UN CONCOURS
Regardez autour de vous : tout ce qui palpite. murmure, gazouille, eliaute, est frêle et délicat.
Le roseau qui, sous les baisers de l'onde ou du vont, vibre avec- tant de douceur et d'harmonie, est un arbuste grêle ; le blé, auquel la brise donne des ondulations si mélodieuses, est une plante fluette ; le rossignol est un des plus petits maestros de la foret ; le stradivarius, sur les cordes duquel frissonnent tour à tour la voix humaine, le gazouillis des sources, la chanson des nide, est un instrument que le moindre choc peut briser.
Et pourquoi le divin ouvrier a-t-il fait la femme plus fragile que l'homme?
Sans doute, pour que son cœur, débordant de passion, d'extase et d'amour, vibrât plus spontanément et plus largement aux sounics des sentiments les plus délicats, les plus purs, les plus enthousiastes et les plus généreux.
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Il on est ainsi des poètes et des artistes qui sont, presque toujours, faibles comme des femmes, vibrants comme des roseaux que le moindre souffle agite, et (font la sensibilité en fait, pour ainsi dire, des êtres ;i part.
Edouard Turquety, faisant allusion à la nervosité" inhérente au tempérament des poètes, a cent:
Ne voua étonnez point, créatures divines, Qi c In sève bouillonne et batte vos poitrines Jusqu'à tuer vus jours. '
Théophile Gautier, s'adressant à la pléiade des poètes de ls:}( ». ces révolutionnaires de Ja forme qui accompli de si merveilleuses ehoscs, disait :
C'est là li' grand souci qui tous, tant que nous sommes,
Dans <ct âge mauvais, austères jeunes hommes,
Noua fait le teint livide et nous cave les yeux :
La passion du beau nous tient et nous tourmente,
La sève sans issue au fond de nous fermente,
El ilf ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. -
Assurément, ce n'est pas en parlant de M. Fréchette que Gautier et Turquety eussent écrit levers (pie je viens (le eitel'.
Non. ii n'y ;i pas à craindre que la sève poétique «pli lui bal la poitrine n'aille jusqu'à tuer ses jours.
D'ailleurs, l'enveloppe qui le cuirasse peut endurer bien dea coups de cette sève avant qu'elle se rompe,
i \mouretI 1ère itrophe de \\4mc des I\>jtes.
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avant que le lauréat ait les yeux caves et le teint. livide.
Plaisanterie à part, M. Fréchette n'a pas le tempérament du poète ; bien au contraire, il est replet, sanguin, et rien chez lui n'indique la nervosité
«du rossignol, bien qu'il chante au clair de la lune, la fragilité du violon, bien qu'il soit ronflant, la sensibilité du roseau, bien qu'il sonne creux.
M. Fréchette est flegmatique et ressemble à un bon gros bourgeois enrichi dans le commerce des sucres ou des cotonnades.
Aussi, le lauréat a t-il l'état (pie lui assignait sa ■carrure de rentier : il est cossu, et il est — tout le monde le sait — incessamment tourmenté de Yauri ■serra t'a mes, une autre anomalie chez un poète.
Il aime l'argent, et son ambition d'en faire ne connaît pas de limites.
Malheureusement, la soit" du lucre lui a causé bien des mécomptes et bien des déboires.
En effet, c'est son amour du sonnant qui lui a fait plagier Elie Berthct pour dramatiser VExilè dont les représentations, qui devaient lui rapporter de gros bénéfices, se sont terminées d'une façon si tragique et si humiliante : c'est encore son amour du quibus qui l'a poussé à copier d'un roman louisianaîs Thunderbolt- -un autre drame — qui a eu à New- York le même succès que V Exilé à Mont-
1 u; LE LAUREAT
réal, — à écrire sur Grelot, dont le nom commence à s'identifier avec le sien, à publier Jean- Baptiste de la Salh sur du carton à boîtes pour en grossir l'édition, 11 lancer les Feuilles vol. .. >antes, qui ont achevé de l'aplatir comme auteur.
Les Feuilles volantes !
Voilà un livre qui a eu le sort de toutes les feuille» qui volent ou qu'on vole, et sa publication a donne lieu à un incident dont je me suis bien amusé et que je me hâte de vous faire connaître.
En 1890,- chose inouïe dans les annales de la littérature canadienne, — on offrit à M. Fréchette de lui acheter quinze cents exemplaires d'un recueil de
siée inédites qu'il était censé avoir dans ses cartons.
Enchanté de cette offre si libérale, le lauréat réunit à la hâte tous les vers plus ou moins anodins <|ti"il avait disséminés, depuis cinq ou six ans, dans les journaux et revues du pays, — à l'exception, par exemple, de sa pièce à Sarah Bernardt, — en h't un manuscrit de deux cents pages, et conclut des arrangements pour l'impression immédiate de cette primeur.
Mais, au moment de livrer sa copie à l'éditeur, il hésita : il se dit qu'il était bien hasardeux de risquer