HISTORIEN
M. Fréchette n'a pas seulement fait parade d'érudition comme lexicologue à l'aide du gros Larousse, il a voulu faire croire, avec le même dictionnaire, à ses hautes connaissances d'historien, dans une série d'articles qu'il publia, en 1882, dans la Patrie, et qui devaient, d'après ses calculs, flétrir à jamais la mémoire des souverains qui régnèrent sur la France.
Au cours de ces articles, aussi sots qu'odieux, le lauréat ne s'est pas contenté de copier les accusations portées par Larousse contre la royauté française, il y a transcrit mot à mot le texte mémo d'une foule d'auteurs cités par le grand encyclopédiste, comme si tous ces auteurs lui eussent été familiers et à portée de sa main. Aussi, à chaque nouveau chapitre de la Petite Histoire des Pois de France, force journalistes se demandaient-ils, avec un étonnement mêlé d'admiration, comment un Canadien pouvait faire de si nombreuses citations d'historiens étrangers, dont les noms leur étaient à peine connus.
l.K rAUUEAT
Cette érudition de bric-à-brae ncn imposa cependant pas H tout le monde ; et M. Cliapais, — encore un tout jeune homme à cette époque, — en ridiculisant les articles républicains de la Patrie, démontra dans le Courrier du Canada — cette feuille a toujours été fatale au lauréat — que la cruelle mésaventure qui lui était arrivée à propos de lu' Bastide rouge ne l'avait aucunement corrigé de sa manie de plagier.
Ce qui iit soupçonner à M. Chapais que l'auteur de la Petite Histoire des Bois de France devait puiser dans une encj'clopédie quelconque, ce fut cette surabondance iiicnie d'érudition insolifo dont il «'blonissait ses lecteurs.
Une citation, entre autres, que M. Frécliettc lit d'un i:)assage de Chateaubriand, — passage dans lequel celui-ci semblait avoir condamné le principe de la légitimité, — acheva de convaincre le jeune écrivain (pie son adversaire appuyait ses ]M'étcntions de témoignages pris dans l^aroussc.
Le lauréat avait copié la citation dont je viens de jiarlersans se douter le moins du monde que le texte en avait été tronqué ; et M. Chapais, sachant parfaitement (jne Chateaubriand n'avait jamais condamné la monarchie, ayant d'ailleurs sous la main l'ouvrage contenant intact le passage mutilé l>ar Larousse, porta ;\ l'auteur de la l*cliti' Jlistoire. des liais de France un défi qui hii c.)upa le sifflet
iTis'iYjîiir.v 27o
comme îivec la main, lui administra une raclée de bois vert qui doit lui cuire encore.
Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous citer desfragments des deux derniers articles que M. Chapais servit à M. Fréchette, qui s'éponmonnaït à crier qu'il n'avait pas plagié Larousse :
Oui, nous avons on le courage d'accus<'r le (h^ctc c-crivain (lo piller Larousse. Et ce qu'il y a de plus triste pour lui nous allons le prouver. Cyprien a l)esoin de textes pour t'tayer sa thèse anti-nionarcliiiiue. Or, eonune sa niéinoire est impuis- «anteà lui en l'ournir, il a tout simplement recours au dietionjiaire. Il lui faut quel<|ues citations heui-cus'J.s au sujet de la l(/gitimité.La belle atVairo ! Notre honnue ouvre son Larousse tome X, page 331, Sème colonne, au mot Ifffitiiuité, et copie bravement les e.\emj)les : " l^c j)rincipe de la K-gitimilé dis rois a fait place à celui des pcu])les '' Ed. Sclierer. — " Quant à la légitimité cte. Ah! Je tiens ces maximes pour hoiitouses " (fuir.ot. — Faut-il taire condamner la monarchie, vite au mot inonarrliie, tome XI, p. 423 1ère colonne : " Le principe de la monarv'hie absolue même a des résultats monstrueux " ('ustiiu\ — S'agit-il de lairii exalter la république, cherchons au mot rrpi'bll'iKe, tome XIII, p. 1012, et l'on a : " Ce n'est pas seulement la républi(iue <|ui est impossible, c'est la monarchie," ChaleaubrianJ. — " J'honore la répubaque," etc. tiuizot. — La république est la vérité couronnée " M""» E. do (UrarJin. — Lisez la Patrie du 30 septembre, vous retrouverez toutes ces citations copiées servih;mcnt dans Larousse. Inutile d'insister sur la valeiu- que peuvent avoir ces bouts de jihrases isolés ilu contexte, et dont on n'indi«|ue pas la ))rovenance. Ciiprien ne vit que de cette collaborati»}. Il donne l'oi^inion du P. Ventura sur le droit divin : le morceau se trouve dans Larousse, au mot monarchie. Il se pare de l'autorité de M. dv: Montalembert : la citation qu'il fait du grand orateur vient du même endroit. Il énumêre les dépenses lie M de Tonqjadour : ccii détails sont empruntés Ci l'article J'ompad'jiir, En un m t, c'e-st un pillage c.i rè l'\ l^orsque
i;74 LE LA.URÉAT
ïcs citations sont exactes et viennent à, propos, on ne p(ut nier la coiuniodité de ce système. Mais en fait d'érudition, ce n'est que de l'érudition de dictionnaire, et il n'y a i as là de quoi se vanter de ses études.
Nous voulons cependant donner à djimen une dernière chance de relever sa réputation de savant homme. Puisqu'il se barde de citations, s'il ne les copie point dans Larousse, il doit savoir d'où elles viennent et de quel ouvrage il les a tirées. Nous allons donc en choisir une entre dix, et lui en demander l'origine. Il a cité comme texte à méditer cette phrase de Chateaubriand : '" Avec les Bourbons toutes les libertés moururent à la fois." Nous serons infiniment obligé à Ci/prieii de nous indiquer l'ouvrage de CbiHeaubriand, h\ page et l'édition de l'ouvrage où se trouvent ces mots. S'il nous donne l'indication demandée, et que la citation soit conforme au texte, nous nous engageons à ne plus l'accuser de collaborer avec Lai-oussc. Seulement, nous aimons à l'avertir que l'ouvrage est entre nos mains, que le passage est sous nos yeux en ce moment, que nous l'avons comparé à lîi citation, et que nous savons, par conséquent, s'il est tronqué ou textuel dans la chronique. De sorte que, si l'érudit chroniqueur se décide à parler, ce qiu> nous n'attendons pas, il fera bien de parler franc, sinon... gare le sifllet .
En terminant la partie de la chronique qu'il nous consacre, Cyprien nous annonce qu'il nous dédaigne souverainement et qu'il ne s'occupera plus de nous. Cependant, il ne nous a encore parlé ni de sa collaboration avec Lai-ousse, ni du fameux texte dont nous l'avons défié d'indiquer la provenance. Nous renouvelons ce déli. Allons! monsieur, un peudecd'ur! Poser pour le dédain, ce n'est pas une bonne cxcuRC. Nous nous occupons bien do vous sans vous estimer. SI vous n'êtes ni un plagiaire, ni un faussaire, e.xécutezvouK. De grâce, parlez, sinon pour vous, au moins j)our vos anus que votre silence fait rougir. D'ailleurs, ne croyez pas étn; quitte en voua taisant. Vous avez entrepris une vilaine besogne dont vous vous acquittez vilainement ; votre chro-
IIISTOniEN'
]ii(iuc est une œuvre de méchante littérature et de morale dépravée ; vous méritez un châtiment. Lorsqu'on sème à pleine main le mensonge et la calomnie, qu'on soit lauréat de l'Académie française ou simple gratte-papier dans la république des lettres, on doit s'attendre à récolter des.... étrivière.s.
M. Fréclietto prit, je m'en souviens, toute une îinnée à se remettre quelque peu des étrivlères que lui avait administrées M. Chapais.
Au bout de ce temps, certain (pie le publie avait oublié le bruit qu'avait fait la déeouv^erte do sa •collaboration avec Larousse, il se risqua à éditer en brochure ses articles anti-royalistes.
Il eut la prudence, par exemple, de garder l'anonyme.
Gijprien eut aussi le soin de faire disparaître de son premier travail toutes les citations que l'écrivain du Courrier lui avait reprochées, et dont nous avons vu tout à l'heure l'origine.
Il crut cependant qu'il pouvait sans danger reproduire les citations que M. Chapais avaient passées 80U3 silence, croyant que celui-ci ignorait d'où elles pouvaient provenir.
Et la Petite Histoire des Rois de France, ressuscitée, et lancée à grands renforts de réclame par la Patrie^ eut encore un certain succës parmi certaines gens.
Durant rannécquî suivit, personne n'accusa publiquement le lauréat d'avoir plagié Larousse, et, de plus en plus certain que sa réputation d'historien n'était aucunenjent exposée à de nouveaux horions, toujours fanfaron, toujours avide de faire parler de lui, toujours assoiffé de gloriole, M. Fréchette avoua, à la date du 2 février 1 884, qu'il était l'auteur de la Petite Histoire des Rois de France, au cours d'un article dont je détache les passages suivants :
Comme le lî. IMIjimoml a d^jà été désigne dans la presse comme l'auteur de ce pamplilet, (la Franc- Maçonnerie) et «ine personne, que je sache, n'a encore contredit la chose, je crois devoir traiter cet écrit avec plus de considération que s'il était tout simplement attriVtué à ces scribes impuissants qui m'accusent de plapier Larousse, Elic Berthet, leur héroïne Marie Colombier, et jusqu'à mon ami Chapman.
Or voici ce que j'ai à dire :
C'est moi qui suis l'auteur de la Petite Histoire de France. Je n'en suis pas fier connue le R. P. Loriquet pourrait l'être de la sienne ; mais j'en assume toute la responsabilité. Et non seulement j'en assume toute la responsabilité, mais je dé(io celui (jui me traite; ainsi de nttipich, û'it/)iorant et de calomniateur, dans un langage très peu jésuitique, de prouver que j'ai ialsilié l'histoire sur un seul point
J'ai écrit la l'ctiie Jliniuirr </f,s J'oin de France jiour nu> défendre contre les hypocrites qui m'accusaient d'impiété l)arce que je suis républicain ; jesuis encoreprèt A. reprenilre la plume, si je suis accusé d'autre chose jiar (|uel(|u'ini (iiii vaille la peine ([u'on lui réponde.
Bien ;\ vous, nu)usieur le directeur,
Loiis FiiÉ( iiKTTi:.
Jl n'y a donc plus ronibred'un doute sur la paternité de la Petite Jfis'oire des liais de France.
iiiSToniEN' 277
C'est bien M. Fréclietto qui l'a écrite.
Ce point réglé, nous allons n?aintenant voir si, malgré l'épuration que cette œuvre malsaine a subie, il n'y reste pas assez de Larousse pour faire condamner de nouveau le lauréat comme voleur,
Naturellement, je ne puis citer qu'une faible partie de ce que Af . Fréchette a pris à Larousse : le respect que tout écrivain doit îi ses Iccteui-s et à soi-même me force d'abréger.
Lisons d'abord ce que l'historien montréalais et le publiciste parisien disent du premier roi qui gouverna la France :
FRECHETTE
Ses débauches furent telles que les Icudes le chassèrent.
LAROUSSE
Les knules le chassèrent pour ses (k'hauches. ^
FRECHETTE
L'aimable nionarfiue se réfugia chez Bazin, roi de Thvrringe, qui lui accorda généreusement l'hospitalité. Pour le récom- ]ienser
LAROUSSE
Il ne craignit pas (jui lui donnait une
généreuse hospitalité.
FRECHETTE
Le bon évéque Grégoire de Tours, Taîné des historiens français, raconte la chose dans tous ses détails. Suivant lui
Childéric ayant demandé à cette pourquoi
voici ce qu'elle réi)ondit :
I Au mot C/iilJjrii, page loa.
Il faut mettre cela on latin, le latin clans les mots bravant l'honnêteté :
Quia utilitatoni tuam novcrim et qnam sis stronuus
Suivent trois lignes qne, vn notre état social, on ne peut citer dans aucun idiome.
A lire la citation que j'ai été obligé de tronquer, on s'imaginerait, n'est-ce pas, que M. Frécliette sait assez bien le latin pour dire en cette langue ce qu'il ne veut pas exprimer en français.
Le grand encyclopédiste va nous prouver que M. Fréchette ne se gêne pas plus de plagier un texte latin qu'un texte français.
LAROUSSE
(Quelques instants aprè's, quelle ne lut j)as sa surprise de
voir apparaître devant lui la reine de Thuringe, Bazine l
Lui ayant demande, rapporte Grégoire de Tours, la raison <iui l'amenait d'un pays si éloigné, elle lui répondit :
Quia utilitatem tuam noverim et quam sis stronuus ^
Devant une pareillo érudition, sautons de Childéric
à Dagobert :
FRECHETTE
Il eliassa saint Arnould, évéciue de Metz, et eonf"is(]iia la moitié de tous les biens des couvents, monastères et jintrcs institution» religieuses il son profit personnel.
LAROUSSE
II exila Arnould, évéiiMo de Metz. Il fit le relevé de tous les biens dc^ couvents et on conlisqua la moitié au profit du tré«or royal. '■^
I Au mot liitùne, |>ai{«î S"- 3 Au mot Ihijjobttt, page il.
HISTOKIEN 279
FRECIIETTE
Un jour, neuf mille Bulgares, chassés de la Pannonie, vinrent lui demander l'hospitalité du sol français. II leur donne asile, et, au bout de quelques mois, il les fait tous égorger en une seule nuit
LAROUSSE
'JOOO Bulgares, chassés de Pannonie parles Avares, étaient
venus lui demander asile en 631 Au bout de quelques
mois, craignant de s'attirer des démêlées avec les Avares, il doima l'ordre aux Bavarois d'égorger tous les Bulgares en une seule nuit. ^
FRECIIKÏÏK
Adrien de Valois, dans son «am«< oiivrage, intitulé : Of.ste» (Ifx anciens Francs, raconte fju'un jour, aprOs une victoire qu'il avait remportée sur les Saxons, il ht trancher la tète à tous ceux qui dépassaient la hauteur de son épée.
L'adjectif 5rti7a«< applique à un ouvrage que M. Fréchctte n'a certainement pas lu n'est rien moins que sublime, puisque Larousse dit ceci :
Vers la même époque, si l'on en croit l'auteur <îfs Gestes (IcH anciens Fraacx, vainqueur des Saxons, il ht trancher la tête à ceux qui dépassaient la hauteur de son épée. -
Maintenant, voulez-vous savoir ce que M. Fréchettc et son collaborateur disent de Jeanne de Navarre ?
Impossible plus que jamais de citer textuellement, et les points de suspension doivent encore ici jouer leur rôle :
1 Au mot Daj^obert, page II.
2 1 bille m.
FRECHETTE
C'est de cette sanglant^ Messaline que parle Brantôme
laquelle faisait le guet les luisait appeler
les faisait précipiter du haut de la tour
LATÎOUSSE
Brantûnu', dans un de ses livres, parle d'une reine <iu'ilne nomme point et qui se rendait à la tour de Nesles.
Là, elle faisait le guet les faisait appeler lc!«
faisait jrc'cifiter du liant de la tour ^
FRECHETTE
Ce fut le e,'lLl»re Buriilan <iui n'w'hT rh()rril)i<< soerot. AjTcs avoir (.'eliappt' ù la nun-t; <[iu! lui avait 'ux'parée l'odieuse reine.
Plusieurs terivains n'attrihuent pas ces beaux exploits à cette dernière, mais à sa I»rii Marguerite de Bourgogne.
LAROUSSE
Une tradition l\ rt ancienne rajiportait ([u'il (Duridan)
avait été mOlé aux de Jeanne de Navarre (ou suivant
d'autres) d<> Marguerite de 15(.urgogne, et <iu"il était parvenu à lirisrr ses liens et à se sauver à la najjc. -
FRECHETTE
Cependant Villon, «lui étnit vrcs(iue contemporain, est pisiti/ à iiirllrf cos horreurs sur le (•.nuijitc de .Icaniic de Navarre.
J*ositiJ à mettre, etc., (positive to sjiy) est un anglicisme, M. Frcclietto ; c'est aussi une faute de français, puisque positif est synonyme de certain, qu'on n'est pns certnln à mettre, miiis bien certain de mettre, etc.