‹ Le lavis en extrême Orient. Traduction de Charlotte MarchandChapitre 5 sur 27 · LE LAVIS ET LA NATURE · texte numérisé non relu

LE LAVIS ET LA NATURE

facile au spectateur de compléter ce qui manque et qu'il y est même forcé. Une autre conséquence de la tendance subjective du zénisme est la prédilection pour les sujets qui, au lieu de nous inviter simplement à la contemplation, stimulent l'imagination, l'entraînent irrésistiblement vers le mouvement ou la situation qui suit: vagues qui roulent, rafales de pluie ou de neige, oiseaux en plein vol, chevaux qui galopent, hommes dont le vent agite les vêtements. Il faut enfin chercher dans cette tendance subjective une des raisons pour lesquelles les peintures à l'encre offrent si souvent des formes ou des compositions asymétriques, particularité qui n'est nullement, comme on le prétend parfois en Europe, un trait primordial et essentiel de l'art d'Extrême Orient' Primitivement, la symétrie a été au contraire la règle. Ce n'est que par le lavis zéniste que l'asymétrie a été introduite dans la peinture, et ensuite dans les autres arts, comme moyen nouveau de forcer le spectateur à créer par son imagination l'harmonie que ne donne pas la simple vision. Car "celui-là seul voit la beauté vraie, qui parachève par l'esprit ce qui est incomplet."

Ce serait une erreur grossière de supposer que les peintres du lavis n'ont pas su rendre les formes naturelles, et d'expliquer leur "manière" par cette incapacité. 11 suffit d'un coup d'œil sur les oies sauvages de Mou-Hsi ou les faucons de Sesson, ou encore sur un paysage deSesshou, pour se rendre compte de la fausseté d'une telle conclusion. Ces maîtres connaissaient et possédaient les formes naturelles mieux que maint naturaliste; dans la conception et la réalisation de formes en mouvement, ils n'ont pas leurs pareils dans le monde entier. On serait presque tenté de supposer qu'ils vivaient en communion trop intime avec la nature pour éprouver ce respect mêlé de crainte qui domine les rapports avec elle de beaucoup d'artistes européens; le peintre zéniste imite et modifie les formes suivant la nécessité artistique, sans se préoccuper, comme l'Européen scientifique, des "lois de la vérité." Qu'on regarde le Dharma à bouche et menton de lion, ces tigres dont les yeux énormes sortent de la tête comme des boules de verre, ces arbres étrangement tordus, ces rochers qui ont l'aspect de tours élancées, ces montagnes qui ressemblent à de formidables têtes d'animaux, et on se rendra compte de l'effet puissant produit par ces exagérations. Quand les formes, considérées isolément, ne sont que secondaires, l'artiste ne prend pas la peine de leur donner un caractère individuel, des types conventionnels lui suffisent. En passant en revue les personnages qui animent les lavis, on reconnaît toujours les mêmes figures; les sages et leurs

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