LA PLAINE DU RHÔNE
Nous n’avons rien à tirer de l’existence de Noville en l’an 1177. Ce village est situé dans l’intérieur des terres à 1.51^"' du lac. Le lac venaitil à cette époque baigner la colline basse sur laquelle le village est construit 7 c’est possible, ce n’est pas certain. En admettant la chose comme probable, il y aurait eu dans cette région gain de la terre ferme à raison de 2U0"‘ par siècle, pour autant qu’on peut nommer terre forme les marécages qui séparent Noville du lac.
Je ne puis rien obtenir d’utile pour cette étude dans l’ancienne cartographie suisse. J’ai profité de la superbe collection historique de l’exposition géographique de Berne, en août 1891, pour passer en revue à ce point de vue tous les anciens documents. Deux cartes, celles Aegidius Tschudi, 1588 et 15ü0 (N®» 9 et 10 du catalogue) (') et de Ferdinand Bertotj, 1566, (N° 11) font remontei' l’origine du lac jusqu’à Massongex, par un long golfe étroit, une espèce d’estuaire ; les cartes de H.-C. Gyger, 1684 (N" 17), de J. -J. Scheuchzer, 1712 (N" 27), de G. Mercator (N'* 49^/) placent l’embouchure du Rhône à la hauteur de Monthey ou de Crebelley. Mais dans ces cartes le dessin du lac est tellement fantaisiste, qu’il est impossible d’attribuer la moindre autorité aux détails qui y sont figurés. Du reste d’autres cartes de la même époque donnent de l’extrémité orientale du lac un dessin presque semblable à celui des cailes actuelles ; l’embouchure du Rhône est à la hauteur du Bouveret, entr’autres dans les cartes du P. Ignazio Danti, 1570 (N» 12 du catalogue), de Th. Schœpf, 1577 (N°s 39 et 40), de Chr. Murer, 1582 (No 13), de J. Goulart, 1607 (N“ 44), de Jos. Plep, 1638 (N" 48), de Mercator, (N" 49), de H.-C. Gyger, 1657, 1688 (N" 21), de Sanson d’Abbeville, 1667 (N" 22), de Tassin, 1669 (N" 23), d’Albert Zollinger, 1684 (i\“ 59), "de Il.-L. Muoss, 1698 (N“ 26), d’Ant. Chopy, 1780 (No 62). L’impression que je tire de cette étude de cartographie histoi'ic|ue est C[ue, dans les deux ou trois derniers siècles, l’embouchure du Rhône dans le Léman ne s’est pas déplacée d’une manière sensible ; l’avancement du delta a été certainement très faible.
Voilà tous les documents historiques à ma disposition; cela n’est pas grand’chose.
Un mètre par an d’accroissement à Port-Vallais, deux mètres par
(') Pour iKi pas m'encombrer do citations, .je renvoie simplement aux numéros de rexoellent catalogue de l’exposition rédigé par M. le professeur D'’ J. Graf, de Berne, qui restera comme une bibliographie raisonnée et méthodique de la cartographie liistoriquo suisse.
GÉOLOGIE
an (?) à Noville, accroissement nul à Villeneuve. Les faits historiques nous indiquent un allongement lent, très lent, presque insensible de la plaine du Rhône. (*)
De la lenteur e.xtrême de cet allongement du delta du Rhône, devons-nous conclure à une durée infiniment prolongée de la période qui s’est écoulée depuis l’origine du Léman primitif? Le Léman primitif, nous supposons qu’il remontait jusqu’à la Morge de Conthey, soit à 55><”' en amont de la tête du Léman moderne; la progression du delta actuel étant très lente, faut-il admettre que le comblement de ce lac valaisan a nécessité une durée énorme? Je ne le crois pas. L’étude de la carte du lac nous instruira dans cet ordre de spéculation.
La carte du lac nous montre que les cônes d’alluvion sous-lacustre des affluents de brève longueur, des affluents torrentiels qui entrent directement dans le Léman, sont de forte inclinaison et se prolongent peu dans le lac. Donc l’alluvion grossière que ces rivièi’es charrient se dépose sur la grève du delta et s’éboule ensuite sur les flancs du talus. La carte du lac nous montre cpie le cône d’alluvion sous-lacustre du Rhône, fleuve à long cours, se prolonge très loin dans le lac avec une pente très faible qui s’étend jusqu’à la plaine centrale. Donc le sable et l’alluvion impalpable du Rhône sont entraînés en plein lac et se déposent, non sur la grève, mais dans les grandes profondeurs. En termes plus précis on peut dire que les affluents toirentiels font dans le lac un comblement littoral d’alluvion grossière, que le fleuve alpin fait un colmatage central d’alluvion impalpable.
La différence est très sensible. D’où provient-elle? Le Rhône est un fleuve puissant ; en crue d’inondation, il charrie une masse énorme d’eau, avec une grande vitesse. Ne serait-il pas capable de transporter, lui aussi, de l’alluvion grossière comme le font les torrents alpins ? Certainement oui. La preuve en est qu’à son embouchure nous trouvons encore des galets assez forts, du volume d’un œuf, du poing,
(*) Des faits très analogues sont constatés à l’emboucliure du Rhin dans le lac de Constance; le village d’Altenrhoin sur la rive gauche, ceux de Gaissau, St- .Johann-Hôehst, Fussach sur la rive droite, sont cités dans un document du IXe siècle. Aujourd’hui Altenrhein est à 100™ dans l'intérieur des terres, Fussach est au bord du lac. J/oj Ilonsell. Der Bodensee, hydrologische Studie, p. 19. Stuttgart,