‹ Le lauréat; critique des œuvres de Louis FréchetteChapitre 61 sur 83 · SANS L'AIDE DE PERSONNE · texte numérisé non relu

SANS L'AIDE DE PERSONNE

Ce irest pas, croyez-moi, par exception <pic M. Fréchcttc a commis l'anaeliroiiisme que l'on sait à propos d'Hébert, à qui il fait suivre le pas de ses chevaux trente ans avant l'arrivée au pays du premier spécimen de la race chevaline.

La Légende d'un Peuple^ — qui n'est pourtant rien autre chose que l'iiistoire du Canada mise en vers ou mise en pièces, si on l'aime mieux, fourmille d'erreurs comme celle-là.

Une pièce, entre autres, dans laquelle le lauréat décrit la bataille de Saint- Kust^aehe, renferme, au point de vue historique, de véritables monstruosités, comme le prouvent les vers suivants :

On tmiua de Chénier le corps criblé «le balles.

Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant ;

Et par les carrefours, ivres, repus, chantant,

Ces iîers trionipluiteurs, guerriers des temps épiques,

Promenèrent sanglant son co'ur au liout des pi.ques.

Si M. Frécbette eût pris la peine d'étiiclier l'histoire des événements de 1837-o8, s'il eût interrogé les derniei*s survivants de ces hardis jmysans qui combattirent aux côtés de Chénier, il aurait su que le cadavre de celui-ci ne fut pas profané par des soudards assoiffés de* ven«2;eanee, mais que, par exemple, un chirurgien en fit l'autopsie, comme, du reste, les lois d'alors l'exigeaient toujours et partout pour quiconque mourait de mort violente.

Or c'est l'autopsie en question qui a fait naître parmi une certaine classe peu éclairée cotte légende qui veut qu'une espèce de tortionnaire ait ouvert le corps tout palpitant de Chénier, que la soldatesque anglaise ait promené triomphalement son cœur à travers le village de Saint-Eustache, tombé au pouvoir de Colborne.

Et M. Fréchette, lui, qui pose au personnage, qui se donne comme l'éducateur de notre peuple, au lien d'essayer à faire disparaître de l'esprit de nos populations une croyance aussi sotte qu'erronée, l'a popularisée par pure ignorance, nu tant qu'il a pu le faire.

L'auteur de la htuicndc d' lUt PcAiplc^iiw propageant cette erreur historique, qui est de nature à réveiller de vieilles antipathies de race depuis longtemps endormies, a fait poser une grave solidarité sur ses compatriotes.

SAXS l'aide de persoske 175

Seulement, nous pouvons nous consoler des écarts do langage du lauréat, attendu qu'ils ne peuvent être pris au sérieux, que son dévergondage ne saurait être considéré comme le reflet des idées des Canadiens-français, que les Anglais se plaisent à reconnaître comme un peuple aussi loyal qu'intelligent.

Cela dit, laissez-moi remettre en lumière les vers que J'ai cités il y a une minute.:

On traîna de Chcnit r Iv corps criblé ilt- l)alU'8.

Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant,

Kt par les car ir four», ivres, repus, chantant.

Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiques,

rromenèrenl sanglants son cteur au bout des piqven.

En 1837, les Anglais — arriérés comme ils le sont toujours — avaient encore pour armes des piques, comme en portaient \ej. Scythes et les Visigoths !

liO cœur de Chénier était si volumineux et si pesant, qu'il fallait plusieurs piques pour le porter !

Et que dire des carrefours du village de Saint- Eustache, qui comptait, en 1837, une trentaine de maisons ?

Quelqu'un ayant fait remarquer à M. Fréchette qu'il aurait dû faire porter aux Anglais le cœur de Chénier à la pointe d'une baïonnette plutôt qu'au bout d'une pique, le lauréat s'est écrié :

— Imbécile ! haïonneife ne rime pas avec épique.

— Xoii, ça ne rime pas, rétorqua l'autre, mais ça diablement plus de bon sens.

Le bon sens !

Est-ce que M. Fréchette s'en occupe quand il parle do 37?

Qu'il s'en occupe ou non, continuons ù relever d'autres erreurs non moins graves, qui se trouvent dans la même pièce :

On sabrait dans les lits, o!i sabrait sous les tables; Tuer des prisonniers, éventrer des mourants, C'étaient nobhis exploits. In enfant de qualre (ins Est là, tout étoinié, qui regarde et qui flâne : l'n des braves l'ajuste et lui brise le crâne.

Encore uue fois, si M. Fréchette eût fait parler les vieux patriotes de Saint-Eustaclie, il aurait appris que les soldats de Colborne n'ont nullement sabré ni dans les lits, ni sous les tables, qu'ils n'ont pu briser le crâne à un petit garçon de quatre ans qui flfïnait dans la rue. pour l'excellente raison que, à part les cent insurgés retranchés avec Chénior dans l'église, il n'y avait pas un seul Canadien <lans le village, les femmes, les vieillards et les enfants en étant sortis, la veille du combat, pour aller se réfngiiM- dans nu bois voisin.

1^'ailleurs, M. Fréchette savait peut-être t[n"il ne diftftit itus la vérité dans les derniers vers qucje viens de tninscrire, et il n'a probablement vonln qu'imiter

PAN'.S l/AlDK I)K rr.liSON'NK 177

Victor Ilngo, qui, à propos du massacre du 4 décembre 1851, a écrit dans les Châilments :

Fou! i'on ! tu voleras ensuite, û peuple roi I Srtbrex le (iroit, sabrez l'honneur, sabrez la loi 1 «Jue sur les boulcvai-ds le sang coule en rivières ! Du vin 1 Icin les l)i(lons ! des morts plein les civit-rcs !

(^ui vent <U' l'oau-dc-vie ? En ce temps pluvieux, Tl tant itoire. Si)l(lats, l'usillez-moi ce vi(>ux ! Tiiez-moi cet enfant. Qu'est-ce que cette femme? ("est la mère, tuez.

1^' enfant avait reçu di'ux l»all(s dans la t»'te

Son crâne C'tait ouvert comme un bois qui k(î fend.

n jouait, ce matin-lil, devant la lenétre ! J)ire (lu'iis m'ont tué ce pauvre p<>tit être î

\'ict(iiie' ils ont tué. carrefoiir Tiquetoinie. l'n enfant de sept ans.

Je continue à citer ^^. Fréchette :

ChcniiT toute la nuit avait monte la uarde : Va \)\\h, n'attendant plus (pie le fatal monuMit, Longtemps, les yeux lixés au pâlo tlrmanunit, 'l'ont rêveur, il se tint debout à sa fenêtre. — PlourcK-vous '! fit (pieliprun. Il répondit:

— Pfut-Clre.

La réponse de Chénier nous laisse entendre que rinsurgé n'était pas bien certain s'il pleurait ou non.

Drôle de réponse, tout de même, et qui nou.s étonnerait fort si l'on ne savait que M. Fréclietto avait besoin do jtcut-t'tre pour le taire rimer avec fenêtre.

176 I.F, I.AUKÉAT

J'aurais, ajontn-t-il sans trouble dans la voix, Voulu voir le i<o le il pour la dermlre foin.

Pardon, M. Frécliotte.

Cliénier ne voulait pas voir pour la dernière fois le soleil, mais il voulait voir pour la dernière fois le soleil se lever.

Saisissez-vous la difterence ?

11 y en a pourtant une grande, allez !

Faisant une peinture de la scène qui se passa au moment où les Anglais, criblés par les balles dos rebelles, mirent le feu à l'église, le lauréat dit :

Ils avaient fait leur œuvre, et l'église brûlait. L'espoir, l'espoir dernier des héron s'envolait. Il ne leur restait i)lus (ju'à sueeouiber en brarex. Du portail à l'abside et du clocher aux caves La tlanim(! faisait rage.

Que M. Fréchette consulte irimporte quel dictionnaire, et il saura que cave n'est pas français dans le sens qu'il lui a donné l{\.

Ayant acquis la certitude qu'une cave est un lieu souterrain où l'on garde des vins ou des trésors, qu'il cherche ensuite le mot cr>/pte dans son Larousse ou son Littr;-, et il y verra qu'une église possède plutôt la dernière chose que la première.

Après avoir, dans son povmo Jean- Baptiste Je la Salle, décrit cahin-caha la cathédrale de lieinis, avoir dit, on une couple de stances plus ou moins

SAXS I.'AIDi; DE l'KRSOXXK 17'.»

liarmonieuses, qu'un jour, trompé par l'œil imaginatif du poëtc, il a, sous les arceaux gothiques de eo temple incomparable, vu défiler tous les anciens rois^ de France, le luuréat a écrit les vers qui suivent:

Saint l.ouis, Cliaflc-niafïne et iiisnirau fnn- Sicanilirc Dans mon rivr ûMoni passèrent t<air j'i tour.

lia vinrent tons. Ce l'ut nn inunonse cortèp:c. Mes souvenirs lointains me io U)ontrint cncor, Dans (les lueurs de pourpre et des hlaucheiirH de neù/f, Défilant nous la itr/n en longue eliaîrje iVor.

M. Fréchette laisse entendre qu'il était, à ce MQoment, dans la care de la cathédrale de Reims, puisqu'il a vu défiler l'immense cortège en question sous les nefs de la merveilleuse église.

Je pense, moi, qu'il était plutôt, comme on dit vulgairement, dans les patates, quand il a eu la vision •qu'il a voulu nous peindre.

D'ailleurs, ce qui prouve bien qu'il n'était pas, à Reims, dans son état normal, c'est que les anciens monarques de la mère patrie, — si corrompus d'après *a Petite Histoire des Bois de France — ^lui ont apparu dtns des blancheurs de neige.

Mais là où M. Fréchette semble reprendre toute la lucidité de son esprit de tous les jours, c'est quand il fait défiler Clovis, Charlemagne et saint Louis en lonacue chaîne d'or.

ISO LR LAURÉAT

Cette longue chaîne, qui défile avec trois vieux rois de France pour anneaux, est d'or, dit M. Fréchette.

A combien de carats ?

A propos (le la cL-rémonie religieuse (pii eut lieu. dans la cathédrale de Saint-Malo, à l'occasion du départ de Jacques Cartier pour le Canada, M. Fréchette a écrit :

Soudain <lu saïu'tu.-iiro un sigiinl est (Idnné, Et, .w».<f le» raxtci nefs, pviuhxnt (juo l'orgue rotilô Son accord grandiose et sonore, la/onle Se lève, et, délirante, en lui Cri do Stentor, l'intoiiiw en fi'énni^xfmt le !>»/, Creator !■

Encore s'oxs les nef. s, encore dans la cave, ce pauvre lauréat.

Il est l)ion ('xidi-ut aussi (pTil iaut être pas mal cave — sans calembour — pour faire entonner à une foule délirante un hymne religieux qui ne forme qu'un cri, un cri de Stentor.

Et puis, ce cri de Sti'utor, lancé tout à cou]). jiar des milliers de personnes groupées devant hv saint-; autels, est tout à fait inconvenant.

n est tri'S incou venant, i»aree qu'il évoque le Rouvenir d'un (îre<-d)nt la vanité fut aussi formidable que les poumons.

Ce même nom. rapproché de t-elui de TKsprit Créateur, c«t cncor^ irrévérencieux dans la [tièec de M. Fré'cjiette pour une autre raison.

SAXS i.'aiok 1)i: ri:i:s<>N'N'i: 181

C'est qu'il nous fait involoiituiremeut songer à la fable de La Fontaine, qui a écrit dans le Lion et ■ l'Ane, chassanls :

Il 80 servit ilu miiiLstruv

De l'âne à la voix de Stentor.

Après avoir dit (jue jamais chant terrestre no monta plus sincère vers Dieu que le Vent Creator "crié" par les futurs découvreurs du Canada, le poète national ajoute :

l/('inofiu)i»ii\(i[t ti/onle tout ciiriY

(^uaïul, (lu hiuU do l'autol, riiomiuo dv la [.'i-iî-r.',

Ivmn, laissa toiiihor ces paroles d'ailiou :

— Vaillants clin'tions, allez, à la garde de Dieu !

Mais comment pouvait-il y a\'oir encore place pour de l'émotion chez une foule qui vcjuiit de se lever délirante et d'entonner en frémissant un des hymnes les plus émouvants de la liturgie catholique ?

Comment, aussi, Yl. Fréchctte peut-il dire, sans se rendre coupable d'une ridicule redon<lance et d'une non moins ridicule cheville, que l'homme de la prière était ému, juste au moment où V émotion avait saisi la foule tout entière ([ui se pressait dans le lieu saint '.

Comme de tout de ce que .M. Fréehette a produit, ce sont, sans conteste, ses sonnets qui contieunent, ^ous le rapport de la forme, le moins de défectuosités,

«loiix citation?, prises dans le Cap Eternité et les Oiseaux de Neige^ seront suffisantes pour établir qu'il n'a pas, non plus, fiiit florès clans ce genre de poésie.

Qu'on en juge :

C'est un bloc écrasant iloiil la crête surplombe Aii-ilesans des fiots noirs, et dont le front puissant Domine le brouillard, et défie en j^cissant L'aile de la tempête ou le choc de la tronîl)e.

En<jirme pan de roc, colosse menaçant Dont le flanc narj^uerait le boulet et la bombe. Qui monte d'un seul jet dans la nue, et retombe Dans le gouffre insondat)le où sa ])ase descend.

A part le solécisme qui a fait dire au lauréat que le cap Eternité surplombe aii-dessus des flots, il y a là la triple répétition du pronom relatif dont dans deux quatrains voisins, et costi'oia dont — qui seraient à peiîie excusables dans le premier sonnet d'un «•colier nmant en cachette — dénotent dans l'œuvre d'un vieux poète un manque d'expérience incroyable»

Il y a, de plus, dans les vers ci-dessus un aftreux contre sens, puisque le cap Eternité, qui est un roc nécessairenîcnt immuable, ne peut, ;\ coui) sûr, défier fil passant l'aile de la tempête; et le paysagiste, qui voulait dire (pie le célèbre cap défie la tempête qui le fouette en, passant, a prouvé que parfois il n'a pas plus de syntaxe que do logique.

Voyons maintenant le deuxième quatrain des Oiseaux de Neige :

SAK8 I.'AIDI-; OK rKUSON'XK 183

Do graines nulle part ! nul l'ouillagc aux hallicrs. Contre la giboulée ot nos vents de Xorvège, Seul le n'garJ d'en liant les abrite, et protège Ces courrier.s du soleil en butte aux oUeiint>s.

M. Frécliette a tout simplement confondu les oiseliers, qui sont des marchands d'oiseaux, avec les oiseleurs ([ui, eux, t'ont la chasse aux oiseaux.

C'est ce qui s'appelle — sansjeu de mot — s'engluer de la belle façon.

Quelques citations, prises çà et là dans les opuscules du lain\'at, termineront cet article :

LHSnOLS :

Voici les rois. La joie est vive à la maison. De la ciimiie on nent comme une exhalaison De mets appétissants, de choses succulentes.

Est-ce que c'estdela cuisine qu'on sent l'exhalaison de mets appétissants qui sont dans le salon, ou bien si c'est de ce dernier endroit qu'on sent cette exhalaison qui vient de la cuisino i

LE riîEMIKR DE LAX :

Et i)()urtant <iui dira ce (lui se passe an fond (^Kcltiiiefoin de la petite Ame ?

Ce qui .se jHisse au Jond quchpiefois de la petite âme me rappelle cette jolie phrase que M. Frtkihette a peut-être voulu imiter :

Il en avait de beaux, mon grand-père, des couteaux, quand il vivait, dans sa gaine — qu ; Dieu sauve son âme — de bois, pendue à sa ceinture.

Iii4 . LK. LAUKLvT

rjn:.\n:i: .-

Du haut (le !:i hi'iii>:^e à d( mi ooiisiiniro.*

l'nc grosse tanto de laiiii'ue, une bâtisse étant la maçonnerie d'un bâtiment, et eonséqueir.ment une clioso.iucombustible.

LoiniU lli;f<ii)s (.'•{•unu'i:.\ qui pn^iHc;; coinim< un songe.

Des floeons d'érunie (jui sont lourds Qt (jui, inalirn'f tout, passent lés^'ors eoninie un miKje. !

Ma tète : ma tête !

l'JŒMIÈRE MOISSOS :

Au Iront «les l«>is licrccs i ar les IiiLscs llollctntcs.

Flottantes. .. .comme des bouclions de lièii'e. je «.uppoçç.

DERMi.n cnir />/•; ni: :

MontouliM — (lui tiioni))h!iit naguère à Cariliuii — Se taillant un lineeul dans son lier pavillon, Tnilii par la vietoire, avait <lonné .sa vie, I>i.><ant eoniinc antreloi.s li' vaincu ili' l'avie : — Tout est peidu. Itî htx ! Imis I' /iDiiiiiiir ihi ilrttjirdu:

Quatre fautes dans le dernier vers.

Une première, [iare(> (jUc M. Fréehi'tte a r(-pctê incorrectement le mot de François premiei-, (lui a dit : fors r/iOTHUtir et Udii jias : A«r.v r/nmitrur da (ira peu il.

Untîtleuxième, parce (jue 1"]! <|ui suit pc-dii n'étant pas )ispii-<', il eu ri'snlti' un liiafu^^.

SANS i/AIDI: VF. rKIi^oNNK ISô

l.a troisième est une clie ville représentée [kh- Ir mot hélas, iiitcrjeetiou qui, à l'enclroit qu'elle occupe <it avec la ponctuation qui la précède, nous fait voir — quatrième faute — Montealm regrettant non pas que tout fût perdu, mais que l'honneur fût sauf !

X^ne dernière citation — empruntée au dernier luiniéro de gala de la Pairie publié à l'occasion de la Saint-Jeau-Baptiste, et dans laquelle il s'agit des exploits des ancêtres:

C«\s liardis novateurs sans rcia-oclies, sans craintes, Etaient bien de leur temps. Sur l'affiU des cuvoum C'ttait avec Icitr saut/ (jullx fvrirnicid leurs* iiofus.

Ce qui revient à dire que nos aïeux, qui n'étaient assurément pas de notre temps, s'il leur arrivait de saigner du nez, se trempaient le bout du doigt dans leur sang et écrivaient trancpiillement, à l'aide de cette encre d'un nouveau genre, leur signature, avec ou sans i)araplie, sur le bois des affûts de leurs canons.

JEAN SAURIOL

Jusqu'à présent je me suis borné, dans rétudo de.< vers que M. Fréchettc a écrits sans autre inspiration que la sienne, à repro<luire de légères bribes prises isolément et au hasard dans ses petits volumes.

Cependant, ooiume certaines personnes pourraient être tentées de croire que Je n'ai tait là que signaler systématiquement des taches quasi-exceptionnelles dans l'œuvre du lauréat, ']q vais transcrire aujourd'hui tout un long poème, que j'emprunte à la Légende d'un Peuple et qui, selon moi, est une des moins mauvaises pièces de cet ouvrage.

( 'Omme on va le voir, ^[. Fréchette, en publiant Jean Sauriol, — c'est le titre du poème en question, — a accompli un véritable tour de force, attendu qu'il a trouvé moyen d'y réunir, comme en un faisceau, à peu près les mêmes incohérences, les mêmes illogismes, les mêmes fautes de français et les mêmes

1R8 I,E I.MRÉAT

niairicrios que j"ai fait saillir dans les nonibrouses imitations de mes derniers articles.

Mais lisez plutôt cet inimitable poème :

Au détour clo la plaine où grandit Montréal,

Dans un site charmant, poéti<iue, idéal.

Que longe le elicniin de la Côte-dos-Neiges,

()ù (lu matin an so//" serpentent les cortèges

Qui vont au rendez-vous de ceux (jui ne sont plus,

DavK la (.Uclintr d'mi innnense talus,

A l'ombre dei bouleaux et des bosquets d'érables,

Se dressent les pans noirs, di'créjnts, vùsérabies,

D'une ancienne inasnre elTondrée et sans toit.

( )n ne dit pas, M. Fréchette, du matin au soir^ quand on vont ctiv tant soit peu poétique.

Les bons écrivains so permettraient à peine cette locution dans de la prose.

La dêclU'itc d'un Uilus, par exemple, ne peut pas se dire ni eu vers ni en jirose, tout simplement parce qu'une déclivité est une pente et qu'nn talus est une pente aussi.

Ail lieu do :

A l'oudire des hiiiileanx ri <li's ln>s<iiiets d' crubltx,

il vous siurait fallu, pour être sinon })lusbarm()nicnx, <lu moins plus irrainniatical ot rationnel, écrire:

A l'oniltre d(; lH>.st|uels de Ixtiih aux et d'érahles.

Et puis l'accumulation desépithètcs dans les deux derniers vers de ma citation — tïoirs^ di'cr/'pits, misé-

JEAN' SAUUIOL 16'J

rables, ancienne, effondrée, qui semblent autant de chevilles, forment une redondance aussi désagréable à l'œil qu'à l'oreille.

Déplus, il y a dans une ancienne masure effondrée et sans toit un pléonasme vicieuv, une masure étant le reste d'un bâtiment en ruine et ne pouvant, conséquemment, être neuve, encore moins intacte et solidement couverte.

C'est là (lu'un joiu- lo morne nivhaiige dunt le doigt Tnlligo la défaite ou fixe lii victoire, S'arrêta pour dicter une page à l'IIistoire.

Tl va de soi que le dernier alexandrin, étant un bon vers, a dû être volé quelque jiart.

A l'époiiue sanglante on no* pères trahis Défendaient corps à corps li'ur.s foyers envahis, Et, groupes de héros débordés par le nombre, TiHicliaiont au dénoftniont fatal du drame soinhrr, Dans ce logis, alors premiKe un petit manoir Dont les tons vigoureux tranchaient sur le fond ntir De la forêt en cor vier;/e de la coffute, Vivaient un vieux traiteur à mine renfrognée, Xunuiié Luc Sanriol, sa femme et son fils Jean.

A part le ridicule prosaïsme du dernier vers qui laisse enteiulro que sa femme et son fils Jean tait partie du nom du vieux Luc, à part le vague du drame sombre, à part, les voyantes chevilles de jyresqaeQt de vigoureux, il y a dans .la tirade qui précède deux grosses hérésies : le fond de la forêt sur lequel se protihtit la silhouette du logis do Sauriol

100 LE J,.VrKÉAÏ

n'était pas noir, mais vert, — M. Frécliette a rais là noir pour donner une rime riclie à manoir — ; puis cette foret, si proche tl<' la ville et où le vieux traiteur (levait, comme les autres habitants de Montréal, prendre nécessairement son combustible, ne pouvait pas être encore vioraje de la cognée.

Colui-fi.gax's robusfo à l'ti'il intelligent, Avait ponr son pays dcjà monté lagarck' ; Des soldats do Montcahn il portait la cocarde ; C'était un iicr tireur, çt l'Anglais n'avait point Plus terrible e nu et»! !.•} carabine au poing.

Je ne vois pas comment M. Fréchettc peut dire que Jean Sauriol, le fils de Luc, fut un ennemi si terrible, lui qui n'avait encore fait, au dire du lauréat, que monter la garde pour son pays.

La seule chose qui pourrait nous induire à croire que le tireur était redoutable, c'est que de tous les soldats de Mont<*ahn il était le seul qui portfit une carabine, arme qui ne devait ctre inventée qu'un siècle plus tard i>our les mortels ordinaires.

Ce fusil rayé, dont Jean Sauriol se servait i)our monter la garde en 17G0, est bien aussi étrange que les piques des Anglais à la bataille do Saint-Eustache, que les chevau.x dont Hébert suivait le pas avant même que les nobles betes fussent arrivées au pays.

Les cohortes d'Aniliorst avai(>nt coixinis la jtlaine ; Kt nos dernicr«< vengeurs, campés dans Sainte-lf('lt)ne, Attendaient, l'nrmo au brns. h- ninnal de monrir, Lors(|n'un jour Sauriol vit son fils accourir, Kt, }frave, «'arrêter sur le s<;nil <le la porte.

JICAX SAIKIOI. 191

Pardon, M. Fréchette.

Ce n'était pas dans Saïutc-llélènc que noB derniers vengeurs étaient campés, mais bien dans l'île Sainte-IIélënc, et je vous prie de croire qu'ils n'attendaient pas à cet endroit le signal de mourir, mais qu'ils y attendaient celui do livrer un combat lîUpreme, dussent-ils y périr tous.

Il y a là mie diii'érence énorme, soyez en sûr.

Et puis, pourriez-vous me dire sur le seuil «le quelle porte le père Sauriol vit son fils s'arrêter ?

— lionjoiir. pt'i-c, dit-il, c'(*st moi ! je vous apport i- Vu inossago pressant au nom du gouverneur. Ce soir, à la nuit brune, il vous feni l'honneur De s'arrêter ici pour atl'aire importante.

Tout cela est simplement de la prose rimée, et à la nuit brune me semble mille fois inférieur h la hrmiante de M. Faucher de Saint-Maurice.

On dit, ajouta-t-il d'une voix liésitantc, Qu'il .s'agit — le soldat tâtait nex piatolet» — D'une entrevue avec le général anglais.

Allons donc, M. Fréchette, vous êtes toujours trop malin, vous.

Le fils, annonçant à son père que le marquis de Vaudreuil allait avoir une entrevue avec Amherst, ne devait pas tâter ses armes, et tâlail ses instolets est une chevilles des mieux earahinées.

]'•'- I.E hAUKÉAT

A propos, Jean Sauriol n'a plus sa carabine : il Ta^ sans donte, échangée contre la paire de pistolets dont vient de nons parler le lauréat.

Lostjir lutinc, en effet, — c'était lo luiit septembre — Le jiKirquis-de Yaudreuil, assis diins vuic chambre Du manoir isolé dont les derniers lambris Jonchent en ce nioment le sol de leurs débris, Le désespoir au cœur et rdine à la torture, Tapitulait, livrant arec sa mjiuilure Entre les mains trAmherst surprix de son niKx-rs Le dernier boulevard du Canada Iranyais.

L'âme à la torture et surjms de son succès o&ttont ce qn'il peut y av( ir de plus grossier en fait de chevilles.

On lui relusait niOme — ajfront d'dine vulgaire — Tour nés soldats vaii!iji'ei'.r>< les honneurs de la guerre.

Mais si nos soldats étaient vainqueurs, comment les honneurs de la guerre leur étaient-ils refusés ?

Vous divaguez, ]\L Fréchette.

Puis la sottise de votre affront d'âme vulgaire est telle, que, franchement, vous m'inspirez de la pitié, et <|uc je suis à me demander si.je n"ai pas tort de vous tenir aussi longtemps sur le gril.

L<' vieux Luf Saïu-iol, stupélnit. eonlontlu, /-,'// ne ronijeaid les pidnt/s hmùI tout entendu.

\f ais (pf est-ce que le père Luc avait donc entendu ?

Et puis, est-ce que c'était pour mieux rMiteiulre ce r|U\ 80 disait qu'il se rongeait les poings, ou bien si c'est ce qu'il «'nfi'ndait t|ui les lui faisait ronger?

JEAN SArRIOI. 193

Lorsque tomba la yiUuiie, il se leva, farouche, l*rit son fils il l'écart, et l'index sur la l)oucbe, Le regarda longtemps un éclair dans les yeux.

— J'ai compris, lui dit Jean, serrant la main du vie ix.

11 fallait qu'il fût perspicace, ce Jean, pour comprendre ce que son père venait de lui dire sans prononcer un mot, rien qu'en le regardant avec un c'clair dans les j-eux et l'index sur la bouche !

Et cette plume, que le père Sauriol entendit tomber, qui le fit tr^^ssautcr ot !<> roiiflit farouche, d'où venait-elle ?

l'uis, pi'enant son l'usil de «liasse d'un air sombre, Il entr'ouvrit la jjorte et <lisparut tians l'ombre.

Changeait-il assez souvent d'armes, Jean Sauriol ?

Quand on a fait sa connaissance, il avait une carabine, quelque temps après, il tatait une paire de pistolets, et maintenant le voilà avec un fusil de chasse.

Le père ni le lils n'avaient capitulé.

Tout près, lui chemin <riHix serpentait, accolé Au pi(Hl d'un mamelon o?i dt*s quartiers de roc!io Avaient été rangés pour défendre, rapproche th s poKt es avancés par cette ronte-là.

Mais les quartiers de roche n'avaient donc pas empêché l'approche des postes, puisque ceux-ci s'étaient avancés par cette route-là.

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il celui qui devinera ce que veulent dire les vers précédents qui. après tout, forment peut-être un logogriplie.

Lai orticit'i-s anglais devaient passer par là.

Au inilieu de la nuit, pour rejoindre leurs lignes.

Les officiers anglais — dont M. Fréchette ne nous a pas encore parlé — arrivent là comme des elieveu.K sur la souix\

Pour la première lois iîiiîdèlc aux consigne s, Jean Sanriol ;f court, prend la chaîne d'un puits. En barre fortement l'étroit />a.^■»«//e, et puis 3Iont«' i-ur les huiiteiira se nu'ttre en embuscade.

Maintenant, ctes-vous capables, mes amis, de me dire à quel endroit Sauriol court, quel passage il •barre avec sa chaîne, et sur quelles hauteurs il monte î

Quel(|ues in.stants après, la noire cavalcade,

Avec un loiuf cdal de rire gofjuenani,

S'cngoufVrait au grand trot au fond du traquenard.

De la manière dont M. Fréchette a écrit l'avantdcrnier vers, on croirait que cette cavalcade — dont on n'avait pas plus entendu parler que des officiers anglais — se met à rire en apercevant la chaîne de Jean Sauriol.

Il paraît, cependant, que ce n'était pas la chaîne <iui la faisait rire, comme l'iiulique ce qui suit :

.TIIAX SAriîIOL 105

Ce lut tiTrihic.

Au choc, la troupo tout entière, — Clicviuix et cavaliers — l'oula dans la poussiC'i'e. Pôlo-in(Me, criant, liurlant, se débattant, Pendant que Sauriol lançait an nitme inattont. Par riiu/taine, du haut de la cr&e naillante, De Idurdx relais tir. nu- sur l:i niasHC •rrouillnnto.

lrna<;!;iiiez-vou!? donc un hoinuio (jui lance par 'riiigtaine de lourds éclats do roc I

Il fallait qu'il on eût des bras, riioninic à lu carabine !

Décidément, Joe Monterrand aurait été un niaii- •chot à côté de Jean Sauriol.

Quant à la rrêfe saillante, qu'on ne soupçonnait pas plus que les otKciers anglais et la cavalcade, ça -doit être une crête de roc, à moins que ça ne soit une crête de coq.

Un double t'clair «"w/ perce l'obscurité.

Mais, M. Fréchette, on n'a pas encore vu que l'obscurité eût été percée.

C'est eneor Sauriol ([ui, dans l'ombre posté, Tire sur les Anglais et les crihlp à outrance.

Il y a ici un hiatus et une niaiserie.

Une grosse niaiserie, pour la bonne raison qu'il n^y a eu — comme le double éclair l'indique — que deux (îoups de fusil de tirés, et que M. Fréchette prétend que Sauriol tirait à outrance sur les Anglais.

lOG LE LAURÉAT

Enfin, poussant trois lois le cri : Vive la France!

Le soldat, déserteur et héros il la lois,

D'un pas ferme gagna l'épaisseur des grands bois.

Hélas ! tout cela est bien épais.

Ce lut durant trois mois une chasse enragée.

Lorsque dans le sommeil la ville était plongée, Un éclair ioul à coup s'alhonuit quelque part.

Un éclair qui .-'allume !

Cette répétition iVéclair prouve toujours bien qu'il y avait plus d'éclairs chez Jean Sauriol que chez Louis Fréchette.

Et mainte sentinelle, au.\ créneaux d'un rempart. Victime sans merci d'une infernale adresse, Tombait le front percé d'une balle traîtresse.

J'ai déjà entendu parler d'un ennemi, d'un vainqueur sans merci, mais jamais d'une victime sans merci.

Vous, non plus, n'est-ce pas, M. Fréchette.

Andier.st, la rage au «Hcur, lit battre tous les bois. Sur vingt soldats, un jour, il'n'en revint qur trois.

Ceci est toujours moins extraordinaire que lorsque Af. Fréchette, dans sa pièce A la Baie d'Ihidson, ne fait tomber ;V l'enti qu'un seul homme et trouve moyen d'en faire uover deu.K.

.lo répète la <l«'rnière citation :

JEAN SAlltlOr, 107

Amliei'st, Ja raj^o au cœur, fit battre tous les I>ois. Sur vingt soldats, un jour, il n'en revint que trois.

A présent, récitez à liaute voix et le plus rapidement possible les ver» qui précèdent, et si vous no riez pas, c'est que vous avez le diable bleu aujourd'hui.

Enfin, l'ctn n'osa plus se hasarder )jii'en phine. Qu'en pleine... lune, probablement.

Un vaincu tenait seul une année en haleine.

Mais l'âpre hiver allait venir ; tes massifs nus îi'ofiraient plus désormais, sous leurs dômes clifinm. Au pauvre ;/»<'r///f/.s de retraite bien sûre.

Tiens ! Jean Sauriol était une guérilla !

Je m'en doutais bien un peu : il a un nom espagnol aussi.

Plaisanterie à part, M. Frécliette, vous avez fait trois fautes dans un seul mot, attendu que fjuénlUi est un nom féminin, qu'il ne s'écrit pas avec un S, et <pi'un homme ne peut pas être, à lui seid, une guérilla, troupe de partisans faisant la guerre de montagnes et d'embuscades.

Si jamais vous avez encore k parler d'un tirailleur et que, pour le qualifier, vous vouliez absolument employer un mot qui soit à la fois espagnol et fran- <;ais, servez-vous de guérillero^ et je vous assure que personne ne vous le reprochera.

Et puis l'homme souffrait au bras d'une blessure 'Qu'une IkiWc avait f aile un soir en liccchant.

198 Li: I.AUKÉAT

Je l'ai déjà (lit, jamais je irai pu lire les vers de la dernière eitation sans songer à ceci :

Une l)alle passe, un soir, en ricochant, comme qui dirait en fljinant, elle aperçoit Jean Sauriol, il lui prend fantaisie de lui entrer dans le bras, de fait elle y entre, et dit : " Moi, je couche ici."

Au tlaiK' du Mont-Royal, du côte du couchant, Dans le creux d'un ravin où chantait une source, II avait dtîcou vert la tannicre d'une our.te Dont un épais fourre (//.W/« c /a/< l'abord.

Mais si un épais i'ourré tlissimulait Tabord de l'animal, comment M. Fréchctte peut-il dire que c'était une ourse ?

Ah ! j'oubliais

Le lauréat avait besoin «l'une ourse pour la faire rimer avec sa source.

D'ordinaire, les sources, à l'automne, sont i)()rtée& à gauiclotcr.

Laissons rlianler la source ^\o l'oui-se, si elle a le cœur gai.

Jenn Sauriol avait tué rt»;irso d'aUord.

Assurément, d'ahonl rime assez richement avec abord.

l'uur lui <'cla n'était licn de l>icu dillicilc.

Pas plus ditficiU' <iue de faire »!«' la prose comme relle-là, je suppose.

JKAX SAL'RIOIi lOD

Kt jjuis il iiviiit i)ris la [thee au doniiciio.

De la prose, de la mauvaise prose.

Si»ii pire vouait là lui portt r A iii;ingor.

C'est un veviî, ça !

Que vmilt'i'.-voiis, à tout ou uo jxul pas (*ontfcr ;

Oc vers tout entier est une immense cheville, une vraie gournable.

Lui no s'était nuini «luo d'un liaril «le pouilrc Avec du plonil), — assez, disait-il, j)our «lôroudro, ])ans les règles do l'art, u«i r^giiuoni d'Anglais.

Si l'on en juge par le premier membre de la phrase de M. Frochotte, la poudre ot le plomh de l'homme à la carabine étaient dans le mC'mo baril.

Kvidenmient, ce n'est pas ce que M. Fréchette voulait dire, mais sa plume est si malhabile, qu'elle le livre à tous les hasards de la rime ou de la mosuro.

Ces derniers avaient eu beau tendre leurs filets, Sauriol leur glissait ilans les mains comme une omltre, Kt, lors<iue les chuxxenrs qui le tra<iuaient en uoinl>re S'applaudissaient déjà du succès obtt'nu, 11 s'enfonçait sous terre, et ni vu ni eoniui.

Ce n'est plus un rcgiment anglais (pii poursuit l'homme à la carabine, ce sont des chasseurs.

Et pourquoi M. Fréchette dit-il que ces chasseurs s'applaudissaient d'un succès obtenu^ quand, eu réalité, ils n'obtenaient aucun succès ?

;00. LE L-HRÉAT

Pour arriver à dire et.... m vu, ni connu, parWoii î

Cet hémistiche et... .ni vu ni connu est si poétiquo aussi.

Col:i ne pouvait pa-; toiijoiir.s durtT.

Ça ne pouvait pos pUis toujours durer que votre roputation littéraire, M. Fréchette.

J.a noi^ïf.

Le vefnant clans son antre (f/**v/ que (((ii)s un piit/t , De tout sceiiurs liumain l'isola tout à coup.

[1 devait eu être tombé, une eouche de neige — 1;«. bordée de la sainte Catherine, probablement — [«our qu'elle pût empêcher Jean Sauriol de sortir de lu tanniëre de l'ourse et empêcher aussi son père d'aller lui porter à manger I

Quant il la neige qui avait cerné Sauriol tn'nsi que dans un piéfje., je vous ferai remarquer en passant, M. Fréchette, qu'un homme est i^lns (|ne cerné quand il est pris dans un piège.

1-e uiallieur<;ux nr .s\ii (U'sola p:is licam-oup ; Il avait fait depuis I()ngteiHpî< s(»n .sMcriliee.

L'homnie à la carabine devait être, de t'ait, bieji résigné, pour ne |»as tropsc désoler dan> uiu' sitiiiition pareille.

i'(Mir:ant. si le regard il travers rorilM'O I>e lu grotte, (lann l'imthrc, eût par IkimiuJ j»lt»i..i;i'\ Il eût plux d'une loi«* vu le pauvre lu-otiri/r Tinuxi, Miounint d<' raîni, plruri r il tiiit /<'.•< fni'hn'.i.

JKAX .s.uirior. 2(11

Il y a iiiu' seconde, Jean Sauriolnc se désolait pas beaucoup, et maintenant il pleure.

Avez- vous remarque cette persistance de M. Frechette ù faire pleurer ses héros ?

Vauqnelain, sur li' pont de son navire eu feu, se coucha [tour pleurer, C/iiénier pleurait peut-être à 8ii fenêtre, et l'homme à 1-v carabine pleurniche dans le trou de l'ourse, non seulement dans l'ombre, mais encore duns les ténèbres.

Et puis, comment expliquer que le regard aurait pu plonger, par hasard, dans hi grotte dont l'entrée était complètement bouchée [»ar la neige ?

Jlélfts ! Cl' n'était i):is [xxir lui ces pleura fa ni h rex ; On Vil le voir.

M. Fi'écJK'tte dit qu'on va voir pourquoi et pour qui Sauriol pleurait.

Moi, je prétends (pie rien n'indi«pie dans le reste •de la pièce ce qui pouvait lui faire verser des larmes, et vous verrez que je ne me trompe pas.

l M jour — sf's ixix l'itrairut trahi — Paufiol vit sciiuliiin sou r('tnjji:t' envalii. Ou If tenait.

Quel logicien ([in- ce M. Frechette I

Il était tombé assez de neige pour empêcher riiomme à la carabine de sortir du trou de l'ourse, pour faire, par conséquent, disparaître toute

2'>2 T,K l.AUlîKAT

empreinte d'un pied liunuiin dans les environs, et, malgré tout, Jean Sauriol avait été tmlii 'par scsjms!'

Ce qui m'étonne presque autant que cette traliison^ c'est que le père Luc Sauriol, qui avait l'habitude de porter à manger à son garçon, n'ait pas pris ses raquettes, et qu'il ne soit pas allé, armé d'une pelle, eidever la neige qui empêchait Jean de sortir de la grotte où, sans se désoler beaucoup, il pleurait dans les ténèhre-'.

<'liez lui ])as un iiuisclo ne troinblo.

— Messieurs, <Ht-iI, avant que nous partions ensemble, Kcoutez bien ces mots que je dis sans reniord : Je suis un meurtner,^'' nte condamne à mort.

(Quelle révélation I

Jean Sauriol se condamnait à mort, et il le disait sans remords.

11 y en a l)ien d'autres (pii auraient poussé la magnanimité jusqu'à se condamner à mort, s'ils eussent été i)ris au collet, comme devait l'être l'homme à la carabine.

Mais VI us, les aj;resseur.s, vous, nation vorace ! Oui. votis. J<>i éternels ennemis de ma race ! Bourreaux de mon pays, vous mourrez avee moi. Il dit, et, froidement, sans liiUe. sans émoi. Tire non itinloM dniis le Itaril de j)ou<lr('.

Jean Sauriol a encore lâché sa carabine, et il a dû dépareiller ses [>istolets, puisqu'il n-en a plus qu'un

^eul.

JKAX .SALiaOl. 205

Ti);it «li.spanit. ('•• fut vomme an l'elat de fondre. Je irai pas de peine à le eroire,

Uji baril de poudre qui tait explosion, on no joue ]ia8 avec ça.

Un i>lan pour se faire tuer, quoi !

Lii (It'tonatioii (branla len rochers ; Lex lourds (jiiartiers de roc, de leur hase arrachés, — Dans un inniionse cil d'indicible épouvante, — Sauteront dans l'espace, avec la chair vivante De cent hommes hacht'j<, brisée, aijon'manls.

Mais la détonation n'avait done pas fait seulement qu'él)ranler les rochers, qu'ils avaient été arraché» de leur base et lancés dans l'espace au milieu d'un indicible cri d'épouvante ?

Et puis, que dites- vous de soldats ou de quartiers de roc qui sautent dans un cri ^

Ce que j'admire surtout ici, c'est la vigueur des soldats anglais «pii, bien que lancés dans les airs parmi les lourds quartiers de roc, bien que brisés, hachés, ne sont pas encore morts, mais seulement agonisants.

Le lendemain matin, parmi J(\s corps gisants, .Sur les débris ff lacés d'un désastre <|ui navre», On tn)uvait un vieillard penché sur un cadavre Qu'il semblait il son cœur presser avec transport.

Quel commentaire voulez-vous que je fasse sur un l>areil galimatias, surtout sur les débris glacés (Vun désastre f

-204 I.E LAUKÉAT

On s'approcha do lui : lepaiirre homme était mort.

Quel pauvre homme ?

Jean Sauriol ou bien un des officiers anglais ?

Ça ne peut toujours pas être le père Luc Sauriol, qu'on a perdu de vue depuis si longtemps, et que la neige avait sans doute empêché de se rendre au trou de l'ourse.

Je crois, moi, que c'était Jean, l'homme à la carabine, qui était devenu, le temps de le dire, blanc comme un vieillard, en se voyant découvert par les Anglais.

Il est évident que c'était Jean lui-même.

Et alors admirez rincommensumble naïveté de M. Fréchette, qui nous dit que Jean Sauriol tire son pistolet dans un baril de poudre, détermine une formidable explosion dont le résultat est la foudroîment et la mutilation de cent hommes, et qui, prenant ses lecteurs pour des imbéciles ajoute : le pauvre homme était mort.

Il aurait pu être mort à moins.

Et dire que celui (pii a écrit le [►oème que je viens de transcrire a étV^ considéré coinnic une dv nos gloires natioiudes.

Vraiment, c'est à tain* désespérer de l'avenir des lettres canndieinies.

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