UX CONCOURS
avant que le lauréat ait les yeux caves et le teint livide.
Plaisanterie k part, M. Fréchette n'a pas le tempérament du poète ; bien au contraire, il est replet, sanguin, et rien chez lui n'indique la nervosité ■du rossignol, bien qu'il chante au clair de la lune, la fragilité du violon, bien qu'il soit ronflant, la sensibilité du roseau, bien qu'il sonne creux.
M. Fréchette est flegmatique et ressemble à un bon gros bourgeois enrichi dans le commerce des sucres ou des cotonnades.
Aussi, le lauréat a t-il l'état que lui assignait sa <îarrure de rentier: il est cossu, et il est — tout le monde le sait — incessamment tourmenté de Vaitri sacra fames^ une autre anomalie chez un poète.
Il aime l'argent, et son ambition d'en faire ne •connaît pas de limites.
Malheureusement, la soif du lucre lui a causé l^ien dos mécomptes et bien des déboires.
• En eftet, c'est son amour du sonnant qui lui a fait plagier Elie Berthet pour dramatiser VExilé <lont les représentations, qui devaient lui rapporter de gros bénéfices, se sont terminées d'une façon si tragique et si humiliante ; c'est encore son amour du quibus qui l'a poussé à copier d'un roman louisianais Thitnderbolt -ww autre drame — qui a eu il New- York le même succès que VExilé à Mont-
réal,- — à écrire sur Grelot, dont le nom commence à s'identifier avec le sien, à -publier Jeaii-Baiytiste de la Salle sur du carton à boîtes pour en grossir l'édition, à lancer les Feuilles vol . . . .antes^ qui ont achevé de l'aplatir comme auteur.
Les Feuilles volantes !
Voilà un livre qui a eu le sort de toutes le? feuille» qui volent ou qu'on vole, et sa publication a donné lieu à un incident dont je me suis bien amusé et que je me hâte de vous faire connaître.
En 1890,- chose inouïe dans les annales de la littérature canadienne, — on offrit l\ M. Fréchette de lui acheter quinze cents exemplaires d'un recueil de poésies inédites qu'il était censé avoir dans ses cartons.
Enchanté de cette offre si libérale, le lauréat réunit à la hâte tous les vers plus ou moins anodins qu'il avait disséminés, depuis cinq ou six ans, dans les journaux et revues du pays, — à l'exception, par exemple, de sa piëce à Sarah Bernard t, — en fit un manuscrit de deux cents pages, et conclut des arrangements pour l'impression immédiate de cette primeur.
Mais, au moment de livrer sa copie à l'éditeur, il hésita ; il se dit qu'il était bien hasardeux de risquer
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sa réputation sur un volume aussi faible, et il résolut de faire une pièce de résistance qui pût soutenir ses futures Feuilles volantes.
Sachant, néanmoins, qu'il était incapable de créer seul quelque chose d'assez fort pour faire passer sa marchandise et sauver ce qu'il appelait sa réputation, il voulut tenter une nouvelle hardiesse de maître : il adressa aux principaux poètes canadiens une circulaire les invitant à écrire sur un sujet donné une pièce qui ne devait pas dépasser cent vers, pour voir — disait la teneur de l'étrange invitation — les couleurs que chaque artiste pourrait tirer de sa palette.
C'était M. Fréchette qui devait, naturellement, être le juge de cette espèce de concours, et il s'engageait à concourir lui-même, c'est-à-dire à se mettre dans l'obligation de s'en rapporter, quant au mérite de ses vers, k la décision de l'auteur de la Légende (Tun Peuple !
Est-ce un comble assez comble, celui-là ?
Le thème que M. Fréchette donnait à ses confrères lui avait été inspiré par le souvenir d'une soirée charmante qu'il avait, lors de son dernier voyage en Europe, passée, en compagnie d'une dame de Nantes, à faire la chasse aux vers luisants sur le bord d'une grande route de la Bretagne.
Ainsi donc, M. Fréchette ayant été acteur dans
la scëne de la chasse aux lampyres, il ne lui avait pas fallu un grand effort d'imagination pour faire la charpente sur laquelle ses amis et lui devaient simultanément travailler.
En tout cas, les concurrents soumirent au censeur ce qu'ils avaient élaboré sur la chasse aux vers luisants, — le lauréat^ frelon pillant les abeilles, prit le meilleur de ce qui lui était confié, et il en fit une idylle qui, malgré un hémistiche atroce, — nous vînmes prendre place ^ — figure avec avantage dans les Feuilles volantes.
Seulement, les invités qui avaient pris part au concoiars n'entendirent jamais parler de leurs vers, et attendent encore le jugement du censeur.
Le public allait probablement toujours ignorer le concours en question, quand, un bon matin, un des compétiteurs, M. le docteur Morisset, se décida u publier le travail qu'il avait soumis à M. Fréchette.
La poésie de M. Morisset, qui est, sans conteste, une des plus belles choses qu'ait produites la littérature canadienne, parut dans l' Union Libérale le 31 décembre 1890, et était accompagnée du commentaire suivant :
Cette pièce a été composée à riiistigation de Louis Fréchette qui, en février dernier, iiivitait neuf de ses confrères, llouthier, Gingras, Loniay, Legendre, Beauchemin, Poisson, Désaulniers, et moi, à traiter avec lui, dans d<»s limites qui ne devaient pas être dépassées — cent vers — le