UN CONCOURS
sa réputation sur un volume aussi faible, et il résolut de faire une pièce de résistance qui pût soutenir ses futures Feuilles volantes.
Sachant, néanmoins, qu'il était incapable de créer soûl quelque chose d'assez fort pour faire passer sa marchandise et sauver ce qu'il appelait sa réputation, il voulut tenter une nouvelle hardiesse de maître : il adressa aux principaux poètes canadiens une circulaire les invitant à écrire sur un sujet donné une pièce qui ne devait pas dépasser cent vers, pour voir — disait la teneur de l'étrange invitation — les couleurs que chaque artiste pourrait tirer de sa palette.
C'était M. Fréchctte qui devait, naturellement, être le juge de cette espèce de concours, et il s'engageait à concourir lui-même, c'est-à-dire à, se mettre dans l'obligation de s'en rapporter, quant au mérite de ses vers, à la décision de l'auteur de la Légende d'un Peuple !
Est-ce un comble assez comble, celui-là ?
Le thème que M. Fréchctte donnait à ses confrères lui avait été inspiré par le souvenir d'une soirée charmante qu'il avait, lors de son dernier voyage en Europe, passée, en compagnie d'une dame do Nantes, à faire la chasse aux vers luisants sur le bord d'une grande route de la Bretagne.
Ainsi donc, M. Fréchette avant été acteur dans
M)8 li: LAURÉAT
la scène de la chasse aux lampyres, il ne lui avait pas fallu un grand effort d'imagination pour faire la charpente siif laquelle ses amis et lui devaient simultanément travailler.
En tout cas, les concurrents soumirent au censeur ce qu'ils avaient élaboré sur la chasse aux veis luisante,—1- le lauréat, frelon pillant les abeilles, prit le meilleur de ce qui lui était confié, et il en fit une idylle rpii. maigre un hémistiche atroce, — nous Vînmes prendn place, — figure avec avantage dans les Ft ">'Hes volantes.
Seulement, les invités qui avaient pris part au concours n'entendirent jamais parler de leurs vers, et attendent encore le jugement du censeur.
Le public allait probablement toujours ignorer le concours en question, quand, un bon matin, un des compétiteurs, M. le docteur Morisset, se décida à publier le travail qu'il avait soumis à M. Fréchette.
La poésie de M. Morisset, qui est, sans conteste. une des plus belles choses qu'ait produites la littérature «canadienne, parut dans Y Union Libérale le 31 décembre 1890, et était accompagnée du commentaire suivant :
Cette pièce ;i été composée à l'instigation de Louis Fréchette qui, en février dernier, invitait neuf de s<s confrères, Routhier, G ingras, Lcmay, Legendre, Beau chemin, Poisson, DésaulnicrB, et moi, il traiter avec lui. dans des limites qui ne devaient pas ûtre dépassées — cent vers — lt>
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sujet que voici : " Nous sommes en Franco : il faut mettre la scène en France, parce que nous n'avons pas de vers luisants en Canada. Le poète se promène, le soir, avec une amie, sur une grande route bordée de haies où les vers luisants foisonnent. Il leur vient à l'idée d'en faire une cueillette. L'amie prête son voile, et les voilà en chasse. Reyenus au logis — au château — ils sèment ces vers luisants dans un parterre, au milieu de géraniums et autres fleurs. puis ils vont s'asseoir, causer et rêver, en regardant ce parterre d'étoiles. Le lendemain soir, ils reviennent au même endroit pour jouir du même spectacle. Hélas ! les vers luisants sont dispersés, perdus dans les vignes et les charmilles Réflexions
Réflexions ! î î
Eli î oui, c'étaient les réflexions de ses confrères dont M. Fréchette avait besoin pour le doit des Vers luisants, et vous verrez qu'il a été Lien servi.
Mais laissons M. Morisset continuer son commentaire :
" C'est le poète qui doit parler et rappeler ce souvenir à son amie, en moins de cent vers.
< le n'est pas un concours, mais simple matière de curiosité : question de voir ce que chaque talent trouvera de couleurs spéciales sur sa palette pour peindre ce petit tableau.
Tous ont accepté, à l'exception de Routhier et de l'abbé Gingras qui ont refusé pour raisons spéciales ; mais, à l'heure qu'il est, Fréchette et moi sommes les deux seuls qui ont tenu promesse. La pièce de Fréchette paraîtra sous peu dans un beau volume qu'il nous prépare à la sourdine, (à la sourdine était bien là le mot juste,) et j'espère que les autres confrères ne tarderont pas, non plus, à s'exécuter.
J'ignore ce que les autres poètes ont fourni à
1 In LE LAURÉAT
M. Fréchette }»our le commencement et le milieu dea Vers luisants, mais les citations que je vais faire ci-dessous prouveront de la façon la plus concluante <[iie le censeur a construit la fin de son idylle avec la fin de celle de M. Morisset.
Qu'on en juge :
MORISSET
Jeanne, le lendemain, que uns cœurs avaient froid, Quand, croyant retrouver nos luisantes idoles Sur les pistils dorés et. les riches corolles. Elles avaient quitté notre éden merveilleux, Pour aller s'ébaudir dans les trètks soyeux.
Le lendemain, hélas ! — ici-bas tout s'eftac* — Lorsque, le soir venu, pour savourer encor Le spectacle charmant, nous vînmes prendre place ^ Il ne restait plus rien du féerique décor.
Je no fais certainement pas un crime au lauréat
d'avoir imite son confrère dans ce qui précède, et je n'ai mis les deux strophes ci-haut en regard que pour préparer les comparaisons qui suivent :
MORISSET
I i - irers luisants du soir, 6 Jeanne ! c'est la vie.