LA RECLAME
Après avoir lu les nombreux articles dans lesquels j'ai réduit le lauréat à sa juste valeur, le publie se demande, étonné, comment une pareille nullité était parvenue à se créer une réputation d'écrivain.
Les causes du succès de M. Fréeliette sont multiples et s'expliquent facilement.
Par suite du départ de Crémazie, il s'est trouvé seul à publier des vers dans les différents journaux et revues du pays.
Il a commencé d'écrire ù une époque où la littérature nationale donnait à peine signe de vie, où il suthsait de mettre son nom au bas d'un article quelconque pour passer pour un grand liomme.
Il est le premier Canadien qui ait réuni ses poésies en un volume, et ce coup d'essai fut tout un événement.
Lu politique primant presque tout dans notre
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provinee, son élection, comme ck'pntc an parlement pour une circonscription électorale aussi importante que celle de Lévis, lui donna un prestige qui ne fit qu'accroître celui qu'il avait déjà comme poète.
Le miroitement des écus accumulés inopinément devant lui— à la suite de son union avec une rielie héritière — éblouit les yeux de la foule et lui lit prendre pour de l'or le clinquant qui l)i-ille dans ses opuscules.
Mais les principales causes qui ont permis à M. Fréchette de se hisser sur le pavois littéraire sont notre apathie en ce qui concerne les travaux intellectuels, rabsence parmi nous de toute critique, la rareté chez nos libraires des ouvrages dans lesquels il puisait à pleines mains, l'assiduité de plusieurs journaux à chanter ses louanges, et, enfin, sou couronnement par l'Académie française.
Aussi, parfaitement sûr que personne ne s'apercevait ni de ses plagiats ni du ridicule des éloges abracadal)rants qu'une certaine presse ne cessait de lui prodiguer, le lauréat s'est fait toute la réclame (pi'emploie un charlatan en train de populariser un<' nouvelle drogue. ,
Pour se faire mi»nsscr, il n'a reculé devant aucun moyen, et, avi lendemain de la première représentation de son drame historique Paplneau, dont toute l'intrigue a été prise dans les Atinf;ns Cimodicns de
LA ItÉCLAMt: 2ÏÎ>
M. de Gaspé, et diiiis lequel riiistoire est atrocement faussée, ou pouvait lire daus la Patrie les lignes suivantes, écrites probablement par ^I. Fréchette lui-même :
La piitric, dans sou orgueil ot clnus ses; folios éuiotious do luôrc, presse sur sou seiu le sublime cniaut (|ui, cl'uu seul coup de SOI) aile <lc poète, viout do la jjhicor â côté de la nation la plus avancée de la terre
Avec son petit livre de poésie», Fréchette a lait eo que n'ont pu l'aire ni les plus vaillants guerriers ni les lioninies <rEtat les plus consommés.
11 est notre pins grande gloire natiijnalo.
S'il était possible pour un homme des'abînier sous le poids il<' sa propre gloire, M. Fréchette aurait de quoi s'abîmer.
Son grand dranie historique i'o^u//c«H vient de le placer au premier rang des auteurs du genre.
La plus grande difliculté sera peut-être de savoir tjui des deux l'ut le plus granil patriote, ou du héros (rapineau) ou do l'autoiu- de l'ajnnean.
Quaud on songe (pie [»as une seule V(.)ix ne s'est élevée dans notre presse pour ridiculiser et stigmatiser à jamais l'imposteur qui a écrit ce qui précède ; quand on songe que cela a été lu en France,. où nos journaux aujourd'hui pénètrent en nombre relativement considérable, on se sent ployer sous le poids de l'humiliation, on est envahi par un sentiment de tristesse qui nous fait désespérer de notre avenir intellectuel, on s'indigne, à bon droit, contre notre petit monde des lettres, qui pourrait peut-être laisser, sans protester, se répéter un acte de charlatanisme aussi bas et aussi déshouorant.
nOO I.E LAURÉAT
Enhardi par le mutisme d'un public qui venait d'avaler, sans mot dire, cette monstruosité de la Patrie, M. Fréchette publiait, presque dans le même temps, à la date du 14 juin 1880, à l'occasion du couronnement de ses Fleurs boréales, la non moins abracadabrante réclame que voici :
La proniioro déprche reçue de Franco par M. Fréchette. au sujet de son couronnement par l'Académie française, disait la vérité, mais pas toute la vérité.
Une deuxième dépêche, reçue samedi soir, annonce au poète que, non seulement ses œuvres ont été couronnées, mais qu'elles ont obtenu, de i^lus, le premier prix de poésir déc(>rné juir ]" A<'ad('inie.
A cette iléclaration de M. Fréchette j'oppose le démenti le plus ('nergique dont je suis capable, — et je me fais fort de prouver dans un article ultérieur que le poète national n'a jamais obtenu de l'Académie française ni un premiei", ni un deuxième, ni nuMue un dernier prix de poésie, qu'il a reçu simplement une de ces gratuités que Tiiistitution des Quarante accorde à ceux dont les écrits en vers ou en prosi' no contiennent rien de contraire à la moraU'.
Trois jours apK-s la pubru-ation du })etit article de la Patrie annonçant que M. Fréchette avait obtenu le premier prix de [>oésie décerné par l'Académie, le J'erre Press «l'Ottawa. tronii»é ))ar des intérfessés qui tonchcnt de jun-s au hniréaf, insérait la dépeclic .-iiivantc :
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Les (Ouvres poétiques de M. L.-H. Fréchette ont été couronuées par l'Académie française. C'est lepreniier Canadien qui ait mérité un tel hommage. A l'exception de Victor Jïugo, M. Fréchette l'cmportesur tdu.s les poètes français de notre époque.
Tout ec liourvari, à propo;» d'un prix Moutyon, d'un prix que seules les médiocrités acceptent, chauffa k blanc l'enthousiasme du public, et l'on fit au lauréat des ovations qu'on aurait peut-être refusées à un général d'armée au lendemain d'une grande victoire ; on lui donna au AVindsor un banquet qui comptait mille couverts et où l'on voyait réunie toute l'élite de la société de Montréal.
Tout cela est bien renversant, et cependant ce n'est rien, selon moi, à côté de ce que M. Fréchette disait, à la date du 21 décembre 1887, à un reporter de la Patrie, à son retour d'un voyage en France.
Lisez cette entrevue:
— Etes-vous entièrenu'ut satisfait de l'accueil qu'on vous a lait en France ?
— Je suis non seulement satisfait, mais encore je trouve qu'on s'est montré trop aimable pour moi. Je n'ai re<;u que des marques de la plus chaude sympathie de la part des jjersonnes les plus éminentes du pays, aussi bien dans la capitale que dans les diverses autres villes (jue j'ai visitées. Les individualités marquantes ont lutté d'amal)ilités avec les institutions littéraires pour me rendre le séjour de France le plus agréable possil)le
M. Louis Ulbach a été jusqu'à m'oli'rir de me proposer ])Our le premier siège (pu serait vacant à l'Académie iran- «;aise, voulant, a-t-il déclaré, voir siéger le poète canadien parmi les immortels.
Vraiment, on éprouve dct: li«aut-lc-cœur devant une audace aussi niaise et aussi éhontée.
M. Fréchette membre de l'Académie française !
Quand une foule des plus grands écrivains de France meurent, à un âge avancé, sans avoir pu faire partie de cet aréopage unique au monde, quand Leconte de Lisle s'est vu battu six ou sept fois avant d'aller prendre le fauteuil laissé vacant par la mort de Victor Hugo, on viendrait chercher au Canada un plagiaire et une insigniiiance comme l'auteur de Jean Sauriol et du Drapeau fantôme pour le faire siéger au milieu des hautes sommités artistiques, littéraires et scientifiques du siècle !
Je le répète, (;a donne la nausée.
Mais continuez, si vous en avez le courasro, ù <3C0uter ce que dit M. Fréchette au reporter de la Pairie :
— Votre nouv(>aii liviv do poO^ic. l.i Lêi/fnde d' nu l'riiji/f. îi-t-il ctc I>ioii accueilli ?
—Oui, je n'ai <|u'à \nv l'cliritcr du succvs <iui a accueilli 5a publication.
La presse française on {çéniîra! eu a lait lc« ]>lus< gnuids éloKOS ot tous les litti'Tiitours dp la capitale ne m'ont pas marchandé leurs lelicitation». La preiuici(> oditiou du livre a été tirée à mille (>xemplaircs <iui sr sont rapid(>uieut •écoulé*.
Les mille cxemiilaires (h- la Li'tjendc iV ai) Peuple •se sont écoulés si rapidement k Paris, que, à [miM deux ou troi."* cents que M. Fréchette a invovés
T. A EÉCKAM1-: GOo
gratiiitcment aux littératcur.s, aux iutinici^ et aux journaux de France et du Canada, à part un bon nombre (pril a distribués dans les librairies de Montréal et de (^uébee, il a trouvé moyen d'en vendre un demi-millier au gouvernement Mercier.
— J'étais on pourparlers avec mon c-ditoiir pour on lairo tirer une nouvelle édition ù moilleur niarché, lorsque Je? i'visos que vient de traverser Paris : l'aflaii-e Cattarel, l'élection d'un président, le changement d'un ministère, sont venues interrompre ces négociations.
De quel l'ire ont dil s'esclafter les Parisiens en lisant cette déclaration de M. Fréchette, qui insinue que des incidents politiques pouvaient influer sur la publication d'une édition populaire d'un piètre vobime de vers venant d'une colonie anglaise î
— Avoz-vousun programme arrêté sur coque vous vous proposez d(^ faire '.'
— Oui, je compte me rendre à Nicolot, où se trouve ma laniille, dont j'ai été si longtemps séparé et que j'ai hâte do revoir. Je vais me mettre an travail innnédiatement. J'ai, on ce moment, plusieurs ouvrages en vue.
Le premier (et celui dont je vais m'occuper sans délai) est la traduction envers du A'ot y^*'»/', de Shakespare, qui m'a été confiée par Jules Olaretie, directeur de la Comédie l'ran- <;aiso. Ce drame sera joué en France, pendant l'exposition <lo l'aris, en 188J. Le principal rôle sera tenu par M. Mounot- SuUy, avec qui j'ai eu jikisieurs entrevues au sujet de cette pièce.
— Est-il vrai que nous pouvons compter sur la visite de littérateurs français distingués ?
— Oui, M. François Coppée, le poète si connu, se propose do venir à Montréal vers le mois de mai ou juin, et de donner deux confér(Mices en cette ville, une autre à Quéhec et une autre à Ottawa. ^I. Jules Claretio eût beaucoup désiré venir
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visiter notre pays, mais ses nombreuses occupations de directeur de la Comédie-Française l'emptchent de donner suite ù son projet.
Ce qui i)rouve que M. Frécliette lu faisait à l'oseille au reporter do la Pairie, c'est que M. Mounet-Sully n'a pas plus utilisé, duraut l'exposition de 1889, la traduction du lauréat que les vers de mes Québecquoises ; c'est que M. François Coppée, qui a dû, au dire de l'auteur de Jean Saurial, quitter la France pour le Canada, il y aura bientôt sept ans, n'a pas encore été signalé à la Pointe-au-Père.
Et puis ridée d'une traduction en vers par M. Fréchette du lioiLcar, que Guizot et François Hugo, aidé par son p^re, ont à peine réussi à mettre en prose française — tant Shakespeare est difficile à traduire— est un coml)le qui dépasse tous les combles.
Traduire Shakespeare, dit Victor Hugo, le traduire réellement, le traduire avec conliance, le traduire en s'abandonnant à lui. le traduire avec la simplicité honnête et (ière de l'enthousiasme, ne rien éluder, ne rien omettre, ne rien iiniortir, ne rien cacher, ne pas lui mettre de voile lu où il < st nu, ne pas lui mettre d(> mas<iue là où il est sinc^re, ne pas lui prendre sa ]»eau poui- nnnitir dessous, le traduire sans rt't'ourir A la périphrase, cet te restriction mentale, le traduire sans conii>laisanc.e puriste pour la France ou puritaine pour l'Anj^leterre, dire la vérité, rien <|ue la vérité, le traduire i'oinm(M»n témoigne, ne point le trahir, l'introduire à Taris de pluin-pied, ne pas prendit» do précautions insolentes pour ee ^énie, proposer il la moyenne des intelligences, (|ui a la. prétention de s'ajjpeler \o goût, l'acceptation de ce géant, le voilà! en voulez-vous '! ne pus crier gare, ne pas être honteux «lu gr.in<l lionime, l'avouer, l'a 115 'lier, le proclamer, le pro-
LA lîfa I.AMK 30Ô
inuIfiTr, Oti'c siicliJiir vt sos os. ircmlrc son cminx'into, inonl(M' sa lonnc, pensi-r sa pt'usc'c, parler sa parole, répercuter Shakespeare de l'anglais en l'rançais. «fuelle entreprise !
Shakespeare est un des pttotes qui se détendent le plus contre le trachicteur.
La vieille violence l'aile à Protée s\ niltolisi- l'eliort des tradncteui'.". Saisir le génie, rude besogne. Shakespt>are résiste, il laut lYtnindre; Shakespeare écliappe, il faut le poursuivre.
fl écliappe par ridé<', il échappe par l'i'xprcssion
Shakespeare échappe au traducteur par lo style, il échappe aussi i)ar la langue. I/anglais se (h'rohe le |)lus «pi'il j/Cut au l'rançais. Les deux idiomes sont conipos(?s en sens inverse. J^icur pôle n'est ])as le même : l'anglais est s;ixon. le français est latin.
Shakespeare résiste par le style ; Shakespeare résiste i^ar la langue. Est-ce lil tout / non. Il résiste jiar le sens métaphysii|ue; il ré.siste par le sens liistorit|ue ; il résiste j ar le sens léjçendairi'.
Je poiifiais imiltiplior à rintiiii les citations dv réclames aussi retentissantes et mensongères que celles que j'ai transcrites avant de citer Victor lïiigo.
Je crois, cependant, en avoir fait assez voir pour établir de la manière la plus irréfragable que ce n'est pas le mérite littéraire de M. Fréchette qui lui a valu la réputation dont il a joui si longtemps, mais que cette réputation a été le résultat d'une claque aussi tapageuse que constante, qu'il a lui-même entretenue, comme d'un concours de circonstances que seuls les audacieux sans vergogne se sentent le triste courage d'exploiter.
mOG le lauréat
Je ne puis, malgré tout, terminer cet article sans reproduire de la Patrie les lignes suivantes, écrites an moment où la Lérjeiide (fun Peuple venait d'être publiée ù Paris :
Nons empruntons à nnecntrcvuo publioe dans le XicoMoiii îes rcnscignenicnts suivants sur le mouvoniont littéraire en France.
C'est M. L. Fréehette ([ui j arle.
D. Ave7.-vous soumis votre nouveau volume à rAeadi'mie?
lî. Oui. Ce n'était point d'abord mon intention. Ayant déjà obtenu un prix pour un de mes ouvrages, je craignais <|ue cela ne fit du tort à celui-ci ; mes amis académiciens n^'ont engagé à le présenter (luand mOme ; il en sera ce ([u'il {ourni.
Il est donc prouvé parles paroles de M. Fréehette lui-même — au reste, la chose était connue — que la Jjégcnde d'un Peuple a été soumise à l'Académie française. Or, comme cet ouvrage n'a pas été couronné, il s'ensuit donc, comme je l'ai toujours prétendu, que les Fleurs boréales ne l'ont pas été pour leur valeur poétique, mais pour des raisons tout à fait étrangères à la littérature.
En eftet, comment pourrait-on autrement expliquer que lu Lé(jende <Vun Peuple — qui est l'œuvre d'un homme mûr — aurait eu moins de succès à l'Académie que IcH Fleurs boréales^ dont les trois qiuirts dos fiièees ont été ('crites alors que M. Fréehette était encore un tout jeune homme.
Kn tout ca?*, ce n'est toujours point parce (pie