Le lieu d'éJect^on des -paJafiUes
Nous avons dit que les villages lacustres étaient à l'abri des incursions des maraudeurs ennemis qui ne pouvaient y ari-ivet- qu'à la nage. U fallait pour cela qu'ils fussent construits sur une pi'ofondeur minimale de 4.5m d'eau, limite extrême des eaux guéables. Cette remarque nous amène à quelques conclusions Intéressantes.
Nous constatojis que les ténevières des anciennes stations lacustres sont aujourd'hui recouvertes de 2 à 6'" d'eau suivant la saison ou la localité. J'en tire la preuve que la hauteur du lac était à peu près la même à l'époque lacustre qu'elle est de nos jours.
En effet, d'une part, le lac ne pouvait pas être de beaucoup plus élevé que sa hauteur actuelle, car dans ce cas la longueur des pilotis aurait été excessive. Nous devons comptei- pour ces pilotis au moins 0.5"! de longueiu- de tiche dans le sol, et 1.5™ de longueur au dessus des hautes eaux pour laisser place aux vagues de tempête d'un grand lac; '2.0 à 2.5'" poiu' l'amplitude de la vai-iation annuelle avant que les barrages des Genevois empêchassent les eaux de l'hiver de descendre trop bas (') et 1.5'» pour la pi'ofondeur d'eau minimale empêchant l'ennemi d'arriver à la nage. En additionnant ces chiffres nous arrivons à une longueur nécessaire de 5.5'" pour le moins, ce qui représente déjà un tronc d'arbre assez difficile à manier. La profondeur d'eau que nous trouvons sur les stations, étant déjà plus forte que le minimiun nécessaire, il n'est pas possible qu'ils eussent choisi les emplacements que nous étudions si la profondeur d'eau eût dépassé de beaucoup la profondeur actuelle, si le niveau du lac eût été de beaucoup plus élevé que le niveau moderne.
D'une auti-e part le niveau du lac ne pouvait pas être beaucoup plus bas qu'il ne l'est aujourd'hui, car, dans ce cas, la profondeur de l'eau eût été insuffisante pour les besoins delà défense, l'ennemi eût pu y arriver à gué.
On a bien parfois émis l'idée que les villages lacustres étaient bâtis sur la grève, plus ou moins à sec, et qu'ils auraient été ultérieui-ement envahis par un exhaussement du lac. Cela n'est pas admissible; les
objets délicats qui étaient autrefois sur les anciens planchers des cabanes sont tombés dans Teau, et dans une eau assez profonde pour qu'ils n'aient pas été roulés par les vagues; les tessons de poteries entre autres n'ont nulle part les angles et bords émoussés qu'ils auraient eus s'ils avaient été maniés, roulés et frottés par les flots.
Nous pouvons même d'après ce dernier détail compléter notre conclusion. En même temps que nous pouvons affirmer que, à l'époque lacustre, le lac avait à peu près — j'entends à 2 ou 4 mètres près — le même niveau que de nos jours, nous pouvons ajouter que, entre cette époque et l'époque actuelle, le lac ne s'est jamais abaissé, même teiïiporairement, assez pour que ces poteries aient été roulées sur la grève. 11 est possible que dans cet intervalle le lac ait été plus élevé ,' il n'est pas possible qu'il ait été plus bas. Le sol de nos cités lacustres n'a jamais fait partie de la grève (') depuis que les objets antiques y sont tombés.
Une autre observation tirée du même ordre de faits est la suivante : S'il est une loi généi-ale dans la distribution des stations lacustres du lac Léman, réparties selon leur âge relatif, c'est que les boui-gades de l'âge de la pieri-e sont notablement plus près du rivage, et à une profondeur d'eau plus faible que celles de l'âge du bronze. Cela est visiblo en particulier là où les deux villages sont à côté l'un de l'autre, ainsi à Morges, la station de l'Eglise et la gi-ande cité du bronze, à Genève, les stations des Pâquis et des Eaux-A'ives de l'âge de la pierre au bord du lac, la cité de Genève de l'âge du bronze au milieu de la rade. Ainsi lesdeux stations de la Gabiule, celles de Nernier, celles de Thonon, etc.
Voici comme exemple la cote d'altitude des extrêmes des trois palatittes de Morges. Je les rapporte à Z. L., l'étiage du lac établi, comme on le sait à 3,0™ en contrebas du repère en bronze de la Pierre du Niton, de Genève (-).
ZL =: RPN - 3.0"!
Station de l'Eglise. Age de la pierre ZL — 1.(35 à — 0.8'"
Station des Roseaux. Age de transition ZL — 1.2 à — 0.4'"
Grande cité de Aloi-ges. Bel âge. du bronze ZL — 2.8 à — 1.0'"
(') Disons : pendant quelques années. L'abaissement accidentel des eaux pendant quelques semaines, comme dans l'hiver de 18olt, peut fort bien avoii* m lieu sans (juc des poteries mises à nu aient été trop roulées par les vagues.
(-1 V. t. I. p. 18 et 4r>4.
PALAFITTEURS 453
Depuis l'an 4 77i) que nous possédons des observations limnimétriques repérables, nous avons eu les extrêmes de hauteur des eaux(') :
Minimum, 18 février 1830 ZL + 0.224'"
Maximum, 16 juillet 1817 /L + 2.886'»
D'après cela les extrêmes de profondeui- d'eau dans nos trois stations de Morges auraient été,:
En minimum, le 18 février 1830. Station des Roseaux 0.6'" En maximum, le 16 juillet 1817. Grande cité de Morges 5.7'"
Sans que j'aie pris des mesures exactes dans les autres stations (-). et sans que je puisse utiliser les données des auteurs qui parlent bien de pi'ofondeur d'eau grande ou faible, mais qui n'indiquent pas à quel niveau du lac se rapportent les appréciations, j'estime que ces valeurs extrêmes sont, à 50 centimètres ou un mètre près, valables pour les divers palafittes du Léman.
On pourrait expliquer cette différence en admettant une légère variation du niveau moyen du lac qui aurait été ini peu plus bas à l'époque du bi'onze qu'à celle de la pierre. Mais nous ne pouvons pas aller très loin dans cette direction, parce qu'un abaissement des eaux de deux mètres à l'âge du bronze animait mis à sec nos palatittes de l'âge de la pierre (station des Roseaux de Morges, p. ex.). Or les vagues n'ont jamais roulé les poteries tombées dans les ruines de ces stations.
Nous en sommes réduits à attribuer aux Palafitteurs du bronze des outils et des moyens mécaniques plus puissants qu'à ceux de l'âge de la pieri-e ; les premiers auraient pu couper et manier des troncs d'arbres plus longs fjue leurs ancêtres néolithiques.
Nous sommes confirmés dans cette interprétation par le tait que la même différence dans la position relative des palatittes de la pierre et du bronze se retrouve également au bord des autres lacs; les stations du bronze sont en généi'al sous une profondeur d'eau plus giandeque celles de la pieri-e (•').
(M V. (. 1. 1). 'l'jc».
(') .le citerai cependant la profondeui' de l'eau sur la station de Rolle, d'après des notes de M. Henri Monod. Zf^ — 0.75 à l.S.>.
P) E. Desor. f.es palatittes [loc. cit. 443] ]). 8 et Ml. — Heietii. [lor. cit ]). -iOS.]