VIVE LA FRA^NCE
Vax 1880, an moment où M. Frécliette re(;ut de r Acailémie fninçaisc un des prix Montyon, j'étaiô assez vieux, je connaissais assez les écrivains du jour, j'étais suffisamment renseigné sur le mouvement littéraire à Paris, pour savoir à quoi m'en tenir sur le mérite des Fleurs horàdes et des Oiseaux de \ci(/e et sur l'importance de leur couronnement par M. Xavier Marmier, à la tête d'un petit comité d'acadéîniciens sympathiques au Canada.
Je savais parfaitement que les Fleurs boréales et les Oiseaux de Xei(]c n'étaient que des imitations plus ou moins subtiles des modernités parisiennes, que Papineau, la meilleure pièce du volume couronné, était un double pastiche de Bonaparte de Lamartine et cV Un soldat de V Empire de Crémazie, cv)mme j'avais aussi la certitude qu'en France il n'y a que les jeunes gens, les débutants, qui acceptent
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tics prix Montyon — des 2*n.'' de vertu, disent lo.«* Parisiens — comme conronncment de leurs essais.
Toutefois, malgré le peu de signification élogieuse que je voyais dans le couronnement du volume du (lauréat^ bien que je fusse convaincu du manque d'originalité dans ses vers, je croyais M. Fréchette un véritalde poète.
,1e l'excusais d'avoir imité Lamartine, Victor Ilugo et leurs disci[»les, [>arce que, me disais-je, M. Fréchette, ne vivant pas dans un milieu propice au développement de ses aptitudes, manquant d'émulation et d'encouragement, n'ayant i)eut-etre pas assez «le confiance dans ses propres forces pour voler ■de ses propres ailes, avait cru crronément devoir toujours appuyer son essor sur quelqu'un.
Le vol de la Bastide romje d'Klie Bertliet, arrivé en même temps que le couronnement des Fleurs boréales et des Oiseaux de Neige, avait bien, il est vrai, ébranlé ([uelque peu ma foi en son talent ; mais j'avais fini, malgré tout, par croire que si le lauréat s'était rendu coupable d'un tel plagiat, «M'tait plutôt la paresse que le manque d'inspiration qui le lui avait fait commettre.
Evidemment, je cessais d'admirer l'homme, mais je continuais d'admirer le poète.
Or une pièce de vers, (pli suivit d'assez près les représentations si brusquement interrompues' de
VIVE LA FRANCE ! llô
VExilé^ vint iiio convaincre que j"îi vais eu raison de croire au talent de M. Frechette.
Cette pièce, <[ui portait pour titre Vice, la Francw et avait trait à un épisode supposé dt* la guerre franco-prussienne, eut beaucoup de suec-s et devint Itientôt très po[>uhruv.
Aussi, combien <le fois n'îii-je pas entendu «léclanier Vive la France, dans les baïupiets, les s.ilons, les -concours de^ charité !
Combien de fois, ravouerai-Je, j"ai envié le talent de celui (pii avait su inventer une si belle <-liose I
La pièce en question, éciite dans le genre de la ■Grève des Fort/erona, (pie tout le monde sait, me faisait connaître le poète canadien sous un juaiveau jour, et j'y trouvais un progrès très nnmpu' sur se»* aînées.
Sachant que révénement qu'elle relatait n'était pas arrivé, et que, consécpiemment, M. Frechette devait l'avoir inventé, j'en admirais beaucou]» l'ingénieuse inspiration.
Et pnis, à cause des sentiments patriotiques qu'elle exprimait, — parce qu'elle évoquait dans les cœurs canadiens le souvenir de la vieille France, encore saignante des blessures du Teuton, de la vieille France que nous aimons toujours avec toute la tendresse éplorée de l'enfant arraché aux étreintes de sa mère, — la dernière poésie de M. Frechette
était pour moi, sinon au point de vue strict de l'esthétique, du moins quant à l'originalité, une production digne de figurer à coté des plus belles inspirations de Crémazie.
!Nra]gré la pnblicution tardive de quelques autres^ poésies qui ne ressemblaient aucunement, sous le rapport de Toriginalité, à Vive la France, j^a persistais à croire que celui qui avait pu faire une pareillepièce n'était pag un vulgaire rimeur.
J'espéraiB donc que, tut ou tard, le lauréat doterait la littérature canadienne de quelque nouvelle œuvre originale et typique, quand, un jour de l'été 1888, dans une promenade que je fis à Sorel, je rencontrai., sur le bateau, un littérateur de mes amis qui, apr^s m'avoir ionguement entretenu du fiasco de la Légende d'un Peuple, me demanda brusquement :
— As-tu lu Pour le Drapeau de François Coppée ?
— Xon, répondis-jo, un peu confus de mon igïuv rance.
— C'est un petit poème qui t'étonucrait, ou je nie trompe énormément.
Le littérateur avait i)r()U()ncé cela sur un ton goguenaid (pii send)lait en dire long, mais que je ne comprenais nullement.
Et, comme j'allais demander des explication», l'ami tira de kou habit une petite l)rochure sur la
couvoi'lurc d('la<|u<'ll(' j<( lus : (\intrs r( Jt/clls en rerfi.
vivi: r.v ikan'cf:! 117
— Pago 31, dit-il, eu uic tcndunt ropusculo.
Je mis tout de suite le doigt sur lu page indiquée. J'avais à peine lu la moitié de Foar le Drapeau, que j'interrompis tout à coup ma lecture ; et, mettant de côté le petit volume, tapant d'une main sur l'épaule de l'ami, de l'autre agitant mon chapeau, je criai : Vive la France !
Et nous partîmes tous deux d'un éclat de rire, que M. Frécliette, s'il eût été présent, aurait probablement trouvé très irrévérencieux.
Ma dernière illusion sur le lauréat venait de g'évanouir.
Cette révélation inattendue, suivie presque aussitôt ■de la découverte de trois ou quatre vers volés tout entiers à Victor Hugo, me fixa détinitivement sur la valeur de M. Frécliette conmic pobte lyrique, — la Bastide ro}i<je m'avait fixé sur son mérite comme prosateur et dramaturge ; — je me mis ù comparer ses autres poésies avec celles des écrivains modernes, et j'en vins an résultat que vous connaissez.
Vke la France étant ce que le lauréat a fait de mieux comme imitation, il me suffira, pour prouver que les autres poésies les moins mauvaises de M. Frécliette sont des pastiches qui équivalent à des plagiats, de me servir de l'analyse et des comparaisons faites récemment de cette pièce et de celle
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(le Coppée par \v Bon Cow /-ai, (pie je cite presque textuellement :
Voyons d'abord l'analyse de Pour le Drapeau.
Des Arabes, en Algérie, attaquent un blockhaus. Les prisonniers, avertis, s'émeuvent. Les voilà devant le gouverneur du bagne, et Vnn <leux, grand gaillard, demande, au nom de ses compagnons, des fusils, pour repousser les assaillants. L'officier consent. Les Bédouins sont battus. Les forçats remettent leurs fusils. Le commandant, profondément, touché, les remercie pour. ... le drapeau.
Quel est le sujet de Vire fa France ?
Paris, en 1870, est assiégé. Les habitants de Saint-Rocli de Québec, guidés par un grand gaillard, vont offrir au consul français leurs services pour aller combattre les Allemands. Le consul, profondément ému, les remercie pour la France.
Lisons maintenant le5 vers de Coppéc :
Aliiî.i «iiuuiintf-lmit
l'u jdiir. A riu'iu'o où ranlic. m ih'rliinmt s(>s vciilrs, Fflit taire les lion» et pAlir h-s ctoil<'s
Kii fc nioiiM'iif, sorti des r;in}i;s des |insoiu»it'r.s, l/nu d'nix.qn'on avait vu parler, dans le tuinnKc, v\ SCS nini.'<.di' l'air d'nn lioiimio ([uicoi. suite, Vu i/raiiil i/tiiUiir<l, portant sur 80s traits iiiunigris Iji trace de vinj;t ans de misère A Paris, Kt dont lc« yeux profonds, sous leurs sombres nrciules. Conservaient un n^llet du feu des barricaJes, S'n]}]>n)rlin Initrnirnt du vieil .\ipéri<>n,
VIVE I.A FRANCK ! IID
Va (lit, avec le t«*n ha'uian'. «lu rîUil);)i:r'.f'ii :
— >Ion capitaine, on vient voin dire qu? nous .-*/-;/(/<< e-
Cent oon<l:inuK's, c'est vr.ii, et nt força t?, ni«is c -ut Aom*;/f.-«.
Tous (lu l'aubourij: Antoine et tous {;ens Itien choisi--,
Nous savons <juc le fort est bonilé de fusils.
Sur tous ces inorii-auds, si vous voulez qu'on cogne,
Arnic/.-nous donc, eh- -
Kt le vii'il oniciei-, contenant mal ses larnu!?, A ses soldats d'un jour qui dc|, osaient leurs armes, Etreignait les deux mains à leur rou^^ir la peau, Kt disait rudcmeut :
}ffivi... jour le drape lu.
Les vers de M. Frcchcttc répondant eoinnic tiii
»'cl»() :
C'était 'ry;/-r.v le^ jourj
l'n soir, l'u de ces soirs l»r;uueu.\ » t sondirt's <le i'autonmc, etc.
L'époque et IMiciii'e sont ]»réeisio> eomiiu' (laii.-* PoiU' le Draj)ea(i.
Celui qui ciinduisait la marche, un.</«/iau torse D'H( r.'ule aiili jne
J'aime bien antiinw ave? lier nie, qui, on le sait, n'est pas (riiief.
Kt puis cQ (jars au torse d" Hercule vous rappellt>» t-il assez le t/riind [laïllanl de Coppéc?
Je reprends uki cititiou:
C<>lui qui condu'suit la m:irche, un gar.-? au torse D'Hercule jinti<iue, avait, s)us sa runtique écoree, Volume l'a lion cajiHf, urandi bons les harreiux
M. Fréchette n'a pas trotivé que c'était as^ez dû piller Coppée, il a iilouté un hémistiehe à Vietor Hugo qui a dit :
120 LK L.VrnÉAT
t'omim vu a jn ca2)i{f<in[ accourait >:i oliaîne.
Je continue à citer :
Jo i.e tsoiy qt el a,^ped farotiche de lu'ros.
yi. Fréchetto a donc puisé dans deux volumes du maître pour faire deux vers voisins, puisque Victor Hugo a écrit:
On i:r unit (jnd axpcct faroiiclif et iiieuni ui.t.
Citons toujours M. Frécliette :
11 s'îivaiiça tout seul vers le ionctioniiairr,
Et, d'une voix traïKiuille où grondait le titnncrre.
Dit :
Le (jars de AI. Frécliette n*avance-t-il pas et ne parle-t-il pas comme le gaillard de Coppée ?
La seule «litt'érence qu'on observe ici, c'est que le faubounen de Coppée a la voix traînante et que le faubourien du lauréat l'a tranquille,
Monsieur le consul, on nous a])prend là-l>as
(^uo U\ France truliie a besoin de soldats
Nt»ns ne .•fimnur.s l^ue cinii /v j/x aujourrimi. mais, tuiiniMTC ! des /;r»»(/(/^'.i', N(His en aurons, aile/.
François Cop[iée, lui, dit :
On vient Vous diri' «[ue H(>(.'.s xoniiiifx Cent ("iMu a'nnés, c'est vrai.rent l'urrats, mais eeiit Inniiiiins.