I. Les Contemplations, poésie IX
iS^os luths comme nos cœurs vibraient à Punisson ; Poètes de vingt ans, c'étaient luttes sans trêve, C'était à qui de nous ferait le plus beau rêve ;' C'était îl qui do nous ferait la plus belle chanson.
VICTOR HUGO
Tandis que la foudre sublime Planait tout en feu sur l'abîme, Nous chantions, hardis matelots.
FRECHETTE
Nous rêvions, nous chantions, c'ttait là notre vie.
Tu charmais les zéphirs, je narguais la bourrasque.
VICTOR HUGO
Bientôt la nuit toujours croissante.
Ou quelque vont qui Vemportail M'a dérobé ta wf/ puissante Dont l'ombre auprès de moi flottait.
C'est mon tourbillon, c'est ma voile !
C'est Ponragan qui, furieux, A mesure éteint chaque étoile Qui se hasarde dans mes cieux ; C'est la tourmente qui nV emporte
FRECHETTE
L'orage m'emporta loin de la blonde rive
Où ton esquif flottait toujours à la dérive,
Bercé par des flots bleus pleins d'ombrages mouvants.
Et depuis, balloté par la mer écumante.
Hochet de V ouragan, jouet de la tourmente.
J'erre de vague en vague, à la merci des vents.
VICTOR HUGO
Seiil je suis resté srus la nue.
Depuis l'orage continue,
Le temps est noir, le vent mauvais, L'ombre m'enveloppe et m'isole, Et si je n'avais ma boussole, Je ne saurais pas où je vais.
FKECIIETTE
J'aimais, et je croyais à l'amitié fidèle ;
Tout me parlait d'espoir, (juand le sort, iV un coup tVaile,
Brisa mes rêves d'or, ma boussole et mon cœur.
Comme vous voyez, j'ai fait une légère erreur au moment de faire mes citations.
Oui, il y a une difterenee ici ; c'est que Victor Hugo a gardé sa boussole et que M. Fréchette, lui, a perdu la sienne avec autre chose.
Il est facile aussi de voir qu'il n'a plus, depuis quelque temps, rien pour s'orienter.
Mais continuons à comparer :
VICTOK HUGO
Mille acclamations sur Tonde Suivront toujours ta voile blonde Brillante en mer comme un fanal, Salueront le vent qui t'enlève, Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à ton retour iriom'phaL
FRECHETTE
Oui, je suis loin, ami ! mais souvent les ralales M'apportent des lambeaux d(î clameurs triomphales^ Et j'écoute, orgueilleux, ton nom que l'on redit.
VICTOR HUGO
Alors d'un cœur tendre et fidèle, Amî, souviens-toi de l'ami
Que toujours poursuit tl coitps d'aile Le vent dans ta voile endormi.
Songe que du sein de l'orage, Il t'a vu surgir au rivage, Dans un triomphe universel, Et qu'il oubliait sa tempOte Pour chanter l'azur do ton ciel.
FRECHEÏÏE
Âhrsje me demande, en secret, dans mon urne.
Si tu songes parfois, quand la foule t'acclame, A celui qui jadis tant de fois t'applaudit.
Et voilà roriginalité de Xf. Fréchette, roriginalité qui distingue le rimeur du véritable poète !
Et dire que le lauréat^ qui n'a aucune imagination, qui s'approprie des vers tout ronds des grands maîtres français, qui n'est pas capable de faire la moindre piécette sans avoir un modèle sous les yeux, a eu le toupet de faire représenter, ;i Montréal, V Exilée un mélodrame en prose où se trouvaient tous les éléments scéniques et littéraires d'une œuvre d'art.
Cela renverse, n'est-ce pas ? et cependant c'es<-
(bien vrai ; c'est vrai pour cette prose dramatique»
comme pour les vers qu'il a volés un peu partout, et
je me hâte de faire quelques citations à l'appui de
ma dénonciation :
FEECHETTE
Auguste. — ^Eh bien, ma foi, je renouerais volontiers d'an- 'ciens rapports d'amitié. (Cayou sert à boire). Mettez deux verres ; je n'ai pas l'habitude de boire seul. (S' adressant à
Adrien). Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j*espère.
ELIE BERTHET
T-Eh mais! dit-il négligemment, je n'ai pas l'habitude de
boire seul! apportez un autre verre, monsieur l'auber"
giste, quelqu'un ici voudra bien me Itiire l'honneur de me tenir compagnie.
Auguste. — Un peu. Si, après avoir doublé trois fois le Cap Horn, et cinq fois le Cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin ; si, après avoir fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se dire commerçant, je suis certîiinement l'un et l'autre. Mais laissons cela, si vous voulez bien, et causons d'autre chose. Y a-t-il longtemps que vous habitez Sillery ?
ELIE BERTHET
Vraiment, si, après avoir doublé trois fois le Cap Horn et cinq fois le Cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin ; si, après avoir fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Encore aujourd'hui bien des gens ne me nomment que le Nabab. Mais laissons cela, mon cher hôte^ continua-t-il d'un ton indifîerent, et causons d'autre chose* Vous demeurez trop près de la Bastide rouge pour ne pas connaître son maître actuel *?
FRECHETTE .
Cayou. — Le domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu près un quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le propriétaire, passe jamais devant ma porte sans faire un salut.
ELIE BERTHET
— La Bastide rouge ? répliqua l'aubergiste d'un air capable, elle est à une demi-lieue d'ici ; M. Linguard, le propriétaire, ne passe jamais devant l'auberge, sans arrêter quand il va à Marseille.
— Fort bien ; ce M. Pierre Linguard est s.ins clcute un homme riche, considère ?
FRECHEÏTE
Auguste. — Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche, considère.
ELIE BERTHET
Au moment où l'aubergiste ouvrait la bouche pour répondre, sa femme lui cria en patois : — Prends garde à toi,
BécAsson, et tourne ta langue sept l'ois il s'agit d'un
voisin.
FRECHETÏE
JosEPHTE, bas à Cayou. — Prends garde à toi, mon honimo; tourne ta langue sept fois, tu sais
ELIE BERTHET
— Pour ce qui est d'être riche, répliqua Babct en remplissant de nouveau son verre, il n'y a pas de doute à cet égard.
FRECHETTE
Cayou. — Ah ! pour être riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros bourgeois que lui dans tous les environs.
Auguste. — Et cependant, il y a vingt-deux ans, il n'était qu'un simple commis de la maison DesRiviôres. Ne s'est-on pas étonné que tous les biens de cette famille aient passj entre les main^ de ce Jolin.
ELIE BERTHET
— Je sais, je sais, interrompit le voyageur; et cependant maître Linguard n'était, il y a vingt ans, qu'un pauvre commis dans la njaison de A. Fleuriaux, armateur à Marseille. Xe s'est-on pas étonné que tous les biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Lin^^juard?
FRECHETTE
Josepiite, bas à Cayou. — Cayou, tourne ta langue s 3pt fois, tu sais.
ELIE BEKTHEr
— Tourne ta langue sept fois, mon liomnieî cria de nou- Teau Babet avec inquiétude.
FRECIIETTE
Oayou. — J'ai vu ra tout de suite que vous étiez canaycn. Et vous venez vous établir dans ces pays, je suppose.
EUE BERTHET
Je parierais, ^Monsieur, continua-t-il, qu'il n'y a fas longtemps que vous êtes débarqué, on devine (;a.
FRECHETÏE
Auiusn:. — .1 la saluta .' (Ils trinquent). Mais, Corpo di Bncclio ! vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a lait fortune.
ELIE BERTlïET
— Mais, Corjx) ri Baccho ! reprit-il joyeusement en s'cmparant lui-même de la bouteille, vous ne m'avez pas dit, camarade, comment le vieux coquin de Linguard avait fait fortune ? A votre santé î
Ils trinquèrent et burent.
rRECHEïTE
Cayoi:. — Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à •dire, ça. Le vieux Des Rivières était mort ; le fils Auguste, un mauvais sujet qui s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des actes prouvant qu'il avait acbeté •et payé comptant toutes les propriétés. Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle ; la signature était bonne ; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps-là, Jolin s'est toujours -enrichi ; il a amassé piastre sur piastre, et ii s'est retiré au Domaine, où il a vécu comme un ours.
ELIE BERÏIIEÏ
— Comment il a' fait sa fortune ? répliqua l'aubergiste, qui >commençait à iï'animer, ce n'est pas faiûle à comprendre. Le
vieux Fleuriaux était mort ; son fils Auguste, un mauvais sujet, un libertin fini, fut obligé de quitter le pajs à la suite d'une vilaine aventure. Après son départ, Linguard montra des actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant des propriétés considérables de M. Fleuriaux. Ça parut drôle, mais les actes étaient en règle, la signature était bonne, et on finit par ne plus parler de cette afTaire. Depuis ce temps, Linguard prospère encore, il a entassé écus sur écus, il s'est retiré à la Bastide rouge, où il vit économiquement dans la retraite.
Louis Veuillot, parlant de l'auteur des Châtiments, écrivait, un jour, ce qui suit dans les Odeurs de Paris :
Il assure îI diverses reprises que ses vers sont un pilori, qu'il fait la fonction de bourreau, que ceux qu'il marque sont marqués à jamais. C'est une prétention de poète qu'avait eue déjà un fameux marqueur nommé Barthélémy, lequel, je crois, n'a marqué personne autant que lui-même. Pour mon compte, je passe à M. Hugo de prendre ce plaisir, — que je conçois bien. Mais il devrait craindre son intempérance et n'y pas mettre tout le monde, à ce terrible pilori. Je m'y vois en compagnie de Pie IX. Je pense que Pie IX s'en tirera et me déclouera ; et je m'en irai dans la suite de Pie IX, laissant une réputation pour le moins aussi respectable que celle d'About, Lapouille et Philibrand.
M. Fréchelte, toujours pour mimer son maître, a voulu, lui aussi, marquer ses ennemis, et il a écrit sur un haut personnage canadien ces vers :
Tu voulais avant tout que ce nom fût notoire ; Eh bien, sois satisfait ; tu vivras dans l'histoire, Mais cloué sur un pilori î
Les événements ont prouvé que M. Fréchette devait cxtravaguer le jour où il laissait tomber de son luth vengeur les vers qu'on vient de lire ; et ce
pilori qu'il voulait dresser à la mémoire d'un homme qui a fait honneur à sa nationalité, lui sert à présent.
Oui, M. Fréchette est cloué au pilori des plagiaires, et, quelque effort qu'il puisse faire, il ne pourra jamais s'en arracher.
Lorsque le lauréat^ voulant laisser comprendre au public que M. l'abbé Baillaîrgo signait ma prose, publia le fameux apologue qui m'ouvrait la porte par où je suis entré lui arracher son masque de plagiaire, je dis à quelques intimes :
— Cette fable renferme une trop forte pensée pour qu'elle soit de Frécliette, et je parierais qu'il l'a volée comme le reste.
— Vous n'êtes pas sérieux, remarquèrent tour à tour les amis.
— Je vous dis, moi, que Fréchette n'a pas tiré ça de sa tête.
— Mais croyez- vous— soyons de bon compte — que M. Fréchette viendrait répondre à une accusation de plagiat par une nouvelle escroquerie ?. . . . Il y a toujours un bout. . . .
— Je vous le répète, Fréchette n'a pas tiré <;a de
sa tête, et je vous le prouverai tôt ou tard, soyez eu sûrs.
Et les amis de rire de mon entêtement à soutenir que M. Frécliette devait avoir volé l'idée du Chêne et de la Chenille.
Cependant, malgré l'assurance et l'aplomb de mes contradicteurs, je me mis à chercher le thëme de la dernière élucubration poétique du lauréat^ — fouillant les coins et les recoins d'une des plus importantes bibliothèque du pays.
Depuis un mois, sitôt que j'avais une mmute de loisir, je courais y feuilleter classiques et modernes, mais chaque fois j'en revenais bredouille.
Découragé, j'allais, abandonner mes recherches, quand soudain il me vint à l'esprit de regarder dans la Patrie de 1881, pour voir ce que M. Fréchette pouvait bien répondre à M. Tassé, qui l'accusait d'avoir copié Elie Berthet.
J'ouvris donc au hasard le journal de M. Beaugrand, et je mis tout de suite le doigt sur ces lignes écrites à la date du 18 juillet :
M. Fr^îclictte, se refusant catégoriquement de répondre aux injures de M. Tassé dans la Minerve, nous allons nousniême nous charger de la besogne, et vous ne perdrez rien pour attendre, M. Tassé.
Tiens ! me dis-je, M. Fréchette agissait alors comme aujourd'hui : ne pouvant dire un mot pour
se justifier, il se faisait défendre par un copain» Mais il y a donc toujours eu des RouUaud.
Encouragé par la trouvaille que je venais défaire, je continuai à chercher, et j'avais à peine tourné deux feuillets du même journal, que je tombais — ^je crus rêver — sur un article de fond au cours duquel le rédacteur disait à M. Tassé :
Il csl un vieil apologue C'est celui du chêne et de la
chenille. Une chenille rampe et l)ave sur le roi de la foret qui ne s'en aperçoit même pas. " Vois donc, lui dit-elle, je salis ton écorce, je souille ton feuillage, et que peux-tu contre-moi, toi, rien."
** Ma foi, répondit le chêne, cela ne t'empêche pas d'être chenille, et moi d'être chêne."
Vous pouvez vous imaginer si je me hâtai de courir montrer k mes amis ce que je venais de dénicher, et vous dire la gaîté que ma découverte provoqua serait une impossibité. Encore aujourd'hui, il y a un de mes anciens contradicteurs qui veut absolument que je sois sorcier.
Xon, je ne suis pas sorcier, mais je connais mon homme, et les articles qui vont suivre, joints à ceux qui ont paru, vont le prouver d'une manière qui ne laissera aucun doute à ce sujet, je vous en donne ma parole.
En attendant, laissez-moi vous faire voir la fable que M. Fréchette a plagiée à quelque ancien auteur que je ne connais pas, et que le lauréat probablement connaît par ce qu'il en a lu dans la Patrie :