Chapitre xi
loin d'être professée partousles médecins qui croient à Texistence, chez Thomme et chez les animaux, d'une force vitale, différente des forces physiques et chimiques. Les médecins vitalistes de Paris, ainsi que la plupart des physiologistes allemands et anglais qui se rallient au vitalisme, admettent aujourd'hui le système de Bichat, modifié de manière à répondre aux faits observés de nos jours. Ils professent la doctrine des propriétés vitales des tissm^ c'est-à-dire le système de Bichat mis au courant de Tétat actuel de la science. Les différences ne portent que sur le nombre et l'espèce des propriétés vitales que Ton accorde aux tissus.
Écoutons, par exemple, M. Claude Bernard. Ce physiologiste , dans la première leçon de son cours de 1871-1872 au collège de France, s'exprimait ainsi :
c La cause immédiate des phénomènes de la vie ne doit pas être placée dans un principe ou dans une force vitale quelconque. Il ne faut pas la chercher dans la ^^if^ de Pythagore, dans Yâme physiologique d'Hippocrate, dans le TtveojMc d'Athénée, dans Varchée de Paracelse, dans Vanima de Stahl, dans le principe vital de Barthez. Ce sont là autant d'êtres imaginaires et insaisissables. Elle réside dans les propriétés vitales de Bichat, c'est-à-dire dans les propriétés histologiques (de tissus) de la matière vivante des éléments organiques. Nous ne pouvons pas la poursuivre plus loin. Gela, du reste, est suffisant pour l'explication scientifique». »
Bichat, laissant dans l'ombre la cause même de la
1. Revue scientifique de M. Alglave, n« du 13 janvier 1872, p. 671,
vie, dont il se déclare impuissant à pénétrer l'essence iotime, accorde aux tissus vivants deux propriétés générales, la seruibUUé et la contractUité, Ces propriétés sont inhérentes aux éléments vivants de Torganisme ; c'est leur répartition inégale dans les différents organes, qui constitue leur mode d'action, leur vie, pour parler conune Bichat.
H. Claude Bernard nous disant que « les propriétés vitales de Bichat suffisent pour l'explication scientifique » oublie que Bichat subordonnait ces propriétés à un agent supérieur/ la vie, dont il renonçait à comprendre l'essence, mais dont il proclamait l'existence certaine.
Bichat considère le principe de la vie conmie étant hors de notre portée, dans l'état actuel de la science ; il croit que sa connaissance ne pourra être que le couronnement de toutes les découvertes de la physiologie dans l'avenir. C est là une pensée aussi juste que noble, dans sa modeste abnégation.
a C'est le défaut de tous les physiologistes, dit Bichat, d'avoir commencé par où il faudra un jour finir. La science était encore au berceau que toutes les questions dont on s'occupait roulaient sur les causes premières des phénomènes vitaux. Qu'en est-il résulté? d'énormes fatras de raisonnements, et la nécessité d'en venir enfin à l'étude rigoureuse de ces phénomènes, en abandonnant celle de leurs causes, jusqu'à ce que nous ayons assez observé pour établir des théories. >
Ainsi, quand il parle des propriétés vitales et de la vie, de chaque organe, Bichat entend étudier ces propriétés comme l'effet de la cause cachée qu'il renonce
à approfondir. De là les expressions, qui reviennent à chaque instant sous sa plume, de vie et de mort de tel ou tel organe, particulièrement du cerveau et des poumons. Bichat étudie partout les phénomènes vitaux, et jamais leur cause, c'est à-dire la vie,
M. Claude Bernard et les médecins de TÉcole de Paris qui se rangent sous la bannièVe de Bichat, perdent donc de vue la pensée du créateur de ce système. Ils se trompent, d'ailleurs, étrangement en croyant expliquer quelque chose avec ce mot de propriétés vitales, qui n'exprime qu'un phénomène et non sa cause. Ainsi compris, le système de Bichat est inadmissible : ce n'est qu'un matérialisme mal déguisé. En effet, les propriétés vitales disparaissant avec la vie, il ne doit rien subsister, après la mort, de ce qui a produit chez rhomme la sensibilité, l'intelligence et la volonté.
Ajoutez que cette théorie ne donnerait la raison d'aucun phénomène. Ce serait absolument l'explication des propriétés de l'opium donnée par Molière, dans la cérémonie du Malade imaginaire. Le docteur de la comédie déclare que Copium fait dormir parce qu'il a en lui des propriétés dormitives. La théorie de Bichat, interprétée comme le fait M. Claude Bernard, nous dit : le cœur se contracte parce quHl a des fibres contractiles. Les deux explications sont de la même force.
Bichat avait trop de portée dans l'esprit pour faire une pareille confusion d'idées. Malheureusement beaucoup de médecins, qui se croient vitalistes, raisonnent comme M. Claude Bernard. Ils s'imaginent avoir dit quelque chose quand îls ont accordé dut
tissus vivants des propriétés spéciales qui les distinguent du reste de la matière, et en vertu desquelles ils accomplissent leurs fonctions.
Nous croyons, nous, que cette explication n'explique rien ; nous croyons que Bicbat a été trop timide en n'osant pas approfondir la cause de la vie, et que Bartbez, par sa lumineuse analyse de Tagrégat humain, avait, avant lui, parfaitement résolu ce grand problème.
En résumé, la doctrine de Bartbez qui reconnaît trois principes, à savoir : le corps, Tâme et la vie, est celle que nous admettons, comme donnant la meiUeure explication de la nature de l'bomme. C'est donc cette doctrine qui servira de base aux raisonnements et aux faits que nous aurons à développer dans ce livre.