‹ Le lauréat: critique des œuvres de m. Louis FréchetteChapitre 65 sur 75 · EUGENE SUE · texte numérisé non relu

EUGENE SUE

Maintenant, messieurs, dit d'HarvIlle, lors(|nc le déjeuner fut terminé, si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez d'excellents.

On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis ; la porte de sa chambre â coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies, de très belles armes. M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa chambre.

— Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harvill'e.

— Voilà, en efiV^t, de magnifiques fusils anglais et français ;

jTia foi. je ne saurais auxquels donner la préijérence

Douglas! cria M. de Lucenay, venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs Manton.

Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la chambre du marquis pour examiner les armes.

M. d'Hrtrville, prenant un pistolet de combat, l'arma, et et dit en riant :

— Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux, le spleen, l'ennui...

Et il approcha, en plaisantant, le canon do ses lèvres.

— Ma foi, moi, je prétere un autre spécifique, dit Saint- Kemy ; celui-ljl n'est bon que dans les cas désespérés.

— Oui, mîiis il est, si prompt, dit M. d'Hcarville. Zcst ! et c'est fait ; la volonté n'est pas plus rapide. Vraiment, c'est merveilleux,

— Prenez donc îrarJe, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours dangereuses. Vn malheur est si vite arrivé ! dit M. de Lucenay, voyant le marquis approcher le pistolet de ses lèvres.

— Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce jeu-lîl ?

— Sans doute, mais c'est toujours imprudent.

— Tenez, monsieur, voilà connne on s'y prend : on introduit délicatement le canon entre ses dents... et alors...

— Mon Dieu ! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous V mettez î dit M. de Lucenav en haussant les. épaules.

— On approche le doigt de la détente... ajouta M. d'Harville.

— Est-il enfant... est-il enfant... à son Age!

— Un petit mouvement sur la gàchettf», reprit le m«arquis,. et l'on va droit chez les Times.

Avec ces mots le coup partit. M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.

FRECHETTE

Un jour, il invita cinq ou six amis à dîner dans unrestaiTrant à la mode ; il était en \eine de générosité et de gaieté.

Le menu était soigné, les vins exqwis, l'amphytrion était d'une gaieté lolle ; le dîner se prolongea tard dans la soirée.

Au café,* la conversation tomba sur les risques de la Bourse, et l'on parla de certaines catastrophes tinancières.

— Moi, dit le ?wa/Y/MiX jejoue tout pour tout depuis deux mois, et n'ai point peur du résultat.

— Mais si vous perdiez...

— Si je perdais, ce ne serait pas pour longtemps.

— Comment cela ?

— Oh î ce serait bien simple ; j'inviterais quelques gais compagnons comme vous, par exemple, à un petit dîner dans le genre de celui-ci ; je mangerais, boirais, rirais, m'amuserais «avec les autres ; et puis, au café, comme maintenant, je tirerais do ma poche un petit revolver comme celui-ci

Et, en prononçant ces paroîei^^ le marquis tirait eflective. ment de sa poche nn pistolet-bijou, dont l'acier nii roi ta «inistrement au feu des bougies ; et, joignant le geste aux paroles, sous les yeux de ses convives qui souriaient au badinage, il continua en souriant, lui aussi :

— Et puis, avec pr(5caution, sans me presser, comme ceci, tenez, j'appuierais le bout du canon sur ma tompe droite, de cette façon, regardez bien... je i)resserais la détente, et pan J c(» serait fini !...

En- même temps l'explosion avait lieu, le pistolet fummt sautait sur la table, et, aux yeux des dîneurs épouvantés, .l'étrange suicidé roulait inerte sur le parquet.

Comme on voit, le héros d'Eugène Sue est un marquis français, qui, au sortir d'un déjeuner donné à des amis, décroche d'une panoplie un pistolet de combat qu'il approche, en plaisantant, de ses lèvres, et avec lequel il se brûle la cervelle.

Le héros de M. Fréchette est aussi un marquis — un marquis chicagouin ! — qui a convié des intimes h un dîner, après lequel il sort de sa poche un pistolet-bijou qu'en souriant il applique sur sa tempe, et dont il ^e flambe la tête.

Tout ce qui difterencie les deux scènes qu'on vient de comparer, c'est que dans celle du romancier parisien l'intérêt est savamment ménagé jusqu'à la fin, et qu'on ne peut aucunement en prévoir le dénouement tragique, tandis que dans les Notes sur Chicago on devine tout de suite, au premier geste du marquis n^ 2 tirant son pistolet, qu'il va se faire sauter.

Ea d'autres termes, dans les peintures des deux suicides qu'on vient de voir, il y a la difterence distinguant un romancier qui a du talent d'un écrivassier qui croit en avoir.

Et quand on songe que, après tant de révélations assommantes contenues dans un seul article, M. Fréchette va, comme si rien n'était, continuer de voler, qu'il va se trouver encore des propriétaires de journaux pour donner ses contes de Xoël comme dos primeurs de prix.

Que dis-je ? comme j'allais terminer le présent article, le courrier m'a apporté deux nouveaux contes de îî'oël que le lauréat a fait paraître, l'un dans la Pairie et l'autre dans la Presse^ et pour lesquels il a dû encore se faire payer.

Il suffit de lire celui qui porte pour titre : Une nuit dans les Capes, pour savoir que l'invention en est bien de M. Fréchette, à preuve, que dans ce conte, entre cent autres bourdes, un cocher de Québec, nommé Pierre Vadeboncœur, ayant les doigts littéralement gelés et se tordant dans d'atroces douleurs, se met tout à coup à chanter d'une voix forte et avec la plus grande sérénité du monde :

Il est né le divin enfant.

à preuve aussi, qu'un autre personnage y sert de parrain à un nouveau-né que, vu l'impossibilité de le porter à l'église, on trouve prudent d'ondoyer, —

ux MuniLLO 243

M, Fréchettc est donc trop ignorant pour savoir que sans prêtre il ne peut y avoir de parrain, — sans parler -de la phraséologie qui est affreusement torturée et torturante, et dans laquelle il y a assez de cigares, de pipes, de vin et de Jamaïque pour approvisionner J^ierrc Yadebonc x^ur et les siens pour le reste de :leui*s jours.

Quant à l'autre légende, intitulée : L'Homme dans la lune^ dont les difte rentes scènes se passent dans un vieux château de la Bretagne, dont le thème et le style sont dignes des plus grands écrivains français du jour, il va de soi que M. Fréchette n'a fait que la transcrire de quelque volume dont il se croyait sans doute l'unique possesseur.

Oui, je suis certain que M. Fréchette a copié aussi servilement le Bonhomme dans la lune que VExilé^ où il ne s'est pourtant guère gêné, comme l'indique la confrontation suivante :

BERTIIET

— Alors pourquoi vous a-t-elle appelé ! Les amoureux ont d'étranges idées. A votre place, jeune homme, savez-vous ce que je ferais ? J'irais trouver ii/i^tmrrf, je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames-

FRECHETTE

Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Les amoureux ont d'étranges idées. A votre place, jeune homme, savez-vous «e que je ferais ? J'irais trouver JoUn, je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.

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