SA PROPRE INSPIRATION
Pour achever de prouver que M. Fréchette n'est pas un poète, je vais reproduire, dans une deuxième série d'articles que je commence aujourd'hui, des fragments do pièces qu'il a faites à l'aide de sa seule imagination, de sa seule logique et de sa seule philosophie, des fragments qu'il n'a certainement pas liloutés ni à Lamartine, ni à Victor Hugo, ni ù François Coppée.
Sans autre préambule, je débute, dans ce nouveau genre de reproduction, par la citation suivante prise dans un petit poème qui raconte le naufrage de la flotte de l'amiral Walker :
Xo soyez pas surpris si mes pas sont tremblants ; C'est (le})uis ce jour- là (lue mes cheveux sont blancs.
M. Fréchette a l'air de prétendre qu'il n'y a rien d'étonnant qu'un homme tremble sur ses jambes du moment qu'il a les cheveux blancs !
Comme logique, c'est grand comme la superbe du lauréat.
Voulant décrire le dernier acte de sublime folie du héros de 1G60, rauteur de la Légende tVvv Peuple a écrit :
Un soir que le coiubtit triplait de violence. Daulac prend un baril j>/a» de poudre, et le lance, Mèche allumée, vn plein milieu des assaillants. Mallieur! lui accident l'arrête, et nos vaillants Voient retomber sur eux la maebine infernale.
A part la césure qui n'est pas observée au troisième vers, il y a dans la citation que je viens de faire la répétition vicieuse du mot plein, — j^^^^^^ ^^^ poudre, en pleni milieu, — une faute de français et un contresens.
Une faute de français, parce ([n'en plein est synonyme d'aw milieu, et (|u'on ne peut ])as dire au milieu du milieu.
Un contre sens, attendu que le baril do poudre, ayant été lancé au beau milieu des assaillants, — M. Fréchette a précisé, — ne peut pas être retombé sur les assiégés.
Parlant de riiéroïque résistance de Daulac et de ses compagnons, Charles Fuster, au cours de la critique qu'il a faite de la .Tjè<jende d'an Peuple, dans une étude stir les poètes (pii ont écrit en «leliors de Uaris, a dit :
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" Crânes fondus, mains liachéos, yeux crevés, brandons jetés, hurlements de rage, — ^je vous épargnele détail. Seulement, un soir, il n'y a plus que deux ou trois hommes valides. Daulac prend un petit baril plein de poudre :
Il le lance, Mèche aJImiiée, au beau milieu dos assaillants.
" C'est à côté (k's assiégés que le baril retombe. Il éclate. Un seul des colons est resté debout. Et que fait-il ? Les yeux hagards, l'écume à la bouche, une hache à la main, il achève les blessés. Puis il tombe, le crâne entr'ouvcrt, la poitrine toute trouée de balles."
Comme vous voyez, le poète parisien a été obligé de se borner à une petite analyse des vers de M. Fréchette, qu'il ne pouvait reproduire à cause des défauts que j'ai signalés, il n'en a cité qu'un seul tout entier, — encore a-t-il été obligé de le corriger en remplaçant en 'plein par au beau, — et surtout il a ou le soin de faire retomber la machine infernale à côté des assiégés, et non pas sur eux, comme l'a dit invraisomblal)lomont le \\ohi(i national.
Je continue ù citor :
Sur le calme des eaux une roiz nous arrive. C'est un cantique saint tiu'uux échos de la rive, Dans Tc-clat radieux d'un soI(>il llaniboyant, La petite llottille envoie en pagayant.
Que dites-vous d'une petite flottile qui envoie un ... «an tique ?
Et puis, comment une flottile peut-elle n'avoir qnhirie voix pour envoiier un chant religieux ou profane ?
Dans une pièce au milieu de laquelle le lauréat dit h. M™* Albani que tout le pays l'acclame on trouve les vers suivants :
Oh 1 oui c'est la Patrio ; ot mCmepIns encor ! Car sur ton front nituhc que la gloire enxironve, Tu vois Québec, la ville au merveilleux dc'oor, Venir poser ce soir sa plus fraîche couronne.
C'est plus que la patrie qui applaudit la grande cantatrice, c'est Québec !
La pensée de M. Frécliettc me fait songer à cet orateur qui, le jour de la Saint-Jean-Baptiste, dans un élan d'enthousiasme à tout casser, s'écriait :
— Messieurs, la paroisse de Sainte-Cécile de Valleyfield est la plus belle paroisse de ce continent, je dirais môme, messieurs, je dirais même du.... comté.
Et je crois ouïr encore la remarque que fît, à mou côté, un brav«^ cultivateur en entendant la réflexion sur Sainte-Cécile :
— L'animal î s'il continue, il va dire que Valleyfield est la plus belle paroisse dn . . . .rang !
SA rnoPKi: iksi-ikation 143
Voulant jusqu'au bout vanter Québec dans sa pièce àM°" Albani, l'auteur des Feuilles volantes ajoute :
Des plaines d'Aliraliiun aux clochera de Saint-Roch, On la verra tcHijours, jxir nulle antre (clipuée, Superhemeiil drapée en son manteau de roi; Du pays des aïeux sentinelle avancée.
Ecrire que Québec est superbement drapé dans un manteau de roc, pour dire qu'il est bîîti sur la pierre, c'est peut-être taire une figure de rhétorique un peu hardie.
Mais là où M. Fréchette exprime avec justesse une grande vérité, c'est quand il affirme que la vieille capitale ne sera jamais éclipsée par aucune autre ville, des plaines d'Abraham aux clochers de. Saint-Jîoch, entre les Buttes-à-î^cveu et la rue Saint- Joseph, et qu'elle sera toujours la sentinelle avancée du pays des aïeux entre ces deux derniers endroits.
Au dél)ut d'une pièce écrite sur Jean Sauriol, le Inagnanime révolté qui, après la cession du Canada, s'obstine à ne pas reconnaître la domination anglaise, on lit ces deux vers :
Et puis riiotnnu^ soutirait au Ijras d'une lilessure Qu'une balle avait l'aiti', un soir, en ricoelrant.
Franchement, je n'ai jamais pu lire le distique qui précède sans songer à ceci :
ITne balle passe, un soir, en ricochant, comme qui dirait en fiânant, elle aperçoit Jean Sauriol, il
lui prend fantaisie de lui entrer dans le bras, do fait elle y entre, et dit : '' Moi, je couche ici " !
Je détache les alexandrins ci-dessous de VAtalantey poésie dans laquelle est racontée la résistance de Vauquelain, qui, bien que vaincu et resté seul sur son navire qui vient de prendre feu, refuse d'amener pavillon devant les Ang-lais :
1/iiK'oiulio .'ittnqiiait le vaisseau par l'avant. Alors, du grand désastre unique .survivant. Au pied du tronçon noir i«ù la l)anni^re blanclic Claquait eneore au vent de la somhre avalanche, Le vaincu du destin se coucha pour pleurer.
Si l'on en croit \ï. Fréchette, c'était un drôle de type que ce Vauquelain, qui prenait le temps de se coucher pour pleurer, qui s'étendait tranquillement au pied d'un mât, à seule fin de larmoyer'ù son aise, au moment même oii Y incnidic attaquait fion vaisseau par Vavant.
TjC vaincu du destin se coucha pour pleurer me rnppelle la réponse de cette femme k qui l'on était venu annoncer — avec les précautions oratoires que la graviti' «l'un pareil cas exi^c — la mort subite «le 8on mari tiu' p;u- la clnitc «riin arbre.
— Laissez-moi, «lit-elle, liuir mon ménage, après «;a, «i v«)ns vonh'/. voir mu- lenime (pii braille, «;a va eta moé.
Va puis — soyons scriotix — \oult'/,-\'()iis voir la
SA l'HtiriiK ixsriRAïiox 145
clisseiiiblancc entre deux poètes qui ont traît»^ un sujet analogue ?
Lisez M'"* Felicia Henums qui peint l'attitude «l'un enfant «le quinze ans resté seul sur le pont d'un navire en ilanime et jonché de morts, parmi lesquels gU, à ses pio«ls, le ta<lavre de son père criblé de l)alles :
'l'iio lifiy stiMiil on tli<' Imruiiiji cUvk
\Vliciic«> iill luit li<^ lijul Hcd; Tlu' Hiuno that lit tlic Inittlo's wrock
Slioui' rouiitl liiin o'ci' tli»' «loinl.
Yft lioatitiliil aiid luiglit ho 8t«)otl
As Itoni t«) riiU' tlu- storm — A croaturo of lieroic hlocxl,
A prond, tlion^ïli clukl-Iikc for;n.
An<l l)Ht tlie liooming sluîts replie<l, Aiul last llic llani<\s rollc»! on.
Upoii liis \>viA\ lie iV'lt their lnTatli,
Aiul in liis wavinp; liair, An<l Idokod Iroiii tliat Jone post of «Icatli
In still \ et lii-avf drspair.
1a' héros «h' M" llemans, malgré son jeune âge, malgré son désespoir, ne pleure pas, lui ; encore moins songe-t-il à aller se coucher ; et le contraste des dernières strophes que je viens de reproduire est d'une ironie sanglante jtour le lauréat
D'ailleurs, M. Fréchette assurément fausse l'histoire, et commet une inju«;fiee envers Vauquelain
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quand il le représente pleurant au pied d'un mât: et l'invraiseniblanoc manifeste d'une pareille défaillance chez un marin prêt ù mourir plutôt que de se rendre à l'ennemi, fait croire que c'est l'exigence seule de là rime qui a dû forcer l'auteur de VAt"lavte à écrire une telle niaiserie.
Mais revenons aux vers de M. Fréchette, et examinons de près quelques unes des inversions qu'il aftcctionne :
Ail boni dos ruisseaux, dintlolonts pOclu'urs Des saules pensifs donuout sous lo dôme.
Quoliiucs instants plus tard, quand. ] our s'en cnij arer. L'amiral cnncnii, du {)ont de sa clialoupi'. De VAlahnite en feu se hissa sur la poupo.
On lui fit du Calvaire alors prendre la route.
C'est l'occident chrétien avec l'Asie aux prisi>s.
De leur mère, arrachés aux suprêmes étreintes. On jette en pleins brasiers l(s petits aux berceaux.
De tous les dévoftments possédé <lu délire.
Ils sont là du pays p(»ur défenth'e la porte.
La dernière inversion vaut bien celle (pii est si souvent citée :
Seul mon pèr(> à manger m'apporte.
Laissez-moi vous faire une dernière citation — empruntée ii une pièce qui est la glorification des exploits d'Iberville :
Quelquefois il leur faut descendre en ]Mif/<iti<nit iliwUixw l'Jfr ayant rapide aux rotnous (iinninijant.
SA l'noruK ixsriRATiox 147
Pagayant^ ejfrayjant, iournoi/ant, tout cela est bien égaiiant^ et la suppression du pluriel, pour la rime, à
ionrnnyant est d'un effet HamboyioU,
Nul 110 recuh' ; un jour, dans un torrent «jui jimnilo, D'IIifrville lui-nit'nif est cntrlouti sous l'ondr. Il s'ôcliappc, lUiiis «k'ux des l>riivts sont noyés.
D'après les vers du lauréat, il n'y a qued'Iljcrville k^^''^ <[\n soit englouti sous l'onde, et cependant deux braves sont noyés.
C'est un désastre encore plus »'tonnant que celui dont parle la cluinson :
Ils Citaient (juatro. ils so sont noyés cinq, Cinq à la l'ois, ils se sont tous perdus.
Comme il est facile de le voir, tous les vers que je viens de citer sont bien de M. Fréchette, et les héritiers de Victor Hugo & Oie qui voudraient réclamer on justice quelque chose ici en seraient, bien silr, jtour leurs frais.