CHAPITRE V — FAITS DIVERS
Dans les chapitres précédents nous avons énuméré les organismes coimus dans les eaux du Léman, ou se rattachant de près ou de loin à sa biologie; puis nous les avons gi'oupés en sociétés régionales dont nous avons étudié les relations et la genèse. Je vais à présent traiter plus en détail quelques faits spéciaux se rapportant à l'un ou l'autre des groupes d'organismes du lac; non seulement ils représentent pour moi des sujets favoris, mais encore ils me paraissent offrir assez d'intérêt pour que j'ose les développer plus longuement.
Ce chapitre de faits divei's, j'aurais pu l'étendre indéfiniment: en quarante-cinq ans d'études sur un sujet on accumule bien des notes et des souvenirs. Mais il faut savoir se borner.
Depuis une trentaine d'années, nous assistons, sur le Léman, à une variation impoitante de l'espèce du Cygne tubercule qui mérite d'être
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étudiée attentivement, car elle soulève quelques questions générales intéressantes. J'en ferai Thistoire dans ses grands traits.
11 est connu que les jeunes Cygnes que, pour abrégei-, nous appellerons des « cygnets», possèdent dans leur première année un plumage tout différent de celui de Tadulte; le gi-acieux conte d'Andersen, le « Vilain canard », dépeint lidèlement la livrée gris-sale, peu élégante de ces jeunes oiseaux.
Voici la description que donne Bufi'on du pliunage des cygnets (•): «Les petits Cygnes naissent fort laids et seulement couverts d'un duvet gi'is ou jaunâtre, comme les oisons; leurs plumes ne poussent que quelques semaines après, et sont encore de la même couleur. Ce vilain plumage change à la première mue, au mois de septembre; ils prennent alors beaucoup de plumes blanches, d'autres plus blondes que grises, surtout à la poitrine et sur le dos. Ce plumage chamarré tombe à la seconde mue et ce n'est qu'à dix-huit mois et même à deux ans d'âge que ces oiseaux ont pris leur belle robe d'un blanc pur et sans tache; ce n'est aussi que dans ce temps qu'ils sont en état de produire ».
Ma description est plus simple e-t plus l'apide. «Première année : Duvet à l'éclosion, gris. Premières plumes de l'été, gris; mue de l'automne, brun chamarré de blanc. Deuxième année ; Mue de printemps, blanc ». Tel est le plumage du Cygne tubercule type.
Oi' au printemps de 1868, nous vîmes dans une couvée de quatre cygnets éclos dans le port deMorges, un seul Oiseau présenter cette pai'ure classique; les trois autres étaient blancs; je les ai appelés provisoirement fuKx-albinos{-). Le premier duvet de ces cygnets anormaux était blanc : non pas, il est vrai, le blanc brillant du plumage de l'adulte, plutôt le blanc jaunâtre du plumage de jeunes oisons, mais blanc bien caractérisé en opposition au duvet gris de leiu- frère normal. Leurs premières plumes de l'été d'un blanc pur et sans tache. A l'âge de six mois leur plumage ne les distinguait en rien de Tadulte
Le bec de nos cygnets faux-albinos était déjà rougeâlre ; ce n'était pas encore le rouge oi-angé brillant du bec de l'adulte, mais, quoi([ue encore pâle, iem- couleur était déjà très difféi'ente du noir plombé du bec de leur frère normal.
(1) Dulfon. Histoire naturelle des Oiseaux. IX, 349. Paris 1784. (-) F.-A. Forel. Faux-albinisine de trois jeunes Cygnes de Moriies eu IHHH. HuU. S. V. S. X.-X. 182. Lausanne 18()S.
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Les pattes des faux-albinos étaient d'une nuance beaucoup plus claire que celles du cygnet normal; ce n'était pas le noir légèrement rougeàti-e des pattes de l'adulte; ce n'était pas non plus le noir plombé des pattes de leur âge; leui-s pattes étaient gris-rosâtre, couleur peau de Truie, peau d'Hippopotame.
Au mois de septembre déjà, quand nos cygnets avaient six mois d'âge, ils étaient, sauf cette teinte moins foncée des pattes, semblables par leur plumage à l'adulte dont ils ne se difféi-enciaient que par une taille
(Fig. lits. Famille de Cygnes. Ouchy. septembre Ib'J,. a la mère, h cygnet gris, type. c cygnet faiix-albnios.)
un peu plus faible, par un développemeiii iiidimentaire de la caroncule, ce (|ui donnait à leur visage, vu deprotil. im aspect général conique, et un éclal moins brillant du bec (]ui n'avait pas encore les tons rouge-orangé de TOiseau en pleine croissance.
Dans Iciii- développement ultéi'ieur. dans leur seconde année, quand ils sont devenus adultes, les Cygnes faux-albinos de 18(38 ne so)it di.stingu(\s (les Cygnes normaux que pai' un .seul cai'actère. la teinte de la peau des pattes. Le Cygne tubei'culé type a les pattes d'un noir rougeâlre. le Cygne faux-albinos les a d'un gris rosàti'e.
CYGNES FAUX-ALBIXOS
Cette variation faux -albinos s'est reproduite fréquemment depuis 1868, sur notre lac, et avec une constance remarquable. Les caractères que je viens de décrire se sont répétés dans tous les cas observés avec une parfaite fixité, et je puis confirmer avec pleine ceilitude la description que j'en donnais il y a trente ans. (fig. 198 et 199.)
Je recherche dans mes notes le plumage des jeunes Cygnes que j'ai rencontrés lors de mes courses le long du lac, depuis 1868 jusqu'à fin de 1899. L'on y verra combien le faux-albinisme y est Iréquent.
(Fig. 199; Deux cygnets de la même année. Ouchy 1898. L'un type, raiiti-.' laux-albiaos.)
i/gnets
Cygnets
noinnaux
faux-albinos.
normaux. fau.N