‹ Le lauréat: critique des œuvres de m. Louis FréchetteChapitre 32 sur 75 · LE CHEXE ET LA CHENILLE · texte numérisé non relu

LE CHEXE ET LA CHENILLE

FABLi:

DÉDIÉE A M. W. ClIAPMAN, PREMIER SOUFFLEUR DAKS LA TROUPE DE M. L'ABBÉ BAILLAIRGÉ.

Un grand chêne dressait ses rameaux dans l'espace Et répandait son ombre aux alentours...

Par mille tortueux détours,

Larve aussi sale que rapace,

Glissant, rampant, peinant, suant,

Puant,

Le dos rond, le ventre gluant, Une clienille avait atteint la carapace De l'arbre, et tout autour, autant qu'elle pouvait,

Bavait.

— Ali ! ah ! criait- elle au colosse,

Dis donc, on n'est pas à la noce,

A ce qu'il paraît, mon fiston !

C'est qu'avec moi, pardine, il faut changer de ton ; Je sais, moi, défier et ta taille et ta force ;

J'ai déjà souillé ton écorce,

A moi ta couronne à présent !

— Et puis après ? fait sur un ton plaisant,

L'arbre à l'ombrage bienfaisant,

Ta bave un ptu de pluie

L'essuie ;

Affaire d'une ondée et de quelques rayons

Et je n'en reste pas moins un chêne, voyons!

De même que, pauvre guenille, Tu n'en restes pas moins non plus... une chenille.

Indubitablement, la découverte du plagiat de la fable ci-haut — qui arrive juste au moment où M. Fréchettc se défend d'accusations qui tombent sur lui drues comme grêle — est un incident bien drôle,

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et cependant j'ai quelque chose de bien plus amusant encore à dévoiler dans le présent article.

Seulement, comme je vais être obligé, pour l'intelligence de ce qui va suivre, de mettre à jour plusieurs choses intimes, je demande pardon à mes lecteurs de les entretenir de ma personne, qui évidemment

doit, à l'heure qu'il est, n'intéresser que M

Fréchette.

En 1882, je vivrais à la Beauce, et je faisais alors comme aujourd'hui une cour très assidue à la muse des vers.

Plein d'admiration pour M. Fréchette, que je ne soupçonnais nullement de convoiter le bien d'autrui, je lui envoyais de temps à autre de mes poésies pour savoir ce qu'il en pensait.

La dernière pièce que je lui soumis cette année-là exaltait la mission à la fois guerrière et civilisatrice de la France, et je me rappelle, comme d'hier, les remarques que le lauréat avait écrites au crayon sur le verso de mon manuscrit et qui pouvaient se résumer ainsi : " Votre poésie est très belle, seulement il i^'y trouve beaucoup de répétitions de mots, le début est un peu banal, le milieu faible, la fin devrait être recommencée."

Bref, M. Fréchette me disait que ma France était

une bonne pièce, mais qu'il me fallait la. . . . refaire, , d'un bout à l'autre.

Crétait encourageant, n'est-ce pas ?

Abasourdi par cette appréciation d'une ode que je considérais comme ma meilleure production, j'en vins à la conclusion que je ne ferais toute ma vie que des Troquoises,— selon le mot de M. l'abbé Gingras, — et j'envoyai la muse à tous les diables.

Je me croyais déjà guéri de cette étrange fièvre qui me hante encore avec tant d'obsession, quand, environ une couple de mois après V encouragement du lauréat^ ^(i mis inopinément la main sur un numéro de la Patrie, où je lus un petit poème iîititulé Toast à la France, écrit par M. Fréchette à l'occasion de la fête nationale des Français, et dont le commencement contenait exactement les idées des trois premières strophes de l'ode que le lauréat m'avait conseillé de refaire.

Malgré la surprise et l'ahurissement que me causa un larcin si inattendu, je me calmai et me consolai bien vite, en songeant — un peu flatté au fond — que je devais avoir quelque chose dans la tête, puisque celui que l'on considérait comme notre meilleur poète avait pris la peine de voler mes idées.

Un mois s'était à peine écoulé, que je ne songeais plus à l'incident dont j'avais pourtant été si fort ennuyéj — et que j'excusais à part moi M. Fréchette

qui, selon moi, pouvait bien avoir été, après tout, la victime d'une réminiscence.

Et je me remis — le naturel revient au galop— îi versifier comme de plus belle.

Au mois de mai 1883, je quittai la Beauce pour aller me fixer à Montréal, et j'entrai, à mon arrivée, — je l'ai déjà dit, — au journal la Patrie comme traducteur et chroniqueur.

Dans l'automne de la même année, les citoyens de la métropole canadienne, libéraux comme conservateurs, organisèrent un grand banquet pour fêter un député français, et M. Fréchette et moi nous fumes invités à y dire chacun une pièce de vers de notre cru.

Jugeant que ma France serait une poésie bien appropriée à la circonstance,— comme dit un cliché presque aussi vieux que le plagiat, — je l'appris par cœur, et la déclamai, en temps opportun, avec un résultat qui me valut l'honneur d'être bissé pour la strophe suivante :

La Franco ne meurt pas ; et quand elle se couche,

Son front garde toujours sa majesté faroucîhe,

Et son vainqueur épie en tremblant son sommeil.

Elle demeura grande après le gi-and désastre

Et Sedan ne fait pas plus d'ombre sur son astre Que l'aile du vautour sur l'orbe du soleil !

Encore une fois, je demande, pardon de rappeler ici des choses qui trahissent le parfum d'un encensoir

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'que je ne voudrais pourtant pas balancer, et faire servir k Tenivrement de mon amour-propre.

Quoi qu'il en soit, j'obtins avec ma France un succès très flatteur, et M. Fréchette lui-même quitta «on siège, à la table d'honneur, pour venir, en présence des honorables MM. Chapleau et Robidoux, de MM. J.-G.-H. Bergeron, M. T., J.-G. Barthe, Arthur Buies, C.-A. GeoiFrion, H. Beaugrand, II. Saint-Louis, etc., m'oiFrir ses félicitations.

Trois ans et demi après le banquet en question, M. Fréchette, non content de s'être approprié les trois premières strophes de ma France^ me prer.ait le dernier sixain de cette pièce pour amplifier son Toast à la France qui est devenu, depuis, France tout court, et sert d'épilogue a sa Légende cVun Peiqyle.

Les choses eu étaient là, et je rageais sourdement, depuis longtemps, des rapines du lauréat^ quand, un bon matin, M. l'abbé Baillairgé fit voir que M. Fréchette ne s'était guère fait scrupule, en maintes circonstances, de piller mes vers.

Après avoir prouvé que l'auteur de la Légende dan Peuple m'avait surtout plagié dans un sonnet que j'avais lu à un banquet donné à M. Beaugrand, M. l'abbé faisait les citations suivantes et les commentaires qui les accompagnent :

"Le 23 octobre suivant,— ^ qu'il se gaspille de Par-

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.gent pour des fins plus ou moins légitimes ! — nouveau banquet en Tlionneur cVun homme célèbre, M. Auguste Vermoncl, député de Seine-et-Oise, à l'occasion de son passage au Canada. MM. Chapman -et Fréchctte avaient écrit quelques vers pour la circonstance.

" M. Chapman y dit, entre autres choses :

L'humanit<5 jjéinit sous des jougs centonnircs ; La France tout à coup l'ait jrronder ses tonnerres, Et, volcan qui vomit une lave d'airain,

Elle secoue au vent les tours de la Bastille

Et l'astre de juillet à V horizon scintille, La sainte liberté rouvre son vol serein !

" Nous n'avons pas à considérer ici les idées du Tpofete, ce qui nous importe, c'est de savoir si le lauréat î^ttera dQ nouveau ses regards sur M. Chapman. Mais, oui ! Ouvrez la •' Légende d'un Peuple," publiée trois ans après, en 1887. Danslepoème jPray?(?f, À la page 329, nous lisons :

FKECHETTE

Quand des antiques jougs l'humanité se lasse ; Quand il est quelque part un peuple à secourir, •Qui donc à l'horizon voyez- vous accourir ?

A genoux, opprimés ! c'est la France qui passe.

''' Antiques et centenaires se donnent la main, V humanité et r horizon donnent la plus franche accolade à Vhumanité, à Vhorizon ! Vous n'en croyez pas vos yeux ! Ce n'est pas tout, poursuivons et nous allons être édifiés.

CIIAPMAN

IJ enfant de la nature, aux limites du mo irfe, Rampe sous le fardeau de sa misère immonde ; La France à son grand cœur sent la pitié venir ;

Elle (?lève la voix et ses missionnaires

Vont évangéliser les tribus sanguinaires, Et font sur les déserts flamboyer l'avenir !

FRECHETÏE

Sans espoir et sans Dieu V enfant de la forêt ïraîne-t-il sa nmhe à l'autre bout du monde y Qui donc va lui ver*er la lumière féconde ?

Xations, saluez ! car la France apparaît.

CHAPMAX

Les vieilles nations — ô merveilleux spectacles î Veulent fîiirc tomber enfin tous les obstacles Qui nuisirent longtemps à leur fraternité :

Elle prend son compas, son pic et sa truelle

Et les monts affolés s'entr'ouvrent devant elle, Et Vootan la suit comme un lion dompté.

De l'immense avenir n^splendissante aurore !

Pour vous joindre en faisceaux, peuples de l'univers, Faut-il percer les monts ou rapprocher les mers f Paladin du progrès, la France arrive encore.

CIIAPMAN

Mais si des conquérants, assoiffés de vengeance. Allaient éteindre un jour le llambeau de la France, Les peuples aussitôt marcheraient à tâtons.

Que dis-je ? si jamais son soleil se dérobe.

Les feux qu'il a versés à tous les coins du globe Empourpreront encor le ciel des nations.

USE TIIOUVAILLK 85

FRECIIETTE

Oui, péris s'il le faut, — pardonne à ce mot sombre — Ainsi qu'un grand navirs incendié qui sombre, Ou plutôt comme l'astre immense qui s'éteint, Le soir, dans les brasiers de l'horizon lointain, Drapé dans les replis de sa j)ourpre sanglante, Et qui longtemps après que sa masse aveuglante S'est engloutie au loin dans les ci eux entrouverts. De ses rayons mourants clore encor l'univers.

" Jj'eiifayit de la nature de M. Chapraau devient <;hez M. Fréchette V enfant de laj^orêt ; cet enfant rainpe sous le Jardeau de la misëre, d'après M. Chapman ; ce même enfant traîne sa misère avec M. Fréchette, et il la traîne à Vautre bout du monde^ tout comme celui de M. Cnapman aux limites du monde,

M. Chapman parle du progrès des nations ; M. Fréchette le suit sur ce terrain ; seulement il j^erce les monts au lieu de les faire ^^entf ouvrir ot il remplace la mer par V océan. Belle trouvaille ; transfiguration difficile !

" Quant au soleil couchant de la France de M. Fréchette, c'est exactement le soleil couchant de M. Chapman ; le soleil couchant du lauréat dore .encore Vunivers^ c'est-à-dire le ciel des nations de l'auteur des Feuilles d'Erable^ et ce qu'il y a de plus intéressant, c'est que la dorure est accompagnée de la même ^pourpre pour les deux soleils ! "

N'ayant absolument rien à répondre aux accusations de plagiat que M. le rédacteur du Bon

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Combat portait récemment contre lui à propos démon Erable^ de mes Joies et Souffrances d^ Hiver et de mon sonnet à M. Beaugrand, — M. Fréchette, après s'être borné à citer les trois premières strophes de sa pièce et de la mienne, dit ou fait dire ce qui suit dans la Patrie du 26 juin dernier :

Ainsi, d'après M. l'abbé Baillairgé, il y a plagiat. C'est aussi notre avis.

Seulement le plagiaire n'est pas celui que M. l'abbé pense, — nous soninu^ assez ebaritables, quoique misérables laïqucs,. pour ne pas l'accuser d'une canaillcrie qui ferait peu d'honneur à l'habit qu'il ix)rte.

Non, le plagiaire n'€»st pas celui (ju'il pense, car la pièce «le M. Fréchette n'a pas été publiée pour la première fois dans la Légende iVun Peuple, mais a été composée et publiée pour la fùte du 14 juillet 188;î.

Le poète en a retranché une strophe et l'a mise en tête <lë la pièce qui sert d'épilogue à son volume.

Xous nous rappelons même que, lorsque M. Chapman lut la sienne au banquet Vermond, les gens disaient : " Mais c'est la paraphrase de ton Quatorze Juillet^ Fréchette."

Autant de lignes autant d'accrocs à la vérité.

Oui, M. Fréchette, vous mutilez ou vous faites mutiler affreusement la vérité, et je vous défie do prouver que votre Quatorze Juillet a été publié en 1883, que vous en avez pris une strophe pour faire l'épilogue de votre Légende d'un Peuple) je vous défie de prouver surtout que nw^, France^ qui compte neuf strophes, est la paraphrase du Quatorze Juillet qui en contient une vingtaine.

Vous blaguez vos lecteurs, M. Fréchette, et j'en ai convaincu mes amis en leur faisant voir la liasse

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de la Patrie où ils ont constaté que votre Quatorze Juillet a paru en 1881, — en leur ouvrant la L-'gcnde iVnn Peuple à la fin de laquelle s'étalent les strophes que vous m'avez enlevées pour en faire originairement le commencement de votre Toast à la France.

Et puis, vous av^ez eu bien soin, M. Fréchette, de ne pas relever la dernière strophe de ma France^ que M. l'abbé Baillairgé met en lumière et que vous m'avez prise comme les trois autres. Vous n'avez pas relevé cette strophe pour la raison bien simple que la date de sa publication m'est favorable, comme d'ailleurs toutes les dates sont pour moi relativement à ce que vous ovez escroqué à votre frère, à Victor Hugo, Lamartine, Musset, Gautier, Leconte de Lisle, André Theuriet, Maurice Rollinat, José-Maria •de Heredia, M™" de Girardin, Crémazie, etc.

En tout cas, il ressort de ce qui précède que M. Fréchette a mille fois plus d'audace que de jugement.

Et le fait d'avoir quitté son siège au banquet Vermond pour venir m'oftnr ses congratulations démontre clairement— on ne va pas féliciter ceux qui nous volent, n'est-ce pas ? — que l'accusation du lauréat est mensongère, et démontre bien aussi qu'il surgit toujours, tôt ou tard, à défaut de preuves péremptoires et tangibles, des circonstances assez éloquentes pour faire condamner un coupable, si audacieux et si retors qu'il puisse être.

SS l.K I.AllîlLVT

Un petit fragment tic la Bastide ronge et de

L'JE/x/?^ pour terminer — et ad j>crj)cfvain rei numo-

ri'xm. :

EUE BERTHET

Ft ce jeune licmino, ce jnnuvîiis sujet, Auiiusto Fliurianx, ii'a-t-<»n jnniai?i( entendu rarlcr de lui ? >"cst-il JHinais revenu dans son \ ays natal ?

FKECHETTE

Augup^tf. — Et ee jeune homme, ce mauvais sujet. Tcixile', eu a-t-:)n jamais ( ntenelu jarler? Est-il jamais revenu au pays ?

EUE BERTHEÏ

— Je ne crois pas, monsieur; car il y a eu un tem^s où on l'eût lapidé s'il avait ejse^ se montrer. C'est une histoire cjui a fait grand bruit dans le temps. On était si indigvej contre lui, qu'il fut obligé de se cacher, vi ou supirso qu'il s'embarqua sur un navire en fartance peuir le Levant. Qued qu'il en soit, e>n n'a jamais eu ele ses nouvelles, et tant micu:^; c'est un e'iienapan ele moins.

EEECIIETÏE

Cayou. — Non ; ej^uand les autres exile's sont revenus, j'ai entendu dire comme e;a, entre les branehe\<, qu'il avait péri en venilant s'échai»per du bâtiment Cjui les emunnait dans les pays chauds, aux Bermudes qu'ils ajpe lient ces pays-là, je pense. Mais il y avait pas de danger qu'il se renu:)ntre par icittc. Après ça, y lut s'fourrer jarmi les révoltés des paroisses, eV en haut. Il fut poigne, e*emdamné à être penelu, un tas el' affaires ; en lin il fut exilé aveT les autres. Toujours e^u'il est mort, et nm foi, y a pas de mal à e;a, y en a tenijours asscci de ces vauriens-là dans le monele.

ELIE BERTIIET

Ame.)} ! réplie^ua le nabab avec sang-froid. Mais pour en revenir à Linguard, il passe pour un honnCtelionune, n'est-ce pas ?

FRECHETTE

Auguste. — Amen ! Mais pour en revenir ù Jolin, est-ce qu'il passe pour honnête homme ?

Ce qu'on vient de voir est sans doute bien humiliant pour le lauréat et poui* ceux qui ont — selon un vers du grand maître — jyrosterné devant lui Uur grave 'platitude ; mais tout cela n'est pourtant qu'une fleur au prix de ce que vont révéler mes prochains articles.

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