UNE TROUVAILLE
qui, selon moi, pouvait bien avoir été, après tout, la
victime d’une réminiscence,
£t je me remis—le naturel revient au galop—àù
versifier comme de plus belle.
Au mois de mai 1883, je quittai la Beauce pour aller me fixer à Montréal, et j'entrai, à mon arrivée, —je l'ai déjà dit,—au journal la Patrie cornme traducteur et chroniqueur.
Dans l'automne de la même année, les citoyens de la métropole canadienne, libéraux comme conservateurs, organisèrent un grand banquet pour fêter un député français, et M. Fréchette et moi nous fûmes invités à y dire chacun une pièce de
vers de notre cru.
Jugeant que ma France serait une poésie bien
È P .. \ k .. L ‘ L2 ! appropriée à la circonstance, —eomme dit un cliché presque aussi vieux que le plagiat, —je l’appris par cœur, et la déclamai, en temps opportun, avec un résultat qui me valut l'honneur d’être bissé pour la strophe suivante :
La France ne meurt pas ; et quand elle se couche,
Son front garde toujours sa majesté farouche,
Et son vainqueur épie en tremblant son sommeil.
Elle demeura grande après le grand désastre...
Et Sedan ne fait pas plus d'ombre sur son astre
Que l'aile du vautour sur l’orbe du soleil !
Encore une fois, je demande pardon de rappeler
ici des choses qui trahïssent le parfum d'un encensoir
que je ne voudrais pourtant pas balancer, ct faire servir à l’enivrement de mon amour-propre.
Quoi qu’il en soit, j'obtins avec ma France un succès très flatteur, et M. Fréchette lui-même quitta son siège, à la table d'honneur, pour venir, en présence des honorables MM. Chapleau et Robidoux, de MM. J.-G.-IT. Bergeron, M. P.. J.-G. Barthe, Arthur Buics, C.-A. Geoffrion, IT. Beaugrand, IT.
Saint-Louis, ete., m’offrr ses félicitations.
Trois ans et demi après le banquet en question, M. Fréchette, non content de s'être approprié les trois premières strophes de ma France, me prerait le dernier sixain de cette pièce pour amplifier son Toast à la France qui est devenu, depuis, France tout court, ct scrt d’épilogue à sa Légende d'un Peuple.
Les choses en étaient là, et je rageais sourdement, Gcpuis longtemps, des rapines du laurént, quand, un bon matin, M. l'abbé Baillairgé fit voir que M. Fréchette ne s'était guère fait scrupule, en maintes circonstances, de piller mes vers.
Après avoir prouvé que l’auteur de la Légende d'un Peuple m'avait surtout plagié dans un sonnet que j'avais lu à un banquet donné à M. Beaugrand, M. l’abbé faisait les citations suivantes et les commentaires qui les accompagnent :
“Le 28 cetobre suivant,— qu'il se gaspille de l'ar-
UNE TROUVAILLE S5 gent pour des fins plus ou moins légitimes :—nouveau banquet en l'honneur d’un homme célèbre, M. Auguste Vermond, député de Seine-et-Oise, à l'occasion de son passage au Canada. MM. Chapman et Fréchette avaient écrit quelques vers pour la circonstance.
M. Chapman y dit, entre autres choses :
L'humanité gémit sous des jougs centenaires ; La France tout à coup fait gronder ses tonnerres, Et, volcan qui vomit une lave d'airain,
Elle secoue au vent les tonrs de la Bastiile...….. Et l’astre de juillet à l'horison scintille,
La sainte liberté rouvre son vol serein !
‘ Nous n'avons pas à considérer ici les idées du poète, ce qui nous importe, c’est de savoir si le lanréat jettera de nouveau ses regards sur M. Chapman. Mais, oui ! Ouvrez la “ Légende d’un Peuple,” publiée trois ans après, en 1887. Dans le poème France, à la page 329, nous lisons :
FRECHETTE
Quand des antiques jougs l'humanité se lasse ;
Quand il cst quelque part un peuple à secourir,
Qui donc à l'horizon voyez-vous accourir ?
A genoux, opprimés ! c’est la France qui passe.
‘ Antiques et centenaires se donnent la main, l’humanité et l'horizon donnent la plus franche accolade à l’humanité, à l'horizon ! Vous n’en croyez pas vos
eux ! Ce n’est pas tout, poursuivous et nous allons être édifiés.
st LE LAURÉAT
CHAPMAN
L'enfant de la nature, aux limites du mo ide, Rampe sous le fardeau de sa nisère immonde ; La France à son grand cœur sent la pitié venir ; Elle élève la voix... et ses missionnaires , Vont évangéliser les tribus sanguinaires,
Et font sur les déserts flamboyer l'avenir !
FRECHETTE
Sans espoir ct sans Dieu l'enfant de la forét Fraînet-il sa misère à l'autre bout du monde,
Qui donc va Ini verser la lumière féconde ?
Nations, saluez ! car la France apparaît.
CITAPMAN
Les vieilles nations—ô merveilleux spectacles ! Veulent faire tomber enfin tous les obstacles Qui nuisirent longtemps à leur fraternité :
Elle prend son compas, son pie et sa truelle..…….. Et les monts affolés s'entr'ouvrent devant elle, Et l'océan la suit comme un lion dompté.
FRECHETTE
De l'immense avenir resplendissante aurore !
Pour vous joindre en faisceaux, peuples de l’univers, Faut-il percer les monts où rapprocher les mers ? ’aladin du progrès, la France arrive encore.
CHAPMAN
Mais si des conquérants, assoïflés de vengeance, Allaient éteindre un jour le flambeau de la France, Les peuples aussitôt marcheraient à tâtons.
Que dis-je ? si jamais son soleil sé dérobe,
Les feux qu’il a versés à tous les coins du globe Empourpreront encor le ciel des nations,