‹ Le Léman, monographie limnologiqueChapitre 101 sur 174 · Coiinnerce cV importât ion · texte numérisé non relu

Coiinnerce cV importât ion

11 est incontestable que nos anciens Palafitteiu's recevaient de l'étranger certains produits qui n'étaient pas indigènes. Je citerai:

Les perles d'ambre que nous ti'ouvons aussi bien dans les stations de l'âge de la pierre (Meilen, St-Aubin) que dans celles du bronze

(ï) Y. Gross. La Tène, un oppiiluin lu'lvtMi'. Paris 1886.

{passim); elles venaient les unes de la Baltique, les autres de la Sicile (').

Certaines pierres de qualité supérieure que l'on peut désigner sous l'appellation de néphritoïdes : néphrite, jadéite, chloro-mélanite. L'origine de la néphrite a été pendant longtemps l'objet de longues dissertations et de patientes recherches. Lorsque l'on eut trouvé des haches et autres objets de néphrite dans nombre de stations de Fâge de la pierre, spécialement dans les lacs de Neuchàtel, deBienne et de Constance, on fut bien embarrassé pour en préciser la provenance. Ces pierres étaient inconnues dans les Alpes, à l'état de gisements en place, ou dans la plaine subalpine, à l'état de blocs erratiques. Les gisements originaux de cette substance devaient être cherchés ou bien en Nouvelle-Zélande, ce qui était inadmissible, ou bien dans le Turkestan, le Thibet, ou la Sibérie orientale, ce qui était encore bien éloigné.

Des recherches attentives, soit dans les collections minéraiogiques. soit dans la nature, ont cependant amené à la probabilité que la néphrite et la jadéite seraient d'origine eui'opéenne. Trois blocs erratiques de provenance Scandinave ont été recueillis dans les plaines de l'Allemagne du Nord, à Schwensal, à Leipzig et à Potsdam. En Styrie on a trouvé dans le Saunthal deux blocs roulés de néphrite qui sont conservés dans le musée de Gratz. MM. Beck et H. Messikommer ont fait déterminer deux galets de jadéite brute trouvés par eux sur les plages du lac de Neuchàtel. En 1884, le D'' H. Traube, de Breslau, a découvert un gisement en place de néphrite dans le voisinage de Jordansmuhle, dans le Zobtengebirge en Styrie {-).

En 1885, le comte de Limur, à Vannes, a découvert au lieu dit Roguédas, golfe du Morbihan, non loin de Conleau, un filon de jadéite baigné par la mer, mis à sec à marée basse. Le filon doit être épuisé (•^).

En 1889, Fellenberg, de Berne, signala la présence de la jadéite au Piz Longhin, val Bregaglia, Grisons ; une analyse plus attentive mon-

(1) Il y a bien dans nos contrées quelques gisements d'ambre, entre autres dans les couches du flysch : le musée de Lausanne en possède de Ijeaux échantillons venant des AUinges en Savoie,donnés en 1890 par l'ingénieur A. Delebecque. Mois cet ambre est fragile et fissuré et ne se prêterait pas à la taille en liijoux.

C^) Voyez pour ces dilférentes trouvailles : R. Foirer. Anti(inn,. Zurich 1884 p. 1, 81. 121 : 1885 p. 29 : 1888 p 87.

(8) /. Thoiilet. Nancy V> octobre inHo in litt.

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ïi-a que c'est non de la jadéite ou de la néphrite, mais de Tidocrase (vésiiviane). Cette idocrase néphritoïde a toute l'apparence des vraies ■néphrites, et peut avoir été utilisée par les anciens Palafitteurs. Cette même idocrase néphritoïde a été trouvée dans le voisinage du lac .Mattraark, vallée de Saas, Valais; C. Schmidt (').

En présence de toutes ces constatations, il est diflicile de mainteniila première interprétation qui allait chercher la néphrite en Turkestan •ou en Sibérie. C'est dans nos Alpes même, ou plutôt dans les galets des terrains glaciaires venant des Alpes, que les Palafitteurs trouvaient la néphrite. Mais si l'apport de la néphrite par le commei'ce doit être probablement écarté, il n'en reste pas moins un fait admirable, c'est le prodigieux tact de minéralogiste dont faisaient preuve nos ancêtres des villages lacustres ; ils ont su découvrir, ou les gisements, ou les blocs erratiques de pierres qui ont échappé pendant bien longtemps à la recherche intense et ardente des géologues modernes, qui ont •échappé en particulier à l'étude détaillée faite dans les Alpes pour l'établissement de la carte géologique.

Laissons donc de côté la néphrite dont l'origine est encore douteuse. Koiis trouverons assez d'autres produits étrangers authentiques.

Les Palafitteurs ont reçu le cuivre qui dans les premiers temps a ■parfois été introduit à l'état de métal pur, sans alliage, tellement que, comme nous l'avons dit, dans certaines stations on a pu parler d'un âge du cuivre ayant précédé l'âge du bronze. Plus tard les Palafitteurs ont reçu l'étain et le bronze. Le cuivre existe bien à l'état de minerai dans quelques vallées élevées des Alpes. Mais ainsi que nous l'avons vu plus haut, il est peu pi'obable que ce soit là que la métallurgie du cuivi-e ait été inventée, et il est certain que dans les premiers temps du moins ce métal a été importé. Quant à l'étain il n'existe pas dans les Alpes ; les mines les plus rapprochées sont celles du Limousin, de TArmorique, de la Toscane, de la Saxe, de la Bohème et des Cornouailles.

Quelques bijoux d'or ou d'argent ont été ti'ouvés dans les stations -lacustres; ils sont aussi évidemment d'importation étrangère.

Des perles de verre ou d'émail d'appai'once pliénicienne ont été ■recueillies dans certaines stations (Guévaux).

(*) E. V. Fellenherij. Uclicr Jailcil vnin Piz Lnii,L;hin. Ni'uc^s .lalirl)urhr. Minéralogie 1880 t. I.

Voir aussi Revue '^e^Ao^r. suisse. Airh. de Genève XXI 218. 1889. XXIII 286 1890. XXV, 421. 1891.

Enfin certaines pièces archéologiques, comme le vase de bronzefondu de Gorcelettes, au musée de Lausanne, ou certaines fibules sont de types évidemment étrangers et indiquent une importation nécessaire de pays plus ou moins éloignés.

Comment ces produits étrangers sont-ils venus dans notre pays?

Etaient-ils la possession des tribus envahissantes lorsque les Palatitteurs sont arrivés dans notre contrée et s'y sont établis '? Ce serait admissible pour l'ambre, pour la néphrite peut-être, si nous continuions à soutenir l'idée de son importation asiatique ; mais c'est inacceptable pour les métaux qui n'ont été introduits que dans le cours des âges lacustres, le cuivre, l'étain, le bronze, l'or, l'argent et plus tard le fei". Rien n'indique une nouvelle invasion au commencement de l'âge du bronze. Etait-ce des trophées de la guerre, et un butin conquis sur l'ennemi ? C'est possible, en partie. Il est très croyableque dans leurs excursions belliqueuses nos Palatitteurs se soient heurtés à des tribus étrangères et que lorsqu'ils étaient vainqueurs, ils leur aient ravi leurs plus précieux ti'ésors. Mais cette interprétation n'explique pas tout. Le bronze en eflet est devenu d'un usage si général, il a remplacé et déplacé tellement l'emploi de la pierre pour la fabrication des instruments tranchants, l'industrie du bronze a acquis un tel caractère d'unité, soit par la forme des instruments, outils et parures, soit par leur ornementation, qu'il est impossible d'attribuer uniquement à la rapine et au brigandage l'apport de ce métal. Nous pourrions du reste répéter encore ici ce que nous avons dit plus haut des fonderies de bronze trouvées dans les ruines des palafittes.

Reste la troisième hypothèse, la plus naturelle, celle du commerce. 11 est incontestable que déjà dans cette antiquité préhistorique il existait un commerce fort étendu venant en partie des régions civilisées de la Méditerranée, en partie des contrées sauvages habitées par ceux que les Grecs appelaient des Barbares. Les navigateurs Phéniciens avaient probablement déjà fait le périple de l'Europe, et des colporteurs ambulants visitaient sans doute en temps de paix les tribus de l'intérieur.

Mais qui dit commerce, dit échange. Quelles étaient les valeursd'échange que les Palatitteui-s de l'Helvétie préhistoi'ique pouvaient, offrir en paiement des produits étrangers qu'on leur apportait 7 Cen'est pas très évident.

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ils étaient des peuples chasseufs, pécheurs, agriculteurs, c'est ce qui est prouvé par les monuments qu'ils nous ont laissés. Leurs armesleur servaient à tuer les animaux sauvages; Sangliers, Cerfs, Che-' vreuils, Ours, Bœufs sauvages étaient leurs gibiers favoris ; les nombreux ossements, restes de leurs festins, que nous trouvons sous leurs palafittes, montrent que la chasse fournissait abondamment à leur alimentation. Ils péchaient le poisson des lacs, peut-être à la mode des Péoniens du lac Prasias: « Ce lac est si poissonneux qu'en y descendant un panier pai- la trappe on le retire peu après plein de poissons». Il en était de même chez nos lacustres, étant donné les mœurs de nos poissons indigènes qui en été s'accumulent en troupes serrées partout où ils trouvent de l'ombre. En plus, ils avaient des filets (Robenhausen) et des hameçons en os ou en métal (passim). Quant à leur agriculture nous la connaissons par leurs houes et charrues en boisde cei-f, par leurs faucilles de bronze, pai- les graines (blé, orge, seigle^ fi'oment, lin) dont nous avons trouvé les restes carbonisés dans plusieurs stations.

Mais toutes ces industi'ies ne donnaient guère des objets d'échange. Le transport des viandes n'était pas possible ; le gibier ou le poisson n'avaient de valeui- que sur place; le blé, le lin étaient des marchandises trop encombrantes pour un transport à distance en l'absence de routes carrossables. Les fourrures, les pelleteries seules pouvaient s'exporter; en fait de fourrures il n'y avait que celles de rOui-s, du Lynx, du Chat sauvage, du Castor et de la Mai'tre, en fait de peaux celles de tous les animaux sauvages ou domestiques. Mais était-ce bien un objet de commerce actif dans ces temps primitifs où il y en avait partout ? il est permis d'en douter.

Des métaux précieux, le pays n'en produisait pas. L'Arve, l'Emme,. le Rhin, i'Inn, charrient quelques paillettes d'or, mais en quantités insignifiantes. L'or et l'argent dont nous trouvons quelques parcelles dans les bijoux de l'âge du bronze étaient sans doute d'importation étrangère ; ce n'était donc pas une valeur utile d'écliange.

En fait de marchandises d'exportation nous ne voyons que le bétail animal ou humain. L'élève du bétail était poussée assez loin si nous en jugeons par les races variées que l'on reconnaît chez les Bot'ufs, les Moutons, les Chèvres, les Cochons et les Chiens. Nos Palafitteiu-s avaient déjà l'industrie du fromage, comme nous le prouvent les vases percés de trous que nous retrouvons dans chaque station ; mais le-

fromage de Gruyère et d'Emmenthal était-il déjà une des gloires de l'industrie helvétique? Nous ne pouvons le croire. En revanche le bétail vivant pouvait parfaitement être donné en contie-valeur des objets précieux importés de l'étranger.

Enfin le bétail humain, l'esclave n'était-il pas un objet de commerce? C'est possible, c'est probable; mais ce n'est nullement démontré, ni peut-être même démontrable.

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