Mœurs funéraires
Quelles étaient les sépultures des Palalitteurs?
Il serait foi't important que nous puissions donner une réponse positive à cette question. Les notions que nous avons sur les rapports de nos populations lacustres avec leurs contemporains, prédécesseurs ou successeurs dans les autres régions de l'Europe, sont peu précises; de ces autres nations nous ne connaissons guère que leurs mœurs funéraires ; pour faire une comparaison utile il serait nécessaii-e que nous pussions déterminer avec sûreté quelles étaient les habitudes des peuples que nous étudions. Malheureusement nos conclusions sont très indécises à ce point de vue. Autant nous savons bien les mœurs de la vie civile et militaire des Palafitteurs, autant nous sommes embarrassés pour ce qui regarde leurs usages funéraires. C'est absurde ; mais ce n'est que trop vrai.
Nous connaissons un grand nombre de sépultures préhistoriques en Suisse; nous n'en connaissons que trop et de trop de types divers; et nous n'en trouvons pas assez que nous puissions avec certitude rapporter aux Palafitteui's. Pour abréger je résumerai les types de sépultures tels qu'ils sont décrits dans le dernier livre général sur l'archéologie de notre pays, l'excellente « Urgeschichte der Schweiz » de Heierli.
A l'époque de la pierre se rapportent trois types de sépultures.
al Tombeaux dans des cavernes, par exemple : Dachsenbtihl près •Schaffliouse, deux cadavres étendus dans toute leur longueur, sur leur ventre, dans une tombe à parois de pierres sèches, avec couvert de dalles plates. Schweizersbild près Schafïhouse, tombeaux d'enfants, squelettes de pygmées.
b) Des tumulus remplis d'ossements brûlés et de cendres (Gosnaufluh près Burgdorf).
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r) Des tombeaux cubiques (oi'més de dalles brutes, contenant plusieurs squelettes aux membres repliés (Cimetière de Chamblandes, Lausanne). Nous allons les décrire plus attentivement.
A l'âge du bronze se rapportent :
d) Des caveaux funèbres où étaient entassés des cadavres en grand nombre (Tombeau d'Auvernier).
e) Des cimetières avec tombes distinctes pour chaque corps, en même temps, traces d'incinération : tombes du Boii'on de Morges et de la Moraine de St-Prex.
f) Squelettes en terre, sans cercueil, ni chambre tombale.
g) Tumuhis de la Suisse allemande avec incinération.
De ces divers modes de sépulture lesquels appartenaient aux Palaiitteurs ? De par la position des cimetières et de pai' les oi'nements funéraires enterrés avec le cadavre, on a attribué plus spécialement aux peuplades lacustres les tombes cubiques de Cliamblandes, le caveau d'Auvernier, les cimetières du Boiron de Moi'ges et de la Moraine de St-Prex. Entrons dans quelques détails sur ces monuments funèbres.
Plusieurs auteurs ont attribué aux Palafitteurs les tombes dites ciibirpies dont on a trouvé cinq ou six cimetières dans la l'égion de Lausanne à Bex. sans parler de leur existence dans bien d'autres pays et dans bien d'autres époques de l'histoire de l'homme. Je ne suis pas de cet avis et je dois entrer dans quelques détails pour justifier mon dire.
On connaît les cimetières de Chamblandes ('), de Yerney sous Pully ('-), de Pierra-Portay (3), du Châtelard sur Lutry ('*), de Montagny stu" Lutry (''j, de Vei'S-Chiez près Aigle (''). de Charpigny près St-Triplion (').
(1) Fouilles de 1880-1881 par A. Morel-Fatio. Indicatour d'histoire et d'archéologie suisses. IV, 45 et 2-21. Zurich 18S0 et 1882. — Fouilles de 1901. .4. Naef. La nécropole néolithique de Chaniiilandes. L'Anthropologie XII. 270. Paris 1901. A. Schenk. Les sépultures de Chamlihindes. Bull. S. V. S. N. XXXVllI, 157. Lausanne 1902.
('-) Fouilles de 1881. D' Ch. Marcel. Tonil)es-caveaux de rage de la pierre. Indicateur lY, 225 et 202. Zurich 1882.
(S) L. de Montel. Sur les tnmlics découvertes à Lausanne. Finiille du canton de Vaud XIII. 59. Lausanne 1826.
(^) Troyon. Antiquités lacustres p. 81. — Alex. Scheyik. Restes humains d(>s séiraltures néolithi(iues. Bull. S. V. S. N. XXXIV, 10. Lausanne 1898.
("•) 1894. Schenk. p. G et 18 ibid.
(•"') Dictionnaire Marlignier et de Crousaz artich' Aigle. — Troyon. Antiif. lac. p. 193 à 304. Monuments de l'antiquité p. 209. Lausanne 1868.
Q) Fouilles de 1837. Troyon. Monuments, etc. p. 210.— Fouilles de 1888. Rai^porl du musée d'antiquités p. 1SS8. Cnmpti'-rendu du Dép. Inst. pub. p. 63. Lausanne 1889.
Dans toutes ces localités, d'après la description des auteurs et nos^ observations personnelles, la tombe est un caveau formé de quatre dalles verticales de pierre brute, en lames de 5 à 10 ou iS^m d'épaisseur, recouvertes par une grande dalle liorizontale. Le caveau n'a pas la longueur du corps liumain, il mesure en général de 0.9 à 1.2'" de longueur, de 0.45 à 0,5™ de largeur, autant de hauteur; les membres avaient été repliés sur eux-mêmes pour que le corps pût trouver place dans une cavité aussi courte. Dans les cimetières de Chamblandes, de- Verney, de Pierra-Poi'tay, il y avait en général deux squelettes dans chaque tombe, parfois trois, quatre ou même cinq.
Ces tombes cubiques qui avaient déjà puissamment excité l'intérêt de Troyon — il y revenait sans cesse dans ses déductions souvent trop mystiques — me paraissent l'un des problèmes les plus curieux que nous offre actuellement l'archéologie de notre pays. En effet, si nous voulons faire entrer dans le même ensemble tous les cimetières que nous venons d'énumérer, nous devons reconnaître que leur usage se serait étendu depuis le paléolithique jusqu'à Tâge du bronze, ce qui n'est guère plausible.
Le mobilier funéraire y est ti'ès divers d'un cimetière à l'autre. A Chamblandes, à Yerney, à Pierra-Portay, au Chàtelard, il est nettement paléolithique. Coup-de-poing acheuléen au Chàtelard, lame de couteau en silex à Pierra-Portay ; cuirasse de défenses de sanglier, perles de collier en os, en jayet, en coi'ail, coquilles marines. Triton et Pectoncles, perforées pour en faire des phalères et ornements analogues des vêtements, dans les trois cimetières de Chamblandes, de Yerney et de PierL'a-Portay ; ocre rouge pour la peinture; absence complète de poterie. Tout cela semble bien nettement paléolithique. Mais en même temps la hachette de stéatite de Pierra-Portay, la superbe hache de serpentine à douille de Yerney font descendre ces tombes au néolithique. D'après la description de Schenk, les tombelles de Montagny sont parfaitement néolithiques, analogues dit-il aux palafittes de Chevroux. Quant à celles de Yers-Chiez, de Charpigny (') et St-Triphon, elles sont incontestablement de l'âge du bi-onze.
11 est difficile de se prononcer délinitiveinent d'après des descriptions aussi incomplètes que celles des auteurs qui nous ont parlé de ces dernières nécropoles; mais j'avoue que je suis disposé à éliminer
(1) FouilU'S de 1837.
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les cimetières de Yers-Chiez, de Charpigny et de St-Triplion de la série des tombes cubiques qui nous occupent.
Celui de Montagny sur Lutry semble seul, d'après le témoignage du D'' A. Schenk, de la civilisation des Palafltteurs.
Quant aux cimetières des environs de Pully et Lutry, Châtelaixl, Chamblandes, Verne y, Pien-a-Portay, qui se suivent à mi-côte sur une longueur de quatre kilomètres environ, de par la règle archéologique qui fait dater l'ensemble d'une trouvaille par la pièce la plus récente, ils sont de l'époque néolithique; la hache du D^" Ch. Marcel, la lame de stéatite de L. de Mont et sont décisives pour cette détermination. Mais, d'une part, ces deux pièces sont de types très spéciaux, très difïérents des types ordinaires des palatlttes, très rarement représentés dans les ruines de ceux-ci : d'autre part l'absence absolue de poteries, si abondantes dans tout ce qui appartient à )ios stations lacustres, m'empêche jusqu'à nouvel avis d'attribuer ces quatre cimetières au peuple qui bâtissait ses villages sur nos lacs.
Enfin, et c'est le grand argument qui nous l'ait écarter l'hypothèse que ces cimetières à tombes cubiques seraient les cliamps funèbres des Palafitteurs, il n'y a pas les relations nécessaires entre les villages <?t les cimetières ; je ne connais aucun palafitte dans le voisinage des cimetières en question, et inversement on n'a nulle part trouvé de cimetières à tombes cubiques dans le voisinage des palafittes de nos lacs subalpins et subjurassiens.
A quelle peuplade terrienne devons-nous attribuer les tombes de Chambland-es et leurs analogues? Quelles étaient les relations ethnographiques, généalogiques et historiques entre les nains dolichocéphales de ces tombelles et les habitants de nos palafittes ? Je suis inhabile à répondre à ces questions. Plutôt que de lancer des hypothèses en l'air, je préfère avouer que je l'ignore. C'est ce qui m'excusera si je ne donne pas ici les caractères anthropologiques des squelettes de ces tombes, et si je renvoie au mémoire, actuellement sous presse, de mon collègue Schenk, qui paraîtra dans le Bulletin de la Société vaudoise des Sciences naturelles (').
(M A. Schenk. Li-s sépultui'i:»s el les })opul;itinns prélnsloritiues de ( '.liMiiiMando.'- Bull. S. V. S. N., XXVIII, K)l et XXXXIX, 115. Lausanne 1902 el 1903.
Le caveau funéfaire trAuvernier(i) semble bien appartenir à la peuplade qui habitait le palafitte voisin. Cette cliambie sépulcrale à doubles parois en pierres brutes, logeant quinze à vingt squelettes, enfermait un mobilier bien pauvre, neul pièces seulement, pierre néolitliique, cuivre et bronze, des types des palafittes. Je suis tout disposé à accepter cette nécropole comme la sépulture des Palafitteurs d'Auvernier. Mais avant d'admettre qu'elle représentait le type général des mœurs funéraires du peuple des Palafitteurs helvétiques, j'attendrai que des monuments semblables aient été retrouvés ailleurs. Comment, auprès des centaines de villages lacustres que nous connaissons dans notre région subalpine, n'a-t-on rencontré qu'un seul lieu de sépulture contenant au plus vingt cadavres, seul reste de peuplades qui ont couvert les lacs suisses de leurs palafittes et cela pendant de longues séries de siècles? Comment le caveau funèbre d'Auvernier aurait-il échappé seul aux ti'avaux de défoncement de fagriculture '.'
Jusqu'à nouvelles trouvailles analogues nous devons rester sur la réserve et attendre pour attribuer aux Palafitteurs les mieurs funéraires qu'indique l'importante ti'ouvaille d'Auvernier.
Nous avons cru trouver des faits plus probables dans les cimetières de la Moraine de St-Prex et du Boiron près Morges, car nous avions là, semblait-il, une répétition des mêmes coutumes. Je résume la description que m'a donnée du premier mon ami M. A. Revilliod de Murait. En défonçant un jardin sur le bord de la terrasse d'alluvion qui domine la falaise, à l'ouest de la villa La Moraoïe, près St-Prex, les ouvrier's découvrirent en 18G5 une trentaine de squelettes étendus en terre libre à 1,2'" environ de profondeui- ; quelques-uns étaient recouverts par une dalle en pierre brute, de 0,5 à 1,0'", étendue horizontalement sur le corps. Les ornements ti'ouvés autour de ces squelettes, une vingtaine de bracelets, épingles à cheveux, anneaux, etc., sont incontesiablement du bel âge du bronze; ils permettent d'attribuer ce cimetière au village palafitte établi dans le golfe occidental de St-Prex. devant la villa La Moraine. Entre ces squelettes, et autant qu'a pu l'observer M. Revilliod, alternant presque régulièrement avec les corps, à la même profondeur qu'eux, étaient des urnes dont une seule a survécu ; elle est du type des vases des Palafittes de l'âge du bronze. Elle était rem-
(1) V. Gross. Les Inuilics lacustres (l"Anvcniicr. Kcller, VU" rapport, p. :56. Znrirli 187G.
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plie d'une masse noire homogène que M. Revilliod tient pour des cendres (sans débris cependant d'os calcinés). Tandis que les squelettes étaient enterrés en tei're vierge et non i-emaniée, les urnes au contraire étaient entourées d'un lit épais d'une teri'e noirâtre, contenant cendres et charbons et montrant des traces évidentes de combustion. Au moment même de la découverte les faits ont été interprétés par les témoins comme démontrant l'usage simultané de deux modes de sépulture, certains cadavres étaient enteri'és, d'autres étaient bi'ùlés, et leurs cendres, recueillies dans des vases, étaient enfouies au centre môme du foyer. — D'autre part on pourrait expliquer les faits en admettant que urnes et foyers seraient les restes de cérémonies religieuses, de repas fimèbres ou de sacrifices otîerts dans le cimetière même aux mânes du défunt ou aux divinités infernales ('). Mais on serait, il est vrai, embarrassé par la présence de ces foyers à la même profondeur que celle des tombes.
J'aui'ais voulu tirer des faits plus précis du cimetière du Boiron, près Morges. En 1823 « des ouvi-iers qui faisaient des creux pour planter des arbres sur la colline du Crêt du Boiron, ont découvert plusieurs tombeaux en dalles de pierre bi'ute ou grossièrement travaillées. Près de là se sont trouvés, à peu de profondeur, des squelettes dont l'un avait deux bi'acelets encore adhéi'entsaux os » (-). Ces bracelets, du bel âge du bronze, sont conservés dans les musées archéologiques de Lausanne et de Morges. Des fouilles faites par moi, en 18G3, sui- le Crêt du Boiron, tei'i'asse supérieure, ne me firent pas retrouver trace de ce cimetière.
Quand, vers 1890 on découviit dans la terrasse moyenne du Boii'on, au-dessous de la grande route, un cimetière avec des tombes en dalles de pierre bi'ute, nous espérâmes avoir devant nous la suite de la trouvaille de 18 3. Mais Adi'ien Colomb, alors directeur du musée archéologique de Lausanne, qui a surveillé ces fouilles et en a conservé les monuments dans sa collection particulière (aujourd'hui achetée paile Musée cantonal) n'a malheureusement laissé aucune note, aucun rapport, aucun catalogue, aucun procès-verbal des trouvailles. Si l'on en juge par quelques inscriptions au crayon sur les cartons qui portent ce mobilier funéraire, inscriptions très insuffisantes, ce cimetière
(') F.-A. Forel. CinK.'lii'rcs de rt'iHKiuc liicustic. 1-'. Keller, VII« l'apiiort, ]). 48. Zurich 1876.
') L. Reyiiicr. Feuille du ('.miiIou (ie Vaud, X, (>J. Lausanne 182o.
de la terrasse moyenne du Boiron daterait du premier âge du fer, pour quelques pièces même de l'époque helvéto-burgonde. Ces faits sont tellement en conti'adiction avec ceux de la trouvaille de 1823, et aussi avec quelques pièces conservées au collège de Morges, que je j-enonce complètement, à mon grand regret, à les interpréter et à utiliseï' ce cimetière de Boiron pour des déductions archéologiques.
Quant aux tombes de Montreux, avec quelques dalles de pierres autour du squelette et sur lui, décrites par le professeur Rode comme appartenant aux Palalitteurs C), je vois bien d'après le mobilier funèbre qu'elles étaient de l'âge du bronze. Mais l'absence totale de palafitte connu dans cette l'égion m'empêche d'admettre la conclusion de M. Rode. Jusqu'à nouvelle trouvaille qui préciserait leurs rapports avec les peuplades des stations lacustres, je les rapporterais plutôt à une des tribus terriennes contemporaines des Palafitteurs.
Ces quelques faits que l'on doit peut-être attribuer à nos Palafitteurs, ceux qui leur sont plus étrangers que je trouve résumés dans le livre d'Heierli, ne se répètent pas avec assez de constance ou de fréquence, ils sont trop individuels et trop isolés pour que je me sente libre d'en tirer des conclusions certaines ou seulement probables sur les usages funéraires des peuplades lacustres delà Suisse préliistorique. Un peuple aussi bien caractérisé que nos anciens Palafitteurs, à coutumes arcliitecturales et industrielles aussi uniformes, aussi fidèlement continuées et développées pendant tant de périodes archéologiques, devait avoir des mœurs funéraires spéciales ou tout au moins constantes.
Quelles étaient ces moeurs funéraires'? Après cinquante ans d'études sur ces époques antéhistoriques, je dois déclarei' que je les ignore. Ce résultat négatif m'amène même à une hypothèse. Enfabsence presque absolue de cimetières d'ensevelissement ou d'incinération que nous puissions attribuer avec certitude aux Palafitteurs, je me suis parfois demandé s'il n'auraient pas pratiqué la submersion des cadavres; n'auraient-ils pas noyé leurs morts eu les emmenant en plein lac après les avoii' chargés de pierres pour les faire couler clans les grands fondsV Cette hypothèse ne s'appuie du reste sur aucun fait positif, et je ne l'énonce que pour montrer le désarroi lamentable qui règne dans ce chapitre de notre histoire antéhistorique.
n) Keller's Beriditc VIII. p. 'ill. Zurich 1879.
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