I08 BARBEROUSSE
« — Me voici ! Selle-moi mon plus beau destrier ! » Me voici ! Mais avant de quitter ma montagne, » De ces peuples ligués contre mon héritier » Dis-moi, ô messager du César d'Allemagne ! « Quel est celui qu'il faut écraser le premier? »
a — C'est un peuple oublié, sans faste, sans histoire, » Dont nos chefs hier encor parlaient avec mépris, » Un peuple de cœurs bas et de petits esprits, » Un peuple de marchands qui n'a pour territoire » Qu'un chemin traversier large ouvert sur Paris. »
« — Alors ? fait l'empereur. » « — Ce peuple de pygmées, » Dont l'échiné semblait appeler le bâton, » A l'abri de ses murs qu'on disait de carton » Quinze jours a subi le choc de nos armées : )) Ses forts ont brisé l'aile à notre Aigle teuton !
BARBEROUSSE lOÇ
» Alors, pour les punir de leurs exploits infâmes,
» Pour courber sous le bât ces marchands révoltés,
» Nous avons fusillé leurs enfants et leurs femmes
» Et nous avons coiffé le front de leurs cités
» D'un mouvant chaperon de fumée et de flammes ! »
« — Alors? dit l'empereur immobile. Est-ce tout? »
(f — Pour réduire à merci cette race hardie,
)) Que n'avons-nous pas fait? Nous avons osé tout,
» Mais malgré le massacre et malgré l'incendie,
» Sur des monceaux de morts elle est encore debout !
» Elle résiste encor sur la berge pourrie
» D'un vieux canal flamand qui conduit vers la mer.
» César avait juré d'enjamber son lit vert,
» Mais en vain ! Notre sang a rougi la prairie :
» Nous n'avons point passé l'infranchissable Yser !
IIO BARBEROUSSE
» Alors, puisque le fer est sans vertu contre elle, » Afin d'exterminer cette engeance rebelle, » Nous avons à prix d'or d'un illustre savant » Obtenu le secret d'une peste nouvelle » Qui vole devant nous éparse dans le vent.
» Contre elle tout effort héroïque se brise » Et nous pouvons laisser refroidir nos canons. » Pourvu que nous ayons pour complice la brise, » Nous arrêtons au vol la Fortune surprise : » Sans voir les ennemis nous les empoisonnons.
» Père ! viens avec nous pour jouir de la fête ! » Viens avec nous ! Voici ton cheval écumant ! » Pousse de roc en roc ton cri de ralliement ! )) Le grand jour s'est levé! la victoire s'apprête ! » Viens ! Célèbre avec nous le miracle allemand ! »
BARBFKOUSSE III
« — Merci ! fait l'empereur : retourne seul en Flandre !
» Va rejoindre César : je ne veux pas descendre
» Car, dis-le de ma part à ton empoisonneur,
» L'Empereur Barberousse est trop vieux pour apprendre
» Ces récentes façons de concevoir l'honneur.
» Détale ! Disparais ! Tu souillerais mon antre. » Plutôt que de t 'aider, j'aimerais mieux périr » Comme l'Iscariote en crevant par le ventre ! » Sur mon siège tombal je vais me rendormir : » Toi ! Va-t-en retrouver ta honte ! moi, je rentre. »