FABLE
DÉDIÉE A M. \Y. CHAPMAX, PREMIEE SOUFFLEUR DANS LA TROUPE DE M. L'ABBÉ BAILLAIRGÉ.
Un grand chêne dressait ses rameaux dans l'espace Et répandait son ombre aux alentours...
Par mille tortueux détours,
Larve aussi sale que rapace.
Glissant, rampant, peinant, suant, Puant,
Le dos rond, le ventre gluant.
Eue chenille avait atteint la carapace De l'arbre, et tout autour, autant qu'elle pouvait,
Bavait.
— Ali ! ali ! criait-elle au colosse,
Dis doue, on n'est pas à la noce,
A ce qu'il paraît, mon liston !
C'est qu'avec moi. pardine, il tant changer de ton : Je sais, moi. défier et ta taille et ta force :
J'ai déjà souillé ton écoree,
A moi ta couronne à présent !
— Et puis après ? l'ait sur un ton plaisant,
L'arbre à l'ombrage bienfaisant,
Ta bave un peu de pluie L'essuie :
A flaire d'une ondée et de quelques rayons
Et je n'en reste pas moins un chêne, voyons'
De même (pie, pauvre guenille, Tu n'en restée pas moins non plus... une chenille.
Indubitablement, la découverte du plagiat de la
fable ci-haut — qui arrive juste au moment où M, Fréchette se défend d'accusations qui tombent sur lui drues comme grêle — est un incident bien drôle,
UNE TROUVAILLE
et cependant j'ai quelque chose de bien plus amusant encore à dévoiler dans le présent article.
Seulement, comme je vais être obligé, pour l'intelligence de ce qui va suivre, démettre à jour plusieurs choses intimes, je demande pardon à mes lecteurs de les entretenir de ma personne, qui évidemment
doit, à l'heure qu'il est, n'intéresser que M
Fréchette.
En 1882, je vivais à la Beauce, et je faisais alors comme aujourd'hui une cour très assidue à la muse des vers.
Plein d'admiration pour M. Fréchette, que je ne soupçonnais nullement de convoiter le bien d' autrui, je lui envoyais de temps à autre de mes poésies pour savoir ce qu'il en pensait.
La dernière pièce que je lui soumis cette année-là exaltait la mission à la fois guerrière et civilisatrice de la France, et je me rappelle, comme d'hier, les remarques que le lauréat avait écrites au crayon sur le verso de mon manuscrit et qui pouvaient se résumer ainsi : " Votre poésie est très belle, seulement il s'y trouve beaucoup de répétitions de mots, le début est un peu banal, le milieu faible, la fin devrait être recommencée."
Bref, M. Fréchette me disait que ma France était
une bonne pièce, mais qu'il me fallait la. . . . refaire, d'un l)out à l'autre.
C'était encourageant, n'est-ce pas ?
Abasourdi par cette appréciation dune ode que je considérais comme ma meilleure production, j'en vins à la conclusion que je ne ferais toute ma vie que des Troquoises, — selon le mot de M. l'abbé Gingras, — et j'envoyai la musc à tous les diables.
Je me croyais déià guéri de cette étrange lièvre qui me liante encore avec tant d'obsession, quand, environ une couple de mois après Yencouragi ment du lauréat, je mis inopinément la main sur un numéro de la Patrie, où je lus un petit poème intitulé Toast à ht Fran<<\ écrit par M. Frécbette à l'occasion de la fête nationale des Français, et dont le commencement contenait exactement les idées des trois premières strophes de l'ode que le lauréat m'avait conseillé de refaire.
Malgré In surprise et l'ahurissement que me causa un larcin si inattendu, je me calmai et me consolai bien vite, en songeant — un peu flatté au fond — que je devais avoir quelque chose dans la tête, puisque celui <|ii«- Ton considérait comme notre meilleur poëtc avait pris la peine de voler mes idées.
Cn mois s'étail à peine écoulé, que je ne songeais plus à L'incident dont j'avais pourtant été si tort ennuyé, — et que j'excusaisà part moi M. Fréchette
r\i: TROUVAILLE 81
qui, selon moi, pouvait bien avoir été, après tout, la victime (l'une réminiscence.
Et je me remis — le naturel revient au galop — à versifier comme de plus belle.
Au mois dé mai 1883, je quittai la Beaucc pour
aller me iixer à Montréal, et j'entrai, à mou arrivée, — je l'ai déjà dit, — au journal la Patrie comme traducteur et chroniqueur.
Dans l'automne de la même année, les citoyens de la métropole canadienne, libéraux comme conservateurs, organisèrent un grand banquet pour fêter un député français, et M. Fréchettc et moi
nous fûmes invités à y dire chacun une pièce de vers de notre cru.
Jugeant que ma Fr<ou-< serait une poésie bien appropriée à la circonstance, — comme dit un cliché
presque aussi vieux (pie le plagiat, — -je l'appris par cœur, et la déclamai, en temps opportun, avec un résultat qui me valut l'honneur d'être bissé pour la strophe suivante :
La France ne nicurl pas : et quand elle se couche,
Son Iront garde toujours sa majesté" farouche.
Et son vainqueur épie en tremblant son sommeil.
Elle demeura grande après le grand désastre
Et Sedan ne fait pas plus d'ombre sur son astre Que l'aile «lu vautour sur l'orbe du soleil !
Encore une fois, je demande pardon de rappeler ici dos choses qui trahissent leparfum d'un encensoir-
LE LAt.'IÎEAT
que je ne voudrais pourtant pas balancer, et faire servir à l'enivrement de mon amour-propre.
Quoi qu'il eu soit, j'obtins avec ma France un succès très flatteur, et M. Fréchettc lui-même quitta sou BÎège, à la table d'honneur, pour venir, eu présence des honorables MM. Chapleauet Robidoux. de MM. J.-G.-H. Bergen m. M. P., J.-GL Barthe, Vrthur Buies, C.-A. Geoffrion, H. Beaugrand, II. Saint-Louis, etc., m'offrir ses félicitations.
Trois nus et demi après le banquet en question. M. Fréchettc, non content de s'être approprié les trois premières strophes de ma France, me prenait le dernier sixain de cette pièce pour amplifier son T ast à la F nuire qui est devenu, depuis, France huit court, et sert d'épilogue à sa Légende d'un Pi ''/'/< .
Le- choses en étaient là. et je rageais sourdement, depuis longtemps, des rapines du lauréat, quand, un bon matin, M. l'abbé Baillairgé fit voir que NT. Fréchettc ne s'était guère fait scrupule, en maintes circonstances, de piller mes vers.
Après avoir prouvé que l'auteur de la Légende
'/>>,> PeupU m'avait Burtout plagié dans un sonnet
que j'avais lu à un banquel donné à M. Beaugrand.
\l. l'abbé faisait les citations suivantes et les com-
taires qui les accompagnent :
•• Le 28 i ctobre suivant,— qu'il se gaspille de Par-
l'N'K TROUVAILLE 83
gent pour des fins plus ou moins légitimes ! — nouveau banquet en l'honneur d'un homme célèbre, M. Auguste Vermond, cléput(' de Seinc-et-Oise, à l'occasion de son passage au Canada. MM. Chapman et Fréchctte avaient écrit quelques vers pour la circonstance.
"M. Chapman y dit, entre autres choses :
L'humanité gémit sous des jougs centenaires : La France tout à coup fait gronder ses tonnerres,
Et, volcan qui vomit une lave d'airain,
Elle secoue au vent les tours de la Bastille
Et ['astre de juillet à Vhorison scintille La sainte liberté rouvre son vol serein !
" Xous n'avons pas à considérer ici les idées du poète, ce qui nous importe, c'est de savoir si le lauréat jettera de nouveau ses regards sur M. Chapman. Mais, oui î Ouvrez la " Légende d'un Peuple,'' publiée trois ans après, en 1887. Dans le poème Fran ce, Si la page 329, nous lisons :
FKECHETTE
'Quand <lcs antiques jougs L'humanité se lasse ; Quand il est «luolque part un peuple à secourir, Qui donc à l'horizon voyez-vous accourir ? A genoux, opprimés ! c'est la France qui passe.
" Antiques et centenaires se donnent la main, V humanité et V horizon donnent la plus.franche accolade à V lui inanité, à Vhorizon ! Tous n'en croyez pas vos jeux ! Ce n'est pas tout, poursuivons et nous allons être édifiés.
($j LE LAUREAT
CHAPMAN
i;, niant d, la natun . aux limites du mo ide, Rampe sous le fardeau de sa misère immonde : La France û son grand cœur sent la pitié venir :
Elle élève la voix et ses missionnaires
Vont évangéliser les tribus sanguinaires, K| fonl - dési rts flamboyer l'avenir !
FRECHETTE
Sans espoir et sans Dieu l'enfant de laforii Traîne-t-il sa muère à l'autre boutdu monde, Qui «loue va lui verser la lumière féconde ? Xations, saluez ' car la Franc»' apparaît.
I. , vieilles nation — ô merveilleux spectacles ï \ eulent faire tomber enfin tons les obstacles Qui nui-jirenl longtemps à leur fraternité :
i; e prend son compas, son j.i.- et sa truelle
Kl les monts affolés s'entr'ouvrenl devant elle, oeéan la -ni; comme un lion dompté.
FRECHETTE
!><• rimiie nsc avenir resplendissante aurore '
.• vous joindre en lai- seaux, peuples de l'univers,
Faut-il percer le- monts ou rapprocher les mers ? «li:i Mm progrès, la France arrive encore.
(il \r\iA.\
Main -i il« - c »n [iiéj fies de > engeance,
N • éteindre un jour le flambeau de la France,
I.- - peuples aussitôt marcheraient â tâtons. - 1 jamais s< >ti s< »1< il se dérobe, iriix <|ti*il :i versés ;"i tous les coins du globe / >or le ciel d< b nal i< ms.
UN'E TROUVAILLE 85
FRECHETTE
Oui, péris s'il le faut, — pardonne à ce mot sombre — Ainsi qu'un grand navire incendié qui sombre, Ou plutôt comme L'astre immense <|ni s'éteint, Le soir, dans les brasiers de l'horizon lointain, Drapé dans les replis de sa pourpre sanglante, Et qui longtemps après que sa masse aveuglante S'est engloutie au loin dans les cieux entrouverts, De ses rayons mourants dore encor L'univers.
" U enfant de la nature, do M. Chapraan devient -chez M. Fréchcttc V enfant de la forêt ; cet enfant rampe sows le fardeau de la misère, d'après M. Chapman ; ce même enfant traîne sa misère avec M. Fréchette, et il la traîne à Vautre bout du monde, tout comme celui de M. Chapman aux /unité* du monde.
M. Chapman parle du progros des nations ; M. Fréchette le suit sur ce terrain ; seulement il perce les monts au lieu de les faire tf entf ouvrir et il remplace la mer par Y océan. Belle trouvaille : transfiguration difficile !
" Quant au soleil couchant de la France de M. Fréchette, c'est exactement le soleil couchant de M. Chapman ; le soleil couchant du lauréat dore -encore l'univers, c'est-à-dire le ciel des nations de l'auteur des Feuille* d'Erable, et ce qu'il y a de plus intéressant, c'est que la dorure est accompagnée de la moine pourpre pour les deux soleils ! ?
N'ayant absolument rien à répondre aux accusations de plagiat que M. le rédacteur du Bon
nbai portait récemment contre lui à propos de mou Erable, de mes Joies et Souffrances d'Hiver et de mon sonnet à M. Beaugrand, — M. Fréchetter après s'être borné à citer les trois premières strophes rie sa pièce et de la mienne, dit ou fait dire ce qui Buit dans la Patn'e du 20 juin dernier :
ainsi, d'après M. l'abbé Baillairgé, il y a plagiat. C'est aussi notre avis.
Seulement le plagiaire n'est pas celui que M. l'abbé pense, — nous sommes assez charitables, quoique misérables laïqucsr pour ne pas l'accus< r «Tune eanaillerie qui ferait peu d'honneur à l'habit qu'il i »< »rt < «.
Non. le plagiaire n'est pas celui qu'il pense, car Ja pièce de M. Fréchette n'a pas été publiée pour la première fois dana la lJ>i<i»l< d'un Peitple,mais a été composée et publiée pour la fête du H. juillet IS83.
Le poète en a retranché une strophe et Ta mise en tête «le a pièce qui sert d'épilogue à *<>\\ volume.
Sous nous rappelons même que, lorsque M. Chapman lut sienne au Uanquet Vermond, les gens disaient: '"Mais :, paraphrase de ton Quatorze Juillet, Fréchette."
Autant de lignc3 autant d'accrocs à la vérité.
Oui. M. Fréchette, vous mutilez ou vous faites mutiler affreusement la vérité, et je vous délie de pn.uvcr que votre Quatorze Juillet a été publié en l -v,. que vous eu avez pris une strophe pour faire l'épilogue de votre Légende <r><ii Peuple; je vous défie de prouver surtout (pie ma France, qui compte neuf strophes, est la paraphrase du Quatorze Juillet qui ou contient une vingtaine.
Vous blaguez vos lecteurs, M. Fréchette, et j'en
ai convaincu mC8 ami- en leur taisant voir la lia —
USE TROUVAILLE 87
de la Patrie où ils ont constaté que votre Quatorze Juillet a paru en 1881, — en leur ouvrant la Légende d'un Peuple à la fin de laquelle s'étalent les strophes que vous m'avez enlevées pour en faire originairement le commencement de votre Toast à la France.
Et puis, vous avez eu bien soin, M. Fréchette, de ne pas relever la dernière strophe de ma France, que M. l'abbé Baillairgé met en lumière et que vous m'avez prise comme les trois autres. Vous n'avez pas relevé cette strophe pour la raison bien simple que la date de sa publication m'est favorable, comme d'ailleurs toutes les dates sont pour moi relativement à ce que vous avez escroqué à votre frère, à Victor Hugo, Lamartine, Musset, Gautier, Leeonte de Lisle, André Theuriet, Maurice Rollinat, José-Maria de Ilcredia, Mme de Girardin, Crémazie, etc.
En tout cas, il ressort de ce qui précède que M. Fréchette a mille fois plus d'audace que de jugement.
Et le fait d'avoir quitté son siège au banquet Vcrmond pour venir nr offrir ses congratulations démontre clairement --on ne va pas féliciter ceux qui nous volent, n'est-ce pas ? — que l'accusation du lauréat est mensongère, et démontre bien aussi qu'il surgit toujours, tôt ou tard, à défaut de preuves péremptoires et tangibles, des circonstances assez éloquentes pour faire condamner un coupable, si audacieux et si retors qu'il puisse être.
Un petit fragment de la Bastide rouge et de L'Exilé -pour terminer — et ad perpétua m rei nu mort A m :
ELLE BERTHET
Et ce y une homme, ce mauvais suj< t. Auguste VU uriaux, n'a-t-on jamais i ntendu ] arli r tle lui '! N'cst-il jaiùafs r< v< nu dans son j ays natal ?
FRECHETTE
Auguste- El ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exilé, n-t -on jamais entendu parler? Est-il jamais revenu au
ELIE BERTHET
— .!<; ne crois j as, monsieur ; car il y a eu un t< mj s où on
l'eût la] idé s'il avait osé se montr< r. C'< st une histoire <jiii
a fait grand bruit dans le temps. On était si indigné contre
qu'il fut obligé <!<• se cacher, ci on suppose qu'il s'em-
qua Bur un navire en i artance j our le Levant. Quoi qu'il
soit, on n'a jamais eu <!<■ ses nouvelles, cl tant mieux;
• -i un ehenaj an de nu >ing.
FRECHET1 i:
Cayou.- Non : quand les autres exilés sonl revenus, j'ai
imIh dire comme ça, < ntre les brandies, <|u'il avait ] éri
s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans
- pays chauds, aux Bermudes qu'ils appellent ces rays-lû,
je pei Mais i! y avait pas de danger qu'il se remontre
par icitte. Apres ça, y lut s'iburrer parmi les révoltés des
issi - '!'( ii haut. II fui poigne, condamné à t't ;•<• j i ndu,
un tas (Va flaires : entin il fut exilé avec les autres. Toujours
<,n'i! cal mort, < i ma foi, y n | as de mal à ça, y i n a toujours
. ■ i ri « ns-là dans le inonde.
ELIE BERTHET
[inen ' répliqua le nabab avec sang-froid, Mais pour en . il Linguard, il j asse] our un honnête homme, u'< st-ce
UNE TROUVAILLE 89
FKECHETTE
Auguste. — A men ! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu'il passe pour honnête homme ?
Ce qu'on vient de voir est sans doute bien humiliant pour le lauréat et pour ceux qui ont — selon un vers du grand maître — prosterné devant tui leur (/rare platitude; mais tout cela n'est pourtant qu'une fleur au prix de ce que vont révéler mes prochains articles.
Les légendes appartiennent aux premiers qui les recueillent, les écrivent et leur donnent le cachet personnel auquel on reconnaît le style de tel ou tel auteur.
Parmi les écrivains étrangers que ce genre de littérature a passionnés figurent au premier rang les frères Grimm, qui ont parcouru tontes les campagnes de l'Empire allemand en quête de traditions héroïques, et qui en ont fait une ample moisson et de nombreux récits dont aucun poète ou romancier n'a jamais songé à leur contester la paternité.
L'œuvre patriotique des frères Grimm, M. d.-C. Taché l'a continuée sur le sol du Canada ; et ce littérateur original a publié une foule de légendes populaires qui nous ont révélé de sublimes actes de courage et de dévouement restés trop longtemps ignorés, et qu'aujourd'hui nous évoquons, avec fierté, comme une part du patrimoine glorieux que nous ont légué nos pères.
LE 1.AIIJÉAT
Une <les plus émouvantes traditions qui aient été recueillies par M. Taché est celle du dernier exploit de Cadieux, cet héroïque coureur des bois qui, pour sauver des compagnons poursuivis par les sanguinaires [roquois, périt dans la foret primitive de ]'< tttawa, e1 que Ton retrouva, quelque temps après sa mort, couché dans une fosse creusée de ses propres mains, et pressant encore entre ses doigts glacés une écorce de bouleau à laquelle il avait confié — sous forme de complainte — ses dernières angoisses et soo suprême adieu.
Pour obtenir les renseignements qu'il lui fallait pour écrire l'histoire de Cadieux, M. Taché fit de longs voyages, et mit à contribution ses connaissances intimes et pratiques de la rude vie des hommes de la forêt.
Ce ne fut qu'après bien des tentatives infructueuses qu"il parvint à rencontrer quelqu'un se rappelant encore, mais vaguement, la complainte qu'on avait trouvée, il y a deux cents ans, sur la poitrine du héros morl victime de son dévouement ; et les quelques bribes que lui en dit un vieux guide — le père Morachc — lui aidèrent à reconstruire et à remettre on lumière un des faits les plus remarquables des premiers temps de la colonie, que l'ombre de l'oubli noyai! déjà, el qui, sans l'auteur de Forestiers et Voyageurs^ se serait vite évanoui dans l;i nuit des âges.
Dans son récit M. Taché a mis, grâce à sa riche imagination, la poésie et le merveilleux qui se trouvent dans toute légende, et, une ibis son Cadieuz publié, personne ne pouvait judicieusement
le traduire on l'amplifier, sans donner le nom de celai qui l'avait originairement écrit.
Un écrivain n'avait pas plus le droit de tirer parti du travail de M. Taché, sans lui en attribuer le mérite littéraire, que M. Lemay, par exemple, ne
pouvait, comme traducteur, signer Econgeline. sans dire que Longfellow en était le véritable auteur.
En d'autres termes, l'auteur d'un récit légendaire a droit à la propiiété littéraire de son travail, au même titre que l'auteur d'un roman historique. L'un emprunte son motif à la tradition qu'il invoque, l'autre prend le sien à l'histoire, et l'œuvre concrète appartient à l'écrivain qui a dramatisé l'un ou l'autre.
Mais M. Fréchette, lui, ne recule devant rien : il s'est emparé en tapinois de la légende de Cadieux, l'a versifiée cahin-caha, sans rien changer du cadre, sans mentionner le nom de M. Taché, taisant parler José à la place du vieux Morache, et poussant le sans-gêne jusqu'à utiliser des fragments de la phraséologie originale pour façonner ses hémistiches.
Si incroyable que puisse sembler un pareil escamotage, il est absolument vrai, et les citations que je ferai de la prose de l'auteur de F stierset Voyageurs
et dea vers du lauréat prouveront que celui-ci a cru pouvoir toujours tromper impunément le public.
Qu'on en jîïge :
" Cadieux était un voyageur-interprète marié à une Algonquine : il passait d'ordinaire l'hiver à la chasse, et l'été il traitait avec les sauvages. "'
Un jeune homme au regard rêveur et studieux,
Un brave, que ces tiers trappeurs nommaient Cadieux.
( 'onnaissanl l'algonquin, leur servait d'interprète.
Ce regard studieux dans le premier vers que je viens de citer est évidemment pour donner une rime millionnaire à Cadieux, et je ne connais rien de plus malhabile dans les vers les plus boiteux de M. Fréchcttc.
•• i m était alors au mois de mai, et Cadieux attendait les sauvages de l'Isle et «les Courte-Oreille, cpii devaient descendre en même temps que lui jusqu'à Montréal aVec des pelleteries.
" La plus grande tranquillité régnait dans les cabanes du Petit-Rocher, lorsqu'un bon jour un jeune sauvage, qui « ' t ; i î i allé rôder autour des rapides et en bas «lu portage, arriva, tout essoufflé, au milieu des familles dispersées autour des cabanes, en criant : Nattaouê ! Nattaouê!"
lu «i.ir du iimi< de mai, l'interprète <-t bcs hommes ( impaicnl précisément î) l'endroit où nous sommes, \ui res d'un feu pareil ila a] aisaient leur faim
D'un rustique repas qui tirait à sa fin, K( chacun s'apprêtait, pour réparer ses Torées. A s'en aller dormir sous les huttes d'éeorees. Lorsqu'un jeune sauvage, au parti dévoue", Arriva tout à coup, criant : Nattaouê !
M. Fréchette, qui ne paraît pas avoir compris ce que voulait dire Nattaouê, et qui l'a écrit parce qu'il l'avait sous les yeux, chez M. Taché, a fait là — ce qui est un tour de force — un vers de onze pieds, puisque ce mot — qui signifie I roquais — ne se prononce pas Natta-ou-ê, mais bien NattaSê.
" Il n'y avait qu'an seul moyeu d'échapper, c'était de sauter les rapides, chose à peu près inouïe; car. comme le disait le vieux Morache, ils ne sont pas drus les canots qui sautent les Sepl-Chutes. "
— Ah ! messieurs, fil José, je ne crains pas les luttes De l'aviron ; mais là, descendre les Sept-Chutes, Nom d'un chien ! aussi vrai que je suis de Sorel, Je l'ai dit bien des fois, ça n'est pas naturel.
Assurément, tout cela est bien étrange, et l'homme de Sorel, qui est là pour la rime, pèche énormément contre le naturel, sans compter Je Vai dit bien des Jois qui est une affreuse cheville.
" On s'était, en partant, recommandé à la bonne sainte Anne, et Ton priait de cœur tout le temps.
Le temps presse. On se l'ait de rapides adieux. Les canots sont parés : on invoque la Vierge.
— "Je n'ai rien vu dans les Sept-Chutes, disait
Il: LAUREAT
dans la suite la femme de ('adieux, qui était une pieuse femme, je n'ai rien vu qu'une grande dame blanche qui voltigi lit devant les canots et nous montrait la route ".
Aussi raconte-t-on qu'une femme sauvage Pendant que les canots s'éloignaient du rivage, Avait vu. dans le pli des grands brouillards doujreux, \'\\ long fantôme blanc <nii fuyait devant eux.
M. Taché, se servant habilement du merveilleux, tait voltiger en avant des fugitifs une grande dame blanche qui leur montre leur route à travers les l»ri>ants deB Sept-Chutes.
M. Fréchette, lui, qui n'avait pourtant qu'à suivre l«'s lignes du canevas qu'il avait subtilisé, met dans le pli des grands brouillards douteux un long fantôme blanc, qui n'indique pas leur chemin aux canotiers, mais se sauve devant eux, comme s'il en avait peur : et ce qui est d'une grande beauté chez le prosateur devient une grosse sottise 'lie/ le versificateur, que la mesure et la rime ont forcé ;i défigurer son modèle.
•" Mais ce n'était pas tout, cependant, il fallait
encore que quelqu'un restât sur place pour opérer
une diversion, attirer les [roquois dans le bois et les
empêcher ainsi, une fois engagés dans le portage
de porte;- leur attention sur les rapides et de
'••mu aître <•»• qui était arrivé.
1 Cadieux, comme le plus capable <-t le plus
entendu de tous, se chargea de la périlleuse mais généreuse mission."' ....
Mais l'abîme franchi, le problême renaît. Les cruela Iroquois, dont 1 "esprit se connaît En ruses de combats, d'espaces en espaces Se sont échelonnés et surveillent les passes. il faut ici quelqu'un pour tromper l'ennemi, Il faut absolument qu'on choisisse parmi Tous c«.'s désespérés un homme qui consente A couvrir de son corps la terrible descente. Qui se dévouera ?
— Moi, dit simplement ('adieux.
Diable î il fallait que Cadieux eût le corps passablement long pour en couvrir les Sept-Chutes.
Plaisanterie à part, le lauréat n'exprime pas une idée juste quand il dit (pic Cadieux, appelé seulement à tromper l'ennemi, consent à couvrir de son corps la descente de ses amis dans un rapide de l'Ottawa, tout comme un capitaine prêt à taire de sa personne un rempart aux soldats qu'il commande.
" Une heure ne s'était pas écoulée qu'un coup de fusil retentit, suivi d'un autre, puis de plusieurs, rendant cette lutte, au bruit des détonations, les canots, engagés dans les terribles courants, bondissaient au milieu des bouillons et de l'écume. . . .''
Et tandis queC&tieux, qui remonte la berge,
Jette un coup de fusil aux cent échos du soir,
On lance les canots da »s le tourbillon ru i :
Tout disparaît soudain dans l'« mbre et dans l'écume.
Décidément, si un rapide est un tourbillon, il doit être, ;'i cause de ses flots écumeux, plutôt blanc que noir : et je suis certain que M. Fréclictte a écrit les deux derniers vers parce que Victor Hugo a dit dans les Orientales :
Ainsi toul disparut dans le noir tourbillon.
" Pendant trois jours les Iroquois battirent la foret pour retrouver les traces des familles, ne s'imaginant pas même qu'ils eussent pu entreprendre la descente du rapide ; pendant trois jours aussi, ils traquèrent le brave voyageur dans les bois.1'
Sans doute Que le } auvre ('adieux, égaré sous la voûte
I )< > liois épais, Longtemps dut errer au hasard, l>< ravins en ravins traqué comme un renard.
Pas besoin d'être un renard pour s'apercevoir que le lauréat n'a comparé Cadieux à un quadrupède que pour la rime.
El s;in^ doute qu'aussi, de dêvoûment prodigue, Bien qu'épuisé de faim, de soif et de fatigue, Longti mps, à la façon de nos rudes chasseurs,
II :i\;iii harcelé ses lâches agresseurs oui de dépit enfin battirent en retraite.
M. Fréchettc prétend qu'un homme, traqué connue un renard et mis dans la nécessité de se défendre ou de mourir, esl prodigue de dévouement ï
Et que dire ^\^> [roquois qui, harcelés par un seul
homme, battirent en retraite de dépit, chagrin mêlé d'un peu de colère '
" Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le départ des familles du Petit-Rocher, on avait eu connaissance du retour des Iroquois, et Cadieux n'était pas encore arrivé : trois hommes partirent donc pour aller à la rencontre de l'interprète et de son "Compagnon. Ces trois voyageurs remontèrent l'Ontaouais jusqu'au Portage-du-Fort san* trouver de traces de quoi que ee tut. . . .
" Deux jours [dus tard, c'était le treizième depuis la séparation de Cadieux et dos familles, ils revinrent sur leurs pas, après avoir consulté les sauvages qu'ils rencontrèrent, certains que leurs deux amis étaient rendus au lac des Deux- Montagnes ou morts.
" En repassant de nouveau près du Petit-Rocher, ils aperçurent de loin, sur le bord du sentier du portage, à coté de la petite lo<jc qu'ils avaient crue abandonnée quelques jours auparavant, une croix de bois dont ils s'approchèrent avec un respect mêlé d'un étonnement étrange. "
Après une longue semaine,
Ses anciens compagnons, que le devoir ramène. Remontaient le portage, apportant des secours. Ils battirent les bois durant quatre ou cinq jours, Et, fatigués enfin de recherche impuissante. Ils allaient, l'âme en deuil, reprendre la descente Lorsque, sous un abri d'épaisse frondaison, Une croix de bois brut qui sortait du gazon Attira leurs regards.
CANADIANA
Il n'y avait certainement aucun gazon au pied de
tte croix plantée, comme on le verra plus loinr
an boni d'une fosse fraîchement creusée, et c'est
encore la rime qui a t'ait commettre à M. Fréchctte
l'inexactitude que je viens de souligner.
C'était dans ce lieu mémo.
Les chercheurs, à l'aspect de ce funèbre emblème,
Accoutumés à tout, ne furent pas surpris.
Dans leur mâle douleur ils avaient tout compris.
D'après la légende en prose, les compagnons de ('adieux s'étonnèrent avec raison de voir une croix dressée dans un endroit où tout récemment encore il n'y avait pas un être humain.
D'après la légende en vers, ceux qui étaient à la recherche du héros disparu ne furent pas surpris en apercevant de loin le funèbre emblème, et comprirent tout de suite que Cadieux était mort, qu'il avait creusé de ses propres mains sa fosse, qu'il avait mis lui-même à sa tête le symbole de la rédemption du monde, et tracé sur une écorec de bouleau une complainte de onze couplets I ! !
•• La croix était plantée à la tête d'une fosse, à
peine creusée dans le sol, et dans cette fosse gisait
le corps encore frais de Cadieux, à demi enseveli
bous des branches vertes. Les mains du mort, étaient
ointes -m- -a poitrine sur laquelle reposait un large
cuillet d'ccorcc «le bouleau couverl d'écritures.
" ( îeluî d «-ni iv eux oui savait lire lut les écritures
CADIEUX H»l
confiées à ce papier des bois et les relut plusieurs fois, en face du cadavre à peine refroidi du brave •Cadieux.''
Us s'approchèrent. Là, dans une fosse ouverte. De quelques brandies d'arbre à demi recouverte, In cadavre gisait, à peine refroidi.
Le dernier hémistiche, bien sûr, ira pas du coûter grand effort a M. Fréchette : le rimeur n'a eu qu'à le décalquer de la dernière phrase que j'ai citée de
M. Taché.
C'était Cadieux. Son Iront, par la mort alourdi. Gardait comme un reflet <le l'oraison suprême.
Cadieux devait avoir, en effet, le front lourd: il était mort et enterré ; et la contradiction flagrante •qu'il y a entre l'idée que le héros avait le front alourdi et celle qui nous le montre comme animé encore par le reflet divin que la prière met sur la figure des agonisants est chez le versificateur une nouvelle preuve de son manque d'équilibre et de logique.
Dans sa main décharnée un rustique poème <^uc, sans doute déjà couché dans son tombeau. Le doux martyr avait écrit sur un lambeau D'écorcc, reposait sut- sa poitrine éteinte.
Pour M. Fréchette une fosse, à peine creusée dans le sol — comme dit M. Taché — est un tombeau.
Pas exigeant, le poke national.
Et puis je trouve pas mal tortillé et entortillé ce
lambeau d'écorce reposant en même temps sur la poitrine et dans la main décharnée de ec doux martyr, qui avait poussé la douceur jusqu'à harceler ses ennemis et à les faire battre en retraite.
•• (.'adieux était voyageur, poète et guerrier : ce qu'il avait écrit sur l'écorcc dont il est parlé était chant <I<- mort."
son chant de mort cl sa dernière plainte.
'était son chant de mort est un autre hémistiche qui a été pris tout t'ait dans la phraséologie de M. Taché, comme et sa dernière plainte n'est qu'une saillante et grossière cheville nécessitée par la rime*
Qu'on se le rappelle bien. M. Fréchette n'a pas même mentionné dans s.»n Ca dieux le nom de M. Taché dont il avait ainsi servilement copié le thème.
Et voilà une fois de plus prouvées, la probité. l'imagination, la logique et l'originalité- du lauréat*