LA PLAINE DU RHÔNE
d’une tête d’enfant ; c’est de l’ulluvion grossière qui ne peut être entraînée en plein lac, qui reste sur la grève ; c’est elle qui forme le banc de sable immergé de la bouche du Rhône. Mais cette alluvion grossière est peu abondante ; elle ne représente qu’une part minime du transport du fleuve, la grande majorité consiste en alluvion impalpable.
Pourquoi cette rareté de l’alluvion grossière, quand une foule de torrents alpins à gros débit caillouteux se déversent dans le Rhône? pourquoi leurs galets n’arrivent-ils pas jusqu’au Léman ? S’accumuleraient-ils à l’embouchure des affluents ; resteraient-ils en route ? Mais, si cela était, le lit du fleuve s’exhausserait constamment, et toutes les tentatives de correction et d’endiguement n’épai'gneraient pas à la plaine du Valais des submei’sions progressives, inévitables. — Les galets amenés dans le Rhône par les torrents alpins sont entraînés par le fleuve ; mais ils disparaissent en route. Us sont usés par leur frottement réciproque les uns contre les autres ; ils sont usés par le frottement du sable en suspension dans l’eau ; ils s’amenuisent tellement en route qu’après un certain parcours ils sont réduits à l’état de sable et de poussière impalpable. Tout fleuve à cours suffisamment long ne charrie plus que du sable ; si, dans son lit, nous trouvons encore des graviers ou des galets, ils proviennent d’affluents latéraux à court trajet, se déversant dans le fleuve à faible di.stance de là. Les galets et cailloux de l’embouchure du Rhône ne viennent nullement des puissants torrents alpins du haut-Valais ; la Massa, la Viège de St-Nicolas, la Borgne, la Dranse, les torrents de l’Illgraben ou de St-Barthélemy n’envoient au Léman les cailloux qu’ils charrient que lorsqu’ils ont été réduits à l’état de poussière impalpable ; les galets des bouches du Rhône viennent de la Grande-Eau, peut-être encore de la Viège du val d’Illiez, de la Grionne et de l’Avençon.
Il en résulte que tout le comblement littoral du Rhône, tout ce qui fait avancer le delta du fleuve vient de ces derniers petits affluents latéraux, de faible puissance, de faible transport ; que la plus grande partie de l’alluvion charriée par le Rhône produit le colmatage central du lac. De là la raison toute naturelle de la lenteur actuelle de la progression du delta.
De ces faits on peut tirer une loi générale: A mesure qu’un fleuve s’allonge par le développement de son delta, la vitesse de cet allongement se ralentit. La progression du delta est rapide quand il n’est encore que peu éloigné des affluents
torrentiels qui amènent de l’alluvion grossière; la progression diminue de vitesse, finit par s’arrêter presque, lorsque la bouche du fleuve est assez avancée pour qu’il n’y amène plus que de l’alluvion impalpable.
Si ces considérations sont justes, voici comment nous pouvons nous représenter l’histoire ancienne du comblement du lac. Le Léman primitif était un seul lac, étendu du milieu du bas- Valais jusqu’à Genève ; dans cette phase, le Rhône développait son action de colmatage dans un bassin fort allongé, et son delta avançait fort lentement. Par suite du comblement latéral des affluents torrentiels du lac, par la Dranse de Martigny ou par le torrent de St-Barthélemy, le lac a été ensuite coupé en deux ; un lac supérieur qui recevait seul le colmatage du Rhône et qui s’est rapidement comblé, et un lac inférieur qui, ne recevant plus que l’alluvion des affluents directs, ne se modifiait que très lentement. Plus tard, nouvelle division du lac par la confluence des deltas de l’Avençon, de la Grionne et de la Viège de Monthey, faisant de nouveau obstacle à la dispersion des alluvions irapalpaliles du Rhône dans la partie occidentale du Léman. Plus bas, intervention du cône tori-entiel de la Grande-Eau qui, avec les autres affluents, ses voisins, ont amené la formation de la plaine du Rhône s’étendant jusqu’à Villeneuve et au Bouveret.
C’est donc avec des allures fort irrégulières que le comblement du Léman valaisan a dû s’effectuer ; quoique la même quantité d’alluvion ait été (année moyenne) apportée par le Rhône et ses affluents directs, la progression du delta a dû être fort inégale ; certaines phases ont dû être de grande rapidité, d’auti'es de grande lenteur. Nous sommes actuellement en présence d’une phase de progression très lente du delta, et c’est surtout par le colmatage des régions profondes que se fait le comblement du Léman.