‹ Le lendemain de la mort, ou, La vie future selon la scienceChapitre 36 sur 81 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

'ett-ca que la plante? — * La planta est aensible. — Combien . eai difficile de diatlngner les liantes des animavz. — COiatoe Anérala des êtres TiTanta. ,

Linné a dit: « La plante vit; l'animal vit et sent; omme vit, sent et pense. » Cet aphorisme repréitait l'état de la science au temps de Linné. Mais puis Tannée 1778, c'est-à-dire depuis la mort du ind botaniste d'Upsal, les sciences naturelles ont irché, la botanique et la zoologie se sont enrichies faits innombrables et de découvertes fondamenes ; de sorte que la formule linnéeûne ne répond is à l'état présent des sciences de l'organisation, us croyons qu'on peut lui substituer la proposin suivante : « La [plante vit et sent ; Tanitual et omme vivent, sentent et pensent, »

accorder aux plantes la sensibilité, c*est sortir des gleëdassiqueë de rhistoife naturelle. Aussi croyons^

nous devoir exposer avec quelque soin les considérations et les faits qui nous paraissent justifier cette proposition.

1*" La plante a la sensation du plaisir et de la douleur. Le froid, par exemple, Fimpressionne péniblement ; on la voit, sous Tinfluence d'un abaissement brusque ou excessif de la température, se contracter, et, pour ainsi dire, frissonner. Un excès anormal de température la fait souffrir, car chez beaucoup de végétaux, quand la chaleur est excessive, on voit les feuilles retomber le long des tiges, se plisser et paraître flétries; quand vient la fraîcheur du soir, les feuilles se redressent, et la plante reprend une physionomie et un port sereins. La sécheresse occasionne aux plantes une souffrance manifeste. Ceux qui lisent d'un œil attendri le livre touchant de la nature, savent que la plante arrosée après une longue sécheresse, donne des signes de plaisir. Par contre, une plante blessée, un arbre amputé d'une grosse branche, paraissent éprouver de la douleur. Un liquide pathologique exsude de la blessure : c'est comme le sang qui coule de la plaie d'un animal ; la plante est malade et elle meurt si on ne l'entoure pas des soins nécessaires. Aussi les personnes sensibles qui aiment les plantes, évitentelles de couper les tiges des fleurs; elles préfèrent respirer leurs parfums et contempler leurs brillantes couleurs sur le végétal entier, sans blesser, par un retranchement douloureux, les êtres charmants qu'elles admirent.

la Sçftsitive touchée par le doigt, ou fr^ppéç seu- ImwX pftT un courant d'air désagréable, replia M

folioles, et se contracte. Le botaniste Desfontaines vît une Sensitive qu'il transportait en voiture, replier ses feuilles pendant que la voiture marchait, et les rouvrir quand la voiture venait à s'arrêter, preuve que c était bien le mouvement qui incommo dait la plante. Une goutte d'un liquide acide ou acre, déposée sur une feuille de la Sensitive, détermine sa constriction. Tous les végétaux présentent le même phénomène : leurs tissus se crispent quand on les met en contact avec une substance irritante. Il suffît d'exciter les sommités d'une laitue pour en faire jaillir un suc.

La sensibilité végétale est du même titre que la sensibilité animale, puisque l'électricité tue et foudroie les plantes comme les animaux, puisque les poisons narcotiques endorment et tuent les plantes comme les animaux. On endort une plante en l'arrosant avec de Topium dissous dans Teau, et MM. Goppaire et Macaire ont reconnu que l'acide cyanhydrique tue aussi rapidement les plantes que les animaux.

2" Les plantes dorment la nuit. Elles développent, pendant le jour, toute leur activité vitale, et la nuit venue, ou quand elles se trouvent dans l'obscurité, leurs feuilles prennent une position nouvelle, qui est un signe de repos : elles se replient. Quand on sait que la situation des feuilles dans le jour est telle que la face supérieure regarde le ciel et la face inférieure la terre, et que la face inférieure percée de trous, ou stomates^ est la partie par laquelle se fait l'absorption et l'exhalation, tandis que la face supérieure, dépourvue de ces ouvertures, n'est qu'une sorte d'é-

cran destiné à protéger la face absorbante, on comprend que cette horizontalité des feuilles soit une véritable position d'activité vitale, et que le reploiement de ces mêmes feuilles, pendant la nuit, soit rindice d'un état de repos. C'est ainsi que pendant la nuit nous abandonnons à un état complet de relâchement, de résolution, nos muscles, tendus pendant la journée.

Le sommeil des plantes, qui fut, dit-on, découvert par la fille de Linné, et qui, dans tous les cas, a été décrit, pour la première fois, dans une des Thèses de botanique d'Upsal, et parfaitement élucidé par Linné, n'est pas un phénomène borné à quelques familles de plantes. Il est bien peu de végétaux qui, pendant l'obscurité ne replient leurs feuilles, et ne présentent la nuit une autre physionomie que le jour. La Sensitive est la plante classique dans laquelle on aime à montrer ce phénomène dans toute son intensité ; mais cette petite légumineuse ne fait qu'exagérer à nos yeux ce qui existe, à un plus faible degré, chez presque tous les végétaux pourvus de feuilles aériennes.

Que l'on nous permette de rappeler ici ce que nous avons écrit, dans un autre de nos ouvrages, àpropos de ce phénomène.

c Le sommeil des plantes rappelle vaguement le sommeil des animaux. Circonstance remarquable, la feuille endormie semble, par ses dispositions, vouloir se rapprocher de Tépoque de son enfance. Elle se replie à peu près comme elle Tétait dans le bourgeon, avant d'éclore, lorsqu'elle dormait du sommeil léthargique de Thiver, abritée sous de robustes écailles, ou calfeutrée dans son chaud duvet. On dirait que

la plante cherche chaque nuit à reprendre la position qu'elle occupait dans son jeune âge, comme Tanimal endormi se replie et se ramasse sur lui-môme, ainsi qu'il Tétait dans le sein de sa mère*. »

Peut-on refuser la sensibilité à des êtres qui nous donnent des signes alternatifs de repos et d'activité, et qui savent s'accommoder aux difiërentes impressions du dehors ? La fatigue ne peut être que la suite d'une impression ressentie.

3** De nombreuses fonctions physiologiques s'accomplissent dans les plantes» aussi bien que chez les animaux; et quand on voit le nombre, la variété de ces fonctions, on a quelque peine à comprendre que les animaux jouissant de la sensibilité au dire de tout le monde, les plantes en soient, au dire également de tout le monde, destituées. Un philosophe de l'antiquité définissait les plantes des animaux enracinés. Nous allons voir, en examinant la variété des fonctions qui se passent au sein des végétaux, si ce philosophe n'était pas un homme très-clairvoyant.

On aurait peine à découvrir quelque fonction dévolue à l'animal qui n'appartienne pas au végétal, à un degré plus ou moins affaibli.

La respiration^ par exemple, est aussi bien Tapanage des plantes que celui des animaux. Chez ces derniers, la respiration consiste dans l'absorption de l'oxygène de l'air et l'émission de gaz acide carboniqpie et de vapeur d'eau ; chez les plantes, la

1. Histoire des plantes. Grand in-8 illustré, Paris, 1865, page 121.

respiration consiste dans rémission de gaz acide carbonique et de vapeur d'eau pendant la nuit, et pendant le jour (sous l'influence de la lumière du soleil) dans rémission d'oxygène provenant de la décomposition de l'acide carbonique. La fonction est évidemment de même nature dans l'un et l'autre règne.

L'exfialation est une fonction commune aux végétaux et aux animaux. Par les stomates des feuilles, comme par les pores de la peau des animaux, il se dégage constamment de la vapeur d'eau et différents gaz, selon les phénomènes vitaux qui se passent à l'intérieur des tissus.

L'absorption se fait également dans l'un et l'aUtre règne. Posez sur Teau la face inférieure d'une feuille, vous verrez avec quelle activité l'eau sera absorbée. Aspergez d'eau un bouquet de fleurs, et la fraîcheur reviendra aux corolles flétries. L'absorption est même plus active et plus prompte dans les tissus végétaux que dans ceux des animaux.

La circulation des liquides à l'intérieur des plantes se fait par un système riche et compliqué de canaux et vaisseaux de tout ordre et de tout calibre : vaisseaux absorbants, vaisseaux exhalants, trachées, canalicules, etc. Rien de plus varié que la disposition des canaux à l'intérieur des plantes. Cette multiplicité de vaisseaux dénote une fonction circulatoire aussi compliquée que celle des animaux.

Les végétaux ont donc à peu près les mêmes fonctions physiologiques que les animaux; seulement nous connaissons encore fort mal ces fonctions. Il est bien étrange que, tandis que la physiologie animale est aujourd'hui si avancée, la physiologie végé-

taie soit encore à peu près dans Tenfance. Nous savons fort bien comment s'opère, chez Thomme et les animaux, la digestion des aliments ; nous savons comment notre sang circule dans un double système de vaisseaux, dits artériels et veineux, et nous connaissons Torgane central, le cœur, où se réunissent les deux liquides charriés par ce double système de vaisseaux. Nous voyons et nous touchons les organes de la sensibilité et du mouvement, c'est-à-dire les nerfs. Bien plus, nous distinguons, par leur aspect, les nerfs affectés à la sensibilité des nerfs qui président au mouvement : nous distinguons les nerfs sensibles des nerfs moteurs. Nous savons que le centre de l'action nerveuse, chez l'homme et Tanimal, est double : que son siège est à la fois dans le cerveau et dans la moelle épinière.

En un mot, la science a éclairé de ses plus vives lumières toutes les fonctions propres à l'organisme animal, tandis que la physiologie végétale ne nous ofifre qu'obscurités. Malgré les travaux innombrables que les naturalistes ont exécutés depuis deux siècles, nous ne pouvons rien expliquer avec certitude dans la vie des plantes. Nous ne pouvons dire avec assurance comment la sève, ce sang végétal, circule dans leurs canaux. Nous ne savons pas même exactement si un arbre s'accroît du dehors au dedans ou du dedans au dehors. Toutes les fonctions physiologiques, dans le règne végétal, sont couvertes, pour nous, d'un voile épais, et ce n'est que par quelques coins de ce voile, soulevé à grand'peine, que nous pouvons saisir quelques lueurs, quelques éclaircies, dans l'obscurité de ces phénomènes.

Cependant, tout inexpliquées qu'elles soient encore, les fonctions physiologiques existent dans les plantes. En présence de ces nombreuses fonctions, il nous paraît impossible que les plantes n'aient pas reçu le don de la sensibilité. Il nous paraît bien difficile qu'elles n'aient, comme le voulait Linné, que la vie, et rien de plus.

On nous dira que les végétaux n'ont pas de nerfs, et qu'en Tabsence de tout organe de sensibilité, on ne peut leur accorder cette faculté. Nous répondrons que l'imperfection de l'anatomie et de la physiologie végétale interdisent de rien conclure touchant l'existence ou l'absence des nerfs chez la plante. Nous sommes convaincu que ces organes existent, ou que des organes particuliers exercent les fonctions de la sensibilité, mais que les botanistes ne savent pas les reconnaître, ou qu'ils n'ont aucun moyen de les distinguer d'autres organes.

4° Le mode de multiplication et de reproduction offre tant d'analogie chez les plantes et chez les animaux, qu'il paraît impossible, en présence de cette ressemblance extraordinaire dans la plus importante des fonctions, de refuser la sensibilité aux plantes et de l'accorder aux animaux.

Considérons, en effet, les modes divers de reproduction propres aux végétaux. La reproduction, ou plutôt la fécondation qui la précède, s'exécute, chez les végétaux dits phanérogames, au moyen d'un appareil qui a la même forme typique que dans le règne animal, c'est-à-dire qui se compose d'un organe mâle, l'étamine, renfermant la poussière fécondante (pollen), et d'un organe femelle, le pistil, qui commu-

nique avec l'ovaire. Le pollen féconde l'ovule contenu dans l'ovaire, comme la semence du mâle féconde l'ovule contenu dans l'œuf de l'animal. L'un et l'autre fruit de la fécondation se développent ensuite, avec l'aide de la chaleur et du temps. L'œuf végétal s'accroît et mûrit, comme s'accroît et mûrit l'œuf animal.

Ajoutons que l'analogie entre les deux modes de reproduction, dans les deux règnes végétal et animal, ne se borne pas à ces conditions d'ensemble : on peut observer des ressemblances dans les particularités de la fonction.

Une activité vitale toute particulière, une turgescence des tissus, accompagnée d'une élévation locale de température, se remarquent au moment de la floraison, c'est-à-dire de la fécondation, chez certaines plantes,^en particulier dans les espèces de la famille des Aroïdées. Un thermomètre placé, à cette époque, dans la vaste enveloppe florale des Arums (vulgairement gouet ou pied de veau) dénote un excès de 1 à 2<» sur la température de l'air ambiant, circonstance extraordinaire pour les végétaux, qui sont toujours plus froids que l'air extérieur. Conunent croire que la plante qui est le siège de tels phénomènes d'excitation, n'ait point le sentiment de cet état? La plante a, comme l'animal, sa saison des amours, et vous voulez qu'elle n'en ait aucune conscience? Vous voulez que cette plante qui s'échauffe, chez laquelle la vie s'exalte au moment de la fécondation, n'éprouve rien dans l'intimité de son être I qu'elle n'ait pas plus de sentiment que la pierre ! Tel n'est point notre avis. Nous ne comprenons pas

la vie sans la sensibilité : Tune nous parait Tindice de l'autre.

L'analogie dans la fonction de reproduction entre la plante et l'animal n'est nulle part plus évidente ni plus curieuse que dans le végétal qui abonde dans les eaux du Rhône, et qui a reçu le nom de Vallisneria spiralis. Cette plante est dioïque^ ce qui veut dire, en français, que les organes mâles et les organes femelles se trouvent sur deux pieds différents de la même plante. Or, les fleurs femelles sont fixées au sol par de longues tiges, qui s'enroulent en spirales sur elles-mêmes. Au moment des amours, les spirales de la tige femelle se déroulent, et les fleurs viennent s'épanouir à la surface de Teau. Les fleurs mâles n'étant pas portées, comme les fleurs femelles, sur une tige élastique, ne peuvent venir s'épanouir à la surface de l'eau. Que font-elles? Elles brisent leur enveloppe, et viennent flotter â la surface de l'eau, autour des fleurs femelles. Après cela, le courant de l'eau emporte les fleurs mâles coupées ; et la tige femelle, se repliant, redes.cend au fond de l'eau, pour y mûrir ses ovules fécondés *.

N'abandonnons pas la fonction de la reproduction chez les plantes, car elle est fertile en conclusions à l'appui de notre thèse. Les plantes dites phanérogames ne se reproduisent pas seulement par la fécondation au moyen des organes sexuels apparents, c'està-dire au moyen du pistil et de l'étamine ; elles se multiplient encore par grefie, par bouture et par rejetons. Les plantes cryp^o^ame^, auxquelles manquent

. Dans son poëme sur les Plantes j Castel a donné des amours de

les organes sexuels des phanérogames, se multiplient soit par des spores qui se détachent de Tindividu, à une certaine époque de la végétation, comme on l'observe dans les fougères, les algues, les champignons, etc., soit par des fragments de l'individu même, qui, jetés en terre, ont la propriété de germer et de se multiplier.

Les animaux nous représentent, dans leurs diverses classes, tous ces modes de reproduction ; il n'en est pas un seul qu'on ne retrouve chez eux. L'animal ne se multiplie pas seulement par des œufs, intérieurs ou extérieurs, et par des petits vivants, il se multiplie également, comme les végétaux, par rejetons^ par bouture et par greffe.

La multiplication par rejetons se voit dans le polype d'eau douce. Du corps de cet animal sortent de petits boutons, qui grossissent et s'allongent. Pendant que ce bouton s'allonge, il pousse lui-même d'autres rejetons plus petits, lesquels en poussent de plus pe-

la Vallisnerie une description charmante autant qu'exacte^ et que Von trouvera peut-être ici avec plaisir :

Le Rhône impétueux, sous son onde écumante,

Durant dix mois entiers nous dérobe une plante

Dont la tige s'allonge en la saison d'amour,

Monte au-dessus des flots, et brille aux feux du jour.

Les mâles, jusqu'alors dans le fond immobiles.

De leurs Utens trop courts brisent les nœuds débiles.

Voguent vers leur amante, et libres dans leurs feux,

Lui forment sur le fleuve un cortège nombreux.

On dirait d'une fête, où le dieu d'hyménée

Promène sur les flots sa pompe fortunée.

Mais les temps de Vénus une fois accomplis,

La tige se retire en rapprochant ses plis,

Et va mûrir sous l'eau sa semence féconde.

tits encore. Tous ces rejetons sont autant de petits polypes, qui tirent leur nourriture du polype principal. Parvenus à une certaine grandeur, ces rejetons se séparent de l'individu primitif, et constituent autant de polypes nouveaux.

Le corail se multiplie de la même manière. De la branche principale partent les branches secondaires, qui ont eu pour origine un bouton ou bourgeon, et ces branches, s'insérant sur la tige principale, composent de nouveaux individus. Aussi le corail, vu extérieurement, ressemble-t-il plutôt à un arbuste qu'à un animal.

Les madrépores, autres zoophytes, ressemblent si bien à des arbustes que pendant des siècles on les a pris pour des plantes marines: ils se reproduisent, comme le corail, par rejetons.

La multiplication par bouture nous est offerte par le polype ou hydre d'eau douce. Prenez une hydre d'eau douce, coupez-la en autant de fragments que vous le voudrez. Chacun de ces fragments, abandonné à lui-même, de viendra une hydre. Ces nouveaux individus vous pouvez les diviser à leur tour en morceaux, qui produiront autant de nouveaux polypes. C'est là une véritable multiplication par bouture semblable à la bouture des plantes, de sorte que la génération du polype d'eau douce ne diffère pas de celle d'un de nos arbres fruitiers.

Ce n'est pas seulement l'hydre d'eau douce entière qui, ainsi fragmentée, peut fournir un nouvel individu ; la peau seule de cet animal peut donner un ou plusieurs individus nouveaux. N'est-ce pas là une greffe végétale?

La même génération par greffe nous est offerte, dans un autre cas, par Thydre d'eau douce. Réunissez bouta bout, ou appliquez les unes sur les autres, différentes portions d'une même hydre d'eau douce ou celles de différentes hydres, vous les combinerez d'une façons! intime, qu'elles se nourriront réciproquement et parviendront à ne former qu'un même tout individuel. C'est encore ici une véritable greffe végétale réalisée chez un animal.

5" D'autres points de ressemblance existent entre les plantes et les animaux. Si on ne les remarque pas, en général, c'est que les auteurs des ouvrages classiques d'histoire naturelle ne dirigent point sur ces faits l'attention du lecteur. Nous allons suppléer à leur silence, et faire ressortir ces analogies entre les deux règnes de la nature.

C'est d'abord une commune et également étonnante fécondité. Chez la plante, comme chez les animaux, un même individu peut donner naissance à des milliers d'individus semblables à lui. Les végétaux sont même plus féconds que les animaux supérieurs. Les arbres produisent tous les ans, et cela quelquefois pendant un siècle. Les mammifères, les oiseaux et les reptiles produisent infiniment moins que les arbres ; leurs portées sont peu nombreuses, et elles ne se font que pendant une certaine période de la vie de l'animal. L'orme donne chaque année plus de 300 000 graines, et cela peut continuer cent ans. Les poissons et les insectes se rapprochent des végétaux par leur fécondité. Une tanche pond 10 000 œufs par an, une carpe 20000. D'autres poissons produisent jusqu'à 1 million d'œufs par an. Parmi les insectes, une

mère-abeille de 40 à 50 000 œufs ; le gallinsecte, 4 à 5 000. A cette fécondité des animaux on peut opposer, parmi les végétaux, celle du coquelicot, de la moutarde, de la fougère, qui produisent des quantités incalculables de graines. N'oublions pas d'ailleurs que les végétaux se multiplient par plusieurs voies, tandis que chaque animal n*a, en général, qu'un seul mode de reproduction.

Ce que nous voulons constater, ce qui est évident, c'est que la fécondité est, chez les animaux et les plantes, égale et également prodigieuse.

Citons encore, au point de vue de l'analogie, la grandeur des espèces, qui est extrêmement variable dans l'un et dans l'autre règne, car l'un et l'autre produisent tout à la fois et des espèces naines et des espèces géantes. Parmi les animaux, il en est d'une taille monstrueuse, tels sont la baleine et le cachalot, tel est l'éléphant ; tels étaient les reptiles gigantesques de l'ancien monde : l'ichthyosaure, qui était plus long que la baleine, le mégalosaure et l'iguanodon, qui étaient aussi^gros que l'éléphant.

A ces colosses du règne animal, opposons les colosses du règne végétal ; le monstrueux baobab, qui couvre de son ombre des centaines de mètres carrés ; l'orme, qui peut devenir aussi grand qu'une baleine; Y Eucalyptus globulus, arbre australien que Ton a réussi à acclimater en Algérie et dans le midi de la France ; le Sequioœa gigantea^ géant des forêts californiennes.

Si les deux règnes de la nature ont leurs colosses, ils ont aussi leurs nains et leurs infiniment petits.

est des végétaux cryptogamiques que l'on ne peut

voir qu'au microscope, et il est des animalcules qui ne sont également visibles qu'au microscope. Par conséquent, si le règne animal peut varier, dans son échelle de grandeur, de la baleine au microscopique acaiiiSy le règne végétal possède la même gamme décroissante du baobab à la moisissure.

Ajoutons que les mêmes lieux sont habités ou recherchés par les plantes et les animaux. Les uns et les autres vivent sur le même terrain, comme pour s'entr'aider réciproquement. Les deux règnes Je la nature entrelacent mutuellement leurs rameaux sur tous les points du globe. On pourrait citer une foule de lieux dans lesquels se plaisent, en même temps, certaines plantes et certains animaux. Le chamois et Térable aiment les mêmes montagnes et les mêmes lieux élevés; la truflfe et le ver de terre (lombric) vivent dans les mêmes régions souterraines ; le lièvre et le bouleau se voient dans les mêmes parages ; le singe et le palmier se suivent ; l'hermine et le genseng s'accompagnent Tun l'autre ; la sangsue et la conferve vont de compagnie ; le nénufar croît dans les mêmes eaux douces que la teigne aquatique ; la morueetles algues prospèrent dans les mêmes fonds sous-marins, etc.

Végétaux et animaux ont tous une patrie d'origine; mais les uns et les autres peuvent, par l'industrie humaine, s'acclimater sous d'autres cieux. Le marronnier et le coq d'Inde, le pécher et le dindon, transportés en Europe, ont chacun oublié leur pays natal.

Dans les animaux, comme dans les plantes, il est des êtres amphibies. La grenouille et les autres ba-

traciens vivent, aussi bien que les joncs, dans Teau et sur la terre.

Animaux et plantes peuvent vivre en 'parasites. Si le règne animal a ses parasites, tels que le pou, la chique, Facarus, le règne végétal a ses lichens et ses champignons.

Ainsi, égale fécondité, même variation dans Téchelle de la grandeur, analogie dans l'habitation, ce qui implique identité d'organisation, possibilité de transplantation et d'acclimatation hors de la patrie d'origine, possibilité d'une existence amphibie, vie parasitaire, toutes conditions générales qui supposent une grande analogie d'organisation, voilà ce que l'on constate quand on met en parallèle les plantes et les animaux. Gomment donc, si Ton accorde la sensibilité à l'un des deux règnes, refuserait-on cette faculté à l'autre ?

e*» Les plantes ont leurs maladies, comme les animaux. Nous ne parlons pas des maladies causées par de 'simples parasites, comme la maladie de la vigne, due à Voïdium Tuckerii, la maladie de la pomme de terre occasionnée par d'autres petits champignons, celles du blé, du rosier, de l'olivier, etc., provoquées par divers cryptogames parasitaires, qui viennent se fixer sur la plante et altérer le cours normal de sa vie ; nous parlons d'affections morbides proprement dites. L'état pathologique et ses conséquences existent chez la plante comme chez l'animal. Arrêt ou accélération anormale et fébrile de la sève chez le végétal, rappelant la stase du sang ou son accélération pendant la fièvre chez l'animal ; — excroissances diverses de. Técorce, analogues aux affections

de la peau chez 1 animal ; — avortements d'organes entiers et développement vicieux d'autres organes ; — sécrétion de liquides pathologiques qui coulent au dehors — voilà un aperçu très-abrégé des maladies auxquelles sont sujets les arbres, les arbustes et les végétaux herbacés. Une plante qui passe trop vite ou trop souvent d'un froid intense à une chaleur extrême, devient bientôt malade et périt nécessairement, comme un animal qu'on exposerait à ces dangereuses alternatives. Un arbuste qu'on laisse dans un courant d'air froid, ne peut pas plus vivre qu'un animal qui serait maintenu dans le même lieu. (C'est ce qui arrive, pour le dire en passant, à toutes les plantes que je veux placer dans le vestibule du rez-de-chaussée de ma maison.) En un mot, la plante présente Tétat de santé ou celui de maladie, selon les conditions qu'elle rencontre. Comment admettre que l'être chez lequel se passent de tels changements, en soit le sujet passif, que passant de l'état de maladie à celui de santé, et réciproquement, il n'éprouve aucune sensation, ni de douleur, ni de bien-être?

7* Les maladies, ou toute autre cause, produisent dans les plantes, comme dans les animaux, des anomalies de forme et des irrégularités de structure. De même qu'il existe dans le règne animal , des monstruosités^ de même il y a des monstruosités dans le règne végétal. On appelle tératologie la science qui s'occupe des monstruosités chez les animaux. Geoffroy-Saint-Hilaire a attaché son nom à de belles études sur les causes de la production des monstres dans les différentes classes d'animaux. Mais, de nos

jours, on s'est aperçu qu'il fallait créer une science analogue pour l'explication des monstruosités propres au règne végétal et Moquin-Tandon a publié un ouvrage sur la tératologie végétale.

8*» La vieillesse et la mort existent pour les plantes comme pour les animaux. La plante, après avoir résisté aux différentes maladies qui la menacent, n'échappe pas à une lente vieillesse, et la mort suit nécessairement la vieillesse. Avec le temps, ses vaisseaux se durcissent, leur calibre, après s'être rétréci, s'oblitère, et ne peut plus donner passage à la sève ni aux autres liquides qui doivent les traverser ; les liqueurs ne sont plus aspirées avec la même régularité ; elles ne transsudent plus à travers le tissu végétal avec la même précision. Restant en stagnation à Tintérieur des vaisseaux, elles se corrompent, et leur décomposition se transmet aux vaisseaux qui les renferment. Dès lors les fonctions vitales cessent de s'accomplir, et la plante meurt.

Les choses se passent de la même manière chez les animaux. L'épaississement des vaisseaux, l'obstruction de leur calibre, amène l'état de vieillesse, dans lequel les fonctions sont troublées et ralenties ; puis arrive la mort, qui est l'inévitable fin de tout, dans chaque règne de la nature.

Ainsi quand on compare les animaux et les plantes, surtout avec l'attention de s'adresser aux êtres inférieurs dans l'un et l'autre règne, il est impossible d'établir entre eux une ligne de démarcation précise. Les caractères que les anciens naturalistes avaient posés pour distinguer les plantes des animaux, sont aujourd'hui reconnus sans valeur, et

cette distinction devient de plus en plus difficile à mesure que Ton pénètre davantage dans la connaissance de ces êtres. Le mouvement volontaire était regardé autrefois comme le caractère distinctif par excellence entre les deux règnes de la nature, mais aujourd'hui ce caractère ne saurait plus être invoqué. Les ouvrages de botanique élémentaire parlent longuement de la Dionée attrape-mouches^ qui saisit les insectes qui se promènent sur ses feuilles, absolument comme l'araignée s'empare des mouches, et de la Desmodie oscillante, dont ses feuilles jouissent d'un mouvement volontaire , plus accentué que celui qui appartient à beaucoup d'animaux.

Outre ces exemples, tirés des ouvrages classiques, nous demanderons ce que devient l'argument de l'immobilité des plantes, considérée comme caractère distinctif du règne végétal, quand on voit des zoophytes être fixés au sol, tandis que, d'autre part, certaines plantes jeunes, ou leurs germes, comme le germe des algues, des mousses et des fougères, ont la faculté de se mouvoir.

Les spores ou organes reproducteurs des algues, et les corpmcules fécondateurs des mousses et des fougères , ont le caractère fondamental de l'animalité, car ils sont pourvus d'organes locomoteurs {cUs vibratUes), et ils exécutent des mouvements volontaires. On voit ces jêtres singuliers aller et venir au sein des liquides, chercher à pénétrer dans des cavités, s'en éloigner, y reveniret s'y introduire définitivement avec un apparent effort.

Aussi les botanistes allemands regardent-ils ces

germes végétaux comme appartenant au règne animal. Considérant que les animaux seuls ont des organes de mouvement, et que les spores des algues et les corpuscules fécondateurs des mousses et des fougères sont pourvus d'organes de mouvement, c'est-à-dire des cils vibratiles, ils n'hésitent pas à déclarer que, dès le début de leur vie, les algues, les mousses et les fougères sont de véritables animaux, qui deviennent des plantes en se fixant et en commençant à se développer.

Les botanistes français n'ont pas encore osé entrer dans cette voie : ils se contentent d'appeler anthérozoidesles corpuscules fécondateurs mobiles des algues, des mousses et des fougères, mais ils n'osent se prononcer sur leur animalité.

« La motilité se manifeste spontanément avec une extraordinaire intensité dans Les animalcules polliniques de diverses plantes, qui ont à cet effet des organes spéciaux, des cils à Taide desquels ils nagent de tous côtés dans le liquide qui les recèle !

« Les uns, vrais animalcules-plantes, ont la forme d'anguilles et se meuvent à l'aide de deux longs filaments qu'ils portent sur la tête : c'est ce que l'on voit dans le Ghara commun. Les autres ressemblent absolument à des têtards de grenouilles et pirouettent dans les cellules des mousses.

t Et cependant, ce sont de tels êtres, dont on aperçoit si ostensiblement les organes locomoteurs, et que le rmcrographe voit cabrioler sous ses yeux aussi lestement que nos saltimbanques dans leurs sauts périlleux, que certains botanistes s'obstinent, par pure théorie, à considérer comme insensibles et immobiles. Quelques savants aussi ont-ils donc des yeux pour ne point voir* ? »

1. VUnivers, grand in-8 illustré, Paris, 1872, 3* édition, page 44^.

C'est ce qui fait dire à M. Pouchet, dans son livre YUnivers :

Il y a donc de jeunes plantes qui marchent, et d'un autre coté, presque tous les zoophytes adultes, l'éponge, les coraux, les madrépores, les étoiles de mer, les byssus, etc., etc., auxquels on pourrait joindre beaucoup de mollusques (tous les mollusques à coquille), sont fixés au sol. On prendrait donc ici la plante pour l'animal et réciproquement, si Ton voulait s'en rapporter au mouvement volontaire comme caractère distinctif des animaux et des plantes.

Sur la limite des deux règnes, c'est-à-dire quand on considère les zoophytes dans le règne animal, et les cryptogames dans le règne végétal, il n'y a plus, pour ainsi dire, ni plante, ni animalj; les deux règnes se confondent.

Si, avant la découverte du polype, ou hydred'eâû douce, on eût présenté à un naturaliste cet être vivant, il eût été fort embarrassé pour le classer. En le voyant se multiplier par bourgeons, par rejetons, par bouture, par greffe, il eût sans doute déclaré que cet être organisé était une plante. Mais si on lui eût fait remarquer que ce même être se nourrit de proie vivante, qu'il peut lui-même saisir et avaler ; qu'il a, pour s'en emparer, des bras longs et flexueus, dont il forme une sorte de filet ; enfin qu'il engloutit cette proie à l'intérieur d'un canal digestif, notre naturaliste se fût empressé de ranger l'hydre d'eau douce parmi les animaux. On lui eût fait observer, toutefois^ que le polype présente l'étrange propriété de pouvoir être retourné cooime un gant, de manière que sa

peau extérieure devienne sa peau intérieure, et quei d'ailleurs, ainsi retourné, il vit, croît et se multiplie absolument comme avant ce renversement. Port embarrassé, en présence d un fait aussi insolite, notre naturaliste eût sans doute alors cherché entre les animaux et les plantes quelque règne intermédiaire, pour y caser cet être paradoxal, qui ne peut être rapporté, avec certitude, ni aux plantes, ni aux animaux.

C'est qu'en effet les classifications sont des produits de la science humaine : la nature ne les connaît pas. On descend, par degrés insensibles, d'un règne à l'autre ; on va de l'homme au polype, et du polype au rosier, par des dégradations infinies, et, sur les confins des deux règnes, il est toute une série de créatures que l'on ne peut ranger qu'avec de grandes difficultés dans l'un ou l'autre règne. Combien de temps les naturalistes n'ont-ils pas hésité avant de considérer comme des animaux les infusoires, le corail, l'éponge, l'étoile de mer, les gorgones, les anémones de mer (actinies), les madrépores? De nos jours encore, les micrographes qui étudientles êtres microscopiques propres aux infusions végétales et animales, tels que les bactéries , les monades, les vibrions , les volvoces , les diverses moisissures, éprouvent souvent des difficultés à classer ces êtres dans tel ou tel règne, et quand ils découvrent un de ces êtres nouveaux, ils décident quelquefois un peu arbitrairement d'en faire un animal ou uue plante.

De toutes les considérations, de tous les faits qui viennent d'être exposés, nous concluons qu'on ne

saurait contester la sensibilité aux végétaux, puisqu'on ne songe pas à refuser ce privilège aux zoophytes, au corail, à l'éponge, à l'étoile de mer, aux madrépores, etc., qu'il est souvent si difficile de distinguer des végétaux.

Voici un arbre imposant, un chêne aux robustes rameaux, qui croît aux bords de la mer. Non loin de là, sur le sable du rivage, s'étale une actinie (étoile de mer) que la vague a rejetée. A quelques mètres audessous de la surface de l'eau, on voit une éponge, une branche de corail, un madrépore. Quand soufflera la bise glacée, ou quand l'ouragan viendra soulever les flots, quel est, de l'animal ou de la plante, l'être qui se montrera sensible à la tempête déchaînée ? L'éponge, le corail, le madrépore, demeureront aussi indifférents à la fureur des éléments que le rocher sur lequel ils sont incrustés, ou que le galet sur lequel Tétoile de mer étend ses quatre bras de marbre. Au contraire, le chêne majestueux, qui couvre de ses .immenses rameauxune partie du rivage, frissonnera aux rafales de la tempête ; il reploiera ses branches et fermera ses feuilles, pour se garantir de la bise glaciale ou du vent impétueux ; et d'après sa seule attitude vous pourrez comprendre qu'une perturbation anormale règne dans l'atmosphère, Direzvous sérieusement dans ce cas, que le végétal ne sent rien et que l'animal est sensible ? Ne serez-vous pas, au contraire, plutôt porté à déclarer que c'est l'arbre qui est l'être sensible, et que l'étoile de mer, l'éponge, le madrépore sont les êtres privés de tout sentiment?

Arrêtez-vous au bord d'une eau dormante, pour y chercher le polype, ou hydre d*eau douce, dont

nous parlions tout à Theure. Vous vous trouverez embarrassé de démêler ce zoophyte au milieu des joncs et des roseaux qui Tentourent. Vous finirez par découvrir une sorte de long tube membraneux, long dequelques centimètres à peine. Mais est-ce làrhydre d'eau douce que vous cherchez ? N'est-ce pas plutôt le chaume d'une plante graminée ou d'un jonc? Cette tige vivante, que rien ne distingue, en apparence, d'une plante herbacée, est fixée constamment à la même place, comme un végétal aquatique. Elle exécute quelques mouvements obscurs, consistant seulement à ouvrir et à refermer Torifice du tube membraneux qui constitue tout son être. Quelquefois elle s'allonge, puis se resserre, en étendant ses tiges secondaires, espèces de bras membraneux, fins comme des fils, au moyen desquels elle saisit et attire à soi les insectes d'eau que le hasard fait passer dans son voisinage. Voilà le seul caractère de son animalité. A ce compte, une plante aérienne, la Dionée attrape-mouches, dont nous avons déjà parlé, serait tout aussi animal que notre hydre d'eau douce, puisqu'elle prend au piège les insectes qui s'aventurent sur ses feuilles.

Il y a au fond des eaux de la mer un zoophyte bien curieux, c'est Y actinie, ou anémone de mer. Longtemps on a confondu cet être avec les plantes. On y voyait les fleurs de TOcéan. Celui qui admire, dans les aquariums du Jardin d'acclimation de Paris, les belles actinies aux vives couleurs, qui se balancent sur leur tige flexible, en agitant les appendices colorés et les franges qui ornent leur tête, a de la peine à ne pas considérer conmie de véritables fleurs ces

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reines charmantes des eaux. Et de fait, pendant des siècles, on a considéré les anémonesde mer comme des plantes marines.

Le corail était regardé, au siècle dernier, comme un arbuste marin, et l'on crut même avoir découvert les fleurs du corail. Un académicien de Paris, le comte de Marsigli, se fît une réputation européenne avec cette découverte. Peyssonnel, naturaliste provençal, eut toutes les peines du monde à combattre cette idée, et à établir que les prétendues fleurs n'étaient que de jeunes coraux. Il eut contre lui toute l'Académie des sciences ; et son opposition aux idées de l'Académie lui valut une disgrâqp telle, qu'il fut obligé de quitter la France, et d'aller mourir obscurément aux Antilles, comme médecin. Le tout pour avoir prétendu que le corail n'est pas une plante, et ne produit pas de fleurs !

Le célèbre naturaliste genevois, Charles Bonnet, devançant de plus d'un siècle la science de nos jours, a donné, dans son ouvrage Contemplation de la nature, une forme saisissante au parallèle entre les animaux et les plantes. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer le passage suivant de ce livre, dans lequel Charles Bonnet montre d'une manière très-piquante les diffîcultés que l'on éprouve à distinguer la plante de l'animal, et combien on est embarrassé quand on veut contester à la plante la sensibilité.

a Tout est gradué dans la nature, dit Charles Bonnet; en privant les plantes de sentiment, nous faisons faire un saut à la nature, sans en assigner de raison. Nous voyons le sentiment décroître par degrés de l'homme à l'ortie et à la moule, et nous nous persuadons qu'il s'arrête là, en regar-

dant ces derniers animaux comme les moins parfaits. Mais il y a peut-être encore bien des degrés entre le sentiment de la moule et celui de la plante. Il y en a peut-être encore davantage entre la plante la plus sensible et celle qui Test le moins. Les gradations que nous observons partout devraient nous persuader cette philosophie : le nouveau degré de beauté qu'elle paraît ajouter au système du monde, et le plaisir qu'il y a à multiplier les êtres sentants, devraient encore contribuer à nous la faire admettre. J'avouerai donc volontiers que cette philosophie est fort de mon goût. J'aime à me persuader que ces fleurs qui parent nos campagnes et nos jardins d'un éclat toujours nouveau ; ces arbres fruitiers dont les fruits affectent si agréablement nos yeux er nos palais ; ces arbres majestueux qui composent ces vastes forêts que les temps semblent avoir respectées, sont autant d'êtres sentants qui goûtent à leur manière les douceurs de l'existence.

t .... Les plantes nous offrent quelques faits qui sembleraient indiquer qu'elles ont du sentiment; mais je ne sais si nous sommes bien placés pour voir ces faits , et si la forte persuasion où nous sommes depuis si longtemps, qu'elles sont insensibles, nous permet d'en bien juger. Il faudrait pour cela faire table rase sur la question, et rappeler les plantes à un nouvel examen plus impartial et plus exempt de préjugés. Un habitant de la lune qui aurait les mêmes sens et le même fond d'esprit que nous, mais qui ne serait point prévenu sur l'insensibilité des plantes, serait le philosophe que nous cherchons.

« Imaginons qu'un tel observateur vienne étudier les productions de notre terre, et qu'après avoir donné son- attention aux polypes et aux autres insectes qui multiplient de bouture, il passe à la contemplation des végétaux ; il voudra sans doute les prendre à leur naissance. Pour cet effet, il sèmera des graines de différentes espèces, et il sera attentif à les voir germer. Supposons en même temps que quelquesunes de ces graines aient été semées à contre-sens, la radicule tournée vers le haut, la plumule ou la petite tige tournée vers le bas ; supposons en même temps que notre observateur sait distinguer la radicule de la plumule, et qu'il con-

naît les fonctions de Tune et de Fautre; au bout de quelques jours il remarquera que la radicule se sera élevée à la surface de la terre, et que la plumule se sera enfoncée dans rintérieur. Il ne sera pas surpris de cette direction si nui^ sible à la vie de la plante : il l'attribuera à la position qu'il avait donnée à ces graines en les semant. Il continuera d*observer, et il verra bientôt la radicule se replier sur ellemême, pour gagner l'intérieur de la terre, et la plumule se recourber pareillement pour s'élever dans l'air. Ce changement de direction lui paraîtra très-remarquable, et il commencera à soupçonner que l'être organisé qu'il étudie est doué d'un certain discernement. Trop sage néanmoins pour prononcer sur ces premières indications, il suspendra son jugement et il poursuivra ses recherches.

€ Les plantes dont notre physicien vient d'observer la germination, ont pris naissance dans le voisinage d'un abri. Favorisées de cette exposition, et cultivées avec soin, elles ont fait en peu de temps de grands progrès. Le terrain qui les environne à quelque distance est de deux qualités trèsopposées. La partie qui est à la droite des plantes est humide, grasse et spongieuse ; la partie qui à la gauche est sèche, dure et graveleuse. Notre observateur remarque que les racines, après avoir commencé à s'étendre assez également de tous côtés, ont changé de route, et se sont toutes dirigées vers la partie du terrain qui est grasse et humide. Elles s'y sont même prolongées, au point de lui faire craindre qu'elles n'interceptent la nourriture aux plantes voisines. Pour prévenir cet inconvénient, il imagine de faire un fossé qui sépare les plantes qu'il observe de celles qu'elles menacent d'affamer, et par là il croit avoir pourvu à tout. Mais ces plantes, qu'il prétend ainsi maîtriser, trompent sa prudence ; elles font passer leurs racines sous le fossé, et les conduisent à l'autre bord.

« Surpris de cette marche, il découvre une de ces racines, mais sans l'exposer à la chaleur ; il lui présente une éponge imbibée d'eau; la racine se porte bientôt vers cette éponge. Il fait changer de place plusieurs fois à celle-ci ; la racine la suit et se conforme à toutes ses positions.

<i Pendant que notre philosophe médite profondément sur ces faits, d'autres faits aussi remarquables s^offrent à lui, presque en même temps. Il observe que toutes les plantes ont quitté Tabri et se sont inclinées en avant, comme pour présenter aux regards bienfaisants du soleil toutes les parties de leur corps. Il observe encore que les feuilles sont toutes dirigées de manière que leur surface supérieure regarde le soleil ou le plein air, et que la surface inférieure regarde Tabri ou le terrain. Quelques expériences qu'il a faites auparavant lui ont appris que la gurface supérieure des feuilles sert principalement de défense à la surface inférieure, et qu8 cette dernière est principalement destinée à pomper Thumidité qui s'élève de la terre, et à procurer Tévacuation du superflu. La direction qu'il observe dans les feuilles lui paraît donc très-conforme à ses expériences. Il en devient plus attentif à étudier cette partie de la plante.

« Il remarque que les feuilles de quelques espèces semblent suivre les mouvements du soleil, en sorte que le matin elles sont tournées vers le levant, le soir vers le couchant. Il voit d'autres feuilles se fermer au soleil dans un sens, et à la rosée dans un sens opposé. Il observe un mouvement analogue dans quelques fleurs.

« Considérant ensuite que, quelle que soit la position des plantes relativement à l'horizon, la direction des feuilles est toujours à peu près telle qu'il l'a d'abord observée, il lui vient en pensée de changer cette direction, et de mettre les feuilles dans une situation précisément contraire à celle qui leur est naturelle. Il a déjà eu recours à de semblables moyens pour s'assurer de l'instinct des animaux et pour en connaître la portée. Dans celte vue, il incline à l'horizon des plantes qui lui étaient perpendiculaires, et il les retient dans cette situation. Par là, la direction des feuilles se trouve absolument changée : la surface supérieure, qui auparavant regardait le ciel ou l'air libre; regarde la terre ou l'intérieur de la plante; et la surface inférieure, qui auparavant regardait la terre ou l'intérieur de la plante, regarde le ciel ou l'air libre. Mais bientôt toutes ces feuilles se mettent en mouvement : elles tournent sur leur pédicule coiûme sur un pivot,

et au bout de quelques heures elles reprennent leur première situation. La tige et les rameaux se redressent aussi et se disposent perpendiculairement à rhorizon.

« Chaque portion d'une étoile, d'une ortie, d'un polype, a essentiellement en petit la même structure que le tout a plus en grand. Il en est de même des plantes. Notre observateur, qui ne l'ignore pas, veut s'assurer si des feuilles et des rameaux détachés de leur sujet, et plongés dans des vases pleins d'eau, y conserveront les mômes inclinations qu'ils avaient sur la plante dont ils faisaient partie, et c'est ce que l'expérience lui prouve, de manière à ne lui laisser aucun doute.

« Il place sous quelques feuilles des éponges mouillées; il voit ces feuilles s'incliner vers les éponges et tâcher de s'y appliquer par leur surface inférieure.

« Il observe encore que quelques plantes qu'il a renfermées dans son cabinet, et d'autres qu'il a portées dans une cave, se sont dirigées vers la fenêtre ou vers les soupiraux.

« Enfin, les phénomènes de la sensitive, ses mouvements variés, la promptitude avec laquelle elle se contracte lorsqu'on la touche, sont le sujet intéressant qui termine ses recherches.

c Accablé de tant de faits qui paraissent tous déposer en faveur du sentiment des plantes, quel parti prendra notre philosophe? Se rendra-t-il à ces preuves? ou suspendra-t-il encore son jugement en vrai pyrrhonien? Il me semble qu'il embrassera le premier parti ' ? »

Charles Bonnet croit, en résumé, que la plante jouit de la sensibilité, tout aussi bien que ranimai.

D'après le système que nous avons développé, ranimai est en possession d'une âme, très-imparfaite encore, et douée seulement des facultés en rap-

1. Contemplation .de la nature {Œuvres d'histoire naturelle de Charles Bonnet), Neufchâtel, 1781, in-8, t. VIII, p. 472-484).

port avec ses besoins. Mais puisque ranimai possède, outre la sensibilité dont la plante jouit, Tintelligence

dont la plante ne jouit pas, il faut en conclure que la plante n'est pas dotée, comme l'animal, d'une âme J proprement dite, mais seulement d'un rudiment, d'un commencement, en d'autres termes, d'un germ d'âme.

Et comme nous savons que le soleil a le privilège de faire naître la vie organique sur notre globe, ses rayons ayant la puissance de provoquer la formation des tissus vivants, plantes ou zoophytes, quand ils tombent sur la terre ou dans les eaux, nous devons tirer de tout ce qui précède cette dernière conclusion, que le soleil envoie sur la terre, sous la forme de ses rayons, des germes animés, émanant des êtres spiritualisés qui habitent l'astre radieux.

Ainsi se complète notre système de la nature ; ainsi se rattachent, grâce à la radiation solaire, les deux extrémités de l'échelle immense des êtres organisés dont nous avons essayé de fixer le rôle et la place sur le vaste théâtre des mondes. La vie commence dans les eaux ; elle débute par les plantes et les zoophytes; car ces deux classes d'êtres vivants obéissent aux mêmes lois et paraissent avoir la même origine. Le soleil, en envoyant sur la terre et dans les eaux ses rayons vivificateurs, y provoque la formation des plantes et des zoophytes, qui sont les points de départ de l'organisation. Le germe animé déposé par le soleil dans les plantes et les zoophytes, s'accroît, en passant du zoophyte au mollusque ou à l'articulé; puis il se développe davantage en passant du mollusque ou de l'articulé au poisson. Ce germe d'âme

devient ainsi» une Ame radimentaire , pourvue de quelques facultés. Elle n'avait que la sensibilité dans le zoophyte et le mollusque; elle a, chez le poisson, puis chez le reptile ou l'oiseau, rattention, le jugement. Les facultés augmentent à mesure que l'animal s'élève davantage dans l'échelle organique. Arrivée au sommet de cette échelle, c'est-à-dire à Fétre humain, l'âme est en possession de toutes ses facultés et surtout de la mémoire, qui était obscure et incertaine dans l'échelle animale.

Accorder la sensibilité aux plantes nous permet donc de rattacher les uns aux autres tous les êtres de la création vivante, et de compléter ainsi notre système général de la nature terrestre.

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