innocente cependant, et mûre pour l'amour, comme si les années l'avaient amplifiée peu à peu, passant, en un rien de temps, sans avoir bu aucun lait favorable, de l'état vagissant à la puberté. » Et sine lacté pio fil mox infantia pubes.

Fils du soleil, il aime à faire rutiler les aurores, vibrer la crinière enflammée de lastre, à déchaîner des tempêtes de lumière :

Ast ubi purpureum surgentem ex aequore cernunl

Luciferum vibrare jubar, tlammasque ciere,

Et reducem super astra difem de sole rubentem...

Claudien Mamcrt et Fortunat.

Le range lingua et le Vexilla régis.

Salve, festa dies.

Les lettres de Fortunat à Grégoire de Tours.

Énumération : Tyro Prosper ; Hilaire d'Arles;

Prosper d'Aquitaine; Paulin de Périgueux;

Arator; Saint Grégoire le Grand; Boèce

et sa femme, Helpidie. — Ennodius.

L'école africaine. — Rusticus Elpidius.

E Sidoine Apollinaire, en une épître à Petreius :

Orator, dialecticus, poeta, Tractator, geometra musicusque. . .

Psalmorum hic modulator et phonascus, Ante altaria, fratre gratulante, Instructas docuit sonare classes...

De vieles sot et de rote, De harpe sot et de chorum, Délire et depsalterium...

Orateur, philosophe, poète, commentateur, musicien, chantre et préchantro. Il s'agit de Claudien Mamert, lequel semble, avec Prudence, la plus remarquable cervelle du cinquième siècle. Ce fut surtout un prosateur : il faut renvoyer à son traité De Statu animae où il expose d'étonnantes théories idéalistes et assez subversives. On lui attribue cependant un magnifique chant de, triomphe, le De Cruce Doniini ou Pange lingua auquel saint Thomas

d'Aquin emprunta les premiers mots de sa quatrième hymne eucharistique.

Qu'il soit do Glaudien Mamert, qu'il soit de F'ortunat, le Pange liiigiia est un chef-d'œuvre de poésie théologique :

Pange, lingua, gloriosi praelium ccrlaminis

Et super cruels trophaeo die triumphum nobilem

Qualiter Redemptor orbis immolatus vicerit.

De parentis protoplasti fraude factor condolens Quando pomi noxialis morsu in mortera corruit Ipse lignum tune notavit, damna ligni ut solveret.

Hoc opus noslrae salutis ordo depoposcerat Multiformis proditoris ars ut arlem falleret Et medelam ferret inde, hostis unde laeserat.

Quando venit ergo sacri plénitude temporis, Missus est ab arce Patris Natus orbis conditor Atque ventre virginal! carne factiis prodiit.

Vagit infans inter arcta conditus praesepia, Membra pannis involuta Virgo mater alligat Et pedes manusque, crura, stricta cingit fascia.

Lustra sex qui jam peracta tempus iraplens corporis. Se volente, natus ad hoc, Passioni deditus, Agnus in cruce levatur, immolandus stipite.

Hic acetum, fel, arundo, sputa, clavi, lancea : Mite corpus perforatur, sanguis unda profiuit, Terra, pontus, astra, mundusquo lavantur fluraine.

Crux fidelis inter omnes, arbor una nobilis, Nulla talem silva profert fronde, flore, germine : Dulce lignum dulci clavo dulce pondus sustinet.

Fleclc ronios, arbor alla, tensa laxa viscera Et rigorlentescat ille quem dédit nativitas, Ut superni membra régis miti tendas stipite.

Sola digna tu fuisti ferre pretium saeculi

Alque portum praeparare nauta mundo naufiago

Qiiem sacer cruor perunxit fusus Agnicorpore.

Chante, 6 ma langue, le combat glorieux de la vie, Et le triomphe très noble Je la croix, trophée Du Rédempteur, et sa victoire, —l'immolation.

A notre père, forme première, première victime de la fraude,

le créateur est condolent.

En mordant à la pomme de nuisance, l'homme s'est jeté à

la mort.

Dieu dressa l'arbre même en signe de résurrection.

Ainsi l'ordre argumente le poème de notre salut, Le proditeur multiforme est vaincu ruse à ruse. Un seul rameau porte les poisons et les antidotes.

Quand vint donc la plénitude du temps sacré. Le fils fut des sommets envoyé par le Père Et du ventre virginal il sortit incarné.

L'Enfant vagit, caché dans l'étroite mangeoire, Ses membres involués de langes, la Vierge mère les emmaillote Et ses pieds, ses mains, ses cuisses, en un strict faisceau les ligote.

Trente ans : le cercle corporel est accompli, Celui qui naquit exprès, dédié à la Passion, Agneau se lève sur la Croix du sacrifice.

Vinaigre, fiel, roseau, crachats, clous et la lance : Le corps débonnaire est perforé, le sang ondoie La terre, les mers, les astres, et le monde est lavé.

Croix fidèle entre tous les arbres, arbre de noblesse unique, Nulle forêt n'en produit de tel, pour les feuilles, les fleurs

ou le fruit, O bois très doux, ô clous très doux, fardeau très doux !

Fléchis tes branches, arbre géant, relâche un peu la tension des viscères, Et que ta rigueur naturelle s'alentisse, N'écartèle pas si durement les membres du Roi suprême.

Seul, tu fus digne de porter la rançon du siècle, O fanal éternel du havre permanent.

Secours définitif du monde rénové par le sang sacré de l'Agneau.

Le Vexilla régis, que nul ne conteste à Fortunat, apparaît, malgré une certaine somptuosité douloureuse, bien inférieur au Pange lingua dont il n'est qu'une imitation ; la première strophe seule plaît par la violente antithèse du roi et de la potence :

Vexilla régis prodeunt, Fulget cruels mysterium Que carne carnis conditor Suspensus est patibulo...

« Les étendards du roi se déploient, le mystère de la croix resplendit, la chair du créateur de la chair pend à la potence. »

Fortunat, d'ailleurs, n'est pas l'homme d'une ode unique. Poète divers et fertile, il demeure l'authentique auteur d'un imposant rouleau de vers grands et petits, liturgiques ou tendres, édifiants ou familiers : de lui ce fragment exquis

inséré, avec quelques médiocres retouches, au Petit Office

de la Vierge :

0 gloriosa domina Excelsa super sidéra Qui te creavit providè Lactasti sacro ubere,

Quod Eva trisUsabstulit Tu reddis almo germine :

Intrent ut astra flebiles, Coeli fenestra facta es.

Tu régis alti janua Et porta lucis fulgida:

Vitam datam per Virginem Gentes redemptae plaudite.

« Glorieuse dame assise plus haut que les étoiles, tu donnas h. ton créateur le lait de ta sainte mamelle. — Eve la triste avait détruit la vie, le noble germe issu de toi la restaure : ceux qui pleurent entrent dans les astres en passant par toi, fenêtre du ciel. — Par toi l'on va au Roi d'en haut, par toi, porte de fulgurante lumière : de la vie que vous rendit la Vierge, soyez, ô peuples rachetés, reconnaissants. »

De lui le Salve, fesla dies, chanté jadis à Pâques:

« Salut, jour de fête, jour d'éternelle vénération, dans lequel Dieu a vaincu l'enfer et conquis les astres. Voici que la grâce du monde renaissant annonce le retour du Seigneur et dt-s joies qui sont son (ï'uvre. La saison resplendit, les fleurs sont riantes et variées, et la porte du ciel s'ouvre aux majeures lumières... Li>s douces violettes font dans les vais des taches de pourpre, l'herbe des prés verdoie.

chevelure éclatante de la terre, et l'on voit surgir les yeux étoiles des fleurs, floraisons de sourires à chaque brin de gazon... Le triomphant Christ revenu des tristes enfers, les frondaisons et les épanouissements le saluent... Le crucifié sur toutes les choses règne en Dieu et toutes les créatures au créateur disent leur prière... La foi promise, rends-la moi, je t'en supplie, ô noble puissance: voici le tierce jour, surgis, ô mon enseveli... Dépouille, je t'en supplie, ton linceul, laisse dans le sépulcre ton suaire : avec toi nous avons tout et sans toi rien n'est plus!,.. »

Salve, festa dies, toto venerabilis aevo

Qua Deus infernum vieil et astra tenet. Ecce renascentis testatur gratia mundi

Omnia cum Domino dona redisse suo.

Tempera florigero rutilant distincto sereno

Et majore poli lumine porta patet...

Mollia purpureum pingunt violaria campum

Prata virent herbis et micat herba comis. Paulatim subeunt stellantia lumina florum,

Floribus arrident gramina cuncta suis...

Jamque triumphanti post tristia Tartara Christo

Undique fronde nemus, gramina flore fa vent... Qui crucifixus erat Deus, ecce per omnia régnât

Dantque creatori cuncta creata precem...

Pollicitam sed redde fidem, precor aima potestas^

Tertia lux rediit, surge, sepulte meus... Lintea toile precor, sudaria linque sepulcro :

Tu satis es nobis et sine te nihil est !...

Ce charmant Fortunat, d'imagination tout à fait illogique et dévergondée, incapable de suivre une métaphore, donnant le vol à une idée pour en arrêter une autre qui passe, fut moins heureux dans son grand poème sur saint Martin

qu'en de courtes odes ou des morceaux purement lyriques. Très agréables, en leur pareille brièveté, ses lettres en vers, lorsqu'il salue son ami Grégoire de Tours, le remercie de quelque présent, Pro pomis et graffiolis, de fruits et de greffes ; Pro pellibus niveis, de blanches peaux avec lesquelles il se fera des chaussures ; lorsqu'il lui recommande un pèlerin, Pro commendatione peregrini, ou une jeune fille enlevée à ses parents, Pro commendatione puellae.

C'est presque le seul poète du sixième siècle, encore que plusieurs noms pourraient, à sa suite, être cités; mais, comme furent exprès oubliés le trop conjugal Tyro Prosper ; le trop biblique Hilaire d'Arles ; le quasi- janséniste Prosper d'Aquitaine dont on réimprima sans relâche aux deux siècles passés le Carmen de Ingrat is, vaine diatribe contre ceux qui se refusent aux obscures bienveillances de la grâce, bélier écorné dont on heurtait sournoisement le solide huis des Jésuites, texte d'ailleurs interpolé par l'hypocrite Port-Royal et mis en vers plâtreux par le fils Racine ; Paulin de Périgueux, Paulinus Petricorii ou Petricordiae, qui rangea ses alexandrins sous le manteau pannonien de Martin de Sabarie, — laissons le pape Grégoire, dont le bréviaire romain a conservé pieusement les médiocres versifications: pour les louanges matutinales, VEcce Jam noctis tenuatur ambra ; j)our la Quadragésime, l'Audi, bénigne conditor ; — laissons, avec d'autres. Arator, le secrétaire modeste d'Athalaric, pour dire qu'Ennodius, détaché par le pape Hormisdas contre les Eutychéens, rédigea sur sainte Euphémie une ode digne de la précieuse rhétorique de Prudence. Forte au milieu des supplices, infrangible presque et diamantine, les fers qui la travaillent s'émoussent ou se tordent sur son corps.

Tormenta torsit fortia corpore.

A mesure que la douleur par son extrême acuité l'engourdit, son amour augmente pour la croix :

Lassante poena crevit amor crucis.

Et il y a là une juste notation qu'à un certain degré d'excès la souffrance physique n'est plus perçue que comme dans un ensommeillement, dans une clémente et naturelle anesthésie.

Comme saint Augustin, Ennodius écrivit ses confessions ; on y apprend qu'il avait, de même qu'Ovide, un irrésistible goût pour la versification, qu'il maniait tous les mètres avec une rare habileté, grâce à un moyen mécanique de composition, assez obscur : « Poetarum me gregi indideram, delectabam carmina quadratis fabricata parti culis et ordinata pedum varietate solidata. » Lorsque l'on connaît trop bien les secrets de la fabrication du vers, la tentation, même à un poète chrétien, vient d'exhiber cette science presque occulte, de prouver que nul sujet ne lui est fermé, — et Ennodius s'amusa à de licencieuses épigrammes, se laissa entraîner, non moins qu'Ausone, vers les imaginations d'un paganisme, qui n'était pourtant guère à la mode.

De telles aberrations sévirent encore dans le groupe des poètes africains de l'ère '"^andale au commencement du sixième siècle, chez les Florentinus et les Mavortius, les Coronatus et les Luxorius, — tandis qu'au contraire le inédecin de 'J'héodoric, Rusticus Elpidius, narrait en des vers médico-mystiques les pures joies de la communion en Jésus-Christ, conviait ses frères à la cueillaison des simples, à la moisson des drastiques sacrés, au respect de la

pharmacopée céleste qui dépure le sang infecté par les vices, corrompu par les péchés dont il charrie, en les veines distendues, le venin, et la boue, lues vitiorum, crimina laesi sanguinis !

Quant au sénateur Boèce, méchamment mis à mort par le bon Théodoric, et plus illustre que de raison, on n'en peut parler ici que pour noter son immense influence sur tout le moyen âge, influence à la fois platonicienne et aristotélienne, influence égale à celle d'un Père de'l'Église, bien que son christianisme fût assez tiède pour qu'on ait puen douter. Il rédigea divers traités et, dans sa prison, cette fameuse Consolation de la philosophie, où des siècles puisèrent leur enseignement. Le plan de cet ouvrage est copié assez servilement du Pasteur d'Hermas et son intérêt est très modéré ; des vers y sont intercalés, un peu comme dans la Vita Nuova de Dante, lequel d'ailleurs lisait beaucoup Boèce et lui emprunta quelques pensées, le Nessun maggior dolore, "pRr exemple.

A la femme de Boèce, Helpidie, on attribue traditionnellement quelques hymnes et le bréviaire romain en a conservé deux, VAurea luce et le Petrus 6ea/u.<j, peut-être pour leur ancienneté, peut-être pour leur médiocrité.

Latin mystique.

Saint Columban et les origines de la renaissance carlovingicnne. — V Jlntiphonaire de Bangor.

— V Antiphonaire de Saint-Gall. — La Liturgie Mozarabe. — Ancien rit d^ la consécration eucharistique. — Eugène de Tolède. — Alcuin.

— Théodulphe et le Gloria îaus. — Adhelme et la virginité. — Paul Diacre et Charlemagne.

— Le diacre Flore. — Bède le Vénérable. — Raban Maur : le Veni Creator. — Wandalbert.

— Abbon. — Ermold le Noir. — Walafrid Strabo. — Odon de Cluny. — Le théâtre et les poèmes de Roswitha.

LONGTEMPS même après la définitive installation des barbares, Francs, Goths ou Lombards, il n'y avait qu'une langue, qu'une littérature, qu'une civilisation pour toute l'Europe occidentale : et le reste du monde antique était grec. Au fond du monastère irlandais de Bangor comme dans les solitudes de Saint-Gall les moines, oubliant et méprisant la langue de leurs mères nourrices, pensaient, parlaient et vivaient en latin. Nul interprète n'était nécessaire au pérégrin qui parti de chez les Scots arrivait chez les Alemans. En Irlande spécialement, la culture classique s'était très fortement enracinée et le plus illustre de tous ces jardiniers de la langue latine, saint Columban, n'apporta pas seulement à Luxeuil, en Austrasie, à Bobio, en Lombardie, une règle monastique nouvelle pour le continent, quoique presque contemporaine des temps apostoliques, mais encore les règles, là un peu effacées par l'animalité barbare, de la littérature traditionnelle. Telle fut, pour une grande part, l'origine de la fausse Renaissance à laquelle devait tant s'intéresser Charlemagne, renaissance toute de

phrases, toute littérale, toute d'imitation, moins grave, moins profonde, de moins de conséquences, mais d'intentions aussi naïvement ambitieuses que celle qui au seizième siècle fit oublier Villon pour Anacréon, saint Bernard pour Marc-Tulle, l'Angelico pour Raphaël, et qui devait conclure en élevant au Christ des bâtisses à colonnes toutes pareilles à celles dont le mépris avait valu à ses premiers fidèles le martyre.

La rénovation carlovingienne fut trop inconsciente pour être dangereuse, trop factice et trop limitée pour survivre, trop ignorante pour atteindre les âmes : elle se borne nécessairement à la grammaire et à la prosodie.

Les hymnes de l'antiphonaire de Bangor et de l'antiphonaire de Saint-Gall, qui en procède assez directement, n'ont guère que cet intérêt d'avoir latinisé d'assez curieux rythmes grecs , de chanter Dieu et ses saints en tout petits versiculets analogues à ceux que chérissent les hymnaires alexandrins. Saint Golumban tient à nous faire connaître l'étendue de ses lectures en même temps que son dilettantisme et il avoue un goût décidé pour l'excitante Sapho dont il calque le vers adonique :

Trojugenarum Inclyta vates Nomine Sapho Versibus istis Dulce solebat Edere carmen

« Au pays troyen, un poète insigne du nom de Sapho, en de pareils mètres avait l'habitude de chanter ses vers. >>

Bien plus digne du fondateur de Luxeuil, l'hymne De vdnitate et miseria vitae mortalis^oii se retrouvent les spéciales allitérations avec hiatus, chères aux moines de Bangor :

l'époque carlovingienne 87

De lerrenis éleva

Tui cordis oculos:

Ama amantissimos

Angelorum populos.

« Laisse la terre et élève les yeux ,de ton cœur : Aime le très aimant peuple des Anges. »

L'antiphonaire de Bangor, le livre des antiphones chantées aux offices du monastère illustré encore par Malachie, le saint aux fulgurantes et nuageuses prédictions, n'est pas tout à fait à dédaigner, et après l'hymne à saint Gomgil, il recèle encore des prières canoniales curieusement allitératives, telle que celle-ci, qui se disait à Sexte, et dont il faut admirer encore la grande simplicité:

Tuis parce supplicibus

Sexta ora orantibus

Qua fuisti pro omnibus

Christe in cruce positus.

« Pardonne à tes suppliants, qui à la sixième heure te prient, à cette heure où pour nous tous, Christ, tu fus attaché à la croix. »

L'antiphonaire de Saint-Gall, encore conservé dans la bibUothèque du très antique monastère est, quant au plainchant, une copie fragmentaire mais authentique de l'antiphonaire que Grégoire le Grand avait compilé, puis enciiaîné de chaînes d'or, tel qu'un précieux étalon musical. Les hymnes qu'il contient (œuvre surtout d'un moine peintre, sculpteur, graveur, poète et musicien nommé Tutilo) sont quelquefois obscures et ardues à interpréter; ainsi ce chant sur l'Epiphanie où on voit, à la naissance de l'Enfant, les Anges chanter dans la nuit des symphonies d'allégresse, faire résonner très doucement les orgues...

Cujus ortu tripudians Angelorum symphonia, Sub noctis canticinio Dulci deprompsit organe. .

Des mêmes temps sans doute date la Liturgie Mozarabe qui fut respectée en Espagnejusqu'au temps de Grégoire VII.

La partie dénommée Sanciorale ou Propre des Saints, renferme quelques hymnes, qu'à leur forme on juge fort anciennes puisque, souvent, elles ne sont pas rimées. De Sancia Colamba :

Nardus Columbae floruit, Ligustra flagrant hortuli :

Fulcite laetam floribus, Stipate mails virginera.

« Le nard de la Colombe fleurit, les troènes s'embrasent dans les jardins : Nourrissez de fleurs la Bienheureuse, enfermez la Vierge dans une enceinte de pommiers. »

Cette poésie n'est pas médiocre. D'ailleurs grandement intéressant tout du long ce Missale Mixlum ou Breviarium Gothicum dictum Mozarabes. C'est là que l'on trouve cette forme si spéciale et si curieuse de la consécration, où le prêtre après avoir rangé sur le corporal les saintes parcelles selon cet ordre :

CORPORATIO

NATIVITAS

RESURRECTIO

CIRGUMCISIO

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