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LE CHENE ET LA CHENILLE TABLE

DÉDIÉE A M. W. CHAPMAXN, PREMIER SOUFFLEUR DANS LA TROUPE DE M. L'ABBÉ BAILLAIRGÉ.

Un grand chêne dressait ses rameaux dans l’espace Et répandait son ombre aux alentours.

Par mille tortueux détours, Larve aussi sale que rapace, Glissant, rampant, peinant, suant, Puant, Le dos rond, le ventre gluant, Une chenille avait atteint la carapace De l'arbre, et tout autour, autant qu'elle pouvait, Bavait.

—Ah! ah! criait-elle au colosse, Dis donc, on n’est pas à la noce, A ce qu’il paraît, mon fiston !

C’est qu'avec moi, pardine, il faut changer de ton ; Je sais, moi, déficr et ta taille et ta force ; J'ai déjà souillé ton écorce, A moi ta couronne à présent !

—Et puis après ? fait sur un ton plaisant, L'arbre à l’ombrage bienfaisant, Ta bave un peu de pluie L'essuie ; Affaire d'une ondée ct de quelques rayons...

Et je n’en reste pas moins un chêne, voyons!

De même que, pauvre guenille, Tu n'en restes pas moins non plus... une chenille,

Indubitablement, la découverte du plagiat de la fable ci-haut—qui arrive juste au moment où M. Fréchette se défend d’accusations qui tombent sur lui drues comme grèle—est un incident bien drôle,

UNE TROUVAILLE 79 et cependant j’ai quelque chose de bien plus amusant encore à dévoiler dans le présent article.

Seulement,.comme je vais être obligé, pour lintelligence de ce qui va suivre, de mettre à jour plusieurs choses intimes, je demande pardon à mes lecteurs de les entretenir de ma personne, qui évidemment doit, à l'heure qu'il est, n’intéresser que M..... Fréchette.

Eu 1882, je vivais à la Beauce, et je faisais alors comme aujourd’hui une cour très assidue à la muse des vers.

Plein d’admiration pour M. Fréchette, que je ne soupconnais nullement de convoiter le bien d'autrui, je lui envoyais de temps à autre de mes poésies pour savoir ce qu'il en pensait.

La dernière pièce que je lui soumis cette année-là exaltait la mission à la fois guerrière et civilisatrice de la France, et je me rappelle, comme d’hier, les remarques que le lauréat avait écrites au crayon sur le verso de mon manuscrit et qui pouvaient se résumer ainsi: “ Votre poésie est très belle, seulement il &y trouve beaucoup de répétitions de mots, le début est un peu banal, le milieu faible, la fin devrait être recommencée.”?

Bref, M. Fréchette me disait que ma France était

une bonne pièce, mais qu’il me fallait la. ... refaire, d’un bout à l’autre.

C'était encourageant, n'est-ce pas ?

Abasourdi par cette appréciation d’une ode que je considérais comme ma meilleure production, j'en vins à la conclusion que je ne ferais toute ma vie que des Zroquoises,—selon le mot de M. l'abbé Gingras,—et j'envoyai la muse à tous les diables.

Je me croyais déjà guéri de cette étrange fièvre qui tue hante encore avec tant d’obsession, quand, environ une couple de mois après l’encouragement du lauréat, je mis inopinément la main sur un numéro de la Patrie, où je lus un petit poème intitulé Toast à la France, écrit par M. Fréchette À l’occasion de la fête nationale des Francais, et dont le conmmencement contenait exactement les idées des trois premières strophes de l’ode quele lauréat m'avait con-

saillé de refaire.

Malgré la surprise et l’ahurissement que me caus un larcin si inattendu, je me calmai et me consolai bien vite, en songeant—un peu flatté au fond—que je devais avoir quelque chose dans la tête, puisque celui que lon considérait comme notre meilleur

poète avait pris la peine de voler mes idées.

Un mois s’était à peine écoulé, que je ne songeais plus à l’incident dont j'avais pourtant été si fort ennuyé,—ct que j’excusais à part moi M. Fréchette

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