‹ Le lauréat: critique des œuvres de m. Louis FréchetteChapitre 53 sur 58 · EUGENE SUE · texte numérisé non relu

EUGENE SUE

Maintenant, messieurs, dit d'Harville, loraquo le déjeuner fut terminé, si vous voulez fumer im cigare dans mon cabinet, vous en trouverez d'excellents.

On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis ; la \}ovic de sa chambre à coucher, qui y communiquait, était •oflverte. Nous avons dit que le seul ornement de cette pièce «6 composait de deux panoplies, de très belles armes. M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa <îh ambre.

— Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.

— Voilà, en effot, de magnifiques fusils anglais et français ;

ma foi. je ne saurais auxquels donner la préférence

Douglas! cria M. de Lucenay, venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs Manton.

Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la chambre du marquis pour examiner les armes.

M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma, et et dit en riant :

— Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux, le spleen, l'ennui...

Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.

— Ma foi, moi, je préfère un autre spécifique, dit Saint- Kemy ; celui-là n'est bon que dans les cas désespérés.

— Oui, mais il est. si prompt, dit M. d'Harville. Zest ! et <*'c8t fait ; la volonté n'est pas plus rapide. Vraiment, c'est merveilleux.

— Prenez donc garde, d'Harville; ces plaiaanteries-lâ sont toujours dangereuses. Un malheur est si vite arrivé ! dit M. de Lucenay, voyant le marquis approcher le pistolet de ses lèvres.

— Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce jeu-là ?

— Sans doute, mais c'est toujours imprudent.

— Tenez, monsieur, voilà comme on s'y prend : on introduit délicatement le canon entre ses dents... et alt)rs...

— Mon Dieu î que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y mettez î dit M. de Lucenay en haussant les épaules.

— On approche le doigt de la détente... ajouta M. d'Harville.

— Est-il enfant... est-il enfant... à son âge!

— Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le manjuis, et l'on va droit chez les âmes.

Avec ces mots le coup partit. M. d'Harville s'était brûM la cervelle.

FRECHETTE

Vn jour, il invita cinq ou six amis à dîner dans un restaurant à la mode ; il était en veine de générosité et de gaieté.

Le menu était soigné, les vins exquis, l'amphytrion était iVuno fjaieté folle ; le dîner se prolongea tard dans la soirée.

Au café, la conversation tomba sur les risques de la. Bourse, et l'on parla de certaines catastrophes iinancières.

— Moi, dit le »ia/Y/itt8, je joue tout pour tout depuis deux mois, et n'ai point peur du résultai.

— Mais si vous perdiez...

— Si je perdais, ce ne serait pas pour longtemps.

— Comment cela ?

— Oh î ce serait bien simple ; j'inviterais quelques gais compagnons comme vous, par exemple, à un petit dîner dans le genre de celui-ci ; je mangerais, boirais, rirais, m'amuserais avec les autres ; et puis, au café, comme maintenant, je tirerais de ma poche un petit revolver comme celui-ci

Et, en prononçant cqs paroles , le niarqvis tirait effectivement de sa poclie un pistolet-bijou, dont Tacier miroita sinistrement au l'eu dets bougies ; et, joignant le geste aux paroles, sous les yeux de ses convives qui souriaient au bîulinagc, il continua en souriant, lui aussi :

— Et puis, avec i)récaution, sans me presser, comme ceci, tenez, j'appruierais le bout du canon sur ma tempe droite, de cette façon, regardez bien... je presserais la détente, et pan ! ce serait fini !...

En même temps l'explosion avait lieu, le pistolet fununt s.autait sur la table, et, aux yeux des dîneurs épouvantes, l'étrange suicidé roulait inerte sur le parquet.

Comme on voit, le héros d'Eugène Sue est un marquis français, qui, au sortir d'un déjeuner donné à des amis, décroche d'une panoplie un pistolet de combat qu'il approche, en plaisantant, de ses lèvres, et avec lequel il se brûle la cervelle.

Le héros de M. Fréchette est aussi un marquis — un marquis chicagouin ! — qui a convié des intimes h un dîner, après lequel il sort de sa poche un pistolet-bijou qu'en souriant il applique sur sa tempe, et dont il &e flambe la tête.

Tout ce qui diiFérencie les deux scènes qu'oij vient de comparer, c'est que dans celle du romancier parisien l'intérêt est savamment ménagé jusqu'à la fin, et qu'on ne peut aucunement en prévoir le dénouement tragique, tandis que dans les Notes sur Chicago on devine tout de suite, au premier geste du marquis n^ 2 tirant son pistolet, qu'il va se faire sauter.

En d'autres termes, clans les peintures des deux suicides qu'on vient de voir, il y a la dlflerence distinguant un romancier qui a du talent d'un écriv^assier qui croit en avoir.

Et quand on songe que, après tant de révélations assoBamantes contenues dans un seul article, M. Fréchette va, comme si rien n'était, continuer de voler, qu'il va se trouver encore des propriétaires de journaux pour donner ses contes de No'il comme des primeurs de prix.

Que dis-je ? comme j'allais terminer le présent article, le courrier m'a apporté deux nouveaux contes de î^oël que le lauréat a fait paraître, l'un dan^ la Pairie et l'autre dans la Presse, et pour lesquels il a dû encore se faire payer.

Il suffit de lire celui qui porte pour titre : Une nuit dans les Capes, pour savoir que l'invention en €8t bien de M. Fréchette, à preuve, que dans ce conte, entre cent autres bourdes, un cocher de Québec, nommé Pierre Vadeboncœur, ayant les doigts littéralement gelés et se tordant dans d'atroces douleurs, se met tout à coup à chanter d'une voix forte et avec la plus grande sérénité du monde :

Il est né le divin cnfiint

à preuve aussi, qu'un autre personnage y sert de parrain à un nouveau-né que, vu l'impossibilité de le porter à l'église, on trouve prudent d'ondoyer, —

rX MUEILLO

M. Fréchette est donc trop ignorant pour savoir que sans prêtre il ne peut y avoir de parrain, — sans parler de la phraséologie qui est affreusement torturée et torturante, et dans laquelle il y a assez de cigares, de pipes, de vin et de Jamaïque pour approvisionner J^ierre Vadeboncvur et les siens pour le reste do leurs jours.

Quant à l'autre légende, intitulée : IJHomyne dans la lune, dont les différentes scènes se passent dans lin vieux château de la Bretagne, dont le thème et le style sont dignes des plus grands écrivains français du jour, il va de soi que M. Fréchette n'a fait que la transcrire de quelque volume dont il se croyait sans doute l'unique possesseur.

Oui, je suis certain que M. Fréchette a copié aussi servilement le Bonhomme dans la lune que VExiU^ où il ne s'est pourtant guère gêné, comme l'indique la confrontation suivante :

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