‹ Le Léman, monographie limnologiqueChapitre 72 sur 174 · L-albinos · texte numérisé non relu

L-albinos

Expliquons-nous bien sur la signification de ces notes. Je n'ai aucunement la prétention d'avoir fait une statistique complète des cygnets

de notre lac; j'ai seulement, lorsque j'y ai pensé, inscrit sur mon carnet les jeunes Oiseaux que je voyais dans mes excursions en;bateau à vapeur ou dans mes promenades sur les quais de nos villes riveraines. Les grandes irrégularités qu'on voit d'une année à l'autre dans mon tableau viennent sui'tout de ce que parfois j'ai noté les Cygnes du port de Genève f|ui ont des couvées abondantes et nombreuses, et qui jusqu'en 1895 n'ont presque pas présenté de faux-albinos; [parfois je ne les ai pas inscrits.

Quoi rfu'il en soit, on constatera clans ces chiffres que le nombr'e des faux-albinos est relativement considérable : 103 cygnets blancs contre

209 cygnets gris, soit 28 o/o cygnets faux-albinos sur un total de 372 jeunes Cygnes.

Plus du quart des cygnets du Léman sur lesquels j'ai des notes étaient des faux-albinos.

J'ai beaucoup moins souvent constaté des cygnets blancs dans le port de Genève (') que dans les familles du lac. Depuis trois ou quati^e ans, disons depuis 1895, d'après le rapport de M. A. Sam s on, le gardien des Cygnes de Genève, le fauxalbinisme a fait son apparition dans les couvées du port de Genève: en 1898 M. Samson a vu, dans les Cygnes dont il a charge, trois cygnets blancs, en 1899 deux. La figure 200, d'après une photographie prise en 1898 dans le port de Genève représente un cygnet blanc à côté de cinq cygnets gris. Y aurait-il eu depuis 1895 croisement avec un Cygne faux-albinos venant du Grand-lac?

Ce fait s'est-il déjà présenté? Sur le Léman il n'a pas été observé avant 1866. Nous avons eu sous les yeux les parents et les grandparents de la nichée en question et ils n'ont rien présenté d'anormal

(Fig. 200. Famille de Cygnes dans le port de Genève, 1898.

Père, mère, cinq cygnets type, un cygnet faux-albinos,

Pliotogr. M. Andreossi.)

(') Deux cas seulement jusqu'en 180.").

dans leur jeune âge. Tous les renseignements que j\u pu recueilliisont négatifs : les naturalistes genevois, entre autres, qui depuis 1838 ont eu sous les yeux les nichées de tous les cygnets, n'ont jamais rien observé de semblable(/). Les auteurs que j'ai pu consulter n'en font pas mention.

J'ai appelé nos cygnets blancs des faux-albinos; pourquoi ne seraientils pas de vrais albinos? Cette ciuestion demande une réponse, d'autant plus que l'albinisme total ou paitielest très fréquent chez les Oiseaux: pour ne parler que des Oiseaux indigènes, le Corbeau, le Merle, l'Alouette, la Grive, le Chardoimeret, le Grèbe, la Bécasse, etc., en ont offert des exemples qui sont repi'ésentés dans nos musées.

L'absence de tout pigment sur toutes les parties épithéliales est le caractère des ((Ihlnos complets; l'absence du pigment dans quelques organes cutanés caractérise Y albinisme partiel ; les albinos imparfaits sont des animaux chez lesquels le pigment est peu abondant et peu coloré. Nos cygnets blancs ne seraient-ils pas des albinos?

Chez nos Cygnes anormaux du Léman, le pigment ne fait nullement défaut; là où il existe, il est très brillant et très abondant. Leurs yeux ont l'éclat étincelant des yeux les mieux pigmentés; la cai-oncide noire qui recouvre la mandibule supérieure, la cire noii-e qui entoure la base du bec et s'avance par une barre jusqu'à l'œil, sont d'un noir de charbon; la tache noire de l'extrémité de la mandibule supérieure, le lisei'é du bord de la mandibule inférieure, la face ventrale de cette mandibule sont d'im beau noir; le bec lui-même est d'un rouge aussi brillant à l'âge adulte que chez le Cygne normal; leurs pattes, à l'âge adulte également, sans être aussi foncées, sans èti-e d'un noir rougeâtre comme chez le Cygne tubercidé typique, sont cependant colorées d'un gris rougeâtre. 11 ne peut donc être question poui- eux ni d'albinisme complet, ni d'albinisme imparfait.

Nous n'avons pas à penser ici à l'albinisme sénile; l'âge de nos cygnets, qui sont à la phase de développement progressif le plus actif de leur vie individuelle, écarte toute analogie avec le phénomène de métamorphose régressive qui se traduit par le blanchiment de notre barbe et de nos clieveux.

Aurions-nous affaire à un albinisme partiel? Je ne le crois pas. L'aL binisme partiel frappe tantôt un organe, tantôt un autre; il décolore

(1) Communications personnelles de V. Fatio, G. Lunel, M. Bedot, etc.

une partie de la peau et des productions cutanées, mais la partie décolorée varie d'un individu à l'autre. Or dans nos cygnets anormaux du Léman, c'est le plumage tout entier qui reste blanc, les autres organes prennent toujours leur pigmentation régulièi'e; la constance remai-quable des caractères des Oiseaux qui nous occupent est un argument décisif contre la notion d'albinisme incomplet. Puis l'albinisme est un état maladif, c'est une maladie congénitale qui, caractérisée extérieurement par l'absence du pigment, influe plus ou moins sur tout l'organisme. Les vrais albinos sont faibles, inoux, paresseux ; chez l'homme l'albinisme est accompagné ordinairement par la scrophule; on sait la lenteur et la débonnaireté des Rats blancs, des Souris blanches qui se laissent facilement apprivoiser. Nos Cygnes anormaux du Léman ne montrent aucune trace de faiblesse congénitale; le développement de leur taille est aussi rapide et aussi grand que celui de leui's frères anormaux; dans leurs luttes familiales, ils ne se montrent aucunement inférieurs en force aux Cygnes dont le premier plumage a été gris.

J'ai cependant une observation qui à première vue appuierait l'hypothèse d'un état maladif ramenant peut-être à l'idée d'un albinisme vrai. Un cygnet blanc, né à Nyon en 1875, était notablement plus petit que ses frères de la môme couvée. Mais cette différence de taille s'expliquait d'autre part fort bien par une difformité du bec(^); la mandibule supérieure était sensiblement plus courte que l'inférieure, et il devait résulter de cette inégalité une difficulté pour la préhension des aliments, et par suite une insuffisance d'alimentation ('').

Je crois donc pouvoir écarter positivement la notion d'albinisme vi-ai, état maladif, congénital ou acquis, et laisser le nom de faux-albinisme à nos cygnets qui se sont anormalement et hâtivement. parés de la livrée de l'adulte.

On a pensé que nous avions affaire à une forme du (lygnus o/or qui a été décrite par Y a r r e 1 1 comme une espèce spéciale (Ujgnxis immu-

(') Ce Cygne difforme a eu en 1877 une couvée à Treytorrens. Les deux cygnets qui en sont nés, à plumage gris, avaient un bec parfaitement normal.

(-) (>ette difformité n'est pas rai'e. Elle n'est pas nécessairement liée au fauxaljjinisme, j'en ai vu un exemple chez un jeune Cygne qui nous a visités à Morges en décembre 1876; ses parents avaient le bec normal. D'autre part, parmi les Cygnes faux albinos que M. S a m s o n a observés à Genève, depuis 1895, l'un d'eux, une femelle, présentait la même déformation de la mandibule supérieure.

la.bilisXavv.et qui est connue sous le nom de Cygne polonais('). Le Cygne polonais, comme notre Cygne faux-albinos, aurait le plumage de l'enfance complètement blanc.

Qu'est-ce que le Cygne polonais'? Voici la description qu'en donnent les auteurs de l'Ornithologie européenne(^) : « Cycnus immutahilis Yarr. Mâle et femelle adultes : plumage entièrement blanc comme chez le C. mansueliis. Tarses, doigts et palmures d'un giis cendré ou verdâtre. Jeunes sous leur premier plumage blancs comme les adultes; le duvet dont ils sont revêtus en naissant est également d'un blanc pui'. Ce Cygne que les fourreui's de Londres désignent sous le nom de polisli swan, Cygne polonais, parait habiter l'Europe septentrionale : il a été observé dans la Baltique, sur- les côtes de l'Angletei-i'e et de la Hollande. En 1837 des bandes nombreuses, selon Yarrell. se sont montrées depuis Edimbourg jusqu'à l'embouchure de la Tamise. »

Un livre populaire anglais (■'), parle en 1898 du Cygne polonais. Après avoir donné la photographie du Polish Swan, d'après un exemplaire vivant du Z o o 1 o g i c a 1 G a r d e n, il ajoute : « Les naturalistes semblent acceptei-, ou être près d'accepter que le Cygne polonais est une espèce différente du Cygne domestique. Ils ont reçu ce nom des pelletiers de Londres qui en obtiennent les peaux venant de la mer Baltique. Ils sont si semblables au Cygne domestique que la distinction des espèces a longtemps échappé aux ornithologistes, jusqu'à ce que Vai-i-ell ait reconnu que les deux formes devaient êtreséparées par le lait que les cygnets sont blancs au lieu d'être gris comme ceux du Cygne domestique. On a donné plus d'attention à des Cygnes étranges, qui apparaissaient de temps en temps sur les côtes d'Angleterre, et l'on a constaté que cei'tains vols de Cygnes sauvages qu'on observait siu^ le Medway avaient avec eux des cygnets blancs. La différence enti'e les adultes des deux formes est très faible et aurait pu être considérée comme accidentelle, mais les jeunes sont si différents que Ton doit séparer les deux espèces. Lord Lilford a ti-ouvé ces oiseaux à Corfou et aussi en Epire pendant des hivers rigoureux; mais l'on sait peu de chose sur le lieu de leurs nichées à l'état sauvage.

C) c. Darwin. La descemlaiice de riioimne. Trad. .T.-.J. Mouliiiii'', II. 2-22. Paris 1872.

(■-) Deglaiid et Gerbe. Oniilhologie européenne. IV. 477, Paris 18B7.

{'■') AU aliout animais. Hundredsofpliotographs of beasî, birds, etc. Londonl898, p. 7X

31() BIOJ.OGIE

Une gi-ande troupe de Cygnes polonais ont été gardés à l'état domestique pendant quelques années sur le lac Holkham dans le comté de Norfolk. Un vieux niàle du Jardin zoologique de Londres pesait 27 livres »(^). La photographie qui accompagne cette desci-iption, d'après un oiseau du Jardin zoologique, ressemble frappamment au portrait du Cygne olor; la caroncule est seulement un peu moins développée.

Avons-nous affaire par nos cygnes faux-albinos avec le Cygne polonais'? La question mérite d'être étudiée ?

Y aiu"ait-il chez nous introduction d'un Cygne polonais qui se serait insinué dans une famille des Cygnes du Léman et y aurait fait souche? Y aurait-il eu croisement accidentel avec un Cygne de passage? Tout d'abord le passage de Cygnes sauvages, auti-es que le C. nnisicns qui lui-même est très rare, est un lait ignoré de nos ornithologistes et chasseurs. Les Cygnes domestiques établis dans les divers lacs suisses y restent cantonnés et ne passent pas d'un lac à l'autre; des migrations, même dans l'aire restreinte de notre pays, n'ont pas été observées. Puis, l'établissement d'un Cygne étranger, qui se serait glissé au milieu de nos Cygnes indigènes de Morges, aurait probablement été noté par les nombreux amis de ces beaux Oiseaux. Il est vrai que nous n'étions pas avertis de l'événement qui allait se produire pour la première fois en 1868, et nous n'avons pas surveillé d'une manière spéciale le couple de Cygnes qui nichait dans notre port. Mais si l'un des parents avait été un Cygne étranger, il nous aurait probablement frappés par des allures différentes de celles de nos Cygnes, auxquels une longue tradition a fait perdre les mœurs farouches d'une espèce sauvage. Rien dans les faits observés ne nous a fait (;roire à l'introduction d'un Cygne étranger.

Si nous en jugeons par la description que donne Gurney du plumage des jeunes du Cygne polonais, il est évident que nos cygnets blancs du Léman n'ont aucune analogie avec cette espèce, en admettant que ce soit une bonne espèce(-). Au pi'intemps de 4876 J.-H. Gurney reçLit du Jardin zoologique de Londres une paire de Cygnes po-

(1) Le livre et atlas en question n'a pas de prétention à être \ni livre scientifique; il indique cependant que le Cygne polonais est encore bien connu en Angleterre, que les pelletiers le séparent des autres espèces, et qu'ils savent d'où en proviennent les peaux.

(-,) J.-H. Gurney. Noie on the Polish Swan, Proc. of Zool. Soc. 379. London

lonais cfui furent logés dans un étang de sa propriété, dans la paioisse de Northrapps, loin de tout, autre Cygne qui aurait pu amener un croisement. Quelques semaines plus tard, le 18 avril, six œufs étaient pondus, et les 21-22 mai cinq Cygnets venaient à bien. Le 23 mai, G u me y décrivait leur plumage dans ces termes : « Le dos était grisbrun avec une légère teinte rougeàtre; la tète, le dos et la poitrine blanc, les deux parties n'étaient pas limitées par une ligne tranchée et passaient graduellement de l'une à l'autre.» Le 2 juin, un autre ornithologiste, Thomas Southwell, décrivait les cygnets de Gurney : «La teinte chamois était à peine visible, excepté sui- le dos, où elle apparaissait en un riche chamois-crémeux, tandis que les parties ventrales étaient d'un blanc presque pur.» Notes du 7 juin, G urne y : « La teinte chamois du dos de nos cygnets semble disparaître: elle est encore reconnaissable, mais tourne vers un gi'is pâle qui se rapproche du blanc, » etc., etc. Je rappelle que nos cygnets blancs de Morges ont dès leur premier duvet été blancs : blanc-jaunâtre d'abord comme celui des poulets et oisons, blancs, mais blanc et non pas gris, ou chamois comme les cygnets de Gurney.

Du reste, la description que donne Jardine(*) du Cygne polonais adulte le fait différer assez de C. olor type et de notre variété fauxalbinos pour qu'aucune confusion ne semble possible. Le Cygne polonais a le tuberçide (cai'oncule, cire) fort petit (extremely small), tandis que le C. olor type l'a fort grand; la variété faux-albinos ne diffère à ce point de vue en rien du type. Le Cygne polonais a les pattes et jambes d'un gris ardoisé (slate grey), tandis que le Cygne olor type les a noires, et le faux-albinos les a gris-verdâtre ou rose-grisâtre. Chez le Cygne polonais la trachée n'a pas de circonvolution sternale; ce caractère n'a pas été étudié chez le Cygne faux-albinos.

D'autre part Degland et G e r b e C^) donnent au Cygnvs immiitabiUs. les tarses, doigts et palmes d'un gris-cendré, verdiUre. M. Fritsch('"), sans aller jusqu'au verdâtre, dit que les pieds sont grisâtres ( F û s s e g r a u 1 i c h ).

Donc en admettant que le Cygne polonais soit une bonne espèce, nos Cygnes faux-albinos sont autre cliose que ce Cygne polonais.

(1) W. Jardine. Birds of Great-Britain and Ireland. IV. 97. in Naturalist librai\v. Ornilhology vol. XIV, Edinburgh 1843.

(-) Degland et Gerbe. Ornithologie européenne II. 476. Paris 1861. (•^) .4. Frilsch. Naturgescliichte der Vogel Europas, p. •400. Prag 1870.

Mais l'opinion générale des ornithologistes actuels est que le Ci/gnus imnuitahilis de Yarrell n'est pas une hona species. Cette opinion est foi-mulée en ces termes par Salvador i(') : « Je suis parfaitement d'accord avec Seebohm; il estime que le soi-disant Cygne polonais doit être considéré comme un quasi-albinos produit par la domestication. Aucun des caractères attribués au C. immuiahUh n'est constant ».

Si cette appréciation devait être considérée comme définitive, nos faux-albinos différeraient en deux points des Cygnes que Salvador! a en vue. Premièrement nos faux-albinos ne doivent pas leur apparition à la domestication. Les Cygnes de Genève semi-domestiques n'ont présenté notre variation cjue longtemps après les Cygnes semi-sauvages du Grand-Lac. Deuxièmement les caractères de nos faux-albinos sont remarquablement constants.

Donc nous éliminons successivement :

a) l'hypothèse d'un croisement de nos Cygnes du Léman avec un Cygne étranger;

h) l'identité de nos Cygnes blancs du Léman avec le Cygne polonais, en admettant que ce Cygne polonais forme une bonne espèce;

c) les particularités données par Salvador! au Cijf/nus inimvtahUis Yarrell : variation due à la domestication, inconstance des caractères. Elles ne sont pas applicables à nos faux-albinos.

11 ne nous reste qu'une solution au problème, c'est d'admettre l'apparition subite d'une variation importante dans l'espèce du Cygniis olor, variation qui tend à se fixer chez nos Cygnes du Léman, puisque près d'un tiers des oiseaux observés la présentent actuellement. Cette variation a des caractères parfaitement constants : ces caractères sont assez marqués pour que si nous n'en avions pas suivi la genèse, nous ayons eu presque le droit de leur attribuer une valeur spécifique. Je les formule comme suite :

Cygniis olor L. var. pseudo-albinos F. -A. Forel. Jeunes oiseaux à premier duvet blanc, à premières plumes blanches, bec rougeâtre, pattes rosâtres. Adultes: peau des pattes et des jambes gris rosâtre.

Cette variété se croise avec le Cygne olor type et les produits se

(1) Catalog of Birds of the British Muséum. XXVII. 38. London 1895.

CYGNES FAUX-ALBIXOS 319

partagent entfe les formes des deux parents. La variation est donc héréditaire.

Notre observation n'est pas isolée; l'apparition de cygnets blancs est connue des auteurs. Je lis entre autres dans Schlegel(*) l'indication de faits analogues: «Cygnus olor =r C. immutabUis Yarr. Plumage des adultes blancs; des jeunes quelquefois dans le même nid, tantôt blancs tantôt gris-brun. » La variation qui nous occupe est donc connue. Quelle est sa fréquence?

Depuis l'année 1868, où j'ai observé pour la première fois l'apparition des faux-albinos de Morges, j'ai cherché à retrouver cette variété ailleurs que sur le Léman. Chaque fois que je rencontrais une famille de Cygnes, j'ai noté le plumage des cygnets et j'ai réclamé des renseignements des personnes compétentes. Sur aucun lac suisse je n'ai vu la variation faux-albinos; les ornithologistes suisses, mes amis, me déclarent tous ne pas la connaître. Nulle part en Savoie, en France, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Russie, en Autriche, en Italie, dans des lacs, rivièi-es et étangs, sur des milliers de Cygnes que que j'ai eu l'occasion de voir, nulle part je n'ai retrouvé des Cygnets avec une première livrée blanche, à l'exception d'un fait unique : dans un bassin de la place de la Coui'onne à Nîmes, France, en mai 1898, sur une couvée de six Cygnets, un d'eux était blanc, parfaitement semblable dans tous les caractères à nos faux-albinos du Léman. M. Clément, directeur du Mu.sée d'histoire naturelle de Nîmes, a bien voulu vérifier ultérieurement ma constatation (2). Ce fait s'est répété en 1900 où un cygnet faux-albinos a apparu de nouveau dans le bassin du square de la Coui'onne à Nîmes (3).

La grande Swannery de lord llchester, dans les i^?ee^s de Portland, est célèbre. Elle ne renfermait dans l'été de 1899 pas moins de 1228 Cygnes, parmi lesquels 80 cygnets de l'année, tous avec le plumage gris, normal à leur âge. Le gardien des Cygnes a affirmé à M. l'ingénieur Mercanton, qui l'interrogeait à ce sujet, que depuis vingt ans qu'il siu-veille ces Cygnes, il n'a jamais vu apparaîti-e un cygnet blanc (*).

(i; H. Schlegel. Mus. d'iiist. nat. des Pays-Bas, p. 79.

(2) S. Clément. 9 juillet 1898. in litt.

C») Gallien Mingaud. 8 juillet 1900. in litt.

('i) Paul Mercanton. 3 août 1899. in litt.

Tandis qu'à Portland les Cygnets blancs sont inconnus, leur apparition est fréquente à Hambourg. Une note du professeur D^' K rœpeli n, directeur du Musée d'histoire naturelle de Hambourg, me donne les détails suivants ; « Le nombre des Cygnes vivant actuellement sur l'Alster est d'environ 400; ils produisent chaque année environ 85 petits, et chaque année on en voit trois ou quatre qui sont blancs dès leur éclosion; ces derniers semblent ordinairement être plus faibles que les cygnets gris. En cette année 1899, il n'y a qu'un- seul cygnet blanc, qui paraît aussi robuste que ses frères gris; sa mèi'e a la peau des pattes rosâtre; je ne puis dire le nombi-e des Cygnes adultes à pattes rosàtres(').

Je dois à l'obligeance du professeur D^' K. M obi us, directeur du Musée d'histoire natuielle de Berlin, les renseignements suivants sur les Cygnes des lacs de Potsdam : « L'inspector'at de Potsdam a sous sa direction environ 550 Cygnes; le nombre en a été un peu diminué dans les dernières années par ordre du service des chasses de la cour royale. Le nombre des Cygnets qui viennent à bien est en moyenne de 120 par an; maximum dans les douze dernières aimées 169 en 1890, minimum 80 en 1894. Jamais l'on n'a observé de cygnets albinos ou pseudo-albinos ; quelquefois les jeunes ont une teinte plus jaunâtre, mais jamais la couleur de leur plumage n'est blanche. Cette affirmation est très certaine, car tous les jeunes Cygnes passent entre les mains des gardiens à l'époque oili on leur brise une aile pour les maintenir en domesticité. Qu'il y ait souvent en automne de grandes différences dans le plumage des Cygnes de l'année, cela résulte, d'après M. Palm, piqueur en chef, du fait que dans les hivers doux les premières nichées ont lieu en mars, les dernières en juin; il en résulte qu'à côté les uns des autres on voit des cygnets à la première et à la seconde plimie. Dans les dei^nières années, on a donné l'ordre de tuer et de plumer une cinquantaine de Cygnes par an; on n'a jamais constaté une teinte rosâtre de la peau des pattes. » Note de M. K. B ii g o w. instituteur à Potsdam. — « D'autre part un ornithologiste de Potsdam qui surveille depuis longues années les Cygnes soit du Havel, qui sont à l'état domestique, soit surtout ceux du lac de Schwielow qui sont destinés aux chasses de la cour, n'a jamais observé d'indices de faux-albinisme. » «M. le conseiller des forêts l'oyales, 0 ch wadt. à Potsdam, n'a jamais

(') K. Kraepelin. 15 no y. 1899. in liil.

TU ni dans les eaux de Potsdam, ni auparavant sur les lacs des Masures de la Prusse orientale, ni sur ceux du Hanovre, l'apparition de ■cygnets blancs» (^).

Je dois encore mentionner la plus grande fréquence du faux-albinisme dans le sexe femelle, peut-être son absence chez les mâles. Lorsqu'en mars 1899 je parlais devant la Société Vaudoise des Sciences naturelles de mes observations sur les Cygnes faux-albinos, deux personnes, M. Félix Cornu, à Vevey, et M. C. Monod, à Morges, qui surveillent avec intérêt les Oiseaux nichant devant leurs jardins, m'affirmèrent que le caractère signalé par moi chez nos faux-albinos — pattes rosàtres des adultes — serait un caractère sexuel; que les femelles du Cygne olor auraient les pattes plus claires que les mâles.

Je cherchai d'abord dans les auteurs si la nuance des pattes était indiquée comme caractère sexuel, et j'arrivai à un résultat négatif après avoir consulté : Temminck. Manuel d'ornithologie, 11, 830, Paris 1820-40; Schlegel. De Vôgel van Nederland, p. 77, Amsterdam 1878; Le Maout. Histoire naturelle des oiseaux, p. 306, Paris 1855 Degland et Gerbe. Ornithologie européenne, II, 476, Paris 1861 A. Fritsch. Naturgeschichte der Vogel Éuropas, p. 400, Pragl870, 0. des Mnrs. Les oiseaux d'eau, p. 189, p. 189, Paris 1886; Friederlch Naturgeschichte der deutschen Vôgel, p. 626, Stuttgart 1891; A.-E Brehm. Les Oiseaux, p. 723, Paris.

Puis je m'appliquai à trouver une vérification en nature. Je me rendis en avril 1899 à Zurich, où les Cygnes n'ont jamais, d'après le rapport de mes amis zoologistes, présenté la variation faux-albinos; c'était à l'époque des amours : sept paires de Cygnes avaient été séparées dans sept enclos, pour y nicher à leur aise; ces quatorze Cygnes avaient tous, mâles et femelles, les pattes du même noir foncé.

Donc la couleur gris-rosâtre de nos faux-albinos n'est pas un caractère sexuel propre au sexe femelle du Cygne olor.

Il y a cependant quelque chose de vrai dans l'observation de M. Cornu et de M. Monod. Depuis qu'elle m'a été communiquée, toutes les fois que j'ai vu sur le Léman un Cygne adulte aux pattes rosàtres, j'ai constaté que c'était une femelle. En relevant mes notes antérieures, j'ai reconnu que toujours les pattes gris-rosâtre étaient

<<) A'. Môbius, 9 décembre 1899, in litt.

bien au sexe femelle. M. S a m s on, gardien des Cygnes de Genève, m'a dit n'avoir vu des pattes rosâtres que chez des femelles. Le cas cité par M. K r a ep el i n de Hambourg se rapporte à une femelle.

Jusqu'à meilleur avis, je dirai donc que notre variation faux-albinos n'a été notée jusqu'à présent que chez des femelles. Qu'en sera-t-il à l'avenir? C'est ce que les observations ultérieures nous apprendront.

11 me paraît désirable de suivre à l'obserTation de cette intéres^ santé variation. Pour compléter les renseignements donnés ci-dessus,. je me permets de solliciter des naturalistes sous les yeux desquels cette étude passera, la réponse aux questions suivantes :

i^ Quel est le nombre total des Cygnes observés ?

2» Quel est le nombre moyen des cygnets de l'année?

3° Quel est le nombre relatif des cygnets faux-albinos?

40 Les cygnets faux-albinos gardent-ils les pattes rosâtres ou claires quand ils sont devenus adultes?

50 Observe-t-on des faits d'hérédité de la variation? Un parent à pattes claires donnera-t-il naissance à des cygnets au premier plumage blanc?

(50 Les Cygnes faux-albinos sont-ils le plus souvent ou toujours des femelles ?

Je serai très reconnaissant à tous les collègues qui pourraient m'envoyer leurs observations sur les Cygnes qu'ils ont sous les yeux..

Quell est la cause de la variation que nous constatons chez nos Faux-albinos, de la modification importante des caractères spécifiques chez les Cygnes du Léman? A cette question très intéressante nous ne savons donner de réponse précise.

Si l'on pensait au retour à l'état sauvage sur le Grand-lac des Cygnes longtemps domestiqués à Genève, je répondrais que les Cygnes olor sauvages ne présentent pas cette variation; je n'en ai du moins pas trouvé trace dans les descriptions des auteurs. L'habitat du Cygnus olor est : Danemark, midi de la Suède, Russie méridionale, vallée du Danube, Transylvanie, Grèce, rives nord de la mer Caspienne, Turkestan, Mongolie. Jl hiverne sur les côtes méridionales de la Caspienne, accidentellement dans l'extrême nord-ouest de l'Inde, et dans le bassins

de la Méditerranée (*). Dans des pays aussi accessibles à l'observation des naturalistes, le fait, s'il était normal ou fréquent, n'aurait certainement pas échappé aux ornithologistes.

D'autres conditions générales ou locales qui auraient pu déterminer la variation, je n'en sais pas découvrir. Le seul fait d'analogie que je puisse indiquer est ce que j'ai déjà signalé, p. 50, au sujet de la variation du plumage du Grèbe. Mais l'analogie est tellement éloignée, et le fait lui-même de l'enrichissement du plumage du Grèbe par son bain dans les eaux du Léman est tellement inexplicable que je ne puis asseoir là-dessus une hypothèse. Je dois donc déclarer que je ne connais aucune cause déterminante de l'apparition chez les Cygnes du Léman du faux-albinisme que nous avons vu être accidentel chez les Cygnes d'autres localités (Cygnes de i'Alster de Hambourg, Cygnes du bassin de la Couronne à Nîmes).

Les variations que l'on constate dans les espèces des êtres vivants peuvent être divisées en deux groupes suivant qu'elles font progresser l'organisme vers un type plus perfectionné, variations progressives, ou qu'elles le font retourner en arrière vers un .type primitif, ancestral, variations régressives (^^). Auquel des deux groupes devons-nous rattacher notre variété pseudo-albinos des Cygnes du Léman?

Notre variété nouvelle est caractérisée essentiellement par l'apparition hâtive de la coloration de l'adulte. A ce point de vue j'y verrais une tendance à un progrès, car il est incontestable que la livrée de l'adulte est, chez les Palmipèdes, plus parfaite que celle du premier âge; l'oiseau adolescent s'orne de ses plumes qui sont un manteau plus complet et plus perfectionné que le simple duvet du poussin. Le plumage de l'adulte est plus richement différencié par les parures sexuelles que celui de l'adolescent qui est presque semblable dans les deux sexes.

Une autre considération me semble plus décisive encore. Si nous recherchons quelle est la coloration générale des jeunes oiseaux dans les différentes espèces du genre Cygne, nous constatons qu'elle est toujours grisâtre. On en jugera par une caractéristique abrégée du plu-

(1) Catalog of Birds of the British Muséum, XXVII. London 1895.

(2) C'est ce que D.-J. Cunningham appelle des variations prospectives ou prophétiques d'une part, ataviques d'autre part (Journal of Anatomy and Physiology XXXIII, 1,

mage des jeunes des diverses espèces, que j'extrais du Catalogue des Oiseaux du Britisli Muséum (^).

Cyf/nus 7nusicus Bechst. Couleur générale gris-brun, etc.

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