CHAPITRE IV. — LEBOULEMEXT DU TAUREDUNU.M
Un événement historique survenu en Bas-Valais, l'an 5(33 de notre ère, a vivement ému l'imagination populaire qui en a conservé le souvenir traditionnel jusqu'à nos jours; une certaine incertitude l'égnant sur' la localisation de la catastrophe, celle-ci est devenue le sujet de discussions 'scientifiques souvent renaissantes; peu de questions ont plus animé l'ardeur des historiens et des naturalistes suisses que celle de l'emplacement du château de Tauredunum.
Ayant pris une part, peu active il est vrai, dans le débat ('), qui du reste intéresse incontestablement l'histoire du lac Léman, je dois exposer ici les termes du problème, et la solution que je crois juste.
Les deux l'écits que nous possédons de la catastrophe sont dus à des chroniqueurs contemporains.
(i) Soc. Vimil. S.-, nnl. > févr. ISTC. i:;nll. XIV, 47:!.
F.-A. FouEL, Le IJmaii, PI. XI.
Carte des palafittes du Léman.
Ecliclle 1 : ;î.-.o,oiJi.).
(Reproduction de la carte suisse, autorisée par le bureau topographiquo fédéral.)
TAUREDUNU.M 497
Marins, le premier évêque de Lausanne, fut élu évêquecrAvenches en l'an 573 et moui'ut le 31 décembi-e 593 à Lausanne (i). Il avait été contemporain, voisin, et presque témoin de la catasti'oplie de 563. Son témoignage a donc de l'autorité. Voici la traduction complète du passage de ses Chroniques qui nous intéresse (-) :
« Dans cette année une montagne considérable, appelée Taui-etunum, dans le pays du Valais, s'écroula subitement en écrasant im château, des villages et tous leurs habitants. 11 ébranla tellement le lac sur une longueur de 60 mille pas et sur une lai'geiu' de 20 milles que celui-ci sortit de ses rives, qu'il l'avagea des villages antiques, leurs liabitants et leurs troupeaux et qu'il détruisit plusieurs églises avec leurs desservants; il renversa les ponts de Genève, les moulins et les hommes et, pénétrant dans la ville, il y tua plusieurs personnes. »
Le récit de Grégoire de Tours est aussi d'un contemporain, mais d'im témoin plus éloigné; son narré est de seconde main. Georgius Florentins G r e g o r i u s , né en Auvergne en 539, élu évêque par la ville de Tours en 573, mort en 594, a écrit plusieurs livres renommés, parmi lesquels son histoire des î'rancs qui traite de l'histoire des Gaules de l'an 417 à l'an 591. Voici comment il raconte l'événement qui s'est passé dans notre pays (■*) :
« En Gaule, un grand pi'odige eut lieu au fort de Tauredunum, situé sur une montagne qui domine le Rhône. Après avoir fait entendre pendant soixante jours une espèce de mugissement, cette montagne se détachant, et se séparant d'une autre montagne contiguë, se précipita dans le fleuve avec les hommes, les églises, les constructions et les maisons qu'elle portait; et lui barrant le passage entre ses rives qu'elle obstruait, elle refoula ses eaux en arrière. Cette localité en effet est resserrée de toutes parts entre des montagnes, et le fleuve toi'rentueux coule dans de véritables défilés. Inondant donc la partie supérieure, le lleuve recouvrit et détruisit tout ce qui se trouvait sur ses rives. Puis l'eau qui s'était accumulée en arrière, se frayant un passage subit, atteignit les hommes qui ne s'y attendaient pas, les noya, renversa leurs maisons, tua leur bétail, et tout ce qui était sur les bords, jusqu'à la
(') Secretan. Galerie Suisse I, ], :>.
(-) Marii Aventicensis opis. c linni icnn. MAm. l't iloc. Soc. liisl. Suisse romande XIII, 8X. Lausanne 185o.
(■■') S. Gre^oi'ii cpiscopi Turuni'osis liistciria fr a n c o r u ui IV, XXXI. MigiT'- Pali'ologiac cui'sus couii)lctus clo. LXXI, 'i'i^S. Paris IS.IS.
ville de Genève, fut violemment et suljitement renvei-sé et détruit. On dit même que la masse des eaux fut si considéi'able qu'elle pénéti-a par dessus les murs de la ville. Ce qui n'est pas douteux c'est que le Rhône qui dans ces lieux coule entre des montagnes rapprochées, ne trouvant pas de place poui- se répandre de côté, détruisit tout quand la montagne qui le retenait fut une fois percée. Après ces faits, trente moines vinrent sur les lieux où le château s'était écroulé et ayant creusé la terre dans les ruines de la montagne, ils y trouvèrent du bronze et du ïer. Pendant qu'ils y travaillaient, ils entendirent un mugissement de la montagne, comme précédemment; mais ils lurent i-etenus par une honteuse cupidité, et la partie qui ne .s'était pas encore éboulée s'écroida sur eux, les tua, et on n'en a plus retrouvé traces. »
Les deux descriptions que nous venons de traduire, quoique divergeant dans quelques détails circonstanciés, concordent cependant assez bien dans le fait général pour qu'il n'y ait aucun doute sur l'autlienticité de l'événement historique, i apporté par deux chroniqueurs contemporains.
11 y a donc eu en l'an 563, quelque part dans le Bas-Yalais, un éboulement de montagne, qui a détruit le château de Tauredunum et cansé de grands ravages. Ces ravages ont eu lieu dans deux parties du pays fort différentes : les uns dans le lieu même de l'éboidement et ses environs, les autres à grande distance.
11 y a eu, semble-t-il, formation d'un lac temporaire causé pai' le bai'rage des eaux du PJiône, et d'abord inondatioji des territoires submergés par ce lac, puis rupture de la digue et inondation des territoires aval. Cela est fort plausible, et l'histoire du Valais en présente ti'op d'exemples: lac de Mattmark 1633, 1680 et 1772, lac de Giétroz 1595 et 1818, etc., pour que cette partie du récit puisse soulever conti'adiction.
Les autres ravages causés par la catastrophe ont été frapper un pays beaucoup plus éloigné, les rives du Léman et la ville de Genève. « Il ébranla tellement le lac», dit Marins, «que celui-ci sortit de ses •rives, qu'il ravagea les villages riverains, leurs habitants et leurs troupeaux, détruisit plusieiu's églises et leurs desservants, renversa le pont de Genève, les moulins et les hommes », il entra même dans la ville de Genève et y noya plusieurs personnes.
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Le récit de Gi'égoii'e est moins précis sui- ces détails de la pertufbationdii lac. Il nous dit que rinondation se précipita dans la vallée iiiiérieiire et y causa de grands désastres sur les bords «jusqu'à la ville de Genève ». «On dit même que la masse des eaux fut si considérable qu'elle pénétra par dessus les murs de cette ville».
La tradition de la destruction de plusieurs villes et villages par la vague due à réb()ulement du Tauredunum est restée vivante sur les bords du lac L'antique Lausanne, autrefois à Vidy, aurait été ruinée par cette inondation ('); de même Cully dont les habitants allèrent se réfugier à Grandvaux (2), de même Glérolles(;^), de même Epesses,dont les éboulements auraient commencé lors du cataclysme de 563(^), de même Villeneuve (■"'). Tous ces souvenirs sont purement légendaires et n'ont aucun fondement documentaire.
La concordance entre les deux récits contemporains peut être jugée suftisnnte pour que l'on en tire une contirmation générale de l'événement. Mais tous ceux ([ui se sont occupés de la question ont été plus loin qu'une acceptation générale des faits; ils ont admis jusque dans les plus petits détails le récit de Marius, comme celui de Grégoire, dépeignant une inondation des rives du Léman, assez subite pour noyer grand nombre de personnes, pour détruire les ponts et les moulirjs de Genève, et pour franchir les murs de la ville.
C'est précisément cette partie du récit, celle de l'inondation des bords du lac Léman, qui a amené le plus de confusion.
En effet, les historiens valaisans étaient tous d'accord pour placer le théâtre de la catastrophe au Bois-noir de St-Barthélemy, à quelques kilomètres en amont de St-Maurice. C'est là que la tradition continue et souvent répétée de l'abbaye de St-Maurice affirme qu'était situé le château de Tauredimum. La royale abbaye de St-Maurice, fondée à la fm du IV'' siècle, non loin du lieu du martyre de la légion Thébéenne, a conservé dans son sein la tradition parfaitement précise de la des-
(1) .1/.-^. Pellis. Eléini'nts de riii.stoirc dt- l'Helvétie et du Canton de Vaud. Cctt.opinion est réfutée jiar B. Ditmnr. \j' vieux Lausanne. Revue liist. Yaud. IX. ââl)- T^ausanne 1901.
(') Dictionnaire du (laiitun de Vaud. Marligtiier l't de Crousaz.
(^) Dictionnaire sjéot^q-aijliiiiue de la Suisse. Neucliàtel lî)03.
(^) A. Langie. Notes sur le jour du jeune. Ri'v. liist. vaudoise Kl, llH. Lau- .sanne 1003.
(5) Dictionnaire du Canton de Vaud Mmlignler et de Crousaz.
tfuction de la ville (rEpiiune. et de la catastrophe du Taiifediinuin dans les éhoulements du Bois-noir. Cela m'a été afiifmé à plusieurs feprises par les révérends chanoines eux-mêmes. Pour qui sait le soin jaloux avec lequel l'Eglise romaine garde ses traditions, cet argument est de grande valeur. C'est sui- lui que se sont appuyés le chanoine B occard(i)^ Ch. L. de Bons(-), et surtout F. de Gingins (■') qui a soutenu la thèse du Tauredunum au Bois-noir dans un mémoire considérable etde grande science, écrit en 1853 et publié en 1856.
Le Bois-noir est un énoi^ne cône torrentiel qui bai're la vallée entre le Trient et St-Maurice, qui a relevé le lit amont du Bhône et créé un rapide de ce fleuve. Le cône d'alluvion, amené par le torrent de St- Barthélemy.a été à réitérées fois renforcé par des ébouiements partiels de la cime de FEst de la Dent du Midi: il se produit alors une coulée semi-fluide, semi-solide de pierres, de boues, de glaces, qui recouvi-e tout ou partie du cône torrentiel. Ces cataclysmes ont eu lieu entreautres en 1500. en 1635, en 1636, en 1835 (i) et en 1887; ils auraient parfaitement pu ensevelir un château situé dans ce territoire, et barrer le Rhône comme lors du désastre du Tauredunum.
Mais un éboulement suivenii si haut dans la vallée du Rhône, en amont de la cluse de St-Maurice, aui'ait bien difhcileinent eu des effets sur le lac, tels que ceux décrits par les chroniqueurs; le désir de satisfaire aux récits de Marins et de Grégoire dans ce qui louche à l'inondation des bords du Léman, a fait chei'cher l'emplacement du Tauredunum plus près du lac.
Parmi les nombreux cônes d'éboulement qui se rencontrent tout le long et des deux côtés de la vallée du bas Rhône, c'est celui de la Dérotschia ou des Ivouettes, entre Monthey et la Porte du Sex, qui a le plus attiré l'attention des historiens-naturali.stes. En efiet, la plaine du Rhône, entre Chessel, Noville et Chambon, du reste fort large et fort horizontale, est parsemée au devant d'un chenal d'éboulement très évident, par im gi'and nombre de petites collines, de quelques mètres de hau-
(') (-;iiniioiiie Bticcard. Hisloiic du Valais, p. oSU. Genève 1844.
(-) Ch.-L. de Dons. Géngrapliie du ^'alais, ]). IS'i. Sion 1851.
(■') F. de Gingins. B.i'chi'vches ^m- quelques localités du Bas- Valais et sur l'éliouleiiieui du Tauiedunuin en 563. Mém. in nat. Genevois III. 1856.
('') V. la description de Ja fe//e d'après d<'s témoins oculaires, Bc/io des .-1/pes 177 Genève 187U. — Voir aussi F.-A. Forel. l'éhoulenient du Lclacier de l'Altels. Ar-^ Cliives de Genève XXXIV, 526. Genève 189-5.
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teur, irt'égulières, dispersées comme an hasaixl, ne constituant ni ligne continue, ni barrage complet; cette formation ressemblerait peut-être aux moraines frontales déposées par un glaciei', et Venetz les a décrites sous ce titi-e. Mais tous les auteurs subséquents sont d'accord pour y voir les débris d'un éboulement.
C'est laque le Doyen Bridel enl815(i). Rod. Blancbet enl843(2), A. Morlot et F. Troyon en 1853 et 1854(:*). K. de Vallière (^), Albert Dav ail (•"'), Georges Béraneck (''), Silviiis Cbavann es (") et d'autres placent le château du Taureduniun et la catastrophe qui l'a détruit. Pour répondre aux objections que j'avais présentées (^), de Vallière et Béraneck font diviser l'éboulement en deux parts, l'une tombant sur la plaine du Rhône, et détruisant Tauredunum, l'autre tombant dans le lac, et causant les inondations de Genève. Davall enfin ne veut qu'ini éboulement, celui des Ivouettes, mais il le fait tomber dans le lac qui se serait alors avancé jusque vers Monthey,
L'objection que j'ai présentée en 1876 à l'opinion i-égnante alors, que les inondations de Genève auraient été causées par la rupture d'un lac temporaire, a été généralement admise. J'ai montré que, quelle que fût la grandeur d'un lac retenu derrière un éboulement, son écoulement n'a pas lieu instantanément et la crue d'un lac aussi considérable que le Léman ne peut en rien avoir été subite. Le lac temporaire de Giétroz en 1818, de 14 raillions de mèti'es cubes, a mis 35 minutes à se vider. Une ci'ue du Léman qui durerait une demi iieuie ne saurait surprendre des hommes et noyer des bourgeois, des desservants d'église et des troupeaux, ravager des villages et détruire des églises. La superficie du Léman est de 5821^'»- ; une crue d'un mètre suppose donc un apport exceptionnel de 582 millions de mètres cubes. Or un lac tem-
(') RccliiTchi'S sur les clmtes et élmulenieiits de montagnes en Suisse. Conservateur Suisse VII, 184 sq. Lausanne LSlô.
(2) Rod. Blanchet. Hist. nat. des environs de Vevev, p. ]4s(j. Vevey 1843.
C^) Bull. S. V. S. N. III. 2G1; IV. ô, 37. etc.
(^) E. de Vallière. Quelques mots sur la ciiute du Tauredunum. Bull. S. V. S. X. XIV, 431. Lausanne lS7(i.
(•'-) Bull. S. V. S. N. XIV, 438. Lausanne lS7(i.
(") Béraneck. Massif du Gi-aumiDUI nu ([ueslidii du Tauredunum. Echu des Alpes 189. Genève 187(3.
(') S. Chavannes. L'éJ>ouleuient du Tauredunum. Bull. S. V. S. N. XXIV, p. 173. 188fl.
(«) Bull. S. V. S. N. XIV, 473. Laivsanne 187G.
poraiie renfermant des masses d'eau de ce volume est dilïicile à loger dans le Bas- Valais; la vallée n'est pas très large, et par conséquent ce lac aui'ait dû être très profond. Mais un barrage assez fort pour contenir un lac pi'ofond n'est pas balayé par la ruptui'e de la digue; il s'y fait une brèche, et le reste du barrage subsiste. Or des traces d'un tel barrage sont inconnues.
Précisons les faits par quekpies chiffres. Le lac temporaire admis par Morlot et Troyon en amont de l'éboulement de la Dérotschia s'étendait au plus jusqu'à St-Triphon, disons 10'*»' de longueur; limité par les mui'ailles de la vallée, il avait en moyenne -i^"^ de large. Sa superficie étaitde quelque 40'*"i'\ Attribuons-lui une pi'ofondeur moyenne de 10'", ce qui dépasse toutes les éventualités possibles, étant donné ce qui subsiste du bai-i-age; cela représente une masse d'eau de 400 millions '"^ Oi- ce volume d'eau réparti sui- les ÔS^"*"!"' du Léman ferait une crue de 0.7'» à peine, celle-ci n'étant pas subite. La ci'ue ne serait pas instantanée, car le bai'rage ne peut pas avoir été enlevé d'un coup sur toute la longueur, et l'écoulement de l'eau a duré certainement plusieurs quarts d'heure. D'autre part, l'étude des seiches nous a appris la vitesse de translation d'une vague d'un bout du lac à l'autre : la moitié de 73 minutes, soit 36.5 minutes. L'écoulement du lac temporaire du barrage de la Dérotscliia ne peut pas avoir causé des ravages plus graves que n'en ont apporté les grandes seiches décrites par les aiiteui-s dans les siècles derniers.
Je crois arriver ainsi à la réfutation complète de l'hypothèse d'un lac temporaire causant les désastres des rives du lac Léman. Je me trouve donc en présence de deux alternatives :
Ou bien le récit des chroniqueurs est exagéré; Ils ont lai'gement. brodé sur quelques données, ils ont étendu la sauce.
Ou bien le récit des chroniqueurs est exact dans tous ses détails et il faut chercher quelque autre explication.
Liquidons d'abord ce second point.
J'avais proposé, en 1876, l'hypothèse d'une seiche énorme causée pai^ le tremblement de terre qui aurait en même temps déterminé l'éboulement de la montagne ('). Quoique depuis cette époque je sois revenu
{') Kii analogio avec le trcmlileinont de terre du l"" mars 15S4 qui a été la cause enicicnic de l"él)oulemciit de ( Jirbeyrier-Yvorne survenu trois jours après le 4 mars.
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de l'idée que les tremblements de teri'e soient une cause habituelle des^ seiches (^), nous avons assez d'exemples historiques de terribles raz de marées en connexion avec des Iremblements de teri-e pour que je maintienne cette hypothèse. Mais je veux encore souligner ce caractère de pure liypotlièse, et bien indiquer que si l'interprétation est admissible, elle n>st prouvée par rien.
Béraneck et de Val Hère expliquent le raz de marée par la chute du Grammont dans le lac du côté du Bouveret. Cette proposition qui, connue la suivante, n'explique qu'une partie des faits, à savoir les ravages de la vague fuiieuse qui aurait balayé les lives du Léman, n'est qu'une hypothèse pure; aucun fait local ne la justifie.
Davall admet que la chute de laDérotschia a eu lieu dans le lac luimême, ce qui satisferait parfaitement à tous les détails de la catastrophe sur les bords du lac, ravagés par une énorme vague de transmission. Mais cette hypothèse laisse de côté toute la description de Grégoire du lac temporaire en amont de Téboulement; puis elle implique qu'au Vie siècle le Léman se serait encore étendu jusqu'à la Porte du Sex. Est-ce admissible'? Villeneuve existait déjà à l'époque romaine sur la colline de la Muraz au nord de la Tinière; c'était probablement l'ancieime Pennilucus de Titinéraire d'Antonin et de la carte de Peutinger. Dès le X|e siècle il est question de la Villeneuve de Chillon, d'abord sousle nomde Compengie, t'illa ('.ornpeitdïacum (1005), et depuis lors une série de chartes la relie à la Villeneuve actuelle. Donc au XI'" siècle l'ilot de sable sur lequel nous voyons la ville moderne, était déjà émergé et portait un village. Dans le XIl" siècle, en l'an 1177, l'église de Noville est citée pour la première fois dans une bulle du pape Alexandre 111. Noville est plus encore que Villeneuve située dans la plaine du Pdiône; est-il admissible d'après ce que nous savons des allures du comblement des lacs(-) que le Léman pût s'étendre au Vie siècle jusqu'à la Porte du Sex(-') quand six siècles seulement après la colline de Noville aurait pu porter un village?
Mais ces hypothèses sont bien liasardées; je préfère croire qu'il y a eu exagéi-ation considérable de la part des chroniquetu-s. Quand nous
(») Voii- Tome IT. p. -im.
(■•i) Voyez T. I, p. 26(1.
(■■') A 3'"" aiiiont de Noville et à -j"*'" aiuonl de Vill"n('uve, ces distance-; coiajjtées sur l'axf de la valiéi'.
voyons de nos joiifs, dans notre siècle de reportage, les témoins ocidaires jouer comme ils le font avec la précision historique, il est permis d'accorder une certaine élasticité aux récits de témoins aui-iculaires des anciens temps, de témoins de seconde main^ et à longues distances.
J'admetti'ai volontiers qu'il y a eu quelque chose sur le lac, un orage ou de fortes seiches; que l'événement est arrivé en temps de hautes eaux, alors qu'une seiche de SOi^^m ou de 1™ auiait pu causer une véritable inondation à Genève. Qu'un pont de bois ait été enlevé, que ses débris aient été poi'tés sur les moulins qui probablement déjà encombraient le lit du fleuve à Genève; ceux-ci peuvent avoir été démolis; qu'il y ait eu quelques personnes de noyées, n'y a-t-il pas là assez pour excuser toutes les amplifications de Marins d'Avenches ou de Grégoire de ToiH's'? Que l'événement ait comcidé, ou à peu près coïncidé, avec l'éboulement du Valais, la tradition orale qui le racontait aux chi'oniqueurs aura réuni les faits en une seule catastrophe.
Mais si j'admets qu'il y a eu inexactitude ou amplification dans les récits des chroniqueurs, cela me laisse beaucoup plus de liberté jjour le choix de l'emplacement du Tauredunum. En effet, en constatant ({iie le récit a des exagérations sur un point, je pei'ds toute croyance dans la sûreté de cette partie du narré; je suis en présence d'un chiffre dont la virgule décimale est mal placée, dois-je la déplacer d'une dizaine, d'une centaine, d'un millier? Je n'en sais rien, et le chiffre a perdu toute signification pour moi. Dans la recherche du lieu du Tauredunum je n'ai plus à faire intervenir les inondations des bords du Léman; je n'ai plus qu'à trouver une localité où il y ait eu éboulement de montagne, ou, suivant la thèse très plausible du comte Riant (i),glissement du terrain sur lequel était bâti le château; et certes de telles localités ne manquent pas dans le Bas- Valais. L'éboulement a dû arriver jusqu'au Rhône q\iia reflué et inondé ses rives; dix localités dans les envii'ons de St-Maurice répondraient à ces conditions, la Dérotschia aussi bien que le Bois-noir, le Bois-noir aussi bien que la Dérotschia. Cela étatjt, je ne vois pas de raison pour ne pas admettre la tradition de l'abbaye de St-Mauiice, témoin oculaire, et ti-ès intéressé de l'événement du VI^ siècle, qui s'est passé à ses portes, et où quelques-uns de ses membres ont joué un rc'ile actif, quoique peu gloi'ieux.
(1) ( <(iiiiiiiunic;iliuii en manuscrit original.