‹ Le Léman, monographie limnologiqueChapitre 103 sur 174 · A)itltropoJoijie analomhine des Palafilteiirs · texte numérisé non relu

A)itltropoJoijie analomhine des Palafilteiirs

Si nous ne savons pas trouver en nombi-e suffisant des sépultures déterminées avec certitude, et par conséquent des restes anatomiques -authentiques des Palafitteurs, que pourrons-nous tirer des squelettes -rencontrés au milieu des ruines de leurs villages ?

Les ossements humains trouvés dans les palafittes sont assez nombreux; si l'on tient compte des débris de crânes, et des os isolés du squelette conservés dans nos diverses collections suisses, on arriverait peut-être à une centaine de pièces osseuses. Dans leur grande description des crânes des Palafitteui-s ('), Studer et Bannwarth énumèrent 56 crânes assez complets pour que l'indice ait pu en être mesuré, et ils figurent une douzaine d'os des membres.

Deux faits généraux caractéi'isent cet ensemble de restes humains venant des palafittes de la Suisse.

a) Prédominance énorme du nombre des crânes sur celui des autres os du squelette. Je sais bien que l'intérêt anatomique et anthropologique de la partie osseuse de la tête est plus grand que celui des membres ou du tronc ; il fait rechercher avec plus d'attention et conserver plus précieusement les crânes que les autres os du corps, lors de fouilles insuffisamment surveillées ; mais cela n'explique pas entièrement l'abondance l'elative des crânes et l'absence presque totale, en particulier, des os longs des membres qui sont de conservation très facile.

h) Prédominance très marquée des crânes de femme sur les crânes d'homme (-) ; très grand nombre de têtes d'enfants de 6 à 8 ans. Les six crânes du palafitte d'Auvernier sont des femmes ou des enfants; <les six de Morigen, quatre sont des enfants, un cinquième une femme -adulte. Ailleurs au contraire, à Sutz, à Fénil, les hommes sont les plus nombreux.

La plus grande abondance des os de la tête sur les autres parties du squelette, et le fait que quelques-uns de ces crânes sont travaillés (Auvernier, Sutz) ou même percés d'un trou de suspension, permettent d'admettre que bon nombre de ces débris humains étaient des

(') studer et Bannwarth. (liaiiin hclvi-tira ;nitiqua. Ijcipzitr 1894.

(2) Cependant si je compte dans l'atlas de Studer et Baniiwartli h' noniliii' lotal des crânes dont le sexe a pu être déterminé, j'en trouve 17 masculins et 13 féminins ; donc une prédominance des honuues sur les femmes.

trophées, les tètes d'ennemis que le vainqueui' avait rapportées triomphalement clans sa cabane. C'est très plausible et très probable. Mais si cela est, il en résulte que ces crânes représenteraient peut-être ceux des peuples étrangers, tout au moins ceux de tinbns hostiles aux habitants du palafitte où on les trouve.

D'une autre part cela n'explique pas le grand nombre des crânes de femmes et d'enfants qui abondent dans les collections. Les trophées que les barbares, les sauvages, conservent avec fierté, sont les crâne» d'ennemis tués dans la bataille ; les têtes des criminels, hérétiques ou adversaires politiques, que les demi-civilisés de notre moyen âge chrétien exposaient sui- les fourches patibulaires, étaient' il est vrai desdeux sexes, les femmes étaient même plus souvent condamnées pour sorcellerie que les hommes; mais c'étaient toujours des adultes. Les. enfants devaient attendre leui- robe virile pour être jugés dignes des honneurs du gibet.

Seraient-ils les restes de repas d'anthropophages ? Evidemment non,, car si cela était on ti'ouverait avant tout les os longs des membres, et les crânes auraient été soigneusement brisés pour l'extraction de la cervelle, la plus délicate friandise d'un tel festin.

L'absence des os des membres et du tronc écaite aussi l'attribution de ces débris osseux à des accidents, à des noyades des habitants du palafitte, à leur mort violente lors de l'attaque ou de l'incendie qui a détruit le village lacustre. Un cadavi'e qui serait i^estéengagé dans les l'uines du pilotage aurait donné un squelette complet et tous les os du corps s'y retrouveraient. Du reste le cadavre d'un noyé allégé par les gaz de la putréfaction flotte après quelques jours à la surface de l'eau et est entraîné au loin par les vagues et les courants.

De toutes manières il est difficile de s'expliquer la présence de ces ossements humains dans les ruines des palafittes et il est très probable qu'une bonne pai'tie d'entre eux sont éti'angers à la population indigène du village où nous les trouvons. 11 nous est impossible de séparer lesrestes humains provenant des habitants mêmes du palafitte, noyés sur place par accident, de ceux venant d'autres ti-ibus de Palafitteurs, de tribus d'indigènes terricoles ou campagnards, ou enfin de peuples étrangers ayant tenté une invasion guerrière du pays. Les conclusions^ que l'on tire au sujet des races de Palafitteurs de l'étude anthropolo^ gique de ces restes sont donc loin d'être fermement assuiées.

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Les os étant disjoints et séparés il est impossible d'étudier les caractères généraux du squelette. Ceux des crânes restent seuls déterminables. Voici le résumé des constatations faites dans les recherches de Studer et Bannwarth.

Les crânes sont de types ti'ès divers. Ils occupent toute la série depuis le brachycéphale le plus prononcé avec l'indice céphalique, largeur sur longueur, 84.0, au dolichocéphale le plus allongé avec l'indice 66.8. L'indice hauteur sui- longueur varie de la chamécéplialie, 69.7, à l'orthocéphalie, 72.8 à 74.4, à l'hypsicéphalie, 76.1 à 78.8. L'indice hauteur aiu-iculaire sur longueur varie de la chamécéphalie, 5L2, à l'orthocéphalie, 59.3 à 67.0. L'indice facial, largeur de la figure, varie de la chaméprosopie, 48.0, à la leptoprosopie, 53.5 à 78.3. L'indice nasal vai'ie de la leptoi'hinie, 40.3 à 45.'2, à la platyrhinie, 54.2 à 55.8. L'indice orbitaire varie de la chaméconchie, 73.1 à 79.4, à la mésoconchie, 80.4 à 85.0 (1). Enfin l'indice palatin varie de la leptostaphylinie, 69.4 à 78.4, à la brachystaphylinie, 100.0. Combinées ensemble ces variations partielles nous donnent un nombre énorme de ligures diftérentes dans leur ensemble. Le type de ces crânes e.st très variable.

Cependant en nous en tenant à l'indice fondamental des crânes, la largeur divisée par la longueur, ce qu'on appelle l'indice céphalique, nous obtenons une répartition significative. La brachycéphalie est presque générale à l'âge de la pierre; la dolichocéphalie domine à l'âge du bronze. C'est ce qui résulte dés chiffres tirés de l'étude de Studer et' Bannwarth ; les types des crânes trouvés dans les palafittes se répartissent comme suit :

Slaliniis lie kl pierre. Stnlimis du bronze. Brachycéphales 13 2

Mésocéphales 4 7

Dolichocéphales 8 13

Ce que je traduirai sous une autre forme, en divisant les palatittes de l'âge de la pien-e en anciens et récents :

Bracliyc.éplialcs Mésocéphalcs Di)lichocéphalcs Stations de^la pieri-e, anciennes 5 0 0

» récentes 8 4 8

Stations du bronze 2 7 13

(') Ghaiiii' concilie et mésoconcliie des AUinaaiids sont synonymes de micro se mie et mésosémie des Français.

Pour autant qu'il est permis de tirei- des déductions d'un aussi petit nombre de pièces, dont même la signification ou la détermination sont souvent incertaines, on peut admettre que chez ces débris trouvés dans les palatittes la bracliycéphalie était dominante pendant le plus ancien âge de la pierre; que la mésocéphalie et la dolichocéphalie ont prédominé à la tin de Tàge de la pierre et pendant l'âge du bronze.

Pouvons-nous aller plus loin? Admettre avec Studer et Bannwarth que les Palafitteurs étaient de race bi-achycéphale ; que lesmésocéphales et dolichocéphales qui apparaissent dès le bel âge de la pierre et se multiplient à l'âge du bronze étaient de race étrangère. J'y serais assez disposé. Studer formule cette hypothèse dans une phrase que nous traduisons textuellement : « Les ci'ànes dolichocéphales n'appaitiendraient pas aux habitants des palafittes, mais à des étrangei's. Que ceux-ci soient venus pour les intérêts de leiu' commerce, ou bien que, avant-garde d'une grande invasion, ils aient essayé de conquérir le pays, ils ont été tués par les Palafitteurs de la pierre, et ils ont laissé dans les villages de ceux-ci le métal qu'ils avaient apporté, et aussi leurs crânes, lamentables trophées de la victoire de leurs ennemis.»

En tous cas la race dominante, d'après les crânes des plus anciens palafittes, les brachycéphales n'avaient rien à faire avec les dolichocéphales à arcades sourcilières proéminentes, à front fuyant de la race de Spy, de Néandertlial, ni même avec celle de Laugerie qui lui a succédé dans les temps paléolithiques, l'ien non plus avec les nains dolichocéphales du Schweizersbild ou de Charablandes.

Voici la description que nous donne Studer des tètes carrées des brachycéphales des palafittes : « Le crâne est large et moyennement haut ; le front est large et bas, le vertex plat, légèrement relevé sur la ligne médiane; les bosses pariétales sont fortement saillantes. Souvent on voit une dépression aplatie à l'extrémité postérieure de la suture sagittale, en avant de la lambdoïde. L'écaillé de l'occipital est fortement bombée. La coupe normale du ci'âne est un pentagone dont les côtés tombent obliquement en dedans chez la femme, verticalement chez l'homme, repoussés qu'ils sont par le développement considérable des apophyses mastoïdes.

« De la ligure nous savons peu de chose ; un seul crâne nous la donnant entière (Auvernier, station de la pierre, fig. LXXI à LXXIll de

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Stiider et Bannwarth). Dans cette tête la face est large, chaméprosope, à oi'bite peu élevée, chaméconque, à index palatin égal à 1(X). La racine du nez est enfoncée et l'aile du nez saillante. Les mâchoires sont légèrement prognathes. Chez l'homme les os sont épais, les insertions musculaires saillantes, les arcades sourcilières et les bosses frontales proéminentes. La glabelle est enfoncée. La ligne nuchale supérieure est puissamment marquée. Il semble que ces hommes portaient volontiers des fardeaux sur la nuque, comme le font aujourd'hui nos chasseurs de chamois. Les crânes de femme sont plus délicats, plus arrondis. Les os en sont moins épais ».

On pr-endra du reste une très aimable idée du type de nos Palafitteurs en admirant la curieuse restitution qu'en ont faite le prof. .1. Kollmann et le sculpteur Biichly, de Bâle, d'après un crâne féminin de la station d'Auvernier, âge de la pierre. Nous sommes tous d'accord poui- retrouver les ti-aits de ce buste dans nos jolies filles du centre et du nord de la Suisse.

Quant aux mésocéphales et aux dolichocéphales dont les crânes ont été recueillis en assez grand nombre dans les stations du bronze, je l'enonce à les décrire ici ; ils diffèrent tant de l'un à l'autre que je ne puis y découvi-ii- un type fixé. Du reste nous ne savons qu'en faire et leurs rapports avec les habitants des palatittes sont pour le moins douteux.

L'impression que je retire de cette étude antliropologique est que les populations de la Suisse à l'époque des palatittes étaient déjà composites presque autant qu'elles le sont actuellement. Par des croisements entre les races qui s'étaient rencontrées ailleurs dans des générations antérieures, ou qui se rencontraient alors dans l'a plaine entre Alpes et Jui-a, les sangs se mélangeaient assez pour qu'aucun type de race n'ait prédominé et ne soit resté reconnaissable. Pas plus alors que de nos jours nous n'avons eu et nous n'avons en Suisse de race pure de l'espèce humaine (').

Ce n'est pas étonnant, dira-t-on ! Nos populations suisses sont un

(1) Coiiimcut S(> font ci's mélanges de sang "? En voici un exemple. Mes enfants ont un père et une mère vaudois, bourgeois de Morges et d'Yverdon, deux anciennes bonnes villes du Pays de Vaud ; ils semljlentdevoir être de race vaudoise pure. Or, si je remonte seulement à leurs 32 ancêtres de la 5« génération j'y trouve : 7 Vaudois, 7 Genevois, 2 Bernois, 12 B^rançais et 4 Allemands ; ils n'ont pas le quart de leur sang vaudois.

mélange de toutes les races qui se sont succédé dans le pays depuis tant de siècles. Paléolithiques, Palafitteurs (et leurs contemporains campagnards) (') Heh'étiens, Piomains et toutes les races dont étaient composées les légions romaines, Allemanes, Burgondes, réfugiés des guerres de religion, réfugiés des révolutions politiques, touristes et commis-voyageurs, chacun a laissé sa goutte de sang qui s'est dédoublée à chaque génération entre les descendants dans lesquels elle s'est mêlée avec les mille sangs composés des générations précédentes. Les progressions géométriques amènent vite à des nombres énormes. Si l'on cherche les ascendants d'un contemporain en ne les comptant que depuis le début de l'ère chrétienne à raison de trois générations par siècle, on arrive à un nombi^e de 18 chiffres, le nombre 14 suivi de 16 zéros, chacun de ces millions de milliards d'ancêtres ayant sur ses descendants le droit d'atavisme.

Pourquoi n'avons-nous pas de race indigène? Cela vient-il uniquement de la composition bigarrée de notre population oii trop de sangs divers sont venus et viennent sans cesse se mélanger "? Les faits généraux ne nous le disent pas. Nulle part, en efïèt, la création actuelle d'une race humaine n'est aussi évidente que dans les Etats-Unis de l'Amérique du Noi'd {-) et cependant nulle part le mélange des sangs n'est poussé si loin. Aucun pays n'a vu semble-t-il autant d'invasions que l'Italie et cependant aucune race européenne n'est aussi bien caractérisée que la race italienne. — Est-ce le climat? Est-ce le sol? Sont-ce les mœurs et le genre de vie? Qu'est-ce qui détermine la formation d'ime race? Cette question serait un beau sujet d'étude pour nos anthropologues ; s'ils y répondaient, ils résoudraient peut-être le problème qui nous est posé par l'absence d'un type indigène dans notre pays.

(') Faisons cependant nos réserves sur la participation des P.aléoliihiqucs et des Palafitteurs à la création des races actuelles de notre Suisse romande. Les premiers semblent avoir disparu dans la lacune historique qui sépare le paléolithique des palatittes. Les seconds ont peut-être été exterminés lors de rinvasion des Helvétiens du 1" âge du fer.

(2) Les anatomistes nient que les Américains des Etats-Unis forment une vraie race; ils retrouvent sous les traits caractéristiques de frère .Jonathan les détails osseux des ancêtres émigrés du vieux continent. Je ne m'étonne pas d'apprendre que les os n'ont pas eu le temps de se modifier dans les quelques générations du séjour des Européens en Amérique. Mais la peau, le panicule adipeux, l'haliitus général du corps sont assez uniformément intluencés pour que la race américaine soit déjà facilement reconnaissnlile.

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Chroïwlogie.

La chronologie des époques préhistoriques est une des études les plus intéi-essantes. Elle se fésout hien simplement si on la traite an point de vue géologique et si, ne cherchant que des dates i-elatives, on établit la succession des événements sans s'inquiéter de la durée des périodes. Elle est bien difficile, au contraire, si l'on cherche des dates absolues et si Ton veut localiser dans les siècles des èi'es historiques les événements constatés par l'archéologie.

La chronologie géologique se résume en Suisse dans une phrase : l'homme paléolithique a été contemporain de la faune diluvienne et de l'époque glaciaire.

Je ne fais pas intervenir ici la distinction des étages (époques) du paléolithique, tels qu'ils ont été formulés par les naturalistes français: le Chelléen (ou Acheiiléen) avec VElephas œntiqmis, le RJ/inoccros Merkïi, YHippopotamus (tmphibius, le Macltœrodus lalidens : le Moustérien avec VElephas prinilgenUis le Rhuioccros tichorhoïiis, VUrsus ferox, le Mef/aceros hiberniciis; le Solutréen avec le cheval en hordes immenses, le i?os longifrons, VUrsiis arctos ; le Magdalénien avec le Renne. Je n'en ai pas besoin pour les études qui m'occujient ici. Poia- mon compte, je simplifierais notablement ce tableau qui me parait ti'ès commode, mais trop compliqué; il sépare en étages ce qui n'est souvent qu'un faciès local. 11 me semble qu'on se contenterait fort bien de deux étages, l'un inférieur ou ai'chaïque avec faime diluvienne sub-tropicale : Elephas ant'u [uns, Rhinocéros Merkiï; l'autre supérieur, ou récent, avec faune glaciaire ou sub-polaire: Elephas primigenhis, Rhinocéros tichorhinus, Cervus tarandas, etc. C'est dans ce dernier ■étage (le Magdalénien de Mortillet), que doivent entrer nos Paléolithiques de Thaïngen, et du Schweizersbild dans le nord de la Suisse, comme ceux de Yeyrier et de la Grotte du Sex de Villeneuve dans le bassin du Léman.

Pour nous ils appartiennent à l'étage géologique glaciaire, ou plus exactement post-glaciaii'e. VEleplias primigenuis, le Cervus tarandus ont laissé leurs os dans les gravières des terrasses lacustres ■supérieures du Léman, entre autres à St-Prex et au Boiron de Morges, ■etc. ('). Cette terrasse de 30m au-dessus du niveau actuel du lac est

fonnée de graviers alpins; elle est post-glaciaire, c'est incontestablev Or le Uenne est l'animal caractéristique des gisements paléolithiques de la Suisse; cela précise leur âge géologique.

Les terrasses diluviennes du Léman sont post-glaciaires, dis-je. Le glacier n'occupait plus le sol; il n'est pas revenu sur les lieux depuis,, car il n'y a pas de moraine déposée au-dessus de ces terrasses d'alluvion. Mais le glacier n'était pas très éloigné. En voici une preuve intéressante : au milieu de la terrasse moyenne du Boiron (terrasse de 10">) dans les couches supérieures, j'ai trouvé en 1895 un bloc erratique^ gneiss micacé alpin, d'un demi-mètre cube, qui n'a pas pu être transporté par le torrent constructeur du delta alluvial du Boiron, bloc qui n'a pas été déposé en cette place par le glacier, car la terrasse est postérieure au retrait de celui-ci, bloc qui ne peut, semble-t-il, avoir été apporté là que par une glace flottante, un ice-berg. Donc le glacier du Rhône baignait encore son front dans le Léman quand cette terrasse moyenne a été déposée, en enchâssant dans ses graviers le bloc qui nous occupe; a fortiori la terrasse supérieure, antérieure dans son dépôt à la terrasse moyenne, était contemporaine des glaciers diluviens (^).

Entre cette époque paléolithique des chasseurs de Rennes de Yeyrier et les plus anciens palafittes néolithiques, on constate ce que j'ai appelé, il y a longtemps de cela, une lacune historique, archéologique et géologique (2), lacune qui est plus tard devenue célèbi'e dans la discussion scientifique sous le nom de hialus. Lacune signifie une interruption dans une série, dans un texte, dans un livre, qui reprend ensuite après le blanc constaté. Ainsi dans le manuscrit d'un auteur, un cahier est perdu ; il y a une lacune dans le texte ; l'ouvrage continue comme si les pages qui ont été éci'ites avaient été conservées. Ainsi, dans l'histoire préhistorique de notre pays, il y a une lacune manifeste.

Ayant la lacune, faune diluvienne caractérisée entre autres par le Renne et le Mammouth ; après, faune actuelle caractéiisée par le Cerf et le Chevreuil.

Avant la lacune, flore glaciaire, flore alpine des moraines et de la

(1) Séance df la S. V. S. N. 1«' mai 189-'). Bulletin XXXI. p. XXXV. Lausanne

(2) F.-A. Forel. Essai d." chrnnolngi,. arcliéologi(iiv'. Bulletin S. V. S. N., X, 559: Lausanne 1870.

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boue glaciaire : qu'on se rappelle entre autres les Mousses de Scluissenried ('); après, les puissantes forêts dans lesquelles les Palafitteurs coupaient les arbres de leurs pilotages.

Avant la lacune, le niveau du Léman à la cote 405 ou 410'" ; après, il est revenu à la hauteur actuelle 373'".

Tous ces changements nous indiquent une transformation complète dans les conditions physiques et dans le climat, et supposent une durée considérable à la lacune pendant laquelle une modification aussi absolue s'est faite. Mais tout cela n'aurait qu'un intérêt géologique ; l'intérêt devient historique quand nous étudions l'homme avant et après la lacune.

Avant la lacune, l'homme paléolithique, chasseur de Rennes, habitant les cavernes, éclateur de silex, travailleur d'os, admirable artiste qui savait dessiner ses chefs-d'œuvre sur les pierres, les os et les bois de Renne; le sculpteur et le graveur qui ne craignait pas de s'attaquer à la figure des animaux, des plantes et même de l'homme lui-même, et qui de son burin de silex avait appris à en tracer des profils reconnaissables ; l'homme enfin qui ignorait l'art du potier. — Après la lacune, le Palatitteur, constructeur de pilotages slh' les eaux, armé d'ime hache de pierre verte taillée à la boucharde par le martelage et aiguisée sur la meule doi"mante(2), avait appris l'art du potier. 11 était

(^) F.-A. Forel. Note sur la découverte de Schiissciiricd. Bulletin S. V. S. N., IX, 813. Lausanne 1867.

(2) La distinction entre l'homme néolithique et le paléolithique est hai)ituellement formulée par les termes d'hommes de la pierre l)rute et d'homme de la pierre polie ; le premier ne sachant tailler la pierre dure qu'en en faisant sauter des éclats, le second ayant appris à l'aiguiser. J'ai cru pendant un temps faire une distinction plus juste en notant que le premier, le Paléolithique, ne savait employer pour façonner les instruments tranchants que le silex, à cassure conchoide qui se taille par détachement d'éclats; tandis que le second, le Néolithique, avait inventé l'usage des pierres vertes qui se laissent marteler et tailler par la rédaction en poussière sous la réjiétition indéfiniment renouvelée de ])etits coups portés par un marteau de feldspath massif. La pierre ainsi martelée sous forme d'une hache, recevait un tranchant aiguisé par l'usure de frottement sur une meule dormante. Mais je suis revenu de cette opinion en constatant que le silex peut être parfaitement martelé. Des silex de Spiennes, sur les([uels j'ai fait ces essais, se réduisent en poussière sous les coups d'un marteau de saussurite presque aussi facilement qu'une pierre verte quelconque. Donc la distinction entre pierre éclatée et pierre martelée est juste ; et pour ne pas introduire un nouveau terme dans une science déjà trop surchargée, j'en resterai à l'ancienne appellation de pierre hrute et de pierre polie.

•le viens d'employer le mot de pierres vertes ])our désigner les roches que l'homme n^îolithique avait appris à tailler jiar martelage. Je rappelle la définition que j'en ai donnée page 421.

incontestablement en possession d'une industrie plus perfectionnée que celle du Paléolithique; mais au point de vue artistique, il était inférieur à l'homme de Thaïngen. il savait orner ses vases et ses bijoux en y dessinant des lignes et des cercles relativement simples; mais il ne savait pas (ou ne voulait pas, peut-être par préjugés religieux) représenter comme le faisait son prédécesseur de l'époque magdalénienne la ligure des animaux, des plantes ou des hommes.

Entin, pour autant que les études modernes et les hypothèses que nous en tirons ne nous induisent pas en erreur, l'homme lui-même, au point de vue zoologique, a changé, la race n'est plus la même.

Dans le paléolithique on connait actuellement deux races bien caractérisées ('); la race de Néanderthal, très dolichocéphale, avec front fuyant et arcades sourcilières énormes ; la race de Laugerie, encore dolichocéphale, mais à tête un peu moins étroite, avec un front élevé et des arcades sourcilières peu saillantes. Donc, les deux races jusqu'à présent décrites dans le paléolithique sont iVanchement dolichocéphales.

Quant à nos Palafitteurs, toutes réserves faites sur l'attribution au peuple qui a bâti les palafittes des crânes que nous trouvons dans leurs ruines, toutes réserves faites sur la possibilité que ces crânes ne fussent que des trophées, par conséquent des crânes de peuples ennemis, peut-être d'autres races, la prédominance manifeste des brachycéphales dans les stations de l'âge de la pierre, et spécialement de la pierre ancienne, nous fait donner au néolithique de la Suisse nne brachycéphaiie probable. Les Palafitteurs ou leurs contemporains terricoles de la campagne suisse étaient des « têtes-carrées ».

Donc ils n'étaient pas de la même race que les Paléolithiques dolichocéphales; donc il y a eu succession dans les races humaines.

Donc, laps de temps énorme entre le paléolithique et le néolithique, pendant lequel la géologie de notre pays subalpin, le niveau du lac, le climat, la flore, la faune ont changé du tout au tout ; disparition absolue d'un peuple humain caractérisé par une industrie et un art spéciaux; apparition d'un peuple nouveau avec industrie et arts différents. 11 n'y a pas succession par descendance des deux races humaines; les Paléolithiques dolichocéphales ne sont pas les ancêtres des Néolithiques brachycéphales ; de ces peuples, l'un avait depuis long-

(') Cf. G. et A. de MortUlet. I.e Paléolithique. Paris. lOnu. i). Ui sq.

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temps disparu par extinction ou par émigration quand l'autre est arrivé par immigration. Entre deux il y a lacune historique, ethnologique, anthropologique.

Comment s'est faite la transformation de la contr'ée, comment celle de ses habitants pendant la lacune 1

Le niveau du lac s'est abaissé par suite de Térosion du goulet de l'émissaire ; le climat s'est adouci en même temps que les glaciers moins puissamment alimentés descendaient moins loin dans les vallées; le teri'eau s'est reformé progressivement aux dépens des cadavres végétaux des générations anciennes ; la forêt a envahi la moi'aine profonde ; la faune diluvienne s'est éteinte dans un climat trop doux pour des organismes glaciaii-es et la faune quaternaire a repeuplé le pays par immigration de proche en proche. Tout cela est fort simple et s'enehaine fort naturellement. Mais l'homme? qu'a-t-il fait pendant ce temps'.' La plaine de Suisse a-t-eile été déserte d'être humains pendant la lacune historique ou bien a-t-elle été parcourue par quek[ues familles nomades qui n'ont pas laissé de traces reconnaissables par notre archéologie moderne? Ou encoi-e les tombes cubiques de Cliamblandes, de Pierra-Portay, etc., sont-elles l'indice d'une population de nains dolichocéphales, proches parents de ceux du Schweizersbild. qui auraient précédé nos Palatitteurs. Mortillet croit avoir reconnu en France des restes de tribus qui combleraient ce qu'il appelle le hiatus, notre lacune historique, il en fait son époque Tourassienne ('). C'est encore bien peu précis. .Je préfère m'abstenir.

lieprenons notre étude de la chronologie géologique, ou chronologie relative. L'ère des Palatitteuj-s s'est prolongée dans notre pays subalpin pendant des séries de siècles. Nous sommes incapables d'évaluer en nombres cette durée, qui a certainement été très grande.

La grandeur de cette durée nous est prouvée par l'ensemble des études faites dans les ruines des cités Iacu.stres; j'en extrairai quelques points spéciaux.

(') G. el A. de Murlillet. Le préliistorique, Pari.s 1900, p. 238. — Le caractère donné à crtte épo({ue Tourassienne, d'après l'alnn de la Tourasse (Haute-Garonne), et la grotte du Mas d'Azil (An-iège), est l'apparition de la faune actuelle ; les harpons cylindriques en corne de Eenne sont remplacés par des harpons plats à grandes barbelures irrégulières en cornes de Cerf. Le Cerf c'est- la faune actuelle, le t ".iM'f c'est répoqu(! néolithique. C'est parfait, mais les exemples cités sont insufiisants pour caractérisiM' une époque du développement de l'humanité.

Le développement remarquable de la civilisation implique une période fort longue. Elle a passé par des degrés successifs dont chacun a exigé un laps de temps important. Faisons-en la revue en nous bornant à caractériser les grands traits et en négligeant les détails et les transitions.

Les plus anciens palalittes de l'âge de la pierre, ceux de Chavannes au lac de Bienne, par exemple, nous montrent une industrie encore bien primitive et fort rapprochée de celle du paléolithique. Le silex éclaté est encore dominant dans les instruments tranchants ; quelques haches cunéiformes de roches serpentinoïdes ou pierres vertes, mai'telées et aiguisées , quelques poteiies de pâte grossière, et d'ornementation rudimentaire, sont cependant franchement néolithiques.

Nous avons ensuite les stations plus modernes, ce que nous appelons le hcl-âge de la pierre, où l'on trouve des pierres néphritoïdes, de l'ambre, des haches en pierres serpentinoïdes, non seulement martelées et aiguisées, mais encore sciées et percées de douilles; où la poterie est plus perfectionnée. Quelques-unes enfin de ces stations de l'âge de la pierre reçoivent des outils et bijoux de cuivre ou de bronze, ce qui nous les fait placer dans l'époque de ti'ansition.

Viennent ensuite les stations où le mobilier de bronze devient dominant, puis exclusif et nous sommes dans le bel-âge du bronze, caractérisé par un essor magnifique de toute l'industi'ie; ce qui tient à la métallurgie et à l'art du potier est, par la nature des matériaux de facile conservation, ce qui nous frappe le plus. Les objets de métal sont une apparition nouvelle et ne peuvent nous servir de comparaison avec les âges antérieurs; mais nous voyons la technique 'du fondeur se perfectionner grandement en passant de la station des Roseaux à la grande cité de Morges ('). A la fin du bel-âge du bronze nous trouvons même quelques pièces de fer, montrant l'approche de la nouvelle civilisation qui va envahir le pays. Quant à la poterie elle nous fait voir des progrès splendides depuis l'âge de la pierre; des vases de terre fine, vernis au graphite, d'une pâle noire très élégante, portent des ornements en gravure, en incrustation de pâtes colorées ou de lames de métal, de grande perfection et d'excellent goût. 11 est incontestable que ces développements industriels ont demandé bien du temps, bien des siècles.

(M Voir ci-dt'ssus, paK"' 4'-27.

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Ne nous laissons cependant pas emporter ti'op loin. Si tout ce progrès industriel avait été autochthone, s'était fait sur place, uniquement et exclusivement dans le sein même de ces tribus percliées sur leurs pilotaijjes. ce passage successif par tous les échelons de la civilisation la plus pi'imitive jusqu'à l'aurore de l'âge du fer, où nous sommes encore aujourd'hui, nous devrions recherche)' des durées énormes pour cette histoire antéfiistorique. Mais nos Palafitteurs n'étaient pas isolés dans une île au milieu de l'océan; ils avaient contact avec les peuples voisins ; le commerce leur apportait des produits nouveaux, et il est probable que, pour les degrés les plus écartés de l'échelle de la civilisation, l'invention de la métallurgie du bronze, et de celle du fer ont été faites en dehors de notre pays. Cette réflexion qui s'impose à nous nous commande ki modération dans l'évaluation des durées de l'ère des Palafitteurs. Mais quoi qu'il en soit, cette histoire locale des progrès de la civilisation ne peut avoir été parcourue en quelques années ; ce sont des séries de siècles qu'elle implique nécessaii-ement.

Il en est de même des modilications constatées dans les races des animaux domestiques et les variétés des plantes cultivées ('); en l'absence de changements paléontologiques des espèces sauvages qui n'ont pas eu lieu pendant l'ère qui nous occupe, c'est à elles que nous devons nous adresser si nous voulons consulter les faits biologiques. A l'époque de la pierre ancienne les Palafitteurs étaient surtout des chasseurs ; le bétail ne se multiplia que dans les stations de la piei-re récente, et ne devint abondant et varié qu'à l'âge du bronze. De même pour les plantes cultivées. Encore ici est-il probable que l'importation de l'étranger aussi bien pour le bétail que pour les plantes est intervenue pour hâter les progi-ès, trop lents s'ils avaient dû être tous conquis par l'industrie indigène. Mais les degrés et l'étendue de progrès aussi importants, f[uelle qu'en soit la source, réclament eux aussi une longue diu'ée pour le développement que nous constatons du commencement à la fin de l'ère des Palafitteurs.

Qu'il me soit permis d'apporter ici quelques observations personnelles qui amènent aux mêmes conclusions : durée considérable de l'ère des Palafitteurs.

(») Voir li's études de L. R ii tiiuf yer (>t de Tl]. Sliidcr })oui- hi f;nuie des ])nhititt('s, ctdlc.s d'O. Hcer pour leur tlorc.

Premier fait. Nous avons dans le golfe de Morges trois palafittes appartenant à trois degrés de la civilisation ; ne nous occupons que des deux derniers: la station des Bose((ux de l'âge de la pierre avec première importation du bronze ; la grande cité de Morges du bel âge du bi'onze. Entre ces deux stations pas de mélange. Spécialisation parfaite des pièces archéologiques, il n'y a pas eu contemporanéité entre elles (^).

Or les dix-neuf hacliettes de bronze et les deux lancettes que nous avons pèchées dans le palatitte des Roseaux gisaient sur le sol, non recouvertes de sable et revêtues du tuf d'incrustation caractéristique des objets qui sont demeurés longtemps sur le fond sans être enterrés sous le limon d'alluvion. Le peu de profondeur de l'eau sur cette ténevière facilitait singulièrement les trouvailles, et jesuis certain que personne n'est venu y fouiller avant nous, car on les aurait l'amassées sans peine. Comment les habitants de la grande cité de Morges dont le palafitte n'était qu'à trois ou quatre cents mètres des ruines de la bourgade des Roseaux ne se sont-ils pas appliqués eux-mêmes à cette pêche peu difficile? Comment ces hommes de l'âge de bronze, pour lesquels le métal devait avoir une fort grande valeur, ont-ils laissé cette bonne fortune à leurs successeurs, les archéologues de nos jours, qui ont été tout heureux de cette aubaine? Je me l'explique en supposant que le palalltte des Roseaux, détruit par l'incendie, avait été assez complètement l'uiné pour que les restes des huttes, des planchers, des pilotages ne fussent plus apparents à la surface des eaux, pour que leur existence même ait échappé aux habitants de la nouvelle Morges.

Cette disparition (2) totale suppose nécessaii-ement uue fort longue série d'années et même de siècles ; si nous attribuons une grande durée à l'espace qui sépare deux stations successives, cela nous entraîne a fortiori, à prolonger beaucoup l'ère entière des Palafîtteurs.

Deuxième fait. 11 est une observation qui a frappé tous les explorateurs des palalittes: les pilotis des ténevières de l'âge de la piei-re sont beaucoup plus usés que ceux des stations de l'âge du bronze. Tandis

(') Voir ci-tlt'ssus page 4"27.

(■2) dette disparition a i)U ôtre favorisée ])ar l'iMivnhissement du i)alafitte par le clianip de Roseaux qui m est voisin et qui certainement, — les rhizomes enfouis dans le solle itrouvent, — mais aune époque à nous inconnue, a été beaucoup plus étendu qu"il ne Test aujourd'hui.

palafittp:urs 487

que les pilotis des palafittes du bronze font saillie sui- le sol, sur une hauteur de bien des décimètres, les pilotis de l'âge de la piei-re sont en général coupés au niveau du pavé, comme s'ils avaient été sciés transvei'salement. E. Desor qui le premier a décrit cette particularité (i) estimait que la coupure avait été faite intentionnellement par l'homme qui à l'aide d'un instrument tranchant, d\m silex aurait lait une entaille circulaire, tandis que le cœur de l'arbre aurait été brisé, cassé. C'est une erreiu'; cette coupure horizontale est due simplement à l'usure, effet des sables et galets qui ont été promenés par les vagues et qui ont corrodé toutes les parties saillantes pourries par l'eau et attaquées par les animaux et plantes établis sur le bois (-). Toujours est-il qu'il y a une différence considéi'able dans l'usure des pilotis des deux âges; ceux de l'âge du bronze sont beaucoup moins attaqués, usés, coi'rodés que ceux de Tàge de la pierre ; conclusion : différence d'âge énorme.

Troisième fait. Pour étudier la taille des bois, nous avons arraché plusieurs pilotis de la grande cité de Morges, bel-àge du bronze, et sur une trentaine, peut-être, d'extractions, jamais nous n'avons vu le pieu se briser sous les secousses violentes que lui imprimait notre manuel opératoire. Quand j'ai voulu répéter cette extraction sur les pilotis de la station de l'Eglise, de l'âge de la piei're, j'ai toujours échoué; une vingtaine de tentatives m'ont toujours fait casser le pilotis au ras du sol. Très étonné de cette différence j'ai répété l'opération jusqu'à la démonstration de la constance du fait : les pilotis de la station de l'Eglise sont beaucoup plus fi-agiles, plus friables que ceux de la grande cité de Morges. Comme on ne peut faire intervenir, pour expliquer cette différence de conservation des bois, ni la natui'e du sol, ni la nature des eaux, les deux stations étant à ioO™ à peine de distance, ni la nature du bois, c'était toujours du chêne, j'en suis l'éduit à l'attribuer à une différence d'âge. Je dois conclure à une beaucoup plus gi-ande ancienneté de l'âge de la piei-re que de l'âge du bronze, à une distance dans le temps très considérable entre les deux périodes, et par conséquent à une très grande diu'ée de ces âges antéhistoriques.

Cette observation, importante par la déduction que j'en tire, est

(ME. Desor. [\oc. cit. 44ol p. 12.

(-) ludicaleur d'iiist. et d'arch. suisses, Ht, 900 et 943, Zuricli 187r>.

conlirinée par celle d'un confrère, feu le professeur L. Grangier, de Fribourg, ffiii écrivait à propos des bois tirés des palafittes d'Estavayer au lac de Neuchàtel : « Il va sans dire qu'il ne peut être question d'arracher les pilotis de la ténevière d'Estavayer de l'âge de la pierre, de les sécher et d'en travailler et sculpter le bois, comme pour les pilotis des stations du bronze; les pieux de cette ténevière (de la pierre) sont excessivement tendres, le couteau y pénètre comme dans du beurre, et la dessication les fait tomber en poussière (^).

L'ensemble des laits connus nous force à attribuer à l'ère des Palafitteui's une durée très grande. Ce n'est pas par années, c'est par siècles, par dizaines de siècles, que nous devons l'évaluer. Je ne connais pas un seul argument qui nous engage à la raccourcii-.

Quelque longue qu'ait été la durée de l'ère des Palafitteurs. elle a eu une tin. Cette fin a été brutale; une catastrophe a interrompu l'évolution paisible de nos peuplades lacustres.

Tandis que depuis l'âge le plus ancien de la pierre néolithique, à l'âge de la pierre forée et sciée, à l'âge de transition de la pierre au bronze, au bel-âge du bronze, à la première importation de quelques pièces de fer, il y a eu succession continue, développement progressif, tout à coup nous constatons une rupture avec le passé, une fracture historique, une faille. Un peuple de civilisation précise, à nous bien connue et bien caractérisée, disparaît; un autre peuple, d'autres peuples, apparaissent et lui succèdent.

Comment les palafittes ont-ils été détruits. Nous en sommes l'éduits aux hypothèses, mais ces hypothèses nous paraissent assez plausibles.

C'est par l'incendie, dont les traces sont encore évidentes dans toutes les stations de l'âge du bronze, que les villages lacustres ont été anéantis. Ce n'a pas été un incendie accidentel, le feu mis involontairement par un maladroit ou un étourdi, volontairement par un malandrin, ou fortuitement par la foudre; les indigènes sitôt après la catastrophe sei'aient venus fouiller dans les ruines pour y repêcher les trésors de grand prix que les objets 'métalliques, simplement pai- la valeur du métal, représentaient pour eux. C'est à un incendie volontaire, à un fait de guerre venant de l'ennemi, que nous devons attribuer la fin des palafittes. Cet ennemi était un étranger, un envahis-

(') L. Grangier. T^es stations lacustres d'Estavayer. Aiizfigci' tïir scli. Alli'iili. Zuricli 1878. N" 319. p. 808.

PALAFITTEURS 489

^euv. Il n'appartenait pas à une autre tribu de Palaiitteurs liabitant un village voisin, ou établi sur un autte lac; il n'appartenait pas non plus à une des tribus terricoles que nous avons dit peupler aloi's la campagne du plateau suisse ; des voisins indigènes auraient connu l'existence du riche matériel métallique englouti dans le lac après l'incendie des huttes; ils seraient venus recherche)' ces objets de prix dont la valeur devait certainement être considérable à cette époque. C'était donc un peuple étranger, des barbares d'autres races, venant d'ailleurs, qui ont incendié les palatittes et anéanti les Palaiitteurs. S'ils n'ont pas massacré ceux-ci jusqu'au dernier, ils les ont emmenés en esclavage, assez loin pour que les anciens possesseurs du village lacustre ne soient pas revenus cliercher leur fortune personnelle et celle de leurs voisins qu'ils savaient enfouies dans le lac et dont ils connaissaient le gisement.

Nous admettons avec tous nos collègues que ce peuple envahisseur qui avait détruit les Palafitteurs et pris leiu- place comme population dominante du pays, était celui des Helvétiens que les auteurs latins, César, Tacite, entre autres, nous ont décrit. Les éléments de cette détermination sont les suivants :

a) Les Palaiitteurs n'ont pas été vus par les Romains; ceux-ci nous 'eussent certainement parlé, des mœurs de castors de ces peuples armés de bronze. Donc les Palafitteurs ne sont pas ces Helvétiens qui sous la conduite d'Orgétorix brûlèrent leurs villages en l'an 58 avant J.-C, envahirent la Gaule et se firent battre à Bibracte au passage delà Saône.

b) L'armement de l'époque de la Tène était celui des Gaulois et par conséquent des Helvétiens, tribu des Gaulois. La grande épée de fer mal trempé, qui ne pouvait fi-apper que de taille et qui se recourbait sur l'armure des Romains, et devait être redressée par le pied avant de porter un nouveau coup (i) est reconnaissable dans les monuments de l'arsenal de la Tène ou du champ de bataille de Tiefenau.

r) Dans les ruines de la Tène on a retrouvé assez de monnaies gauloises pour que cette attribution soit définitivement acceptée.

Donc les Helvétiens de l'histoire sont i-eprésentés par le peuple •archéologique des gens de la Tène.

Mais les archéologues nous demandent de distinguer. Dans le pre-

(V Tite-Lnw XXII, 30.

miei'ûge du fer il y a eu deux époques, deux peuples qui se sont succédé. D'abord les gens de Hallstatt avec un mobilier où le bi'onze dominait encore, avec des épées de fer du type de celles de bi-onze,. avec des bracelets et des phalères en lamelles de bronze, avec des fibules caractéristiques. Des tumulus recouvi-aient les cadavi-es de ceux de leurs morts qu'ils inhumaient, et les ui'nes funéraires quand ils pratiquaient l'incinération. En second lieu les gens de la Tène avec un armement entièrement en fer, des fibules d'un nouveau type, qui enterraient leurs morts en des cimetières {Reihengraherl dans des cercueils de bois.

Devons-nous, en suivant cette distinction, intercalei- entre les Palafitteiu's du bronze et les Helvétiens un envahissement des gens de Hallstatt qui auraient, eux, incendié les palatittes et exterminé leurs habitants, qui plus tard auraient été expulsés ou exterminés par les Helvétiens? Cela ne me semble pas encore démontré; je continuerai à attribuer aux Helvétiens l'anéantissement des Palafifteurs; à considérer les gens de Hallstatt et les gens de la Tène comme étant deux tribus d'un même peuple, ou deux peuples contemporains et se pénétrant l'un l'autre ^

Quelles sont les dates connues de l'arrivée des Gaulois dans l'Europe occidentale? L'histoire nous donne quelques jalons dans les. siècles antéi'ieurs à l'ère chrétienne : En 58, exode des Helvétiens sous l'impulsion d'Orgétorix; bataille de Bibi-acte, etc. L'an 113, les Cimbres et les Teutons qui habitaient le Nord de la Germanie entraînèrent dansleur migration les trois ti'ibus helvétiennes des Tigurins, des Tugènes et des Ambrons; ceux-ci, sous la conduite de Divicon, battirent le consul romain Cassius Longinus et le firent passer lui et ses ti-oupes vaincues sous le joug, près de l'océan : apiul oceannm \n finibus Allobrignm; ou in finibus Nitiobrlgum, suivant une leçon probablement meilleure de Tite-Live, ce qui place le lieu de l'action quelque part sur les bords de la Gai'onne; cette bataille eut lieu l'an 107. Quelques années auparavant, les Allobroges, peuplade gauloise comme les Helvétiens, étaient déjà entrés en contact avec les Romains et s'étaient fait battre par Domitius Alienobarbus et par Q. Fabius Maximus AUobrogicus, l'an 122. Les Gaulois avaient' envahi la Grèce dans les 111^ et Ilesiècles avant J.-C. En 278 ils s'étaient emparés de Delphes; de 240à llO ils avaient ravagé les colonies grecques de l'Asie-Mineure. Plus;

(M Voyt'Z ci dessus p. 4'2;5.

PALAFITTELRS 49i

anciennement encore, les Gaulois, vers Fan 500. avaient envahi Tltalie du Nord et en 390 s'étaient emparés de Rome qu'ils avaient brûlée. C'est donc au commencement du Vie siècle avant J.-C. que i-emontent les premières nouvelles de l'apparition des Gaulois dans le monde civilisé. Cette date sera pour nous celle de l'arrivée des Helvétiens en Suisse, celle de la destruction des palafittes, la lin de l'ère des Palafitteurs. Jusqu'à meilleur avis elle sera la seule date de chronologie positive que nous ayons adonner dans l'histoire primitive de notre pays. Il est inutile du reste d'insistei sur le peu de pi-écision de cette date elle-même.

On a bien essayé de tirer de certains faits de l'histoii'e géologique du pays des calculs chronométriques qui cherchaient à donner des dates absolues, par la règle de pi'oportion.

En 1801, V. Gi Hier on a considéré la position d'un palafitte du pont de Thièle entre les lacs de Neuchàtel et de Bienne et Fa comparée ave<? celle de l'Abbaye de St-Jean(i).

En 1862, A. Morlot a proposé son calcul chi'onométrique fondé sur l'épaisseur des couclies superposées dans le cône de déjection du torrent la Tinière, près Villeneuve du Léman (-).

En 1868, de Ferry (3) et Arc elin(^) ont basé leurs calculs sur l'épaisseur des couches de limon fin déposées depuis les temps archéologiques par la Saône, près de Chàlons.

En 1855 déjà, F. Troyon avait établi un calcul chronornétrique en comparant la situation d'un palatitte au pied de la colline de Chamblon avec la distance qui sépare la ville d'Yverdon du lac de Neuchàtel (■'•).

J'ai fait une critique de ces tentatives dans mon Essai de Chronologie archéologique ('') et suis arrivé à leur dénier toute valeur positive. Depuis lors, de nombreux chronomètres ont été proposés; nous n'en fe-

(') r. Gilliéron. Sur rétablissement de Yû^o de la pierre entre le lac de Bienne et celui d.^ Neuchàtel. Arcli. de Genève XII, p. 32. 18G1.

(■■i) A. Morlot. Une date de chronologie absolue en géologie. Bull. S. V. S. N. VI. 325. Lausanne 1861. — Arch. de Genève XIII. 308. 1862.

(■') H. de Ferry. Chronomètre des berges de la Saône. Mat. pour l'hist. de l'homme, m, 339; IV, 155. Paris 18(57 et 1868. Les gisements archéologirpies des bords de la Saône. Mâcon 1868.

('') A. Arcelin. Chronomètre des bei-ges de la Saône. Matériaux IV, 30. Paris 1868.

(5) F. Troyon [loc. cit., p. 425], p. 70 à 75.

('-) Bull. S. V. S. X., X, 559. Lausanne 1870.

roiis pas ici l'éniimération car aucun d'eux ne mérite qu'on lui attribue une authenticité suffisante.

lui 1896, J. Nuesch nous a donné un calcul chronométi'ique basé sur l'épaisseur des couches archéologiques superposées dans la station du Schweizersbild de Schafïhouse(^). C'est peut-être la moins mauvaise de ces évaluations; elle propose :

Pour la couche historique 4000 ans.

Pour l'âge des Palafitteurs 4000 ans.

Pour notre lacune archéologique . 8000 à 12,000 ans. Pour l'âge paléolitique 8000 ans.

8'^ Degré de civiUsation.

Commerce et industrie étaient prospères chez les Palafitteurs: si nous réunissons les faits que nous ont appris l'ensemble des études sur l'époque qu'ils ont remplie dans nos pays subalpins, .si nous y cherchons les indices du degré de leur civilisation, nous y voyons un peuple déjà assez cultivé.

Nous le considérerons dans les trouvailles les plus fécondes des ruines les plus riches. En effet, pour apprécier le niveau de la civilisation d'un peuple, on ne s'adresse pas aux classes les plus misérables de la population indigente, aux hameaux les plus reculés de la campagne, ou de la montagne; c'est dans les quartiers opulents des capitales que s'accumulent les trésors du commerce exotique, les merveilles de l'industrie, les instruments de la haute culture intellectuelle ; et ce sont ces richesses qui établissent le degré relatif de la civilisation en question.

L'agriculture possédait en fait de plantes alimentaires ou industrielles (-) des céréales: à l'époque Pvobenhau sienne, l'Orge à six rangs, Hovdeiim hexasticlion, en deux variétés; l'Orge à deux rangs. H. distïchon; le Froment ordinaire, Tritic^im vidgare, var. antiquorum, Heer, var. compactum muticum, Heer; le Blé d'Egypte, Trlticum turgidum: l'Amidonier, Triticum dicoccurn ; le Millet commun, Parrirum mUiaceum : le Millet à grappes, Setarîa Italica.

(1) J. Nuesch. Das Scll^V(Mzel•sl)ila. Nouv. Mém. de la S. H. S. N.. I. XXXV. p. •:^98. Zuricli 1896.

(2) D'après O.Heer. Keller's BciichU' III, m. VI, BIO.

PALAFITTEURS 493

A l'âge du bronze on tfonve en plus l'Epeaiiti-e, Trificuiii spcllu et l'Avoine, Avenu sa tira.

Des légumes : le Panais, Pastinaea sativa; la Carotte, Daucus carola ; la Fève, Faba vulgaris, var. celtica nana, Heer; le Pois des jardins PhiDH sativuni; la lentille, Ercuni lens.

Des fi'uits : la Pomme, Pirus malus en deux variétés; la Poire, P. commums; l'Alizier, Sorbus aria; la Cerise des bois. Prunus aviuin; la Prune. Pninus insitiiia; l'Epine noii'e, P. sp'DJOsa; la Cerise à grappes, P.padus ; la Cerise mahaleb, P. maJialeb; le Raisin, Vitis vimfera (palafittes de Castilone près Parme) ; et tous les petits fruits des bois : Framboise, Mûre sauvage. Fraise, Myrtille, Cornouille. etc.; la Noix, la Noisette, la Châtaigne d'eau, la Faine, etc.

Des plantes textiles: le Lin, Liuum angus(ifoliuyn ; Fécorce des Tilleuls.

En fait d'animaux domestiques, les Palatitteurs ont eu : le Chien. Canis })alusfris Rûtim., qui s'est diversifié en plusieurs variétés, et d'autre pai't le Gants futn'iUaris en plusieurs races importées; le Cheval, EquKS caballus de race asiatique, importé dans l'âge du bronze; le Cochon, des races domestiques, venant du Cochon des Toui'bières, Sus pahulris Rilt., et du Sanglier, Sus serofa; la Chèvre, Cap va Irircus, en deux val'iétés; le Mouton, Ovisaries, en plusieurs races dont une sanscornes; le Bœuf en trois races, venant du Bos prh}iif/cnius, var. fronlosus, d'oii est sortie la race tachetée de Gruyère et du Simmenthal, du B.brachi/coros, d'où provient la i-ace brune, dite de Schwytz, enfin du B. bi-acht/ccplmlus , qui s'est continuée dans la race valaisanne dite d'Héi'ens (^).

La chasse fournissait la viande de tous les animaux des bois, entre autres l'Elan (rare), le Cerf, le Cheval, le Sanglier, l'Urus, le Bison, le Bou([uetin. La pèche était pratiquée siu' une grande échelle, ce qui est démontré par les filets de Robenhausen et les hameçons de toutes les stations du bronze.

L'industrie était assez avancée. Nous en retrouvons des produits très distingués, à savoir : l'industrie du potier qui modelait ou touinait les vases de toutes tailles, de toutes formes, de tous usages, de pâte

(M Pniir l'histiiirc du dévcloppcniont en riu-cs l'I de riuipni'hilion du hôlail domestique, voyez les travaux de H iUi me ver et de Tli. Sluder, en particulier le résumé, prér.is et rapide, que ce dernier a donné au coni^rès de la Société d'Anthropolo^jie allemande, session de Lindau 189'.l.

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