L'ENCRE DE CHINE
pinceau et de la boîte à couleurs. Cependant la véritable raison et le véritable sens de ce renoncement à la couleur sont plus profonds. " Le caractère principal de tout art se rattachant à la doctrine zèn, est l'extrême simplicité", a dit un Japonais. Le coloris brillant qu'aimait la peinture objective ne pouvait, en effet, attirer les hommes zèn, dont l'esprit se détournait de tout faste et de tout apparat. Ils ont certainement voulu éviter l'apparence corporelle et le charme sensuel que donne aux figures un coloris accentué. Pour le peintre zéniste les objets n'étant pas la réalité mais seulement l'ombre de l'essence véritable devaient paraître tels dans les tableaux. Enfin, le lavis, stimulant davantage l'imagination parce qu'il offre moins à l'œil, possède une force de suggestion beaucoup plus puissante que la peinture en couleur; c'est par cette qualité, sans doute, que la technique de l'encre a le plus fortement attiré et captivé les peintres zénistes. Le zénisme ne faisait, en effet, dépendre le salut que de l'effort personnel de chacun, et pour cette raison, provoquait et stimulait cet effort par tous les moyens. " Sa nature énergique attachait plus d'importance au travail fourni pour atteindre la perfection qu'à la perfection elle-même." (Okakoura, The Book of Tea, p. 95.) Des moyens aussi suggestifs que possible étaient d'autant plus indispensables à l'art zèn que son sujet le plus élevé: le Bouddha, l'essence du monde, échappe à la représentation directe. Pas plus qu'on ne peut l'exprimer par les paroles, on ne peut saisir ni représenter cet être abstrait au moyen de couleurs ou de formes; on peut seulement l'indiquer, le laisser deviner.
"La plus grande perfection doit paraître imparfaite,
Alors elle sera infinie dans son effet.
La plus grande abondance doit paraître vide,
Alors elle sera inépuisable dans son effet."
(Tao - Tê - king', 50.)
Le zénisme aurait donc vainement cherché un moyen d'expression plus conforme à son caractère particulier que la peinture à l'encre. Toutefois on peut douter qu'à la longue cette technique ait suffi aux grands maîtres de la peinture subjective, si l'encre de Chine ne permettait les effets les plus variés et les plus intenses. "Quand on manie l'encre avec habileté, les cinq couleurs apparaissent d'elles-mêmes", dit Chang Yen-Yuan. Effectivement l'encre de Chine peut remplacer les couleurs comme le piano un orchestre. Il existe même des lavis qui semblent plus colorés que les plus admirables peintures de l'école objective.