‹ Le Léman, monographie limnologiqueChapitre 98 sur 174 · AGES ETAGES · texte numérisé non relu

AGES ETAGES

delà pierre paléolitique. Silex éclatés.

de la pierre néoUtique a. étage archaïque, de la pieri'e martelée

et polie, h. étage type, de haute culture, de la pierre martelée, polie, sciée et forée.

Bel âc/e de la pierre.

^ \ c. étage de transition :premièreimporta-

^ I tion d'objets de cuivre ou de bronze.

CD f du hronze a, étage type. Bel âge du bronze.

■^ I b. étage de transition ; pi'emière impor-

tation de quelques objets de fer.

du fer a. Hallstadt, la Tène, époque helvé-

tienne ('), etc., etc.

(1) Je ne sépare pas ici les deux âges de la Tène et de Hallstadt qui sont admis comme différents par la plupart des archéologues modernes. Je l'econnais que dans le cimetière de Hallstadt il y a plus de bronze que dans les ruines de l'arsenal de la Tène ou dans les amas d'épées du pont de la Tliièle, à Port près Nidau; j'admets certaines dilTérences dans le type des fibules ou autres parun's trouvées dans les diverses stations du premier âge du fer. Mais j'attends pour adopter définitivement cette division, très jolie, très commode, mais qui ne me parait pas nécessaire, qu'un nomlire plus considéraljle de faits nous ait prouvé qu'il ne s'agit pas simplement d'apparitions locales ou individuelles. Les enchaînemrnts historiques ne me semblent pas réclamer impérieusement cette subdivision archéologique; rien n'exige qu'un peuple de civilisation hallstadtienne ait vécu, en Suisse, entre les Palafitteurs qu'il aurait anéantis et les Helvétiens de la Tène ou de la Tiefenau. .Je trouve même certaines difficultés à localiser, dans les quelques siècles qui séparent les derniers Palafitteurs des dates de l'histoire écrite, les deux peuples du premier âge du fer, les gens de Hallstatt avec leurs tumulus et les gens delà Tène avec leurs cimetières en terre lU)re. Ces dernit>rs étaient incontestablement les Helvétiens de César. Pourquoi les hommes de Hallstadt n'auraient-ils pas été, eux aussi, des Gaulois, d'une autre tribu établie plutôt dans le nord et le nord-est de l'Hclvétie ? — Le D"" Al. Schenk, directeur du Musée d'archéologie de r^ausannt' auipiel j'ai soumis les épreuves de ces page-, approuve en:.

Ces époques, ces âges archéologiques forment, dans toute Tère des Palafîtteurs, une chaîne continue et sans lacune; plusieurs de nos stations ont été habitées pendant deux, trois ou même quatre de ces •étages; les transitions sont si bien ménagées, qu'il est évident qu'il n'y a pas eu interruption dans l'habitat. 11 y a eu développement de la civilisation, inventions nouvelles, sur place ou ailleurs, importation de nouvelles industries, immigration de commerçants ou d'artistes: il y a eu entrautres, par des voies que nous aurons à étudier, apport du métal, du cuivre, du bronze, ce qui a amené un nouvel âge archéologique; mais toutes ces transformations se sont laites dans le sein d'un même peuple, se transmettant dans ses générations successives la curieuse architecture en pilotages sur le littoral des lacs. C'est dire que je n'admets pas les invasions de nouveaux peuples qui faisaient le centre de la doctrine archéologique de P^réd. Ti-oyon. Nous aurons à revenir sur ce fait quand nous traiterons des races humaines dont les squelettes ont été trouvés dans les ruines des palafittes.

A. lies palafittes du L.éiiiaii.

Les palafittes du Léman ont été fouillés et étudiés par F. Troyon, A. de Morl o t. H. Cari-ard, à Lausanne, Forel et Monod, àMorges. A. Revilliod et A.Colomb, à St-Prex, D^' Fauconnet, à Nyon, Gosse et Thioly, à Genève, Revon, et Costa de Beau regard, en Savoie; enfin par quelques bateliers Genevois qui se sont baptisés euxmêmes laciistreurs, et qui exploitaient, pour qui les payait, les diverses stations du lac. Les produits de ces pêches sont conservés dans les musées de Lausanne, de Genève, d'A^viecy et dans quelques collections particulières.

Nous n'avons pas eu au Léman la bonne fortune de pouvoir faire nos fouilles à pied sec comme aux lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat

sa qualité d'anthropologiste la réunion dans un ménu' peuple des trilnis de Hallstadt et de la Tèae. « Les unes et les autres sont tonnées de dolichocéphales, leploprosnpes, leptorliiniens ; levir taille est la même. Ils sont identiques aux Kimris, aux Germains, aux Gaulois, aux Helvètes ; au point de vue de la race il n'y a aucune différence. II. n'y a donc, au point de vue anthropologique aucun inconvénient à considérer les hommes de Hallstadt comme étant des Gaulois, d'une autre tribu, établie plutôt dans le nord et le nord-est de l'IIelvétie >. A. Schenk. Lausanne 3t; avril V.m. In lilt.

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OÙ la con-ection des Eaux du Jura a mis à l'air les téiievières (') des anciens palafittes, on dans des couches de tourbes exploitables à la pelle comme à lîobenhausen.

Les ruines de nos palafittes sont sous 2, 4 ou 6 mètres d'eau, et les débris qu'elles recèlent sont dispersés sur le sol, recouverts d'une croûte de tuf de couleur grisâtre, comme celle des cailloux et de la vase qui les entourent. C'est avec la pince de l'archéologue (-) que nous ramassons les objets que l'a-il, après quelque exercice, arrive à reconnaître plus ou moins facilement. La couche industrielle (CuIturschicJit des Allemands) n'est pas assez riche pour qu'il vaille la peine de l'exploiter avec la drague ; les essais faits avec cet instrument n'ont pas -été suffisamment fructueux.

Nous reviendrons plus loin sur la question de la chronologie absolue, le plus difficile des problèmes que nous présente l'étude des Palalitteurs. Je vais auparavant faire l'énumération des stations lacustres connues dans le Léman, en donnant simplement la caractéristique de chacune d'elles. On obtiendrales détails principaux des trouvailles archéologiques qui ont été faites dans ces ruines, dans le livre classique de F. Ti'oy on, publié en4860(''), dans les Rapports de F. Keller sur les palafittes de la Suisse ('*), dans un Mémoire de F. Revon, qui traite en «particulier des stations lacustres de la côte savoyarde(^), dans l'Album des palafittes du Musée de Lausanne (''). enfin dans le livre récent de J. Heierli, qui résume etmetau point toute l'histoire de cette époque préhistorique ("). Je me fonde pour ma description sur les livres que je viens de citer et sur les communications de A. Morel - P'atio, H. Carrard, A. Colomb et A. Schenk, directeurs du musée archéologique de Lausanne, H. Gosse, dii'ecteur du musée de Genève, de MM. Constantin et Henri M o n o d, de Morges, Fédor M o n o d, de Bur- ■sinel, F. Ro ux, de Nyon, A. Revilliod, de Genève, et Fr. Dunant-

(1) Voir ijour ci' mol I. I, p. 98.

(8) F. Troyon. Habitations lacustres des temps anciens et modernes. Méni. Doc. •5oc. hist. Suisse Rd« XVII. Lausanne 1860.

(*) D»- F. Keller. Bericlit ul)er die Pfahlbauten. Mittli. der Antiq. Gesellsch. in Zurich, 1854-1888.

p) Revue Savoisienne, XVI« année, p. 57.

(8) Album. Musée cantonal vaudois. Antiquités lacustres. 41 pi. in-fol. Lausanne 189(3.

(") J. Heierli. Urgeschichte der Sclnveiz. Zurich 1901.

Thiebault, lacastreur à Genève; sur les communications et notes de mon père, le président Forel, de Morges, et sur mes notes personnelles.

Pour la position de ces diverses palafittes et stations lacustres, voir la carte ci-jointe à la planche XI, page 424^^^^ où les numéros d'ordresont inscrits en rouge.

1. Pilotage de Villeneuve. En 1857, on trouva dans le sol, près de la gare, à 325"'' de la rive actuelle du lac, une rangée de huit pieux plantés dans du limon bleuâtre, avec quelques débris de bois,, des coquilles de Mollusques et un tesson de poteries. Morlot tenait ces pièces pour appartenir à l'âge du bronze (•), T r o y o n à l'âge de la pierre (-).

2. Station de Cully. Dans le golfe à l'est du bourg, sous 3 à 4ni(-^> d'eau (Troyon). Deux groupes de pilotis, une douzaine dans chaque groupe, l'un devant le ruisseau de Riez, l'autre devant le passage à niveau du chemin de fer (Eug. Delessert, 1903). Quelques rares objets, des âges de la pierre et du bi-onze (Morel-Fatio).

3. Station de Paudex. Trois pilotis de chêne trouvés en 1899 pendant le creusement d'un puits dans le cône d'alluvion de la Paudèze, rive droite, à environ 35™ du lac. Verticaux, appointis à la hache, dans du sable lacustre, leur consistance est celle des pilotis des anciens Palafitteurs. Aucun objet caractéristique ne permet de leur assigner un âge certain (*).

4. PalafUte de la Pierre de Cour sous Lausanne, à 100'" du rivage,, très petite station. Age du bronze (Carrard).

5. PalafUte du Flon sous Lausanne, devant l'ancienne embouchure de la rivière. Cette station est aujourd'hui envasée, je n'en ai plus trouAé traces. Age du bronze (Carrard, Morel-Fatio).

(1) Bull. S. V. S. N., V, 348.

(2) Trayon, [loc. cit., p. 425], p. 80.

(3) Ces chiffres sur la profondeur de l'eau que je trouve dans les auteurs n'ont guère de signification, car rien n'indique la hauteur de l'eau du lac le jour où la mesure a été prise. Cependant, vu la moindre transparence des eaux d'été, la saison des pêches d'antiquités est limitée à l'hiver et au premier printemps; on peut donc admettre que les eaux étaient relativement basses lorsque les fouilles archéologiques ont été faites et lorsque le relevé de la profondeur de l'eau a été noté.

(*) F.-Â. Forel. S. V. S. N., 5 juillet 1899.

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6. Station des Pierrettcs. A l'ouest de l'étanaf des Pierreltes, se voient quelques pilotis dispersés sur un long espace. Age inconnu.

7. Station de St-Sulpicc. Au-devant de la pointe de St-Sulpice est un groupe de pilotis dont quelques-uns de grande taille. Age inconnu.

8. Station de la Venoge, à l'est de Fembouchure de la rivièi'e. Station envahie par l'alluvion. Age du bronze (H. Carrard).

9. Palaptte des Roseaux (Morges). Bourgade importante au fond du golfe de Morges au sud-ouest de la tannerie de la Blancherie.

C'est l'une des stations les plus intéressantes du lac; elle est le meilieur type connu de l'âge de transition que Mortillet a appelé d'après son nom, Vnge morgien. Toute la civilisation de ce village appartenait à l'âge de la pierre: poteries grossières, très caractéristiques, haclies de pierres, pointes de silex, pesons de fuseau en pierre; faune ancienne de l'âge de pierre (Rlitimeyer). Mais les premiers colporteurs y ont importé les outils de bronze ; nous avons péché dans ces ruines 19 hachettes et 3 lancettes de ce métal. Ces hachettes ont une forme spéciale toute différente de la hache à ailerons du bel-âge du bronze, et ce type nous l'avons retrouvé dans toutes les stations de Suisse qui peuvent être rattachées à l'âge de transition. C'est ce que l'on appelle hachette-spatule, hachette-tranchet, hachette des Roseaux, hachette- Morlot (de Mortillet). Les lancettes sont de petites lames très minces, de 0 à lO'^'m de long siu- 1 à^*"™ de large, à deux ti'anchanls, pointues, probablement des lérs de poignai'd ou de lance.

Nous aurons à citer souvent cette station et les faits intéressants qu'elle nous a révélés. Aussi, tandis que nous avons jugé inutile de repioduire en gravure le mobilier bien connu trouvé dans les palafittes en général, nous donnons par exception ici, sur deux planches (pi. XII et XIIl). les pièces décisives qui justihent nos allégations. Nous mettons en regard les objets analogues de la station des Roseaux et ceux de la grande cité de Morges du bel-âge du bronze (voir n^ 11 ci-dessous). Dans la planche Xil nous avons les poteries relativement grossières, avec une ornementation spéciale, de la station des Roseaux, n»* 1-3, 12-14, plus fines et mieux dessinées de la cité de Morges, n^s 15-17, 23-25; les pesons de fuseau en pierre de la station des Roseaux, nos 9-11, en argile cuite de la cité de l'âge du bronze, nos ig, 19, 21 et 22 ; enfin quelques haches et silex travaillés, nos 4.8, de la station des Roseaux, dont nous n'avons pas tiouvé un seul exemplaire dans la grande cité de

ce

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Morges. Donc, station des Roseaux, civilisation de la pierre incontestable. Mais si le bronze a été intfoduit dans cette station, ce qui caractérise l'âge de transition, ces bronzes des Roseaux sont d'un tout autre type que ceux de la cité de Morges; c'est ce que nous montre la planche Xlll : les hachettes n^* 1-5, 9 et 10 des Roseaux sont différentes des haches n°^ 11-14 et des gouges et ciseaux n^^ 15 à 17 de la cité de Morges; les lancettes des Roseaux, nos 7 et 8, sont différentes des pointes de lances de la cité de Morges, nos 18 et 19. La démonstration de l'indépendance des deux stations est faite.

10. Station de l'Eglise (Aforges), petit palafitte sur une ténevière, entre la grande cité de Morges et le golfe de l'Eglise. Age de la pierre.

Elle est remarquable en ce que la position des cabanes y est encore apparente. Dans la couche de cailloutis qui forme la ténevière artificielle de cette station, l'on voit distinctement des carrés ou des rectangles à angles arrondis, en rangées alignées, qui laissent apparaître l'ancien sol du lac. Il .semble que les cailloux et galets aient été jetés ou soient tombés tout autour du plancher de la cabane, dans la ruelle séparant les maisons les unes des autres. Ces levées de cailloux atteignent une hauteur de 4, 5 ou 7 décimètres au dessus du sol naturel. Les dimensions des cabanes n'étaient pas très grandes : 3, 4 ou 5 mètres au plus de côté.

11. Grande cité de Morges. Cette importante bourgade occupait un espace de 400»i de long sur 40, 60 à 100™ de large, s' étendant parallèlement à la rive, au devant de la ville actuelle, à 120™ du quai, sous 3 à 5™ d'eau. Les pilotis y sont très nombreux ; le sol peu envasé, est jonché de pierres, de débris de poteries, de poutres informes ou taillées; la couche archéologique y est presque partout à nu, de là la richesse des trouvailles. Un canot creusé dans un tronc de chêne, gisait dans la vase au devant de la cité et faisait le plus bel ornement de ses ruines. 11 était autrefois entier ; mais, vers 1823, quelques jeunes gens cherchèrent à retirer de l'eau ce qu'ils appelaient un bassin de fontaine. Le canot se brisa en deux moitiés dont ils amenèrent l'une au rivage ; le bois ne tarda pas à se Assurer et à tomber en poussière sous l'effet d'une dessication au soleilC). Nous en conservions soigneusement la seconde moitié dans le lac et nous la gardions contre la ra-

(') Récit ])ci'S(iniR'l de feu 11' syndic Jean Reymond. de Morges.

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pacité des archéologues, quand le 7 novembre 1877 des pirates genevois sont venus subrepticement nous l'enlever ; il est exposé actuellement dans une vitrine du musée de Genève.

La cité de Morges a été construite pendant le bel-age du bronze; •elle a été détruite par le feu de l'ennemi avant l'importation du fer. Aussi toutes les pièces archéologiques qui en viennent sont typiques et appartiennent sans conteste à la plus belle époque de l'âge du bronze. Il n'y a pas trace de mélange avec les autres âges lacustres ; ni pierre, ni hachette de l'âge de transition ; du fer, une ou deux pièces datant du moyen âge ou des temps modernes.

Grâce à des circonstances favorables de non envasement du sol et de facilités des recherches, grâce aussi à la richesse du gisement, elle a été la station la plus instructive et la plus féconde du lac Léman. C'est par millliers de pièces que l'on compte les trésors qui y ont été recueillis par F. Troyon, A. de Morlot, H. Carrard, MM. Monod, Revilliod, J. Croisier, par mon père et par moi-même.

Parmi les objets les plus intéressants trouvés dans la cité de Morges, je citerai un moule de hache en bronze, à deux coquilles, dénotant par les détails de sa construction et de ses réparations une perfection remarquable dans l'art du fondeur ('); je citerai encore un anneau réniforrae, ti'ès orné, connu sous le nom cV vanneau de serinent» dont la destination est encore douteuse (2).

Le grand intérêt de ces trois stations de Morges, qui les a l'endiies classiques dans l'histoire de la science, réside surtout dans la séparation complète des trois âges archéologiques dans trois villages séparés. Au lieu de construire à nouveau sur la même ténevière, comme cela a eu généralement lieu, les bourgades qui se sont succédé dans le golfe de Morges, les anciens Palafiteurs ont choisi pour y placer les pilotages des constructions nouvelles des localités voisines parfaitement distinctes des précédentes; la station de l'Eglise dans l'âge de la pieri'e, la station des Roseaux dans l'âge de transition, la cité de Morges dans l'âge du bronze. Il en est résulté une séparation parfaite des

(1) Signalons ici un fait curieux. Le moule des haches de Morges porte sur une des coquilles une maniue du fondeur, une croix oblique qui vient en relief sur le corps même de la hache, entre les deux oreilles. Or nous n'avons jusqu'à présent pas retrouvé une seule hache qui porte telle marque de fabricjue ; en particulier aucune des soixante haches trouvées à Morges n'est sortie du moule dont nmis avons les coquilles.

(2) Album [lue. cit., p. «C)], pi. XXVIII, lig. 9. XXXIV. tig. 2.

pièces antiques et une détermination excellente de l'âge de chacune d'elles. Je ne connais nulle part une spécialisation aussi complète sur un aussi petit espace de terrain des palafittes de ces trois Ages.

12. Station de la Poudrière de Marges. Au devant de l'ancien magasin à poudre de l'arsenal de Morges, aujourd'hui détruit, à 600^ au S. \V. de l'embouchure de la Morge, petite ténevière portant im palafitte de l'âge de la pierre.

13. Palajitte du Boiron découvert par moi-même en 1894. Une douzaine de pilotis à 200"' de la rive, sous 3'" d'eau, le lac étant à ZL + 1,10™ devant le stand du Boiron. Ils sont très envasés; d'âge inconnu. C'était une maison isolée qu'il ne vaudrait pas la peine de citer, si elle n'était située au large de l'ancien cimetière du Boiron dont nous aurons à parler plus loin ; elle expliquera facilement l'établissement jusqu'alors incompréhensible de ce cimetière, si cimetière il y a.

14. Cité de Fraidaigue. Dans le golfe de Fi'aidaigue, au nord de St-Prex, se suivent trois groupes de pilotis occupant près de mille mètres de longueur; ils ont été désignés sons le nom de stations de Terreneuve, de Monnivert et de Fraidaigue. Mais comme les espaces libres qui les séparent sont formés par des bancs de molasse où les pilotis ne pouvaient être plantés et comme elles appartenaient toutes trois à l'âge de la pierre, je les considère comme formant trois quartiers d'une même cité (Colomb, Revilliod, Monod, Forel).

Dans le quartier le plus méridional, désigné par l'appellation de Fraidaigue, Colomb a ramassé plus de 200 haches de pierre dans un espace très resti-eint, de 100 à 150^*. Ces haches étaient à tous les états possibles de facture, ébauches, débris, haches parfaites. C'était évidemment un atelier de fabrique.

15. Station de St-Prex, dans le golfe au sud du bourg de St-Prex. Grande station, très envasée, de l'âge du bronze (Revilliod, Colomb).

16. Palafitte de RoUe entourant File de Rolle qui a été bâtie en partie sur la ténevière de l'antique cité lacustre. Station mixte de la pierre et du bronze (Troyon, Carrard, Colomb).

17. Station de Beaidicu devant les villas de Fleur-d'eau, Beaulieu et Choisy, au sud de Rolle. Palafitte très étendu, mais pauvre, de l'âge du bronze, sous 2 à S"™ d'eau, à 35™ de la rive (Colomb, Thiébault).

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18. Palafdte du Ch(itaignier devant Diilly; petite station de l'âge de la pierre (Colomb).

19. Palafîtte du Creux de la Didlive, grande station circulaire de l'âge du bronze (Colomb, Tliiéba iilt).

20. Station de Promcnthoux, au fond du golfe de Nyon, à droite de l'embouchure de la Pi'omenthouse. Age de la pierre (Fauconnet,. Roux).

21. Station de Nyon, devant la villa Cornets, au nord de la ville; âge du bronze (Fauconnet, Roux, Revilliod, Monod, Forel). M. A. Revilliod y a péché vers 1870 une pièce archéologique d'un grand intérêt('), un tas de près de 300 anneaux ou bagues de bronze l'éunis en un bloc par les oxydes métalliques et le tuf lacustre; ces anneaux étaient évidemment portés par une corde qui a disparu. Etait-ce un collier de prix? Etait-ce le bagage d'un colportem* ambulant? Etait-ce un trésor comme le veulent ceux qui donnent à ces anneaux de bronze la signification de monnaies?

22. Station de Célignij, devant le débarcadère des bateaux à vapeui-; âge du bronze (Thiébault).

23. Station de Copj) et, devant la place des Ormeaux, découverte en 1874 par M. Magnin, notaire à Coppet; âge du bronze.

24. Station de Myes, découverte en 1877 par les lacustreui's genevois, vis-à-vis du château des Crénées; âge du bronze.

25. Palafitte de Versoix, vaste station, très profonde, s'étendant sous 6 à 7m d'eau depuis le débarcadèi-e jusque près de Versoix-laville; âge du bronze. On y aurait aussi trouvé des couteaux et haches de fer (Dr David, Thiébault).

26. Station de Belleviie, ou GentJtod, découverte en 1880, au nord du débarcadère, tout près de la rive ; âge de la pierre, quelques bronzes.

27 à 30. Palaftttes de Genève. Ces stations, parmi les plus importantes et les plus riches du lac Léman, empiètent les unes sur les autres. D'après H. Gosse (^) il y a à distinguer dans la rade de Genève quatre stations différentes à savoir :

(1) V. Keller, VII« rapport, p. 47.

(2) Galiffe. Genève liistoriquo, supi)léiiient p. 13.

27. Slalion des Pâquis, de j'àge de la pierre, le long de la rive droite, depuis la jetée du port jusqu'au devant de Sécheron.

28. Station des Eaux-Vives, âge de la pierre, s'étendant le long de la rive gauche, en dehors des jetées devant le feubourg des Eaux-Vi- •ves jusque près de Plongeon.

29. Cité de Genève, de Fàge du bronze. C'était une grande ville, vaste station en forme de fer à cheval dont deux quartiers s'étendaient ■en avant et en partie sur le même terrain que les stations des Elaux- Vives et des Pàquis et dont le quartier principal occupait tout le port -actuel et se prolongeait jusqu'à l'Ile de Genève. On y a recueilli plus de 1500 pièces de bronze. A l'extrémité nord du quartier des Eaux- Vives, du côté de Plongeon, Gosse a constaté les traces d'une fonderie; sur un espace d'une centaine de mètres carrés, il y a recueilli plus de 50 pièces appartenant à cette industrie, moules de molasse, creusets, scories, lingots de cuivre et d'étain, etc.

30. Station de Plongeon, à l'extrémité nord de la branche des Eaux- Vives de la cité de l'âge du bronze, est un espace limité, peu étendu, dans lequel Gosse a recueilli une trentaine d'objets de fer; quelquesuns sont très caractéristiques et appartiennent certainement à la transition entre l'âge du bronze et l'âge de la Tène. C'est la seule station authentique de cette période que nous connaissions dans le lac Léman.

Ces quatre stations de Genève sont difficiles à reconnaître sur les lieux, les pilotis sont peu nombreux; les alluvions du lac les ont partiellement recouvertes, l'érosion du Rhône les a déplacées; il a fallu toute la sagacité et les recherches persévérantes de notre ami H. Gosse pour arriver à en démêler l'intrication.

31. Station de la Belotte (Collonge), grand palatitte fort l'iche de l'âge de la pierre, qui s'étend jusque devant la pointe de la Bise.

32. Palafjtte de la pointe de la Bist?; à l'extrémité nord de la station précédente, l'on a trouvé, au milieu des objets caractéristiques de l'âge de la pieri'o, quelques bronzes et en particidier des hachettes en forme de spatule ou de tranchet, du type des Roseaux de Morges ; cette station appartient donc à l'âge de transition.

33. Station de Bellerive, longue bourgade qui s'étend depuis le débarcadère jusque devant le château de Bellerive, à 100^ de la l'ive sous 3-6™ d'eau ; âge de la piei-re et âge du bi'onze.

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34 et 35. Palafittes de la Gabiule {Corsier) devant le débarcadère. Une petite station de l'âge de la pierre est près du rivage sous 2'" d'eau ; une petite station de l'âge du bronze est plus en avant, à 4"' de profondeur.

36. Pcdafilte d'Anière (Bassy) à 50'" au sud du débarcadère, très profond; petite station de l'âge du bronze.

37. Station de la Vie à V Ane {Chens) désignée parfois sous le nom de station d'Hermance, au nord de la pointe d'Hermance, à 130™ du rivage sous 3^ d'eau. Pilotis nombreux de l'âge du bronze. Quelques objets de l'âge de la pierre.

38. Palafitte de la Fabrique {Chens), au milieu du golfe qui sépare Hermance de Beauregard. Age du bronze.

39. Station de Beauregard, devant le château des marquis Costa. Le lacustreur Thiébault y a pêohé des poignards de fer qui ont été perdus.

40. Station du Creux de Tougues (Messery) devant le village de Chens. Riche station de l'âge du bronze; dans la partie qui est près de la l'ive on y trouve de la pierre; le musée de Genève possède une hachette-spatule du type des Roseaux de Morges, provenant de cette station.

41. Palajilte de Messery, vers la pointe de Messery, sous 4"> d'eau. Age du bronze.

42 et 43. Stations de Ner)iier; à 600'" à l'ouest du village, sont deux palatittes, l'un près de la rive, âge de la pierre, Tautre en avant sous 4-6'» d'eau avec de très longs et beaux pilotis, âge du bronze.

44. Station d' Excenevex à l'ouest du Moulin-Pâquis, à 150'» de la rive, sous 3'" d'eau ; âge inconnu.

45. Palafitte de Coudrée, en face du château Bartholoni, à lOO»' de la l'ive ; âge de la pierre.

46. Station de Thono)), âge du bronze, en avant du m(~>le du port, sous 3-6»' d'eau. Elle a fourni phisieurs pièces intéressantes et de types singuliers.

'47. Station de T}iono)i, âge de la pierre, dans le poi't actuel, en partie recouverte par les quais.

Quelques stations indiquées par les auteurs ne semblent pas certaines; nous n'avons pu en l'etrouver trace, après enquête auprès des pêcheurs ou vérification sur place; ce sont celles de Creux de Plan (Vevey), Lutry, Pully, Yvoire, Amphion. Elles sont pour le moins douteuses, et jusqu'à nouvelle justification, elles doivent être effacées du catalogue.

Nous trouvons donc au moins 47 stations bien authentiques et certaines sur les bords du Léman; cela représenterait une population assez seri'ée et assez dense, si toutes ces stations avaient été contemporaines. Mais, comme nous l'avons dit, elles sont d'âge arcliéologique dittérent; il est évident que la période lacustre a eu une longue diu'ée, et nous devons pour avoir un tableau exact de ces temps antiques nous rappeler que nombre de ces stations des premiei's âges avaient disparu quand les dernières ont été construites.

Cette affirmation est assez importante pour que je croie devoir l'appuyer par une observation précise. Dans le golfe de Morges, à 300'" de distance l'une de l'antre, nous trouvons les ruines de deux palafittes: la stalion des Roseaux de l'âge de transition (civilisation de la pierre, avec importation des premiers objets de bronze); la grande cité de Marges, du bel-àge du bronze. Nous les avons explorées avec soin et sur les milliers de produits de l'industrie humaine que nous y avons recueillis, nous n'en avons pas trouvé un seul qui ne lut pas spécifique (•). Les types de la station des Roseaux n'ont jamais été rencontrés dans la Grande cité; les types du bel-àge du bronze ne se sont pas égarés dans le palafitte des Roseaux; il n'y a pas eu de mélange. Donc il y a eu probablement succession dans la série des temps. Nous nous sommes cependant demandés si cette spécificité intéressante ne s'expliquerait peut-être pas par la richesse différente de deux tribus contemporaines. Dans la Grande cité, une population lortunée aurait pu acheter du bronze apporté par le commerce étranger, tandis que ces achats auraient dépassé les pauvres moyens des petites gens habitant les Roseaux. A cette questionnons répondons: Ou bien les deux tribus vivant côte à côte auraient été en bons termes, amies, alliées, et alors elles auraient fait quelques échanges; tout au moins les objets usés ou défraîchis auraient passé du palais des Crésus dans la cabane de l'indigent; il y aurait eu bientôt mélange. Ou bien les deux tribus étaient enne-

(') Voir page 427 l'explication des planches XII et XIII, où la spécialisation des pièces arcliéologiques de ces deux stations est longuement motivée.

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mies, en étal criiostilité ou de gueiTe. et alors le pillage réciproque aurait amené la pénétration des trésors conquis dans le village vainqueur. De toute manière il est inadmissible que deux villages si près voisins, s'ils avaient été contemporains, n'eussent pas laissé infiltrer l'un dans l'autre quelques produits de leur industrie spéciale: donc ils se sont succédé dans le temps. Si deux villages où nous trouvons le même métal, le bronze, n'ont pas été contemporains, a fortiori, la succession historique des civilisations de la pierre, du bi'onze et du fer s'impose à notre reconstruction archéologique du passé (').

Ce n'est pas à dire que dans ces phénomènes d'évolution histoi'ique, dans l'ère des Palafitteurs, il n'y ait pas eu conservation partielle ou locale des anciennes civilisations. Du moment que nous rejetons l'hypothèse de destruction de la population de l'âge de la pierre par l'envahissement d'un nouveau peuple en possession du bronze, du moment que nous admettons le développement progressif de la civilisation dans le même peuple, nous devons admettre qu'il doit s'être montré des différences dans la pénétration des nouvelles inventions ou des nouvelles impoi'tations. Dans quelque village pauvre ou peu actif les usages de l'âge de la pierre peuvent avoir été conservés pendant que florissait déjà à Morges, à Genève, à Tougues ou à Thonon la liclie industrie du bronze. Mais à en juger par les monuments que nous connaissons, nous devons décrire comme suit la population des rives du Léman dans les âges successifs de l'histoire des Palafitteurs :

A l'âge de la pierre ont été bâtis sur le lac les palafittes de l'Eglise et de la Poudrière, n"« 10 et l'2, de Morges, ceux de Fraidaigues, 14, du Châtaignier, 18, de Promenthoux, 20, des Pâquis et des Eaux- Vives de Genève, 27 et 28, de la Gabiule, 34, de Nerniei-, 42, de Coudrée, 45, et de Thonon, 47, (11 villages). Ils ont été détruits avant l'importation des premiers bronzes.

Les villages suivants de l'âge de la pierre ont duré jusqu'à la première importation du bronze, ou ont été bâtis pendant l'âge de ti-ansition ou âge Morgien : Stations des Roseaux de Moi-ges, 9, de Genève, 29, de la Pointe de la Bise, 32, du Creux de Tougues, 40 (4 villages).

(') Nous pourrions facilement étayer ces déductions par des conclusions identiques que nous tirerons plus tard de l'étude de la faune, ou de nos o))servations sur l'état de conservation des pilotis. Pour simplifier la démonstration, nous nous bornons à présent aux considérations ci-dessus qui sont parfaitement suffisantes.

Ont duré jusqu'à l'âge du bronze proprement dit les villages où l'on trouve à la fois la civilisation de la pierre et celle du bronze; quelquesuns d'entre eux, détruits peut-être pendant l'âge de la pierre, ont été rebâtis sur place pendant l'âge du bronze. Ces stations mixtes sont celles de RoUe, 16, de Bellevue, 26; de la Belotte, 31, de Bellerive, 33, de la Vie à l'Ane, 37, du Creux de Tougues, -40 (6 villages).

Ont été bâtis pendant l'âge du bronze les villages où l'on n'a trouvé que les traces de la civilisation du bronze : stations de la Pieire de Cour, 4, du F Ion, 5, de la Venoge, 8, la cité de Morges, 11, les stations de St-Prex, 15, de Beaulieu, 17, du Creux de la Dullive, 19, de Nyon, 21, de Céligny; 22, de Coppet, 23, de Mies, 24, de Versoix, 25, la cité de Genève, 29, les stations de la Gabiule, 35, d'Anière, 36, de la Fabrique, 38, de Messery, 41, de Nernier, 43, de Tiionon, 46 (19 villages).

Enfin nous avons des preuves de la durée de quelques stations jusqu'à l'importation du fer, quel qu'ait été le mode de cette introduction. Ce sont les stations de Versoix, 25, de Plongeon, 30, de Beauregard, 39. De ces trois stations une seule a présenté des pièces de fer assez caractéristiques pour pouvoir être citée avec ceilitude, c'est celle de Plongeon (Genève), 30.

Le nombre des palafittes, à l'époque où le Léman a été le plus peuplé, à l'époque du bronze, est assez considérable; en additionnant toutes les stations qui ont encore été habitées à cet âge, nous en trouvons 27, ce qui représente une population assez dense. On en jugera par la comparaison avec les faits actuels. Je compte aujourd'hui une trentaine de villes et villages sur la rive même du lac, ayant ports ou bateaux sur la grève; il est vrai que des maisons isolées qui laisseraient des ruines aussi évidentes que bon nombre de nos anciens palafittes sont en quantité considérable; je ne puis les énumérer.

Le fait d'une prédominance des palafittes de l'âge du bronze sur les bords du Léman, ainsi que sur les bords des lacs subjurassiens, Neuchâtel, Bienne, Mo rat, est en opposition avec le développement relatif des stations lacustres de la Suisse allemande où la pierre est de beaucoup plus abondante. Ce fait a été déjà signalé depuis longtemps; je le constate, je ne l'explique pas.

Je voudrais essayer de donner une idée de l'importance relative de ces diverses stations, soit au point de vue de la gi'andeur des villages,, soit au point de vue de la richesse des trésors archéologiques qui y

PALAFITTEURS 439

étaient conservés. La grandeui- des bourgades s'apprécierait le mieux si l'on pouvait en mesurer la superficie, ou bien compter le nombre des pilotis; mais l'une et l'autre des évaluations seraient bien difficiles à effectuer. La richesse archéologique donne, de son côté, des résultats bien mal comparables. Le nombre des monuments que nous possédons dépend de plusieurs facteurs assez compliqués : avant tout la richesse primitive de la station; puis l'état d'envasement qui, dans certaines ruines, a laissé à découvert les objets antiques tels qu'ils sont tombés dans Feau, il y a des milliers d'années, dans d'autres stations, les a recouverts d'une couche de vase ou de sable impénétrable à la vue(i); il dépend encore de l'habileté et de la persévérance des exploi'ateurs,. comme aussi des facilités d'abord de la station; enfin les trouvailles faites dans quelques stations ont été dispersées par* les hasards de la vente à des amateurs étrangers ou par la négligence des chercheiH\s. Quoiqu'il en soit, je donnerai, je crois, une idée de l'impoi-tance actuelle des stations en essayant une statistique approximative des pièces arcliéologiques qui y ont été trouvées et qui sont conservées dans lescollections à nous abordables. J'additionnerai celles qui à la fin de 1887(2) étaient dans les Musées de Lausanne, Genève, Nyon, Annecy, et Cliambéry, et dans les collections particulières F. F o r e 1, à Morges (■'), C. et H. i\J onod, à Morges, Colomb, à St-Prex (^), F. Mon od, à Bursinel, A. Revilliod, à Genève. Je répète les réserves que j'ai faites au sujet de l'approximation très peu serrée que peut donnei- un tel procédé de comparaison. J'indique en les marquant de la lettre c les nom-

(1) Dans quelques parties de la grande cité de Morges les pilotis sont ensevelis dans une couche de vase qui recouvre tout le sol primitif. Dans d'autres il semble au contraire que l'alluvionnement ait été nul. J'ai recueilli moi-même dans la grande cité de Morges une hache de lironze, enfoncée verticalement, jusqu'à micorps, dans le sable; donc depuis le jour où cet outil est tombé du plancher du palafitte au fond de l'eau, l'érosion n'a jamais enlevé de ce lieu assez de sable pour que la dite hache se soit couchée lorsque son support lui aurait fait défaut. D'autre ■ part elle n'a pas été noyée pendant longtemps dans une couche d'alluvion, car la partie émergée du sable était revêtue de la couche normale de tuf qui encroûte tous nos objets antiques gisant au fond de l'eau. Donc depuis l'incendie du palafitte qui a laissé choir cetolijet dans le lac, le sol qui portait celte hache n'a pour ainsi dire pas changé de conditions.

{^) Depuis cette époque les pêches archéologiques n'ont pas donné de résultats appréciables dans les palafittes du Léman.

(S) Notre collection a été donnée en 18S8 au Musée cantonal vaudois, à Lausanne.

('''; La collection particulière de M. Colomb, ancien conservateur du Musée can-tonal (le Lausanne a été achetée par ce Musée en 1903.

bres qui ont été seulement appréciés en gi'os, sans qu'une numération complète en ait été laite.

Age de la pierre.

Pou)' les pièces trouvées dans les stations de l'âge de la pierre, je me borne à compter dans chaque station le nombre des haches de pierre.

5 No 26 Bellevue c250 86 » 27-29 Genève, Pàquis et Eaux-

6 Vives c 500 22 » 31 Belotte cl 400 14 » 33 Bellerive 5

307 » 34 Gabiide 8

4 » 36 Anière 1

» 37 Vie à l'Ane 2

» 40 Tougues 27

» 43 Nernier 2

No 9 Morges, Roseaux » 10 Morges, Eglise » 12 Morges, Poudrière

! ïei'reneuve » 14 Monnivert

(Fraidaigue » 16 Rolle » 17 Beaulieu > 18 ChiUaignier » 20 Pro ment houx » 25 Versoix

Age de tran^iitioti.

La station des Roseaux de Morges (N" 9) est notre type de cette époque, qui appartient encore à l'âge de la pierre par l'ensemble de la civilisation, mais qui montre la première importation du bronze. L'instrument caractéristique de cette époque de transition est la petite hachette spatuliforme ou hache-tranchet('). Cette stationnons a fourni 19 haches de ce type, plus 3 petites lances en forme de lancette, et une épingle de bronze.

A cet âge se rapporte évidemment la station de la pointe de la Bise de Genève (N^ 32) avec deux haches-tranchets, cinq anneaux et six aiguilles de bronze. De Tougues (N» 40) le Musée de Genève possède une hache-spatule du type des Roseaux. Enfin dans les stations de Genève (27-29) on a recueilli 7 haches-tranchets qui indiquent l'existence de cet âge de transition dans les habitations lacustres qui se sont sucoédées à la sortie du lac.

(M ^^ Keller IV. -^9; VI, 290; VII, 43. Voyez aussi ci-dessus pi. XIII. lig. 1 à lU.

PALAFITTEUHS

Age du bronze.

Nous donnerons dans le tableau ci-dessous la statistique des bronzes trouvés dans les diverses stations de notre lac, en les gi'oiipant en 12 types ditïérents. A côté des pièces du bel-àge du bronze, je fois deux colonnes spéciales pour les haches -tranchets, ou haches spatules, ^t les lancettes de l'âge de transition des lloseaux de Morges. La colonne des totaux indiquera Timportance archéologique des diverses stations.

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B. Oéiiéralités snr les Palafitteitrs.

Je n'ai pas rinteiition de faite ici un tableau complet de l'archéologie lacustre; les faits importants que nous ont l'évélés les études suivies en Suisse depuis 1854 sont trop connus, ils ont été publiés assez souvent et par des hommes assez compétents pour qu'il n'y ait plus gi-and'chose de nouveau à en dire. Cependant je crois utile de résumer quelques points d'intérêt général qui semblent se relier à l'histoiremême du lac, ou quelques faits de détail qui nous ont spécialement occupés, mon père et moi, pendant les longues et heureuses études^ faites en commun dans ce domaine.

Quelques mots d'abord sur les mœurs des Palafitteurs.

l'J Le pourquoi des palafUtes.

11 est une question générale importante et assez mal i-ésolue: Quelleétait la raison du mode d'habitation spécial aux peuplades lacustres?

Ce mode d'habitation était assez compliqué pour avoir une raison d'être. Les peuples antéhistoriques de l'ancienne Helvétie choisissaient une localité lavorable, en général dans une baie peu exposée aux vagues, là où une beine assez large permettait un libre développement de la boui-gade; ils plantaient dans le sable des pilotis verticaux, troncs; d'arbres de 10 à 20'"'" de diamètre, de chêne ordinairement, parfois desapin ou de pin, apointis par la base, et enfoncés dans le sol de 30 à 60<^'". Sur ces pilotis ils établissaient des planchers, et sur ces planchei's. des huttes de bois et de branchages, levètus à rintérieur d'argile. Là ils vivaient, mangeaient, dormaient, travaillaient à leur industrieprimitive.

Je dis qu'ils y passaient leurs jours et letu's nuits; ce n'était pas seulement des lieux de refuge ou des cabanes de pêche. Nous en avons la preuve dans les débris innombrables de la vie join^nalière que nous trouvons dans les ruines de certaines stations, la cité de Morges, par exemple; les milliers de fragments de poterie, d'ossements animaux,, de morceaux de bois, de pièces de rebut que nous avons recueillis dans ces palafittes nous montrent que c'étaient bien des lieux d'hal)itation et non des stations de séjour accidentei. L'existence d'une couche i)idi(strk'Jle [CaltKrscJiiclit des Allemands) en est la preuve.

PALAFITTEURS 443

On a souvent attribué, avec Desor('), à une intention de consolider les pieux mal enfoncés dans un sol trop résistant, l'accumulation de cailloux qui lorment les Steinherg, les ténevières artificielles des palalîttes. Ces tas de galets seraient dans cette supposition les analogues des enrochements de nos quais modernes. Je crois plutôt à l'établissement accidentel, non cherché, non voulu de ces entassements de pierres. Une partie sont tombées des planchei's des palafittes; d'autres pierres, impropres à la taille des haches, ou déchets de cette taille ont été rejetées par l'artisan sculpteur; d'autres qui consolidaient en la surchargeant la toiture légère d'une cabane de bois se sont écroulées dans l'effondrement de l'incendie du village. Tout cela s'est ordonné par les procédés que nous avons décrits à propos des ténevières naturelles (-) et a formé un pavé de cailloutis, en apparence très solide et très épais, en réalité constitué par une simple couche de galets juxtaposés. Je ne crois pas au steinberg de construction intentionnelle ; j'y vois plutôt une accumulation accidentelle de débris de l'industrie humaine. Ce serait dans le domaine des eaux l'analogie des débris de cuisine, des Kjôkkenmoddinger des plages du Danemark.

Qu'est-ce qui a pu pousser ces peuplades à établir ainsi leurs habitations sur l'eau? quels avantages y trouvaient-ils qui les engageassent à choisir une station aussi bizarre, et à surmonter les difficultés considérables de la construction de ces énormes charpentes ? Il est difficile de répondre à cette question.

Nous nous aiderons — mais hélas! sans arriver à une solution définitive — des faits observés chez les Palafitteurs actuels. En effet, la construction d'édifices élevés sur de hauts pilotis n'est pas spéciale à l'Helvétie antéhistorique. C'est un style d'architecture très répandu sur toute la terre. Les villages des Péoniens du lac Prasias, les anciennes villes des lagunes de Venise, le quartier de l'Ile de Genève; les palafittes des lacs et des terramares de la haute Italie, des lacs de l'Autriche et de la Savoie, les crannoges Irlandais, les stations analogues de l'Allemagne du Nord, nous montrent l'extension de ces mœurs lacustres chez les populations préhistoriques et historiques de l'Europe. En dehors du continent Européen, en Asie, les Indes orientales, la Nouvelle- Guinée, les Iles de la Sonde, les Philippines, la Chine, le Kamtschatka,

(') E. Desur. Les p-.HlntiUo^!, etc., Paris 1865, p. 10. C^) V. t. ],p. 9S, sq.

rindoustan, le Bengale, la Mésopotamie; en Afrique, les régions du Zambèse, du Congo, de Madagascar; en Amérique, le Venezuela, la contrée de l'Orénoque et de l'Argentine, nous offrent des villages bâtis sur l'eau, établis sur des pilotages qui nous montrent, encoi'e vécues aujourd'hui, les mœurs des anciens Palafitteurs deTHelvétie. Ces habitudes amphibies sont donc assez généralement répandues ; elles ne sont pas spéciales aux peuples qui pendant une période antéhistorique se sont établis sur les rives de nos lacs.

N'oublions pas non plus les granges et mazots des montagnards valaisans, tous établis sur des pieux d'un mètre de hauteur pour proléger les fruits récoltés contre la dent des rongeurs. Ce sont des palalittes terrestres.

Les habitants de l'antique Helvétie étaient-ils invités à cet établissement dans le domaine des eaux par l'impénétrabilité des forêts qu'ils n'aïu'aient pas su défricher? La forêt viei-ge de nos climats n'est pas assez serrée pour qu'on ne puisse facilement l'habiter. Ils possédaient le téu, et l'incendie y aurait bientôt fait des percées; ils possédaient des haches et savaient les manier, preuve en est les milliers de pieux qu'ils ont plantés clans le lac; ils ne i-eculaient pas devant le travail, et ils auraient plus vite abattu les arbres pour créei- une clairière dans la forêt que pour en bâtir un pilotage.

Pour le comte Eberhard de Zeppelin la cause déterminante des constructions en palafittes doit se chercher dans le fait que, lors de l'envahissement du pays par une tribu immigrante, les seules parties du terrain qui ne fussent pas recouvertes d'une forêt vierge presque impénétrable étaient les grèves des rivières, des toi-rents et des lacs, ainsi que les marécages; c'est donc laque le premier établissement devait se faire. Lors des crues, les immigrants se seraient vus repoussés par l'eau montante, s'ils n'avaient pas inventé d'élever leurs huttes siu- des pilotages. De là le palafitte (i). Cette hypothèse est très séduisante et tient compte de beaucoup de faits; elle tombe cependant devant la circonstance que les palalittes n'ont pas été construits sur la grève inondable, comme le veut le D^' Zeppelin, mais bien sur la beine; leurs poteries et les pièces délicates de leur industi-ie n'ont pas été roulées par les vagues, donc elles sont tombées dans une eau profonde

(•) Graf E. Zeppelin-FJiersberg. Was ist (1er allKeiiu'inc Gruiul uml Zwcck der PfahlliaulfH. Gbibus r,XX.[[, n" 13. HraunscliwciK 1897.

PALAFITTEL'RS 445

au moins d'un mètre, donc elles ne sont pas restées exposées sur la grève.

Etait-ce peut-être que la forêt était inhabitable pour eux, possédée qu'elle était par d'autres peuplades hostiles, dont l'inhospitalité les aurait chassés et qui les auraient forcés à se réfugier sur les eauxV C'est possible, mais ce n'est pas prouvé; car cet autre peuple aurait laissé des traces et nous en aurions trouvé les monuments plus facilement, semble-t-il, que nous n'avons étudié ceux des Palafitteurs dans les lacs.

Je n'écarte cependant pas absolument cette hypothèse. Il est possible que la terre ferme était habitée en même temps que les eaux. La population totale du pays n'était pas confmée dans les quelques villages dont nous i-etrouvons les palafittes dans nos lacs ou nos marais ; les nombreuses trouvailles de pièces isolées et de tombeaux de types divers, soit de l'âge de la pierre néolithique, soit de l'âge du bronze, que nous connaissons dans la campagne, loin des lacs, ne sont pas toutes dues à des accidents de voyage ou de chasse, à des pertes fortuites provenant des Palafitteurs égarés loin de leurs stations lacustres. Le pays était habité, peut-être très habité, par une population terrienne; les Palafitteurs n'étaient-ils pas tout simplement les tribus des pécheurs et des navigateurs de ces peuples préhistoriques'.'

Recherchaient-ils sur les eaux une protection contre les bêtes féroces? Certainement, non. La faune de l'époque nous est parfaitement connue. il n'y avait alors dans le pays en fait de rapaces terresti-es que l'Ours, le Loup, le Lynx, le Chat sauvage, le Sanglier, et encore n'étaient-ils pas très abondants, sauf les Sangliers, à en juger par le petit nombre de leurs ossements récoltés dans les palafittes; l'existence d'un bétail domestiqué, Bœuf, Mouton, Chèvi'e, Cochon, indique aussi une rareté probable des bêtes féroces. Du reste, ces espèces que nous appelons féroces sont de mœurs peu aggressives, et des peuplades de chasseurs, relativement bien armés, ne devaient pas redouter l'habitat au milieu des quelques carnassiers indigènes dans notre pays.

L'on a cherché dans des intérêts de la pêche le motif déterminant de la construction des maisons sur pilotis lacustres. On se rappelait la description classique que fait Hérodote des Péoniens du lac Prasias (dans la Roumélie actuelle). « Ils nourrissent leurs chevaux et leurs bêtes de somme avec du poisson en place de foin. Le lac est si poissonneux qu'en y descendant un panier par la trappe (ouverte dans le

plancher de la cabane) on le retii-e peu après plein de poissons «(' )• On sait aussi que dans nos lacs de l'Europe centrale, le poisson cherche l'ombre et s'accumule sous les bateaux à l'ancre dans le port, ou derrière les bouquets des pêcheurs; ces bouquets sont des faisceaux de branches d'arbres avec leurs ramilles, ancrés sur le sol de la beine. — Mais, puisque l'établissement de quelques bouquets suffit à rassembler le poisson pour les besoins de la pèche, il n'était point nécessaire d'édifier les énormes constructions des anciens palafittes pour faciliter l'industrie du pécheur qui est moins exigeante qu'on ne l'avait supposé.

Cette hypothèse que les palafittes des anciens auraient été construits pour satisfaire aux besoins des pécheurs tombe aussi devant les observations que les Di'« P. et F. S ara si n, de Bàle, ont rapportées de leurs voyages à Gélèbès, où ils ont vécu dans des cabanes de sauvages, bâties sur pilotis, dans les lacs ou sur la grève de la mer. Les indigènes de Gélèbès pratiquent la pèche au moyen de filets et de nasses, en pleine eau, souvent la nuit à la lueur des torches, jamais sous les maisons. Le poisson n'entre d'ailleurs que fort peu dans l'alimentation du Malais qui se nourrit surtout des produits de son agriculture (-).

Une explication nouvelle de la raison d'être des palafittes nous a été apportée en 1896 par les mêmes naturalistes bâlois, les D'« P. et F. Sarasin. « Nous nous informâmes dans le village de Paku sur le lac Matanna (au milieu de file Gélèbès) des motifs qui poussent les indigènes à établir leurs demeures sur l'eau au lieu de les bâtir sur terre ferme. Leur village consiste en une vingtaine de maisons irrégulières «'élevant au-dessus des eaux sur un liaut-fond, près du rivage; elles sont reliées entre elles et jointes à la tei-re par des ponts de construction très primitive. A nos questions il Ait répondu : « C'est pour raison de propreté». Et en vérité il n'est pas de moyen plus simple d'éloigner les ordures de l'iiabitation de l'homme ou des animaux, que de les laisser tomber dans une eau qui se renouvelle sans cesse; là au contraire où le palafitte est établi sur terre ferme un fumier infect s'accumule bien vite sous et devant les cabanes» {^).

Quand j'objectais aux Sarasin que la propreté n'est pas nécessaire- Ci Hérodote. V. XVI.

(-) P. et F. Sarasiit. 'j w>v. 1S96. in litt. — T^'hrr diMi Zwcck dcr Pt'alilliautcn. Globus T.XXII, n» IS. Brauiischwcig 1897. (■^} Vcrhnndl. ih-v Ocs. fiii- Erdkundi'. XXIII. o4ô. Berlin I89G.

l'ALAFITTEURS 447

aneiit une verlii innée de l'homnie, et surtout de riiomme sauvage, ils m'ont cité plusiem-s détails de la vie intime des indigènes de Cé- •lèbès qui montrent une répulsion manifeste de la saleté, dans les trivialités de l'existence. Th. Studer. de Berne, qui a visité dans leurs palafittes modernes les Papouas de la Nouvelle Guinée, appuie, lui ^ussi, de son autorité de témoin oculaire, les idées des Sarasin au ■sujet de la recherclie de la propreté des habitants de l'insulinde.

Il est difticile de réfuter l'opinion parfaitement plausible d'excellents 'observateurs qui ont vécu eux-mêmes chez les Palatitteurs modei-nes. Cependant je dois avouer que les faits vus par moi dans les villages teri-estres des vallées de haute montagne ne m'engagent que peu à attribuer aux campagnards, dans nos latitudes du moins, des recherches trop raffinées de propreté citadine, soit dans l'architecture des maisons ei des écuries, soit dans le tracé des rues. Du reste je rencontre, même dans les descriptions de mes collègues de Bàle, des arguments qui plaideraient contre leur théorie... « Tant que le village est petit, il trouve place sur la gi-ève inondable ; si sa popidation augmente trop, il déborde sur la terre ferme. Mais le Malais n'abandonne pas poiu* cela le style d'architecture qu'il avait inventé pour profiter des services de la marée (au point de vue de la propreté); il continue à élever sa cabane sur de hauts pilotis, même sur terre, même sur la colline. Dans ce cas les déchets de la cuisine et du ménage, les déjections des animaux domestiques. Chiens, Porcs et Poules, slabulés dans les huttes, tombent siu- le sol et y forment un fumier infect. Pour s'en débarrasser, chaque soir l'une ou l'autre des familles du village allume un feu où ces débris sont consumés » (•). Ces lignes né nous montrent-elles pas des moyens de •satisfaire aux aspirations de propreté, quand elles existent chez ces peuples primitifs, moyens plus simples que l'édification d'un palafitte ■dans le domaine du lac.

Le seul avantage incontestable et évident que nous savons trouver pour expliquer ces mœurs lacustres, était celui de la défense contre des tribus ennemies. Si le palalitte était bâti dans une eau assez profonde pour que l'aggresseur ne pût y arrivei' qu'à la nage, celui-ci •était obligé, pour tenter une attaque utile, de construire des canots ou des radeaux, et le défenseur du village était encore dans une position favorisée en combattant sin- des planchers solides, et en se gardant'

(■1) R et F. Sarasin, ]'>:\\i\ 2 iinvciiihre 1S9;;, in litt.

derrière des palissades. D après ce que nous voyons dans la cité de Morges, il savait foi'tifiei- le front de sa boui'gade par une rangée de pilotis serrés qui le protégeait aussi bien contre le choc des vagues que contre les attaques de Fennemi.

Ce serait donc simplement dans des intérêts de défense contre les attaques de tribus hostiles que nos anciens lacustres établissaient leurs demeures sur les eaux. Si les arguments négatifs qui nous amènent à cette conclusion ne nous égarent pas, le type des constructions en palatittes devrait rentrer dans Thistoire de l'ai-chitecture militaire.

C'est au même résultat qu'arrive l'étude de toutes les constructions analogues que l'on retrouve en fort grand nombre chez les peuples anciens et modernes de presque toute la terre, chez les Péoniens du lac Prasias que nous a décrits Hérodote, chez les anciens Irlandais qui édifiaient leurs Cvannoges, chez les sauvages de la Polynésie, des îles de la Sonde, chez les nègres des lacs africains, etc.(i)

Ajoutons à cette notion de sécurité contre toute attaque de quelquenature que ce soit l'attrait incontestable que pouvaient offrir de telles constructions. Ce devaient être des demeures délicieuses pour des hommes à goûts lacustres que ces cabanes de bois jDâties au dessus des eaux. Avoir le lac devant soi, autour de soi, au dessous dé soi, en être entouré, en être possédé ; n'avoir qu'un saut à faire pour prendre un bain ou pour descendi'e en canot, n'avoir qu'à jeter un filet pour y ramasser une pêche abondante; être l'échauffé en hiver par la tiède atmosphère du lac, en été être i-afraîchi pai' ses brises réconfortantes ; jouir de la propreté parfaite que permettait le rejet dans l'eau de tous les débris de la vie domestique ; jouir aussi de la variété prodigieuse que devaient donner à l'existence les modifications incessantes du lac,, tantôt calme, tantôt soulevé par la tempête, tantôt baigné de lumière, tantôt attristé par les teintes grises du brouillard. Nous, les riverains du lac, nous savons f[uel charme puissant, toujours renouvelé, toujours rajeuni, nous procure le spectacle de ces eaux dont le tableau varie d'une saison à l'autre, d'un jour à l'auti'e, d'une heure à l'autre ;^ nous en sommes saisis, nous en sommes passionnés, nous y sommes

(1) Tel n'est poiiriant pas l'avis des D'''^ Sarasiii de l>àlr. Ils ne Vdicnt pas dans les palatittes des citad(>lles défeudahli's : pmir eux l'iiisloire actuelle des, palatittes de r.élèhès est décisive. Siti'it (pi'un village esl uieuacé par l'ennemi, les habitants (initient le palalitle et trausporteni leunlcuieure sur la cime d'une colline, ou s'il y en a dans le voisina^'e, d'une uMinta.Lxne. en l'entourant d'une enceinte fnrtiiiée. (T.ettre du tî ikiv. ]«t0.j

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profondément ;ittacliés. Que devait-ce être poui' ceux qui avaient su établir leur vie non pas près du lac, non pas au bord du lac, mais sur, mais dans le lac même !

Sécurité au point de vue militaire, cliarme incontestable de la station lacustre, tels sont les avantages évidents qui expliquent le choix de ce style architectural. Ils faisaient passer sur les quelques inconvénients que devait offrir ce genre de villages.

Et d'abord le ti-avail considérable que nécessitait tm tel type de constructions ; la grande cité de Morges reposait sur des milliers et des milliers de pilotis; quelle énorme œuvre de charpente. Cependant si nous comptons que quatre, six ou huit pilotis suffisaient amplement pour soutenir une petite cabane qui s'appuyait siu' les cabanes des voisins, quitte à la consolider par de nouvelles adjonctions de pieux quand le possesseur en aurait le loisir, on voit que le travail de pi-emier établissement n'était peut-être pas aussi gigantesque qu'il le parait dès l'abord.

Un autre inconvénient était la chute possible des enfants dans l'eau. On sait que les Péoniens du lac Prasias y paraient d'ime manière fort simple. «De peur que leurs petits enfants ne tombent à l'eau, ils les attachent par le pied avec une corde » ('). Du reste, l'expérience actuelle des villes riveraines des lacs nous montre que les enfants indigènes se noient bien rarement; qui les voit jouer sur les quais, sur les bateaux, sur les rochers de la rive doit les juger presque aussi exposés que ceux des anciens lacusti-es qui perchaient sur des pilotages ; or, personne ne songe à abandonner l'habitat des bords du lac par la crainte de ce danger, presque imaginaire.

Un troisième inconvénient était plus sérieux, c'était les chances d'incendie. Ces villages de bois, à cabanes plus ou moins pressées les unes contre les autres, étaient bien inflammables ; on ne se gênait pas d'y allumer du feu, la preuve en est dans les nombreuses pierres de foyer que l'on y trouve ; l'incendie devait faire des ravages terribles dans ces monceaux de matières combustibles. Et, dans le fait, nous croyons reconnaitre des traces directes ou indirectes de combustion, d'incendie dans toutes les ruines lacustres qui ont été étudiées avec soin. Le feu devait être le grand danger; c'était en particulier

(1) Hérodote, V, 1(5.

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par le feu que renuemi pouvait attaquei- et détruii-e avec le plus de succès ces citadelles, presque impi-enables autrement. Cela est incontestable. Mais un danger analogue n'existe-t-il pas dans les villages actuels de la montagne, dans ces amas de chalets de bois entassés les uns sur les autres, des hautes régions du Valais par exemple? Et encore nos Palalitteurs avaient-ils sur ceux-ci l'avantage d'une provision inépuisable d'eau à leui' disposition immédiate. Chaque année nous apprenons la nouvelle d'un incendie terrible qui a ravagé tel village alpestre. Cela empêche-t-il les habitants de le reconstruire, avec la même imprudence, sur le même plan, avec les mêmes matériaux inflammables ? Ne faut-il pas souvent l'intervention directe, les conseils ou les ordres des autorités supérieures pour faire adopter dans la bâtisse nouvelle, ou un plan un peu moins dangereux, ou quelques mesures de précautions contre le feu ?

Au sujet des motifs de l'édification des villages bâtis sur pilotis, une autre hypothèse, enhn, nous est suggérée par les faits actuels des indigènes des Philippines et des iles de la Sonde. Là les mœurs qui imposent la construction des palatittes sont tellement impératives que ce ne sont pas seulement les villages des côtes lacustres ou maritimes qui sont établis sur pilotis. En pleine terre ferme, dans des marais, dans des jungles, dans des forêts, sur les collines, les cabanes sont toutes en l'air; les huttes de bois sont toujours élevées sur des pieux ou pilotis, et ne sont accessibles que par des échelles. Ne pouvons-nous pas nousllgui'er aussi dans l'Helvétie anté-historique un peuple ayant apporté avec lui cette habitude traditionnelle, héréditaii'e, cette habitude devenue innée de la construction sur pilotis, sur tei-re comme sur les eaux ? J)ans ce cas les palafittes terrestres aui-aient disparu, et nous ne reconnaîtrions les ruines que de ceux qui établis sur l'eau, y auraient eu leurs reliques protégées par ce milieu, où l'homme n'a appris à fouiller qu'au milieu du XI Xe siècle.

J'indique cette hypothèse sans avoir l'idée de la faire prévaloir. J'estime que le problème est actuellement insoluble; nous. n'avons pas les éléments de sa détermination. Nous ne savons pas la cause qui a engagé les Palalitteurs à établir leurs villages sur le domaine des eaux.

Une trouvaille Ibi'tuite nous donnera peut-être la réponse. Pour le moment, elle est incertaine.

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